DISCOURS AUX DÉLÉGUÉS DES VOSGES. U
à la France 20000 hommes et 500 millions. Or; on a fait au ministère de la Marine le relevé des pertes subies en deux années par Tinfanterie de marine, le corps de troupes 4|ui a fourni le contingent le plus important à Texpédilion, puisqu'il est chargé de la garde des colonies. En dehors de Tinfanteriede marine, quia fourni à elle seule une dizauie de mille hommes, le poids de la campagne a été supporté par trois bataillons de volontaires, pris dans les régiments de ligne, et par des troupes d'Afrique (légion étrangère et turcos) et enfln par des régiments tonkinois. Les pertes de Tinfanterie de marine, par le feu ou k maladie, n'ont pas, dans ces deux années, atteint 750 hommes ! Quant aux dépenses, jusqu'au 30 mars, jusqu'au moment où la guerre a pris fin, il a été voté 132 millions. Depuis, la guerre étant finie, et pour appuyer les négociations avec la Chine, 200 millions ont été votés, mais on sait qu'ils ne sont pas dépensés. En effet, il a été constaté par le rapporteur général du budget au Sénat que, sur ce nouveau crédit, il avait été prélevé, au 1" août, 24 millions pour la guerre et 30 millions pour la marine. 132 et 54 font 186 : nous voilà loin des 500 millions! {Applaudissements,)
On applique le même système de calomnies et de mensonges à la politique intérieure. Les partis monarchiques ne pardonnent pas à la République d'avoir réparé les désastres accumulés par la Monarchie. Oui, la République a eu de grandeslâches à accomplir. En 1871, elle a trouvé la France dans le dénûment : l'armée désorganisée, l'outillage militaire anéanti, Toutillage industriel et commercial, l'outillage intellectuel dans un état d'infériorité lamentable. Ce qu'on reproche à la République, c'est d'avoir reconstitué tout cela. Oui, nous nous en confessons devant le suffrage universel : la République a construit 130,000 kilomètres de chemins vicinaux — une longueur qui représente deux ou trois fois le tour du globe — elle a fait 12,000 kilomètres de chemins de fer, elle a bâti 26 000 écoles. {Applaudissements.) Elle a refait à la France une frontière, elle a reconstitué notre matériel militaire, elle a porté le budget de l'Instruction publique de 38 millions à 136. (Vifs applaudissements.) Allez, républicains, et accusez-vous hautement de tout cela devant la France I {Nouveaux app laudissements . )
Mais pour accomplir cette œuvre réparatrice, il a fallu beaucoup d'argent. C'est ici que vous allez saisir sur le vif le procédé de nos adversaires. Dans ces réunions discrètes où Ton colporte de canton en canton les mêmes orateurs, le même auditoire et les mêmes harangues {Rires), les uns disent : le déficit est de 15 milliards, les autres de cinq ou six. Comment font-ils leur compte? Ils qualifient de déficit les sommes empruntées, dont les intérêts et Tamorlissement, c'est-à-dire le remboursement progressif, sont religieusement assurés dans nos budgets. En dehors des milliards empruntés en rentes perpétuelles pour payer la rançon de TAUemagne, il a été emprunté : 2 milliards 600000000 francs pour la réfection du matériel de guerre, 2 milliards 600 000 000 pour les chemins vicinaux, les chemins de fer, les écoles, total : 5 milliards 200 000 000. Mais ces emprunts ont été effectués : l"" en rentes 3 p. 100 amortissables, dont le capital se rembourse de lui-même par annuités; 2*' en obligations a court terme, dont les intérêts et l'amortissement sont garantis par un crédit annuel de 100000000 qui figure chaque année au budget ordinaire de rÉtat. Et savez-vous quelles sommes ont été amorties, à rheure présente, sur les cinq milliards 200 millions d'emprunt? Ju^te la moitié : 2600000000. {Applaudissements.)
Et c'est dans une telle situation, en présence de cette régularité, de cette prévoyance, que Ton ose dire : le déficit est de cinq milliards, la République est en faillite ! On attend trop, en vérité, de la crédulité populaire. Nos paysans sont moins naïfs qu'on ne le croit. Un d'eux me disait l'autre jour : « Mais si la France était ruinée, comme le disent les royalistes et les intransigeants, comment le 3 p. 100 français serait-il au cours élevé où il est? {Bravo! Applaudissements.) Comment le crédit de rËtat français serait-il coté si haut, par les hommes d'affaires du monde entier, si la fortune du pays était compromise?»
Telle a été, messieurs, la tâche du passé. I^a législature prochaine n'aura pas à supporter d'aussi lourds fardeaux. Quand un grand pays a fait, en aussi peu de temps, d'aussi puissants efforts pour retrouver les sources vives de sa grandeur, il peut s'arrêter, attendre, laisser à la moisson le temps de fructifier et de grandir. C'est pourquoi nous considérons la prochaine législature comme vouée aux réformes pratiques, aux progrès réali-
tables. Nous venons d'en tracer le cadre : ceux qui le rempliront se feront grand honneur devant le pays et devant Thistoire. Ce programme sufflt à TacUvité réformatrice la plus laborieuse. Mais nous répudions absolument les réformes mal conçues, les phrases creuses et sonores, les utopies, et nous croyons nous comporter ainsi comme de bons républicains, de bons Français et d'excellents Vosgiens. {Bravos! Acclamations et applaudissements répétés. — Vive Ferry! Vive la République!)
A la suite de cette allocution, qui fut couverte d'applaudissements, M. George, délégué du Val d'Ajol, questionna les candidats sur le régime économi(|ue des colonies. Ce fut M. Méline qui se chargea de la réponse, el l'ancien ministre de l'Agriculture, traitant la question des colonies comme une question d'affaires où Ton met en balance la perte et le profit, la dépense et la recette possible, établit avec une grande autorité que Taccès du grand marché chinois et sa clientèle de dix millions de consommateurs suffisaient à justifier l'expédition du Tonkin. Il ajouta que toutes les nations d'Europe cherchaient des colonies avec une singulière àpreté, parce que leurs industries seraient vite paralysées si elles n'assuraient pas leur expansion dans des régions nouvelles, el que, par exemple, « si un cabinet anglais avait jamais apporté à FAngleterre une colonie comme le Tonkin, il aurait été accueilli par un élan unauime d'enthousiasme. Ses amis et adversaires se seraient réunis pour l'acclamer. » M. Charles Ferry, dans cette même réunion, donna un exemple peu commun de désintéressement patriotique en déclarant qu'il ne se présentait plus aux suffrages de ses concitoyens, parce que la nouvelle loi électorale ayant réduit le nombre des représentants des Vosges, il ne fallait pas « laisser se mêler à des questions de principes des questions de personnes ». 11 faisait donc de la noble devise « d^union républicaine » une application volontaire qui émut vivement l'assemblée et lui valut de chaleureux témoignages de sympathie. Puis, la réunion acclama à l'unanimiié comme candidats aux prochaines élections MM. Jules Ferry, Méline, Brugnot, Bresson, Albert Ferry et de Ponlevoy.
