‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 43 sur 108 · DISCOURS DE LKLYSÉE-MONTMARTRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LKLYSÉE-MONTMARTRE

Ce fut la réaction systématique et nécessaire de l'esprit de gouvernement contre son contraire, que je me permettrai d'appeler tout simplement l'esprit brouillon (^rawof et appaudtssements,..), oui, Tesprit brouillon, Tesprit de désordre et d'intransigeance (Nouveaux applaudissements),,, ce qui est recueil, le péché mignon des partis révolutionnaires, lorsque le pouvoir leur tombe dans les mains.

L'opportunisme a été une réaction nécessaire, une méthode longtemps contestée ; mais, aujourd'hui, cette méthode, il faut le reconnaître et s'en réjouir, tout le monde y vient, et, dans le camp radical — je ne parle pas des grands chefs, ils sont toujours irréductibles, leur grandeur les attache au rivage [Rires),,. mais enfin, dans la masse des bons esprits qui étaient radicaux par tempérament ou par occasion, l'opportunisme fait d'heureux ravages. Vous le constatez tous les jours.

Est-ce que la situation parlementaire de 1891 ressemble à la situation parlementaire de 1889 ?

Est-ce que vous ne voyez pas que, le voulantoune le voulant pas, le disant ou ne le disant pas, tout le monde est d'accord pour éliminer les questions insolubles ou les questions mal posées (Applaudissements) y et que tout cet ordre de problèmes sur lesquels il a coulé tant de flots d'encre, ceux qu'on peut appeler les problèmes métaphysiques de la politique — la question de savoir, par exemple, lequel vaut le mieux, en théorie, de la République ou de la monarchie, ou bien quelle est la meilleure constitution républicaine que puisse rêver la France — ne préoccupent plus l'esprit public, qui les tient pour oiseux ou pour tranchés par les faits, de sorte que l'action parlementaire tend de plus en plus à se renfermer, pour le plus grand nombre des républicains de toute nuance, dans l'étude des questions véritablement poUtiques et positives ? C'est ainsi que l'on est aujourd'hui beaucoup plus soucieux de la question des relations du travail et du capital, question poignante qui nous tient à la fois par la télé et par les entrailles, qui met en jeu à la fois toute notre charité, tout notre amour du peuple et tout l'effort de notre raison. {Applaudissements.)

On est, je le répète, infiniment plus touché de ce problème que des thèses, naguère si débattues, sur le règlement doctrinal et idéal des relations de FÉglise avec l'État.

Il y a des formules vieillies et qui détoanentaujourd'liui. Les vraies questions relèvent d^une question politique positive : cest la question de l'organisation de nos coloniest par exemple {Vifs applaudissements)^ c'est la question du régime économique de la France...

Oh ! vous pensez bien que je ne vais pas m'aventurer sur ce terrain-là. (Hilarité générale,) J*ai Thonneur de parler devant une assemblée de républicains, de bons et fermes républicains, mais qui ne sont pas du tout d'accord entre eux sur ce grave sujet.

Une voix, — Peut-être.

r/n^ autre. — Mais si !

M. JuLBs Fbruy. — Je ne demande pas mieux. Ce qui ne veut pas dire, messieurs, que ces questions ne passionnent pas ceux qui les traitent ou qui les suivent. Bien au contraire, je vois grandir à I horizon prochain des querelles parlementaires de la plus grande vivacité. Je ne m'en alarme pas. J'aime mieux cela que les vaines querelles de la métaphysique politique. Les querelles d'intérêt ne m'inquiètent pas : les intérêts sont clairvoyants, ils savent toujoui*s, à un moment donné, tout finir par des transactions. {Approbation,)

Messieurs, je crois fermement qu'un travail législatif, poursuivi dans cet ordre d'idées, durant quelques années encore, écartant les crises, laissant dormir les problèmes d'autrefois, aurait pour conséquence certaine d'amener, — je ne sais pas sur quelles bases — je ne fais pas de prophétie, — mais d'amener à coup sûr un nouveau classement des opinions et des partis dans ce pays.

C'est pour cela. Messieurs, que notre société doit rester ce qu elle a été toujours : une société ouverte, faisant appel à tous, travaillant de son mieux à Tunion, à la fusion des opinions, non pas à la fusion des contraires, mais à ra.ssimilalion progressive et à la pénétration réciproque de doctrines qui ne sont pas en elle-mémes inconciliables. {Applaudissements,]

Et c'est sans doute parce que cette association est ouverte, et qu'on sent qu'il est de son essence de demeurer ouverte, que nous voyons venir à elle Télément sans lequel rien ne se perpétue dans notre humanité : la jeunesse ! {Nouveaux applaudissements,)

DISCOUBS DE L ÉLYSÊE-MONTMARTRE. 993

Je signalais, il y a deux ans, Tarrivée de ces couches nouvelles, et je constate aujourd'hui que les adhésions qui nous parviennent des générations nouvellement écloses à la vie publique; sont de plus en plus nombreuses, sérieuses et dignes d'attention. (Applaudissements,)

Messieurs, je vous salue comme le meilleurappui du présent, comme la plus solide espérance de l'avenir ! (Triple salve d'applaudissements, )

Vous venez à nous, vos aînés, vous entrez dans une association dont le programme général repose sur la conception d'une république bien ordonnée, et sur de sérieuses idées de gouvernement ; vous venez à nous, malgré cela, vous qui êtes jeunes, qui, par conséquent, portez dans vos jeunes cerveaux toutes les espérances et tous les enivrements qu'inspire le culte du progrès. C'est que vous vous faites, messieurs, des conditions fondamentales du progrès politique et social, une notion parfaitement exacte.

