V. y Estafette eiu 10 janvier
2. V le supplément du Temps du 30 octobre 1892. Le rapport de M. Jules Ferry a été tiré à part, en une brochure de 117 p. —Armand Colin, éditeur. Paris, 1892.
Voici le lexto du rapport :
Organisation et attribntions dn gonTernement général de l'Algérie.
Nommé* il y a bientôt vingt ans, gouverneur général de TAlgérie, le général Chanzy, pouvait dire aux Algériens :
« Malgré les hésitations forcées dans les différents systèmes suivis jusqu^ici, malgré des impatiences légitimes, mais souvent peu raisonnées, malgré les difficultés de la grande tâche de colonisation et de civilisation que la France s'est imposée, ce pays, quoi qu'on puisse dire, n'a jamais cessé de progresser. »
{Proclamation du général Chanzy, datée de Tours, le 22 juin 1873.)
Ces paroles d'un homme de guerre, qui sut être un administrateur avisé, qui n'était assurément ni un rêveur ni un optimiste, et qui a laissé dans l'œuvre de la colonisation algérienne des traces durables, sont plus vraies qu'elles ne l'ont jamais été. Cette marche en avant que rien n'arrête, ni les tâtonnements, ni les contradictions, ni les conceptions fausses, ni les contresens dans lesquels se gaspille trop souvent l'action de la métropole, cette maturité robuste qui se dégage, lentement, mais sûrement, des épreuves d'une longue et difficile adolescence, voilà bien les traits dominants de notre grande colonie. C'est par là qu'elle nous charme, nous attire et nous rassure. On y rencontre sans doute bien des lacunes, on s'y heurte à plus d'une œuvre manquée, la méthode est souvent absente, mais on y respire le parfum de la sève vigoureuse qui circule dans tout l'ensemble. Personne n'échappe à cette impression, qui est celle de la première heure et que confirme toute étude approfondie. M. Burdeau la traduisait, Tannée dernière, en des statistiques éloquentes auxquelles il n'y a rien à ajouter. C'est le sentiment que rapportent également de leur voyage d'études les membres de la commission sénatoriale qui ont visité, en avril et mai derniers, les trois provinces. Ils ont vu beaucoup et beaucoup écoulé. Ils n'ont pas borné leur enquête aux façades de la colonie, à nos villes du littoral, petites ou grandes, dont le rapide essor éblouit les yeux : ils ont pénétré jusqu'au fond du Tell et
parcouru les pays forestiers ; ils sont allés chercher le colon chez lui. Ils n'ont pas fait un voyage à la Potcmkim. D*ailleurs, en Algérie, il n*y a pas de Potemkim ! Tout le monde se plaint et appelle à Faide.
Les indigènes se plaignent, et ils n*ont pas tort : il ne sei*a que juste, croyons-nous, de leur accorder des satisfactions nécessaires. Les colons se plaignent, et ils ont raison : leur outillage de travaux publics est fort incomplet, et l'emprunt tient une trop grande place dans les dessous de la colonisation. Loin de cacher Tenvers de leur prospérité, ceux-ci semblent plutôt enclins à en assombrir les couleurs, tant ils redoutent que l'admiration de la mère patrie ne se traduise pour eux en surcharges d'impôts. Mais leur modestie, ce nous semble, pose mal la question. Les colonies d'Australie et de la Nouvelle- Zélande, dont la race anglo-saxonne est si justement fière, sont, elles aussi, en proie à l'hypothèque; elles n'en sont pas moins glorifiées comme de grandes victoires de la civilisation occidentale. Il y a deux choses distinctes :1e bilan des cotons et le bilan de la colonie. Si la plaine de la Mitidja, que les vieux Algéiiens ont connue à l'état de marécage et d'ossuaire, rivalise aujourd'hui par l'opulence des produits et le soin des cultures avec les plus riches cantons de la basse Normandie ; si la production des céréales s'est accrue, en vingt-cinq années, de 60 pour 100, si le vignoble algérien a passé, entre 1878 h 1892, de 17 000 hectares de superficie à 150000, en dépit des déboires individuels et de la crise immobilière, ce sont toujours des capitaux français, presque exclusivement, c'est l'argent et le labeur venant de France qui ont créé toutes ces mei-veilles.
Le génie colonisateur est fait, pour une large part, d'audace et de confiance en soi : il en faut une dose peu commune à ces intrépides viticulteurs , sous le coup de l'usure et du phylloxéra, qui poussent incessamment en avant, partout où il y a de la terre arable et des routes, ces longues files de ceps verdoyants qui s'espacent et s'allongent à perte de vue, dans les sillons droits et sarclés, couvrant les plaines, gravissant les coteaux, comme s'ils avaient hâte de consacrer, par la plus française de toutes les cultures, la prise de possession pacifique et définitive de la terre africaine au nom de la France.
Ces considérations ne sont point inutiles au début d'une série
d*étades qui, par la force même des choses, doivent faire à la critique une large part. Il importe qu'on ne puisse se méprendre, comme on s*y est trop souvent essayé dans certaines feuilles de la colonie, sur le caractère de celte critique. Elle n'est nullement inconciliable avec une foi profonde et raisonnée dans les destinées de l'Afrique française. Mais celle foi ne peut ni tout juslifier, ni tout couvrir. La beauté, la grandeur du spectacle n abou tissent pas nécessairement à l'apothéose de tous les acteurs. I^es progi'ès manifestes réalisés depuis douze ans ne prouvent pas que, depuis douze ans, l'Algérie ait possédé le meilleur système de gouvernement, la meilleure administration, les meilleurs principes de colonisation, la meilleure politique visà-vis des indigènes. On vit, on prospère même sous des gouvernements médiocres, comme ces êtres vigoureux qui s'accommodent d'organes imparfaits ; mais le danger est de voir, sans qu'on s'y attende, le médiocre tout à coup verser dans le pire. Sous les formules administratives et gouvernementales , il convient de rechercher et de constater la réalité des choses. L'Algérie est dotée d'un gouverneur général. Mais a-l-elle un gouvernement? Le pouvoir est-il là où il paraît être, ou, par un de ces phénomènes de glissement si fréquents dans l'évolution des institutions humaines, s'est-il déplacé et, en se déplaçant, s'est-il amélioré ou s'est-il corrompu? Grave question qu'il importe d'éclaircir avant toute autre, car elle est la première dans Tordre logique, comme par Tordre d'importance.