Disoonri de Bordeaux, du 30 août 1885.
Le 30 août i885, M. Jules Ferry se rendit à Bordeaux pour répondre à l'appel des républicains girondins, et prononça dans la salle de l'Alhambra, en présence d'environ 4 000 personnes et des représentants de la région au Sénat et à la Chambre MM. Raynal, Steeg, Issartier, Cazauvieilh, Obissier Saint-Martin, Roudier, Laroze, Armand Lalande, Fourcand-Léon, etc., d'un grand nombre dé conseillers généraux et municipaux, un très important discours où
J. Fbeat, DucowTiy VII. 3
il exposa ses idées sur la politique générale et sur les modiO cation s que la constitution d'un régime républicain avait forcément apportées, au programme de 1869 :
Le président du bureau, M. Gounord, conseiller général, souhaita, en quelques paroles vigoureusement applaudies, la bienvenue à M. Jules Ferry.
« Vous êtes ici, dit-il, dans un pays de démocrates, dans un pays qui se souvient de T An née terrible, de ses angoisses, de ses anxiétés. Nous nous rappelons qu*on a pu dire avec raison que celui qui nous a vaincu, en 1870, c*était le maître d'école d*au delà du Hbin. Grâce à vous, Tinstruction primaire est aujourd'hui organisée dans toute la France, et nous pouvons dire que le maître d'école laïque Français en vaut bien un autre.
« Nous savons que vous êtes ferme, patient, constant, et c'est pour cela que nous sommes d'accord avec vous. La République a beaucoup fait déjà ; nous savons qu'il lui reste beaucoup à faire, mais nous pensons avec vous que, pour atteindre les hauts sommets, les lacets de la montagne sont souvent les plus courts chemins.
« Dans notre pays, a ajouté le président, la violence se fait jour rarement : elle y est à l'état d'exception et nous savons pratiquer la tolérance. »
. En terminant, M. Gounord fit allusion à la politique coloniale et dit :
« Gertes, nous aimons la paix dans la Gironde; mais, d'accord avec vous, nous sommes des fanatiques de la grandeur nationale et de la gloire de la République. »
M. Jules Ferry prit ensuite la parole et s'exprima ainsi :
En saluant ici, et en remerciant du fond du cœur la démocratie girondine qui me fait un tel accueil, je n'ai pas besoin de dire quel sentiment, quel devoir me conduisent ici. Ce devoir, assurément, s'est transformé en une véritable fête de reconnaissance ; mais ce n'était pas avec l'espoir de Taccueil dont la chaleur me touche profondément que je suis venu à Bordeaux. J'y suis venu comme un citoyen, comme un soldat volontaire d'une grande cause, qui croit avoir quelque chose à dire à ses concitoyens.
J'y suis venu, messieurs, parce que la situation politique générale, parce que la situation électorale me parait grave, parce que l'heure est décisive pour le parti républicain, parce que, manifestement, il se fait un grand effort pour entraîner la République dans certaines directions qui me paraissent à moi, comme assurément à la grande majorité de ceux qui sont ici, des directions périlleuses.
J*ai pensé que, cette situation étant donnée, il étaitdu devoir de tous ceux qui ont quelque chose à dire, de ceux que le hasard des événements a mis à même d'acquérir celle des Tacnltés politiques qui est la plus précieuse, mais que les événeinenis seuls permettent d'acquérir, un peu d'expérience ; j*ai pensé, dis-je, qu'il était du devoir de ceux-là de solliciter ou d'accepter, puisqu'on a bien voulu ici m'en prier, un entretien sur les atTaires publiques, et d'examiner la question électorale telle qu'elle se présente avant la réunion de vos congrès, d'où il sortira certainement des directions politiques et des programmes. C'est le moment de traiter cette question, et j'ai considéré que c'eût été forfaire au devoir que de me taire. (ArfAéston générale et applaudissements.) Ai-je besoin d'ajouter qu'absolument dégagé de toute préoccupation personnelle, je n'ai ni le droit ni l'intention de me mêler ici, en aucune façon, à des questions de personnes. Je pense que nul dans cette importante assemblée n'éprouve le moindre doute à cet égard. C'était un des griefs contre le scrutin d'arrondissement de donner trop de place aux questions de personnes ; au moment où va commencer le fonctionnement de ce nouveau procédé électoral dans lequel la démocratie française a placé tant d'espérances, c'està-dire du scrutin de liste, je crains encore, et il faut le dire parce que c'est la vérité, que les questions de personnes n'occupent plus de place qu'elles ne le devraient dans l'élaboration des listes républicaines.
Je ne suis assurément pas un partisan de la désunion ; je ne suis pas de ceux qui portent à travers la France l'apostolat de la discorde entre républicains. (Vifs applaudissements.) Je ne m'en vais pas disant aux républicains : « Déchirez-vous les uns les autres, formez-vous en deux partis irréconciliables ; attaquezvous, outragez-vous, calomniez-vous jusqu'au point d'oublier l'ennemie, la véritable ennemie, l'ennemie implacable qui est là : la coalition clérico-mooarchiste, qui n'a jamais été plus dangereuse que lorsque, comme aujourd'hui, elle rentre ses ongles et se déguise en opposition conservatrice, se contentant, hélas ! il faut bien le dire, de recueillir dans la politique intransigeante les calomnies et les outrages dirigés contre les républicains. [Cest cela, très bien ! Applaudissements prolongés,) '
Je ne fais point de cette politique-là. J'ai toujours été le
partisan d'une union républicaine très étendue, et quand j*ai eu rhonneur, avec des collaborateurs qui vous sont aussi chers qu*à moi, d'organiser, il y a deux ans et quelques mois, un ministère républicain qui a eu quelque durée, nous avons pris soin de proclamer que nous voulions une majorité républicaine ouverte.
