‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 35 sur 108 · CANDIDATURE AU SÉNAT · texte numérisé non relu

CANDIDATURE AU SÉNAT

savent par saile de quelles manœuvres vous avez échoué au scrutin d'arrondissement.

Le sentiment public proteste contre celte injustice, et nous croyons le moment venu de vous en offrir la réparation. Si, par esprit de concorde et d*apaisement, vous vous êtes d'abord refusé à rentrer en lice, nous espérons bien qu'aujourd'hui, où la confusion de vos ennemis est complète, les passions calmées, vous répondrez à l'appel des républicains vosgiens, en acceptant la candidature au Sénat.

Nous comptons sur vous !

Ont signé les dix-neuf conseillers généraux dont les noms suivenl :

MM. Bailly (Bains). — Ck)sson (Raon-l'Élape). — Blondel (Lamarche). — Vallon (Chàtel). — Florion (Épinal). — Mougin (Charmes). — Ed. Bresson (Darney). — Derise (Mirecourt). — André Bresson (Monthureux-sur-Saône). — Clément (Bulgnéville). — Lambert (Cbâtenois). — Détieux (Coussey). — Guyon (Remiremont).

— Valdenaire (Saulxures). — Ch. Ferry (Brouvelieures). — Méline (Corcieux). — Marcillat (Fraize). — Kœhler (Saint-Dié). — Albert Lung (Senones).

Et quarante et un conseillers d'arrondissement :

MM. Dechambenoit (Bains). — Merlin de Thionville, Bastien (Bruyères). — Bannerault (Chàtel). — Gérardgeorge, Ohmer (Épinal). — Bédel, Perry (Rambervillers). — D' Champy (Xertigny).

— Eury, Marchai (Charmes). — - Foinant/Cuchelet (Darney). — Legras (Dompaire). — Bliquez-Bemardin (Monthureux-sur-Saône). D' Joyeux, Didelot (Mirecourt). — Bevinger (Viltel). — Linge, Perrin (Bulgnéville). — Henry, Reymont (Châtenois). — D' Lapanne (Coussey). — Fouilletle, Dubois (Lamarche). — Marque (Neufchâteau). — Humbertclaude, lissier, Boulay (Remiremont). — Martin, Germain (Saulxures). — D* Parisot, Antoine (Le Thillot). — Henrion (Brouvelieures). — Remy-Ferry (Corcieux). — Guery (Fraize). — Martin (Gérardmer). — Michel (Raon-l'Étape). — Finance, Durupt (Saint-Dié). — Gérard (Senones).

M. Jules Ferry répondit en ces termes :

Messiburs bt chebb Concitoyens,

Je me suis toujours efforcé d'accomplir mon devoir, sans recherche ni souci d'une popularité passagère. J'ai considéré uniquement les intérêts permanents de la France, n'ignorant pas qu'ils peuvent être incompris ou méconnus pendant un temps, mais convaincu qu'il y a toujours, dans un pays de bon sens et de droiture comme le ndtre, une heure pour la justice

188 DISCOUBS DE JULES FEBRY.

et pour la vérité. Il vous paraît que cette heure est proche, et vous voulez que ma candidature se présente sous vos auspices aux électeurs sénatoriaux. C'est un grand honneur que vous me faites, et dont je vous suis profondément reconnaissant. Je n'aurai à faire ni programme, ni profession de foi. Mes idées, ma politique, ma vie sont connues de tous : je les livre avec confiance au suffrage de ceux à côté desquels j'ai combattu depuis vingt ans. C'est aux délégués du département, aux représentants autorisés du parti républicain qu'il appartient de me rouvrir les portes du Parlement, s'ils le jugent utile à la République.

Le 21 décembre, eut lieu à Épinal la réunion den délégués sénatoriaux pour procéder au choix des candidats. MM. Albert Ferry, Kiener, de Ponllevoy el Brufjnot se présentaient avec M. Jules Ferry. Après la nomination du bureau, Fancien président du Conseil demanda la parole et prononça le discours suivant* :

Votre accueil, messieurs, m'émeut et me touche profondément. Il me permet, je pense, d'abréger les quelques paroles que je désire prononcer devant vous.

Je n'ai pas à reprendre devant vous le programme de ma vie politique. L'histoire de ma vie vous est connue tout entière, heure par heure, minute par minute. Ce que je tiens à vous dire, c'est le prix tout particulier que j'attache à cette élection. Je veux vous dire ce que j'entends faire au Sénat, et quelle est la tâche que je me propose d'y remplir.

Cette élection a pour moi le caractère d'un jugement. C'est à vous, aux côtés desquels je combats depuis vingt ans, à vous qui me connaissez et m'avez suivi dans toutes les luttes et les batailles, qui avez pu contrôler tous les actes de ma vie publique, à qui je demande justice de l'ostracisme odieux que l'on décore du nom d'impopularité, et qui n'est autre chose que la conjuration des haines et des mauvaises passions contre un homme seul.

