‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 36 sur 108 · CANDIDATURE AU SÉNAT · texte numérisé non relu

CANDIDATURE AU SÉNAT

nementale. A côté de lui, le suffrage universel envoie incessamment dans la Chambre des députés des générations nouvelles. Je suis loin de m'en plaindre. Ceux qui ont fondé la République ne sauraient apporter trop d'attention à la façon dont se recrute le parti républicain.

Ces hommes jeunes sont les mieux intentionnés du monde : ils cherchent évidemment à faire une autre politique que cette politique de déchirement dont nous avons tant soufTeil ; ils aspirent à d'autres formules que ces vieux mots d'opportunistes et de radicaux dont je suis, autant et plus qu'eux, profondément las. Mais, s'ils ont toutes les bonnes intentions, ils n'ont pas toute Texpérience. C'est le Sénat qui en a le dépôt.

Le Sénat est fait pour contrôler et aussi pour conserver. Parmi les lois qu'il doit défendre, il en est deux qui se recommandent, à l'heure actuelle, au souci des électeurs sénatoriaux : ce sont les lois scolaires et la loi militaire. On peut dire que, pour celle-ci, il n'y a plus de question : le séjour des séminaristes à la caserne est accepté par TÉglise catholique ; les évéques français en ont pris leur parti ; ils ne prendront jamais leur parti de la loi scolaire.

Messieurs, je ne suis pas un apôtre d'intolérance : je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. Je crois qu'on l'obtiendra facilement en cessant d'inquiéter le clergé au sujet du budget des cultes. Je demande aussi qu'on applique les lois scolaires dans un véritable esprit de gouvernement, c'est-à-dire dans un esprit de justice et de modération ; je veux que l'on pratique la justice même à l'égard des congréganistes, mais je ne puis admettre que l'on touche au principe de ces lois : elles ne constituent pas des expédients passagers, des instruments de règne, des caprices ministériels ; elles sont l'âme de la démocratie que nous avons fondée.

Il y a deux jours, un des hommes les plus éminents du parti conservateur, M. Buffet, disait : « Passez-nous les lois scolaires, et nous vous passerons la République. »

C'est trop cher, messieurs, et'nous ne ferons pas ce marché. Que serait la République si elle n'était pas la grande éducatrice de la démocratie. L'école nationale doit rester l'école laïque, neutre et gratuite, parce qu'elle est l'école nationale. C'est là, vraiment, notre pilier d'airain, et c'est parce que l'école est à la

nation, que sa haute direction, la détermination de Tesprit qui doit ranimer, appartient à l'État et non à la commune.

Nous ne pouvons transiger là-dessus, et c'est le mandat qu'aujourd'hui les républicains doivent donner à leurs élus. On a essayé de tout contre les lois scolaires : on les a attaquées d'abord directement, on cherche maintenant à les reprendre en détail et comme en sous-œuvre; mais, tant que le parti clérical n'aura pas reconquis celte loi de 1850, qui était sa forteresse et que nous avons démantelée, sachez-le bien, messieurs, ce parti sera, selon l'expression de M. Renan, « incontentable ».

Pour servir la nouvelle campagne qui commence, on voit des hommes longtemps écartés de la République, annoncer qu'ils y vont entrer : des évoques, et des plus illustres, s'apercevantque la monarchie n'est plus qu'un cadavre qu'ils traînent à leur suite, s'en débarrassent résolument. Qu'ils entrent dans la République : nous n'avons pas le droit de la leur fermer.

La République est le bien de tous et ses portes sont ouvertes à tout le monde ; mais nous serions des dupes si nous ne nous apercevions pas que, s'ils viennent sur le terrain républicain, c'est pour tâcher d'y reprendre ce qu'ils considèrent comme leur bien ; c'est à nous, messieurs, de le défendre, et quant à eux qui nous disent : « nous accepterons la République quand vous aurez abrogé les lois scolaires, » nous répondons : « voilà vingt ans que la République se fait sans vous et contre vous ; elle peut vivre et grandir sans vous. »

LE SChUTIN

Le Congrès, après le discours de M. Jules Ferry, a procédé à un scrutin pour la désignation des candidats.

Votants : 370.

Ont obtenu :

MM. Jules Ferry 354 voix.

Brugnot 23< —

Kiener 2i3 —

Albert Ferry H2 —

De Pontlevoy 76 —

A la suite de ce vote, MM. Jules Ferry, Brugnot et Kiener furent proclamés candidats du Congrès républicain pour les élections sénatoriales de janvier 1891.

LETTRE AUX TONKLNOIS. 193

Lettre de M. Jules Ferry, da 12 décesibre 1890, aux Français du Tonkin.