Mais, messieurs, une majorité républicaine ouverte, ce n'est pas une majorité sans programme. J'ai lu dans un discours prononcé il y a peu de temps par un membre éminent du cabinet actuel, qu'il n'y a rien au monde de plus déplorable ni de plus misérable qu'une majorité sans idées et sans programme. Je suis tout à fait de c€t avis, et c'est pour cela que j'attache tant d'importance à la question des programmes.
Lorsque le scrutin d'arrondissement a libellé des programmes, il s'est trouvé que, par les conditions mêmes de la lutte, par le fractionnement inflni des circonscriptions, par la facilité qu'ont dans ce pays les questions de principe à dégénérer en questions de personnes, il est arrivé, dis-je, que la Chambre issue du scrutin d'arrondissement avait une grande faiblesse : c'est qu'un gi*and nombre de ses membres avaient fait trop de programmes, c'est qu'ils avaient signé trop de promesses, un peu sans les lire, à l'heure deraière et décisive où le candidat éprouve le vif désir de plaire aux électeurs, en même temps qu'il cherche à ne pas livrer bataille. {liires et applaudissements.)
Vous connaissez ce vasselage du suffrage universel. Il en est résulté beaucoup de programmes, de programmes trop larges, trop vagues, et, pour les honnêtes gens qui les avaient signés, un embarras constant, consistant dans la difficulté de réaliser les engagements pris dans les réalités inéluctables, implacables en face desquelles ils se trouvaient.
Voilà, je le répète, ce qui a constitué l'une des faiblesses de la dernière Chambre.
Mais la prochaine Chambre ne doit pas tomber dans une faiblesse d'un autre genre : celle qui consisterait à ne pas •avoir de programme, en inscrivant sur la même liste des noms représentant les programmes les plus opposés.
Voyez-vous des élections faites avec des listes composites, sur lesquelles figureraient des noms d'hommes nommés par les mêmes électeurs, les uns s'étant prononcés pour la suppression
(la budget des cultes, et les autres pour le statu quo; les uns pour la suppression, et les autres pour le maintien du Concordat?
Voyez-vous, sur ces listes composites, figurer les noms des partisans de la revision de la Constitution avec ou sans Constituante, et les noms d'hommes très sages se prononçant pour le maintien de la Constitution actuelle ? Eh bien, je dis que la majorité qui sortirait de telles élections, ce serait Tobscurité, ce serait la confusion des langues I (Adhésion générale et bravos,)
Je crois que Ton pourrait ici, au sein de cette démocratie girondine, faire, en quelque sorte, le programme modèle. Assurément, et je pense que personne ne peut sérieusement le contester, il y a dans le département de la Gironde une très grande majorité de républicains appartenant à ce que Ton a appelé rUnion républicaine ou TOpportunisme. La question capitale, la question vitale qui se pose au moment de vos élections, c'est celle-ci : Cette majorité sera-t-elle exclusive ? Exclusive quant aux personnes, jamais! Exclusive quant aux doctrines, en vérité, il le faut bien. Oui, il le faut bien, mais, je le dis tout de suite, nos doctrines n'ont pas un caractère dogmatique : elles ne sont point un symbole de Nicée ou de Latran ; elles ne ressemblent pas au Syllabus.
Ainsi, il peut y avoir dans cette assemblée des personnes auxquelles cette apostrophe peut s'adresser: « Vous éles, mon cher concitoyen, partisan résolu de la séparation de l'Église et de l'État et de la suppression du budget des cultes ; vous avez assez de foi, pour courir celle aventure. Cependant, vous êtes un homme clairvoyant et prudent : vous ne vous isolez pas du milieu ambiant et vous savez que les réformes qui dépassent l'opinion moyenne du pays sont condamnées d'avance, et alors vous vous dites : partisan résolu pour l'avenir de la suppression du budget des cultes, j'estime que, dans la prochaine législature, cette question ne peut pas être utilement soulevée. » Eh bien I au radical qui tiendra ce langage vous direz : « Qui que vous soyez, venez à nous, vous serez le bienvenu. » Voici un autre exemple : Vous êtes un ferme partisan de la correction et de la perfection des lois constitutionnelles. Il y a dans notre pays de France beaucoup d'esprits distingués qui sont travaillés
de cet amour de la perfection constitutionnelle. Est-ce étonnant, dans un pays qui a mis au jour douze constitutions en moins d'un siècle? [On rit.)
Vous êtes donc partisan d'une belle architecture constitutionnelle (Nouveaux rires), mais vous êtes, en môme temps, un esprit pratique et sage, vous vous rendez compte qu*on ne doit pas reviser une Constitution tous les deux ans ; et alors vous dites : « Nous ne pouvons pas songer à reviser la nouvelle Constitution dans la prochaine législature. »
Avec vous, dans ces conditions, Tentente est facile, et, qui que vous soyez, vous êtes des nôtres ! [Applaudissements,)
Mais la prétention qui consiste à faire entrer dans la majorité républicaine, sans concession, sans condition, drapeau déployé, tous ceux qui attaquent, condamnent et outragent la politique de la majorité, ce n'est pas là de la conciliation, c'est une prise d'assaut, et vous ne l'accepterez pas I (Adhésion unanime et applaudissements répétés.) La seule façon de s'entendre, ce n'est pas de s'attacher à la question de personnes, qui est la question d'aujourd'hui, question difficile, brûlante, je le reconnais; mais c'est de considérer la question de demain, qui est celle de la politique indiquée par la majorité qui sortira des élections. Il y a profit pour la chose publique et dignité pour tout le monde à ce qu'un accord se fasse sur des bases aussi transactionnelles qu'on voudra, mais sur des bases fixes, déterminées, et non sur des personnes. (Assentiinent général.)
Mais qui fera le programme ? On pose cette question dans les journaux et dans les discours, et généralement on y fait cette réponse : ce sont les électeurs qui feront le programme. Assurément, ils en sont les arbitres suprêmes, mais n'y a-t-ilqueles électeurs qui puissent être appelés à cette collaboration? Évidemment, tous les républicains qui ont quelque chose de bon à dire auront le droit de donner leurs avis, et j'ajouterai même, quel que soit le rôle de haute impartialité qui convient au Gouvernement dans les élections, que les membres du gouvernement eux-mêmes sont les collaborateurs naturels du programme des élections. C'est pourquoi, messieurs, je vous demande la permission, bien que n'étant pas électeur girondin, de vous dire comment je comprends ce programme modèle dont je vous parlais tout à l'heure, ce programme qu'il vous appartient
de rédiger parce que vous vous trouvez ici dans des conditions exceptionnelles.