C'est vous que je veux prendre pour juges, vous qui savez réfléchir, plutôt qu'une foule changeante, dont les soudains retours sont aussi peu raisonnes que les premiers entraînements. Voilà pour le côté personnel; j'arrive au côté politique.

L V. VEstafetie du 23 décembre 1800.

CANDIDATUKË AU SÉNAT. 189

Si, depuis que j'ai été écarté des affaires, j*avais pu constater que le pays avait abandonné la politique à laquelle j*ai consacré ma vie, j'aurais fait comme beaucoup d'hommes d'Ëlat avant moi : je me serais condamné à me taire et à attendre. Mais, au contraire, je constate que, depuis dix-huit mois, les doctrines que nous avons défendues ensemble et que mes collègues de la députation vosgienne n'ont jamais abandonnées, paraissent être redevenues celles de la grande majorité du parti républicain.

Que disions-nous, en effet, au corps électoral ? Que la France est inviolablement attachée à la République ; qu'aussitôt qu'elle la croit menacée, elle se lève pour la défendre, comme elle Ta fait récemment contre l'aventure coupable dont j'ai, un des premiers, dénoncé, ici même, les criminels desseins. A ce moment, des amis, des républicains n'étaient pas éloignés de croire que j*avais passé la mesure. On a pu voir depuis si l'homme était au-dessous du portrait que j en avais tracé !

Nous disions donc au parti républicain : La France veut la République, mais elle entend cette République sans figure. En présence de ces projets de revision constitutionnelle qui divisent si profondément les deux principales fractions du parti, nous les adjurions de laisser à la République ce caractère d'un édifice achevé, d'une demeure définitive, et non d'un perpétuel déménagement. Le pays veut la stabilité ministérielle, mais il souhaite encore plus la stabilité constitutionnelle.

Ëcartez aussi, disions-nous, les questions brûlantes ou prématurées qui ne sont pas mûres, telles que la séparation de l'Ëglise et de l'État. Soyez enfin ministériels, même avec excès, parce qu'aux yeux de ce peuple affamé d'ordre ef de paix, mieux vaut cent fois un ministère médiocre et qui dure, que plusieurs ministères excellents qui se renversent les uns les autres.

Quant à la politique extérieure, nous soutenions que la France peut et doit, sans manquer aux grands devoirs qui l'attendent sur le continent, sans diminuer sa force en Europe, développer son domaine colonial et, dans ce grand courant qui pousse tous les peuples à la conquête des terres inconnues, se faire sa part sur la planète, et ne pas se laisser fermer les débouchés dont elle aura besoin dans un prochain avenir.

Eh bien 1 il semble que ces différentes idées sont entrées dans le domaine commun de la politique. Nous avons une Chambre nouvelle, une Chambre jeune, dont le tempérament natif paraît être attaché, en quelque sorte, à la stabilité ministérielle, une Chambre devant laquelle les projets de revision constitutionnelle ou de séparation de TËglise et de TÉtat, sont assurés de rencontrer un enterrement de première classe.

Voici, en même temps, Topinion qui s'éveille, qui consent à regarder par-dessus nos frontières, qui est très attentive à ce que font nos voisins pour la conquête économique ou militaire des régions inconnues ; qui semble plus disposée à reprocher à notre gouvernement de n'en pas faire assez, dans cet ordre d'idées, plutôt que d*en faire de trop.

Cela étant, il me parait que je puis peut-être avoir mon mot à dire sur toutes ces choses et quelque bon avis à donner à roccasion. Ce que je cherche au Sénat, c'est une tribune afin de parler au pays. Certains faiseurs de nouvelles, de ces reporters qui savent tout ce que nous ne faisons pas, qui connaissent mieux que nous nos propres intentions, ont répandu le bruit que, si je désire entrer au Sénat, c'est pour y installer ce qu'ils appellent mon insatiable ambition, pour y entamer je ne sais quelle politique de combat et de conflit avec l'autre Chambre, je ne sais quel complot avec la droite, plus ou moins convertie.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je veux entrer au Sénat tout simplement, sans aucun projet de le révolutionner. Je ne lui reproche pas sa sagesse dans ses rapports avec l'autre Chambre ; je l'ai souvent constaté, je l'admire et je l'en loue. Je ne lui reproche pas de manquer d'initiative, car il a eu celle de sauver la République, et, dans beaucoup de lois sociales qui touchent au régime pénitentiaire, par exemple, à la libération conditionnelle, à la suppression de la récidive, à la protection de l'enfance abandonnée ou coupable, il a montré l'initiative la plus hardie et la plus bienfaisante.

On ne peut reprocher au Sénat que sa modestie ; il n'a pas à sa disposition les trompettes de la Renommée ; il fait des choses excellentes sans bruit, sans vanterie. I^ Sénat représente dans nos institutions le plus haut contrôle delà politique. C'est lui qui a charge de maintenir une forte tradition gouver-

Page 1