V. VEstafelle du U octobre 189L
ouvriers de Tusine se sont réunis dans un des vastes magasins, décoré pour la circonstance de balles de laine aux trois couleurs.
Là, avant d'offrir le vin d'honneur, M. Charles Marteau a adressé à M. Jules Ferry les paroles suivantes :
Monsieur le Sénateur,
Permettez- moi de vous remercier, an nom des ouvriers et de tout le personnel de la Société des tissus de laine des Vosges, d'avoir bien voulu retarder de quelques heures votre départ pour PariSj pour venir visiter nos usines.
En les parcourant et en vous rendant compte du travail de la laine peignée, à la veille de la discussion au Sénat des nouveaux tarifs de douane, vous avez certainement acquis la conviction que tout ce qui pourrait entraver notre exportation doit être résolument écarté.
Notre industrie esl, en effet, toute expansive et elle traverse en ce moment une crise aiguë, provenant de l'arrêt des exportations en Amérique, et aussi de ce que plusieurs des contrées qu'elle alimentait autrefois à peu près exclusivement, ont développé considérablement leur propre production.
Cette situation nous oblige à chercher de nouveaux débouchés, et aussi a modifier complètement notre production par de nouveaux tissus, beaucoup plus compliqués que ceux qui avaient motivé la création de nos usines.
Nous sommes convaincus que le Sénat n'hésitera pas à confirmer les votes de la Chambre sur l'entrée en franchise, droits et surtaxe d'entrepôt, des laines exotiques qui sont indispensables à notre industrie, et que nous ne serons pas placés, sous ce rapport, dans un état d'infériorité vis-à-vis de nos concurrents d'Allemagne, qui sont devenus si redoutables pour nous depuis que notre chère Alsace s'est trouvée dans la dure nécessité de leur prêter le concours inappréciable de ses filatures si renommées.
Comme président de la commission des douanes au Sénat, vous pouvez rendre un grand service à notre industrie en démontrant que nos revendications ont toutes un caractère Modéré et libéral, en harmonie avec l'esprit des institutions de la République.
Bien que n'habitant pas votre beau département, je puis dire que je suis devenu Vosgien de cœur pendant les vingt ans que je me suis occupé des intérêts de la Société de laines des Vosges.
C'est avec fierté que je me considère comme de la famille des travailleurs de cette partie de la France, si vivante, si laborieuse et si dévouée à la Uépublique. Parmi ces travailleurs, vous avez la place d'honneur à côté de notre infatigable député, M. Méline, et, si quel«|uc pari, en France, on a pu oublier momentanément les immenses services que vous avez rendus au pays, soyez assuré que dans cette vallée on n'a pas d'ingratitude.
C'est avec chaleur que je me suis associé hier aux applaudissements
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qui ont suivi les patriotiques paroles que vous avez prononcées à Bussang. C'est aussi avec enthousiasme que je m'associe aux souhaits de bienvenue que tout notre personnel adresse aujourd'hui au grand citoyen que nous avons Thonneur de recevoir.
Vive Jules Ferry !
Vive la République!
{Vifs applaudissements dans l'assistance,)
Un jeune ouvrier s'est ensuite avancé et a lu Tallocution suivante :
A monsieur Jules Ferry, conseiller général, sénateur.
Je suis heureux d'avoir été choisi pour saluer un des fondateurs de la République, le père de Tinstruclion publique, ce nom déjà illustre de Jules Ferry !
Nous sommes d'aulant plus heureux de vous posséder un instant au milieu de nous que nous savons combien vous ne cessez de vous occuper des ouvriers.
Nous saluons notre conseiller général d'aujourd'hui, notre conseiller général de demain.
Vive la République!