Je crois que ce programme devra procéder avant tout du caractère essentiellement relatif que doivent avoir toutes les conceptions politiques.
Je crois que ce programme ne doit pas être celui de l'absolu. On a trop souvent confondu jusqu'ici un programme politique avec un idéal politique. [Très bien! très bien! et applau^ dissemenis.)
Et alors qu'est-il arrivé ? En fait d'idéal, l'horizon est sans limites, et plus le cœur est chaud, plus cet horizon parait étendu. Aussi avez-vous vu inscrire dans les programmes de la dernière Chambre, non seulement les réformes du vingtième siècle, mais aussi des réformes qui ne sont peut-être d'aucun siècle. (Rires.)
Je voudrais que le programme que vous rédigerez ne fût pas le plan d'une société idéale, d*une république parfaite, mais d'une politique se limitant dans le temps comme dans l'espace ; je voudrais que ce programme se bornât à indiquer les réformes réalisables dans la prochaine législature. {Oui, oui\ c'est cela/ — Bravos répétés.) Cette manière d'agir vaudra beaucoup mieux pour l'électeur qu'il est temps, en vérité, de ne plus traiter comme un enfant que Ton berce avec des contes et des rêveries politiques, pour l'électeur qu'il faut placer en face de la réalité vivante et de la vérité sociale. [Applaudissements unanimes.)
Ce sera meilleur aussi pour l'élu, qui ne sera plus condamné à ce sleeple-chase sans dignité, de promesses vagues et stériles, auquel nous avons trop souvent assisté, et ce sera plus honnête, plus viril, plus républicain. (Salve d'applaudissements.)
Je voudrais, en second lieu, qu'en rédigeant les programmes, on ne se préoccupât pas exclusivement de la circonscription ou du département auxquels on les présente. Je voudrais que, dans nos comités, on fût bien pénétré de la solidarité intime et profonde qui relie toutes les parties du pays. Je ne voudrais pas que ce qui est écrit, rédigé et proposé à Bordeaux, fût proposé, rédigé et écrit sans aucun souci des opinions et des sentiments de la masse du suffrage universel girondin. Je vais plus loin. Croyez-vous qu'il soit sage de rédiger, même à Bordeaux, des programmes électoraux, en faisant absolument abstraction des
idées et des sentiments d'autres parties de la France qui sont loin d'avoir acquis le degré d'éducation républicaine que vous vous êtes donné à vous-même !
Je parle à des hommes du Sud-Ouest qui me comprendront ; ils savent que certaines idées, acceptées ici, peuvent compromettre le succès des républicains sur d'autres points du territoire où les populations ne sont malheureusement pas arrivées à l'état d'avancement qui est le vôtre. {Très bien! très bien!)
Je crois pouvoir adresser ces conseils particulièrement aux esprits généreux de cette démocratie urbaine qui a tant fait pour l'éclosion de la défense de l'idée républicaine. Je la supplie de ne jamais oublier qu'elle parle, qu'elle agit, qu'elle vote en présence de la grande démocratie rurale, qui est l'arbitre suprême de nos destinées. {Assentiment général et applaudissements.) Oui, messieurs, n'oubliez jamais qu'il y a dans ce pays de France, dans ce pays de suffrage universel, une force qui fait et qui défait, qui lie et qui délie, et qui s'appelle le suffrage universel des campagnes. {Applaudissements prolongés.)
Je sais bien que ce suffrage universel des campagnes a fait de grands progrès depuis quinze ans : car c'est depuis quinze ans qu*il a entendu les grandes leçons de l'histoire et connu et appris la vérité politique. Je sais qu'il n'y a aucune comparaison à faire entre le suffrage universel subitement appelé à disposer des destinées de la France au lendemain de la révolution de 1848, et le suffrage universel d'aujourd'hui. Peu épris de la liberté, fort étranger aux choses de la vie politique, parce qu'il lui manquait le premier instrument de la vie publique, la lecture, ce suffrage universel d'il y a trente ans s'est trouvé tout à coup le maitre de la France dans des conditions bien difficiles, en pleine explosion des théories vagues et périlleuses qui agitaient alors les esprits, et qui semblaient particulièrement dirigées contre les petits propriétaires des campagnes. Le suffrage universel usa bien mal de son pouvoir improvisé. Aigourd'hui, la transformation est complète.
Vous le savez, vous tous qui avez collaboré à la conquête républicaine de cette vieille terre de France, vous tous qui, jour par jour, pas à pas, avez amené la démocratie rurale aux doctrines républicaines. {Salves d'applaudissements.)
Vous êtes les témoins des progrès accompUs, mais n'oubliez
jamais que, si le suffrage universel des campagnes est entré avec confiance, avec résolution dans la voie républicaine, il y est entré avec ses facultés propres, avec son tempérament circonspect et, pour dire le mot, conservateur.
N'oubliez pas, n*oubliez jamais que, si le paysan français s'est attaché passionnément à la cause de la Révolution fran^ çaise, c*est qu'elle lui a donné la possession incontestée et souveraine de cette terre sur laquelle il avait peiné pendant des siècles, qu'il avait fécondée de ses sueurs et dont il était déjà le maître en fait, sinon en droit, à la veille de 89 ! (Applaudissements répétés,)
C'est par esprit de conservation, par amour de la stabilité que le paysan français est devenu le plus ferme appui de la Révolution française. C'est encore par esprit de conservation qu'il s'est détaché du second empire ; c'est encore l'esprit de conservation, bien entendu et bien compris, qui Ta détounié de la monarchie; c'est ce même esprit de conservation qui lui a dicté son atlitude en présence des retours de réaction du 24 Mai et du 16 Mai, et qui nous a dotés d'un ordre politique stable et incontesté.
Nous avons conquis le suffrage universel des campagnes : gardons-le bien, ne l'inquiétons pas, ne le lassons pas!