Ce progrès, il est inséparable de Tordre. Votre adhésion à notre Association démontre que vous avez, dans vos jeunes consciences, clairement compris que la République qu'il faut à la France, la seule qui puisse s'assurer le respect d'abord, l'estime ensuite, les amitiés, enfin, dont elle a besoin [Triple salve d* applaudissements)... ce ne peut être, messieurs, qu'une République libre et disciplinée... (Nouvelle salve d'appiau^ dissements.) Aidez-nous à la faire vivre, à la maintenir jusqu'au moment où, sortant de la carrière, nous vous remettrons le précieux flambeau.

Défendez-la avec nous ; soyez nos auxiliaires ; soyez les soldats de celte œuvre de salut! (Applaudissements prolongés.)

Oh I je ne vous dis pas que vous n'y trouverez que des salisfactions personnelles. Je ne vous dis pas que, sur ce rude chemin, que vous allez gravir, vous ne cueillerez que des fleurs. Vous vous consacrerez tout entiers aux plus austères devoirs de la vie publique; vous donnerez votre vie, le meilleur de votre intelligence et de votre énergie, à la cause du peuple et à la grandeur du pays. ( Vifs applaudissements.)

Vous y travaillerez vingt ans, trente ans, peut-être. Il n'est pas sûr que le peuple ne vous méconnaîtra pas... (Applaudissements frénétiques et répétés.)

Mais qu'importe, si vous avez fait avancer d'une génération le travail de raffranchissement populaire ? Qu'importe, si vous avez laissé derrière vous quelque chose de durable, si vous avez donné à la patrie, sur quelques points, plus de grandeur, plus de lumière, plus de force ? (Applaudissements.)

Qu'importe, si vous avez ainsi hâté, ne fût-ce que d'une heure, l'œuvre des réparations définitives, que le destin réserve à la France, pour la récompenser de sa longue patience et de son long et infatigable labeur I ( Inple salve d'applaudissements.)

Quand Torateur s'assit, la salle entière se leva et le couvrit de bravos. Ce fut, dit le Figaro, « une triple, une sextuple salve d'applaudissenHtntâ. On a fini, Ton recommence pour s'arrêter et reprendre encore I » Celte manifestation enthousiaste dura plus d'un quart d'heure. Lorsque M. Jules Ferry quitta la réunion, ses amis l'accompagnèrent. Il descendit l'escalier et, au moment ofi il franchit la porte grande ouverte de l'Élysée-Montmartre pour monter en voiture, un formidable cri de : <* Vive Jules Ferry ! » le salua encore, à la grande stupéfaction de Morphy et de ses compagnons. On ne daigna même pas l'arrêter, « bien qu'il menât, dit VÉvénement, un vacarme abominable ». L'elTet de ce noble et conciliant exposé de la doctrine des républicains de gouvernement fut considérable en France, et les journaux étrangers, le Times, le Moming-Post, le Standard, etc., constatèrent la déconvenue des derniers boulangistes, en même temps que le succès d*un homme d'État qui, suivant l'expression du Daily Chronicle^ » dépassait de la hauteur d'une tour (lower ab ve) les politiciens médiocres qui se disputaient actuellement le pouvoir. » On remarqua aussi la bonne humeur, le ton spirituel et gai du discours de l'ancien président du Conseil. Les journaux germaniques, par exemple la Gazette de Francfort^ organe de la démocratie allemande, remarquèrent aussi qu'on ne trouvait pas trace dans les paroles de M. Jules Ferry de « la fameuse amitié allemande qu'on lui imputait », et qu'au contraire, les Alsaciens-Lorrains présents au banquet, et qui considéraient l'orateur comme un des leurs, comme leur concitoyen, avaient couvert d'applaudissements la péroraison éloquente dans laquelle il était fait allusion aux réparations définitives dues à la longue patience de la France.

Discours de Vic-de-Bigorre, du 19 ayril 1891.

Le mois suivant, M. Jules Ferry saisit une autre occasion qui s'offrait pour exposer les idées saillantes de sa politique. Le dimanche 19 avril i891, on inaugurait à Vic-de-Bigorre le buste de Ténot, l'un des adversaires les plus résolus de l'empire, l'auteur de ce beau livre sur le 2 Décembre qui avait produit une immense sensation.

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