Très touché de cet accueil , M. Jules Ferry a remercié le jeune orateur et ceux dont il se faisait si cordialement le porte-parole :
Pour être sûr, a-t-il dit, que cette manifestation est de votre part entièrement spontanée, il me suffit de vous regarder et de vous entendre, de lire sur vos visages bienveillants la sympathie que vous m'avez affectueusement gardée. J'en suis ému plus que je ne puis dire. Oui, vous avez raison, mes amis, et j'accepte Téloge sans fausse modestie, ma vie publique, depuis vingt ans, a été mise tout entière au service de la démocratie, de ceux qu'opprime et qu'étouffe l'ignorance, la plus cruelle de toutes les misères. C'est la plus laborieuse, mais aussi la meilleure part de ma vie que j'ai consacrée au grand œuvre de l'enseignement populaire. Vous voulez bien y attacher mon nom, et je ne sais pas de plus grande gloire; mais c'est une œuvre collective, l'œuvre du parti républicain tout entier. J'ai tenu le gouvernail dans les temps de lutte et d'orage. L'œuvre subsiste et subsistera. L'enseignement gratuit, laïque, obligatoire, est le pilier d'airain de la République. {Applaudissements,) On n'y touchera plus désormais!
Et celte œuvre, cest pour vous, pour élever vos intelligences et vos cœurs, pour vous donner, non pas seulement les premiers éléments de lecture et d'écriture indispensables, mais pour vous fournir, au bout de vos années d'école primaire, une véritable éducation libérale élémentaire, qui vous arme pour la lulte de la vie; c'est pour vous, pour l'ouvrier des villes, pour le travailleur des campagnes que ces maisons d'école ont été construites, que ces millions ont été dépensés! {Applaudissements.) Vous avez raison de constater que la République n'a cessé de s'occuper de vous. N'oubliez pas non plus cette loi des syndicats ouvriers qui a mis entre vos mains un si puissant moyen d'organisation, d'action commune pour la défense de vos droits, — instrument tellement puissant qu'il faut le manier avec précaution, avec une sagesse infinie, de façon à ne pas nuire au travail national : cette loi des syndicats, cette loi de 1884, c'est nous qui l'avons présentée, défendue, réalisée.
Messieurs, il ne manque pas de gens qui vous disent à l'oreille ou dans les journaux : le régime parlementaire est mauvais, il ne fait rien pour le peuple, pour l'ouvrier. Vous les connaissez, ces conseillers perfides. Ce sont les mômes qui travaillaient, il y a deux ans, à l'élévation d'un dictateur que tout le monde renie aujourd'hui. Eh bien, voyez et jugez î Que font les Chambres en ce moment? Que fait le Sénat, ce Sénat si calomnié par tous les anarchistes et tous les factieux ? Pourquoi suis-jeici? Parce que nous allons voter un tarif des douanes qui protégera sérieusement le travail national.
Le travail national, qu'est-ce que c'est?
Mais c'est vous-même, ce sont vos salaires, c'est votre pain de chaque jour. Ah ! M. Marleau avait raison de le dire : « Il faut procéder à cette œuvre avec prudence, il faut ménager les intérêts de notre commerce, ceux des industriels qui exportent.» Ces ménagements, mon cher monsieur Marteau, nous les avons soigneusement assurés. Nous avons repoussé toute taxe sur vos matières premières et nous vous accorderons tous les relèvements de droits, très modérés d'ailleurs, que vous sollicitez en d'autres articles. Mais il reste une vérité : c'est que la protection de l'industrie nationale, c'est la protection du salaire, car si le produit s'aviUt, si la concurrence étrangère envahit nos mar-
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chés, du môme coup le salaire est atteint et les prix de façon s'abaissent. . . {Applaudissemcnis.)