Messieurs, il n'entre dans ces observations aucune hauteur philosophique, aucun sentiment de dédain pour le suffrage universel des campagnes. Je ne viens pas vous dire qu'il est moins avancé que vous et qu'il faut le ménager. {Noti ! non !) Le suffrage universel des campagnes est ce qu'il est, et il est heureux qu'il soit ce qu'il est. (Adhésion générale et vifs applaudissements.) C'est là une force immense et sur laquelle repose la sécurité de notre société, que cette population de petits propriétaires, si nombreux qu'ils constituent à eux seuls la majorité du nombre dans la nation.
C'est par là que notre édifice social est le plus solide de toute l'Europe, le mieux abrité contre les révolutions sociales. (Applaudisseme^its répétés.) Les populations des campagnes sont le fond même de la société française : elles ne constituent pas seulement un immense réservoir de labeur et d'épargne ; elles sont encore un réservoir d'hommes, et c'est en plongeant leurs racines dans ces couches profondes que la bourgeoisie.
les ouvriers des villes et ceux même qui s'appelaient autrefois les classes dirigeantes se renouvellent incessamment. De là sortent nos soldats, nos instituteurs» nos commerçants, nos industriels : c'est, pour notre société, une base solide, et, pour la République, une assise en granit que ce suffrage universel des paysans I {Double salve d'applaudissements et bravos prolongés.)
Si cela est vrai, messieurs, et vos applaudissements me prouvent que ces vues sont conformes à vos observations quotidiennes; si cela est vrai, il faut reconnaître que la situation qui en résulte commande aux républicains français une certaine direction politique.
Vous comprendrez à merveille, vous tous, apôtres de notre cause commune, qu'il faut bien se garder de représenter à un pays ainsi fait, ainsi maçonné, oserais-je dire, la République comme la formule de l'agitation. Il faut bannir de notre République les souvenirs des cités républicaines de la Grèce ou de ritalie du moyen âge. Il faut écarter Tidée, chère à certaine école républicaine, des élections trop fréquentes et des pouvoirs de trop courte durée. Il ne peut être question non pjus d'une revision de la Constitution reparaissant tous les printemps comme l'hirondelle. {Aires et applaudissements.)
Si ces observations sont justes, et je ne connais pas de politique sérieuse en dehors de la politique d'observation, si ces observations sont justes, nous allons tout de suite déterminer ce que tout d'abord il ne faut pas mettre dans vos programmes de celte année.
Vous me permettrez d'affirmer, sans hésitation aucune, qu'il ne "conviendrait pas d'y faire entrer une nouvelle revision constitutionnelle.
La dernière revision a été bonne, elle a donné satisfaction aux sentiments des campagnes sur deux points : l'inamovibilité sénatoriale, qui répugnait profondément à l'instinct démocratique de notre pays, et cette égalité sénatoriale, paradoxale, établie par la loi constitutionnelle du Sénat entre toutes les communes, égalité qui pouvait plaire aux petites communes mais qui choquait avec raison toutes les autres. Cette revision constitutionnelle suffit au tempérament du pays. Et, puisque de toutes parts s'élève un cri pour réclamer la stabilité ministérielle, accordez au moins pour quatre ans à ce pays la stabilité
constitutionnelle. [Approbation générale et applaudmenienU. — Interruptions.)
Je ne crois pas qu'il convienne non plus d'insérer dans vos programmes la suppression du budget des cultes ; je me suis déjà expliqué dans d antres circonstances sur celte grave question. Elle est si importante à mes yeux que je demande la permission d*en dire quelques mots très courts, au risque de me répéter.
Je ne crois pas que la suppression du budget des cultes soit par elle-même la guérison d'un mal profond de notre société, de l'hostilité qui se rencontre en beaucoup de lieux et à tous les étages de la vie administrative de ce temps-ci, entre le clergé catholique et la société démocratique, républicaine et libéi-ale que nous représentons. Je ne crois pas que la suppression du budget des cultes soit de nature à faire disparaître cette hostilité.
Je pense, et je me borne ici à cette affirmation, parce que la démonstration me conduirait trop loin, je pense, je suis convaincu que cet état d'hostilité est mauvais ; c'est incontestable, et ceux qui réclament la séparation de l'Église et de l'État n'ont évidemment pas d'autre but que de couper court à cette hostilité en séparant deux domaines avec l'espoir qu'ils ne se confondront plus jamais. Il y a là, selon moi, un espoir chimérique; j'estime qu'en l'état actuel de notre société, le mal qu'on voudrait faire disparaître s'aggraverait, que la discorde s'accentuerait, et que VÊtat, aussi bien dans sa représentation suprême, dans son pouvoir central que dans sa représentation disséminée, c'est-à-dire dans le pouvoir communal, celui qui est le plus souvent en lutte et en désaccord avec le clergé, ne serait en aucune façon fortifié par la suppression du budget des cultes. C'est là, messieurs, ma conviction profonde.
Mais je veux prendre la question à un point de vue plus terre à terre, au point de vue précisément du suffrage universel des campagnes, que j'appelais tout à l'heure l'arbitre suprême de nos destinées. Je vous demande à tous : Croyez-vous qu'il ait le désir de cette transformation, si pleine de périls? Sous ce rapport, le suffrage universel des campagnes se divise en deux catégories bien distinctes :
Il y a les pays où là foi est vive : ce sont les départements
auxquels j'ai fait allusion au commencement de ce discours el qui sont Tei^jeu de la partie électorale que nous jouons en ce moment. (Jrès bien!)
Eh bien I soyez persuadés que dans ces départements, sans me préoccuper de savoir si c'est de bonne ou de mauvaise foi, mais par la force des choses, soyez convaincus que, pour les Bretons par exemple, la suppression du budget des cultes est la forme matérielle et palpable de ce qu'ils appellent la persécution. Â cOté de ces pays de foi, il y en a d'autres dont la population girondine offre un type très complet : ce sont des pays dans lesquels la foi n'est pas vive, mais où l'habitude est toute-puissante. {Rives d'approbation el applaudissements.)
Si vous pénétrez au fond du cœur de ces populations, que vous connaissez mieux que moi, vous pouvez y lire le petit raisonnement suivant, qui n'est pas un raisonnement très élevé, mais qui est très topique. Elles se disent : on va supprimer le budget des cultes : est-ce qu'on nous rendra les 45 millions de ce budget? Nous ne sommes pas assez naïfs pour le croire. On les consacrera aux écoles, à des œuvres de bienfaisance très libérales, excellentes, mais on ne nous donnera pas cet argent. Et, d'un autre côté, si le budget des cultes ne figure plus sur la cote du percepteur, chacun de nous connaît bien le percepteur qui se présentera à domicile pour faire la collecte. Et nous savons bien quel accueil lui sera fait : on ne pourra pas refuser de lui donner ce qu'il demandera ! {Rires d'assentiment.)
