‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 42 sur 108 · DISCOURS DE LÉLYSÉE-MONTMARTRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LÉLYSÉE-MONTMARTRE

députés. Quel est le sentiment qui la domine ? Quelle est la préoccupation maitresse des anciens et des nouveaux, je dirai surtout des nouveaux ?

C'est un sentiment tout à fait nouveau dans nos mœurs parlementaires : ce que Ton peut appeler le culte raisonné, le culle pieux de la stabilité ministérielle. {Rires et longs applaudissemenls.)

Il est manifeste que la nouvelle Chambre a reçu du pays ce mandat. On peut le regretter. Les grands esprits, les raffinés, peuvent trouver que c'est une politique bien terre à terre, — mais enfin, c'est ainsi, — c'est bien la volonté du pays, qui a dit à ses représentants : « Surtout, pas de crise ! » ce qui peut se traduire en langage familier : « Surtout, pas de bêtises I » (Hilarité générale et applaudissements prolongés.)

Et ils n'en ont pas fait I ils n'ont pas ouvert de crise, et je le prophétise, ils n'en ouvriront pas. (Nouveaux applaudissements.)

Il y en aura peut-être, mais en dehors d'eux.

Pour moi, qui suis, comme vous le savez, selon les légendes courantes, un homme dévoré de la soif du pouvoir (Hilarité générale), je voudrais avoir, au moins une fois dans ma vie, le spectacle d'un ministère qui vivrait autant qae la législature, un ministère de quatre années.

J'ai pu conduire un ministère jusqu'à son vingt-cinquième mois, à travers les circonstances les plus difficiles, mais j'avais certainement dépassé la mesure de la patience parlementaire de ce temps-là. (Rires.)

Aujourd'hui, je .voudrais voir un ministère de quatre ans, non pas seulement pour la curiosité du fait, non pas seulement pour la satisfaction des ministres, parmi lesquels je compte d'excellents amis, mais pour la satisfaction du pays et pour le bien de la République.

Et savez-vous ce qui résulterait infailliblement de cette sagesse de quatre années ? Deux choses des plus heureuses : d'abord, TefTondrement et la ruine définitive des partis monarchiques. [Bravos et applaudissements,)

Vous êtes témoins du travail de décomposition qui s*opère en eux. Je vois des républicains qui s'en inquiètent, d'autres qui s'en félicitent, mais il n'y a pas à se féliciter ou à s'affliger : ce qui opère, c'est la force des choses ; on ne se félicite pas, on

ne s'afflige pas de la pluie qui lombe : on la laisse tombeV, comme on regarde pourrir la monarchie. (Double salve d'applaudissements,)

Messieurs, rien ne serait mieux fait pour hâter Télimination définitive de cet antique microbe {Hilarité générale) que la sagesse du Parlement; rien ne serait plus propre h faire entrer et pénétrer dans les couches les plus réfractaires de Tesprit public celle idée essentielle qu'après tout, cette République, tant décriée pour ses agitations, est au moins aussi tranquille qu ont pu Tétre les monarchies les plus paisibles. ( Vifs applaudissements,)

Ces quatre ans de stabilité auraient un autre résultat: ils favoriseraient certainement, de la façon la plus heureuse, l'amalgame, la fusion des deux grandes fractions du parti républicain. Vous savez comment on les dénomme ; ce sont des qualifications qui semblent déjà un peu vieilles : opportunistes et radicaux. Radicaux ! On est toujours le radical de quelqu'un. (Rires.)

Voyez l'histoire des radicaux, de ceux qui nous ont le plus combattus. Les hommes qui ont pu se croire un instant les maîtres du suffrage universel, ou tout au moins du Parlement, étaient sans doute très radicaux; ils avaient, de plus, beaucoup de talent. Un jour, un aventurier vint à passer sur un beau cheval. {Hires et applaudissements.) Il embrasse tout le radicalisme... ( Triple salves d'applaudissements.)

Une voix. — C'est ropportimisme qui tient bon.

M. Jules Fbrry. — ... toutes les formules radicales, dans une formule encore plus radicale, qui n'avait peut-être aucun sens, mais qui, précisément pour cette raison, séduisait l'esprit des foules, et, précisément dans ce Montmartre où nous sommes, on le vit tout à coup devenir maître et seigneur de ce qui était autrefois le fief et la forteresse de nos heureux concurrents. {Applaudissements répétés.)

Opportunistes !

Ah î messieurs, c'est un vilain mot rOambetta ne le supportait pas. Moi, je le trouve odieux ! Il est mal fait, c'est son moindre défaut. Et puis, qu'est-ce à dire ? L'opportunisme, c'est une méthode, et une très bonne méthode, mais une méthode plutôt qu'un parti.

Page 1