Ce n'était pas «éulement des Vosges que M. Jules Ferry, dans ce mouvement de protestation contre un ostracisme immérité, recevait les plus préeîeux témoignages d'affection et de dévouement. Ce Tonkin, dorft la conquête lui avait été si souvent reprochée, n'oubliait pas rhomme d'État qui, à travers mille difficultés, en dépit d'une opposition irréconciliable, avait rangé Tlndo-Chine sous la domination de la France, arrêté la marche envahissante de l'Angleterre, et ouvert à notre initiative un champ immense d'exploitation. C'est pour cela que les Français du Tonkin, par un vote presque unanime, eurent la pensée de choisir M. Jules Ferry pour leur délégué au Conseil supérieur des colonies. L'ancien président du Conseil adressa, le 12 décembre 1890, à ses électeurs du Tonkin la belle lettre qui suit :

Aux Français du Tonkin, Mes chers concitoyens,

12 décembre 1890.

En me conférant par la presque unanimité de vos suffrages le mandat de vous représenter au Conseil supérieur des colonies, vous ne m*avez pas seulement donné un haut et précieux témoignage de votre confiance; vous avez, en même temps, affirmé de la façon la plus expressive votre foi persistante dans l'avenir du Tonkin.

SI, en effet, le Tonkin n'avait tenu aucune de ses promesses, s'il n'était, comme les partis l'ont répété si longtemps, qu'une colonie sans ressources et sans lendemain, qu'un marécage et un tombeau; si celte grande entreprise coloniale, dans laquelle vous êtes Tavanl-garde, n'avait élè, comme on ose l'écrire, qu'une œuvre de déception, est-ce à moi, qui porte devant le pays la responsabilité de toutes ces choses, est-ce à moi que vous auriez confié votre di-apeau?

Vous êtes nos témoins et nos meilleurs juges. Vous avez porté sur celte terre lointaine vos familles, voire labeur ou vos capitaux; vous savez, vous constatez directement ce qu'elle renferme de richesse et de vitalité.

Mais, en France aussi, la vérité fait son chemin : il faut bien se rendre à l'évidence, aux témoignages désintéressés, précis,

J. Fbeet, Diêcour», VII. 13

19i MSCOURS DE JULES FERRY.

éclatants même, qui s*accumulenl de jour en jour. Les réalités sont au moins à la hauteur des espérances : nous avions, au commencement, quand le haut pays n*était ni conquis, ni exploré, concentré dans le delta tout l'avenir de la colonie.

Il est aujourd'hui certain que la partie montagneuse, par ses richesses minières, par ses cultures variées et productives, auxquelles elle est si bien appropriée, réserve à la colonisation de vastes perspectives : l'ouverture du fleuve Rouge, rétablissement de courants commerciaux avec les provinces les plus riches de la Chine, d*un côté, et les régions fertiles du haut Laos, de Taulre. Ces problèmes, qu'on traitait il y a peu de temps encore de chimériques, sont aujourd'hui résolus.

En quatre années, malgré Tindifférence et la parcimonie de la métropole et bien que Tordre intérieur laisse encore à désirer, les recettes locales du Tonkin se sont élevées de onze millions à vingt millions.

A toute colonisation nouvelle il faut un véhicule, un produit qui attire les capitaux et les bras : le Tonkin le possède dans ses mines de charbon, qui valent mieux que tous les placers. Son bassin houiller rivalisera, dans un temps prochain, avec les charbonnages les plus puissants de TAsie et de TAmérique.

Les capitaux français lont enfin compris : ce sont les capitaux timides, découragés par les polémiques sans scrupules et sans frein, qui n'ont pris le chemin d'Extrême-Orient qu'après de longues et sérieuses études; mais le mouvement est lancé, et nos compatriotes ne laisseront plus désormais aux capitaux anglais, plus avisés et mieux instruits, le rôle et les profits des premiers occupants.

Ce mouvement nouveau d'opinion, dont le Tonkin commence à recueillir les fruits, s'est surtout manifesté, au sein du Parlement, à la dernière discussion du budget. Il marque, en quelque sorte, le point de partage entre le présent et le passé. Non seulement les mots d'évacuation n'ont pas été prononcés, mais les chefs de l'opposition ont protesté formellement contre cette pensée sacrilège.

Les résolutions adoptées par la Chambre n'ont pas donné sans doute à vos espérances légitimes complète satisfaction : elles ne laissent à la disposition de la colonie qu'une somme de 3260000 francs pour les travaux publics, c'est-à-dire pour

Page 1