Je suis persuadé que voilà le fond de la logique villageoise, à l'heure qu'il est, sur la question de la suppression du budget des cultes.
Mais j'entends l'objection que me feront les hommes à programmes : « S'il n'est plus question de la suppression du budget des cultes, que mettrons-nous à la place? »
Une voix. — Vous mettrez le programme de 4869.
Voix nombreuses. — N*iQterrompez pas!
M. Jules Ferry. — J'entends qu'on me crie : « Vous mettrez le programme de 1869. » Eh bieni je remercie le bienveillant interrupteur, mais je le prie de prendre un peu patience, car j'ai justement l'intention de parler, dans un instant, du programme de 1869. {Très bien I très bien! — Applaudissements.)
Je crois qu'au lieu dlnscrire dans nos programmes des réformes sonores et retentissantes, mais qui ne sont pas mûres ou qui exposent la République à de véritables dangers, nous pouvons proposer des réformes pratiques, déjà mûres, sûres dans leurs résultais. Je considère que ce sera le rôle de la prochaine législature de s'attacher plus qu'on ne l'a fait à cette œuvre réformatrice. Un grand pays comme la France a besoin, par exemple, de reviser par le menu sa constitution administrative, économique et financière. Ce n'est pas là une œuvre mesquine.
J'estime qu'il y a en ce moment un tournant de la politique, et qu'une phase nouvelle doit succéder à une phase épuisée. Et ici, permettez-moi de le dire hautement, malgré tout ce qu'il est d'usage de faire pleuvoir, surtout au moment des élections générales, d'épigrammes, d'attaques et d'outrages sur l'œuvre de la législature qui finit, aussi bien que de celles qui l'ont précédée, cette œuvre se compose de grandes choses, de travaux considérables, difficiles à accomplir et de très grande portée.
La République, jusqu'à présent, a été absorbée par un travail de véritable reconstitution nationale. Quand la République a pris la direction des affaires, elle a trouvé la France dans le dénûment le plus profond : elle n'avait plus d'armée, plus de finances ; son organisation administrative était profondément ébranlée ; le pays était dans un état d'infériorité manifeste et humiliant, au point de vue de l'outillage industriel, agricole et intellectuel que réclame une grande nation. La République s'est attachée à cette œuvre de reconstitution avec passion, avec hardiesse, avec une hardiesse qu'on lui reproche aujourd'hui et dont on lui fait un crime. Elle a reconstitué son outillage militaire, elle a fait 120000 kilomètres de chemins vicinaux et 12000 kilomètres de chemins de fer. Elle a, enfin, édifié le monument qui manquait au fondement même de l'édifice : elle a construit l'école... {Double salve d'applaudissements et bravos répétés.)
Une autre reconstitution s'imposait aussi : c'était une grande tâche patriotique qui a été la cause de difficultés et d'obstacles au milieu desquels la Chambre s'est débattue et dont elle a triomphé. 11 y avait à reconstituer notre domaine colonial. {Nouveaux applaudissements,)
Cetle œuvre a été entreprise, et j ajoute — car il ne faut pas se lasser de le redire — que celle œuvre est terminée. ( Vive approbation,)
La République a donné à la France la Tunisie, complément absolument indispensable pour la sécurité de nos possessions algériennes et de notre situation militaire et stratégique dans la Méditerranée. [Salve d* applaudissements,)
Elle a dû compléter, plus tôt peut-être que nous ne l'eussions voulu — mais dans ce monde on n'est pas maitre de poser les questions ; quand elles sont posées par les événements il faut les résoudre (Assentiment général) — elle a dû compléter parle protectorat du Tonkin notre empire de Tlndo-Chine, qui, réduit à la seule Cochinchine, était, en quelque sorte, un poste avancé dans les mers d'Extrême-Orient , mais n'avait pas un grand avenir. Par l'adjonction du Tonkin, notre empire indo-chinois se trouve limitrophe d'un peuple de consommateurs de 3 à 400 millions d'habitants ; nous possédons ainsi, par la frontière terrestre, un débouché immense vers la Chine, dont il s'agit maintenant de savoir profiter. [Adhésion générale et applaudissements prolongés,)
Il se passera pour le Tonkin, pour notre empire d'Indo-Chine, ce qui s'est passé pour la Tunisie.
On ne parle plus aujourd'hui de la Tunisie. Tout le monde reconnaît l'importance de cette belle et riche contrée, soumise au protectorat et à l'action de la France ; tout le monde, sauf ceux qui depuis tant d'années ont pris l'habitude de toujours redire les mêmes critiques, sans souci de l'évidence, et de toujours chanter la même antienne ! La Tunisie lient sa place aujourd'hui dans nos aiïaires d'une façon très économique ; elle est fortement organisée, elle se suffit à elle-même ou à peu près ; il en sera de même pour le Tonkin.
Je l'ai dit et je ne perdrai jamais l'occasion de le répéter, parce que, à la persistante mauvaise foi, il faut opposer la persistance de la vérité. {Applaudissements prolongés.) Nous devons désormais nous attacher à organiser, à assimiler nos possessions coloniales. Nous devons faire de cette possession du Tonkin, si riche, si peuplée, une colonie dont l'organisation définitive donnera des résultats beaucoup plus prompts qu'en Tunisie même, parce qu'en Tunisie, il y a une dette qui absorbe
uDe grande parlierdes produits. Au Tonkin il n*y a pas de dette : les produits seront plus considérables, et je me permets de l'affirmer, en engageant ici ma parole, le Tonkin avant longtemps payera ses frais d*occupation et d administration.
Une v(nx. — Il y a le choléra ! (Inieiruption,)
M. Jules Ferry. — Nous ne pourrons pas assurément mettre nos possessions d'Indo-Chine à Tabri des invasions du choléra. {Jtires.) Nous commencerions, si nous avions ce pouvoir et si rinterruplion avait un sens, par nous appliquer à nous-mêmes cette recette. {Rires et applaudissements,)
Tout ce que je viens de rappeler se rattache à ce que j'appellerai la phase aujourd'hui close du travail parlementaire.