Enfin, tandis que nous nous trouvons ici, le Sénat se réunit. Savez-vousce que porte son ordre du jour: Les Sociétés de secours mutuels, dont vous connaissez Timportance et les services ; puis la loi sur le travail, une loi qui assure Thygiène des ateliers, — car toutes les manufactures ne sont pas, malheureusement, établies comme celle-ci, avec une préoccupation ingénieuse de laération des salles, de la santé des travailleurs, — une loi qui règle les heures de travail pour les femmes et les enfants, qui supprime le travail de nuit dans Tintérétdela vie de famille... Et voilîi comment il est vrai de dire «que le Parlement ne s'occupe pas de la classe ouvrière î >>
Messieurs, sachez discerner vos vrais amis de vos faux amis. Les faux amis sont ceux qui vous bercent de vaines promesses, qu'ils ne réalisent jamais, pour la bonne raison qu'elles ne sont pas réalisables. Les vrais amis sont ceux qui ne promettent pas, mais qui agissent, et qui, silencieusement, sans tapage et sans vanterie, travaillent à votre progrès matériel, intellectuel et moral I ( Vifs applaudissements,)
M. Jules Ferry a ensuite félicité les musiciens de la fanfare, les louant fort d'avoir su trouver, après les rudes labeurs des jours de travail, le temps de développer leur goût artistique.
Finalement, il a bu à ] union du capital et du travail, ces deux forces qui ne peuvent se passer Tune de Taulreetqui doivent non se combattre, mais s'entr'aider.
Les ouvriers de la Courbe accueillirent ce toast par des acclamations.
Les viandes salées d'Amérique.
Dès la rentrée du Parlement, M. Jules Ferry se consacra tout entier aux travaux de la commission sénatoriale des douanes dont il était président. Le Sénat, qui venait de se mettre en conflit avec la Chambre en adoptant l'amendement Bérenger, lequel excluait la femme majeure de la réglementation légale des heures de travail, et retardé ainsi l'adoption de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes, le Sénat eut à discuter, à la fin d'octobre, le projet, voté par la Chambre, qui levait la prohibition relative aux viandes salées d'Amérique. Plusieurs sénateurs, notamment M. Fresneau, voulaient maintenir cetto prohibition; mais,
après avoir entendu le docteur Cornil^qui plaida en faveur de l'innocuité du porc de Cincinnati, et le ministre du commerce, M. Jules Roche, qui représenta que TAlIemagne, le Danemark, rAulriche et ritalie avaient successivement levé Tinterdiction : qu'il convenait donc de faire droit aux réclamations des États-Unis, alors que nous avions exporté dans ce pays, 273 millions en 4889, et 328 millions en 1890, la Haute Assemblée se laissa fléchir et vota la levée de la prohibition que lui demandait le gouvernement. Mais il s'agissait de déterminer le chiffre du droit sur les viandes salées admises à rentrée. La commission proposait de le fixer à 25 francs, par analogie avec la législation de l'Allemagne et de l'Italie. M. Develle, ministre de Tagriculture, estimait qu'un droit de 20 était suffisant, et la Chambre avait été de cet avis. Au contraire, MM. de Sal et Cordelel proposaient d'élever le droit à 30 francs. C'est dans ces conditions que M. Jules Ferry ^ demanda la parole et présenta des observations dont voici le résumé analytique :
« La commission croit avoir justement arbitré les différents éléments qui sont de nature à déterminer votre décision ; elle a été sensible aux intérêts de la petite culture et a voulu la rassurer par des taxes à la fois efficaces et modérées.
« Mais la commission estime que le droit de 30 francs loucherait aux limites de la prohibition. Or, puisque les pouvoirs publics sont d'accord pour accorder à la nation américaine la levée du décret d'interdiction de 1881, il ne serait ni digne, ni loyal, de rétablir, sous une autre forme, la prohibition qui va disparaître. {7Vès bien! très bien!)
« L'argument principal qu'invoquent les partisans du droit de 30 francs et qui a paru faire impression sur quelques esprits, celui qui est tiré de la taxe appliquée au bœuf salé, cet argument n'est pas fondé.
« Il est évident qne nous sommes plus menacés par l'importation des viandes de porc américaines que par celle des viandes de bœuf. Nous devons frapper les salaisons de porc d'un droit proportionnellement plus fort que les salaisons de bœuf.
« Mais il faut se préoccuper ici d'abord de la différence de valeur des produits, et ensuite de la nécessité de maintenir une certaine corrélation entre les droits sur la viande fraîche et les droits sur la viande salée. C'est précisément ce que nous faisons.