La période de conquête, de rénovation, de reconstruction est terminée : la prochaine législature se trouvera en face d'un travail d'organisation, de réformes pratiques, d'améliorations incessantes.
Eh bien, messieurs, permettez-moi de dire que si vous vous présentez devant le suffrage universel avec un programme de réformes de cet ordre, vous trouverez des oreilles grandes ouvertes et des esprits gagnés d'avance.
Une voix. — Pas les ouvriers. (Vives interruptions,) Voix nombreuses, — N*interrompex pas !
M. Jules Ferry. — Je suis heureux de l'interruption et je la relève {Bravos); on veut dire évidemment que la dernière législature n'a rien fait pour les ouvriers.
La même voix. — Non ! {Dénégations et protestations,)
M. Jules Ferry. — Je déplore profondément l'absence d'informations ou l'habitude de lectures infidèles à la vérité qui peut faire jaillir d'une assemblée comme celle-ci la double affirmation que vous venez d'entendre. Je vous assure, mon cher concitoyen qui m'interrompez, qu'on vous trompe...
M. LE PRésiDEifT. — Je déclare, messieurs, que je suis absolument décidé à maintenir ici la liberté de la parole, et si quelqu'un, dans le désir d'empêcher la continuation du discours, se permet d'interrompre, je le prierai de sortir de la salle. (Assentiment général,)
M. Jules Ferry. — Messieurs, ces interruptions; ce$ affirmations dont la bonne foi est manifeste, prouvent, comme je le
disais tout à Theure, qu'on renseigne bien mal les Iravailleurs (le tout ordre, et que les lectures qu'ils préfèrent ne sont pas précisément celles qui sont le plus conformes à la vérité, car elles la dénaturent. Et ceux qui vous disent et impriment tous les jours que la dernière législature n'a rien fait pour les ouvriers disent le contre-pied de la vérité. En effet, il n'y â pas d'assemblée qui se soit plus continuellement et plus hardiment préoccupée de la condition des ouvriers, et des ouvriers de l'industrie en particulier. C'est elle, pour citer une industrie spéciale, qui a créé le nouveau régime applicable aux ouvriers mineurs. Je ne sais pas, messieurs, si cette industrie est représentée ici, mais vous savez que cette classe de travailleurs occupe en France une place considérable. C'est celle peut-être qui supporte le plus cruellement le poids du jour, et celle, par conséquent, pour laquelle la sollicitude des pouvoirs publics n'est jamais assez éveillée.
Eh bien I la dernière Chambre a fait pour ces ouvriers un régime spécial ; elle a créé les prud'hommes mineurs et les délégués mineurs, ce qui n'est pas autre chose qu'une intervention des ouvriers eux-mêmes par délégation dans la fixation des salaires, par l'appréciation du travail exécuté. Cela n'est rien ? N'est-ce pas assez hardi et trouverez-vous dans l'histoire du passé et chez les nations voisines beaucoup d'exemples de cette nature ?
N'est-ce pas encore cette Chambre qui a donné à l'ouvrier cet instrument de tous les progrès : je veux dire la loi sur les syndicats professionnels? {Très bien! très bien! et bravos répétés.)
Je suis peut-être en présence, en ce moment, de quelques honorables citoyens qui ne croient pas à la vertu de l'association, qui tiennent en défiance les syndicats professionnels, et qui slmaginent que l'État doit donner le capital et le travail à ceux qui n'en ont pas. Et bien ! ceux-là je désespère de les convertir. ( Vtfs applaudissements.)
(A ce moment un interi*upteur quitte la salle,)
M. Jules Ferry. — Messieurs, l'honorable citoyen qui quitte la salle le fait absolument de son plein gré. Il me fait entendre ainsi qu'il est de ceux qui ne peuvent pas entendre dire que pour l'ouvrier, pour le travailleur, l'idéal social n'est pas un
grand banquet avec une immense gamelle dans laquelle chacun peut puiser à son gré... {Aires et applaudissements.)
Pour la classe la plus nombreuse, pour Timmense majorité des travailleurs, Tidéal consiste dans la libre initiative, dans le libre épanouissement de leurs efforts. Ils ne demandent à la société que daider à cet épanouissement, que de se faire le pouvoir pondérateur et réformateur qui nivelle, autant que possible, les inégalités naturelles en donnant à tous, non pas seulement Tinstruction primaire, mais un enseignement primaire supérieur coordonné, qui fasse des hommes instruits, indépendants, sachant exercer une profession et capables de profiter de la liberté d^association : car il faut choisir entre le collectivisme brutal et bestial et la libre et intelligente associa* tion, fécondée par un enseignement répandu à flots et embras^ sant toute l'existence de Touvrier. Cet enseignement comporte, je Vai dit, non seulement renseignement primaire, mais renseignement manuel, technique et professionnel.
Croyez-vous, messieurs, que la société qui a rempli complètement ce devoir, qui a donné à Touvrier la liberté d'association et renseignement large et complet, n*a pas payé sa dette, et qu'elle ne peut pas se présenter le front haut devant les communistes et les collectivistes en leur disant : « Je ne vous connais pas I » {Salve d'applaudissements. — Assentiment prolongé.)
Cette œuvre, déjà si importante, de la dernière législature, n est encore qu'à Tétat d'ébauche, et la mission de la prochaine Chambre sera de la coordonner, de la régulariser, de la faire vivre pour le profit commun.
La dernière Assemblée, messieurs, ne s*est pas bornée à donner cette liberté fondamentale des syndicats professionnels, et à répandre des flots de lumière dans les écoles de tout ordre, avec une telle abondance qu'on peut dire qu aucune assemblée n'a jamais accompli une pareille tâche : elle a encore pris en main la question des caisses d'épargne.
La prochaine législature aura à compléter tout un ensemble de lois sur les sociétés de secours mutuels, sur la Caisse des retraites pour la vieillesse, sur la caisse destinée à faire face aux accidents dont sont victimes les ouvriers de l'industrie.
Il y a là, je le répèle, tout un ensemble d'institutions de
J. FiniRT, Di$€ouri, VII. 4
prévoyance qui prouve que notre société se montre infiniment supérieure, on peut Taffirmer, à Tétat de choses qui nous a précédés.
En effet, notre grande Révolution, celle devant laquelle nous nous inclinons tous et dont nous allons prochainement célébrer le centenaire, la grande Révolution avait cru qu'il suffisait de donner à Touvricr la liberté, et aux paysans la propriété. Nous avons fait plusieurs pas de plus en prenant en main l'épargne du travailleur, en développant toutes les institutions de prévoyance, en organisant une forme particulière de l'assurance, celle des risques de Touvrier de la grande industrie, par un projet de loi préparé au moment de notre chute et qui est digne, je crois, de revoir le jour. En combinant la loi sur la responsabilité des accidents qui se produisent dans Tindustrie avec la loi sur la Caisse des retraites pour la vieillesse, on arrive à la réalisation d*uu problème complexe, très mal posé jusqu'à présent, et pour lequel les écoles socialistes n'ont jamais donné de solution.
I^a question des invalides du travail reçoit ainsi satisfaction, sous une forme véritablement philanthropique et fraternelle.
Je ne fais qu'effleurer les grandes lignes de l'œuvre commencée par la dernière Chambre. Dans cet ordre d'idées, il y a beaucoup de réformes qui sont mûres et d'améliorations pratiques qui sont toutes prêtes. Le suffrage universel des campagnes, dont je vous entretenais tout à l'heure et qu'il ne faut jamais perdre de vue, croyez bien que ce qu'il demande, ce ne sont pas les grandes et sonores formules qui ne recouvrent souvent que le vide des idées : ce qu'il lui faut, ce sont les réformes qui sont mûres pour l'application.
Et remarquez bien qu'il n'y a pas, pour le suffrage universel, de petites réformes ni de petites améliorations, dès que la réalisation en est certaine.
Kecherchez quelles sont celles de ces réformes qui peuvent être inscrites dans vos programmes pour suffire à l'œuvre d'une législature de quatre années.
Voici, par exemple, une question importante. Le suffrage universel des campagnes trouve que l'impôt est lourd, et il a raison. Notre premier devoir consiste donc à en alléger la charge, et notamment à réduire les droits de mutation, si
onéreux, et qui nuisent de la façon la plus sérieuse à la transmission des biens. La dernière législature a déjà fait quelques pas dans ce sens; il faudra continuer son œuvre.
Vous pouvez parler de réformes financières au suffrage universel des campagnes, mais ne lui proposez pas Timpôt unique : c*est là une très belle conception théorique, mais qui n*est pas possible, qui ne peut pas se réaliser dans un pays dont le budget atteint le chiffre de 3 milliards. C*est une idée des plus périlleuses aussi que Timpôt progressif.
Dites-lui, pour qull vous comprenne, qu*il y a bien des lacunes dans notre organisation financière, que beaucoup de revenus sont atteints par l'impôt, mais qu'il en est qui échappent aux charges communes. II est certain, par exemple, que celui qui aurait placé toute sa fortune en rentes surTÉlat ne contribuerait pas dans la mesure de ses facultés aux charges publiques.
Le propriétaire de valeurs étrangères se trouve dans la même situation. Est-ce à dire que nous préconisions rétablissement d'un impôt sur la rente française? Non, messieurs, nous sommes aussi opposés à cette mesure que Tétait Gambetta: nous estimons qu'elle porterait un coup funeste au crédit public. Mais, sans mettre un impôt sur la rente, on peut soumettre à Timpôt le rentier, en provoquant ses déclarations, sauf à punir d'amendes rigoureuses les déclarations dont la fausseté serait ultérieurement reconnue.
C'est ainsi qu'on peut atteindre par l'impôt les sources de richesse que jusqu'à ce jour le fisc a respectées, non pas dans le but d'ajouter aux charges qui pèsent déjà sur les contribuables, mais pour les répartir sur un plus grand nombre et d'une façon plus équitable. {Applaudissement,)
Le suffrage universel des campagnes trouve avec raison que la justice est lente et qu'elle coûte cher; mais il ne cherche pas la solution du problème dans l'élection des juges. Celte conception, malheureusement empruntée aux doctrines primitives de la Révolution, et dont l'application aurait pour effet, vous le savez mieux que personne, vous qui habitez le sud-ouest* de constituer dans vingt départements où nous n'avons pas la majorité, comme autant de bastilles ou de forteresses judiciaires dirigées contre la République. {Assentiment général et bravos.)
Cette conception de la magistrature élue n*est pas celle de nos paysans ; mais, si vous rapprochez la justice du justiciable en dëvelopant la compétence des juges de paix, si vous arrivez à la simpliflcation des formes et à la réduction des fixais de justice par la revision du Code de procédure, vous serez compris, applaudis et bénis. {Appaudissements.)
Le suffrage universel des campagnes trouve aussi que TAdministration est bien lente et bien paperassière, et qu'à ce point de vue, une réforme utile pourrait être opérée. Il a raison. Non pas qu'il faille donner crédit aux remèdes dont on propose facilement Tapplication. On parle notamment de la suppression des gros traitements : j'avoue que je ne vois plus de gros traitements dans Tordre administratif où nous sommes.
Je vous assure, messieurs, que, quant aux ministres particulièrement, ce ne sont pas de gros traitements qu'ils touchent : on pourrait dire plutôt que ce sont de coûteux traitements, parce qu'en général, quand on quitte un ministère et qu*on y a tenu son rang, on en sort plus pauvre qu'on n'y était entré. Les véritables économies doivent être recherchées dans une revision sérieusement étudiée de nos circonscriptions administratives, non seulement au point de vue de l'administration départementale, mais dans l'ordre de tous les services publics, et particulièrement des administrations fînancières. Un grand nombre de programmes demandent purement et simplement l'abolition des sous-préfectures. C'est aller un peu loin. Je reconnais qu'il y a trop de sous-préfectures, comme il y a trop de recettes des finances, de sont là des questions qu'il est temps d'étudier de très près : il y a là un cadre suranné qui correspond au temps où il n'existait que des routes, royales, où l'on voyageait encore à pied ou à cheval, mais qui n'a plus de raison d'être dans une société qui jouit du double bienfait du télégraphe et des chemins de fer. [Marques <ï assentiments,)
Enfin, messieurs, trois réformes principales sont réclamées par l'agriculture française. Il faut lui donner la science, qui lui apprendra à chercher dans l'élévation de ses rendements, au moins autant que dans l'élévation des droits de douane sur les produits étrangers, un prix plus rémunérateur.
Une voix, — Pourquoi avez-vous élevé les droits de douanes?
M. Jules Fibby. — Parce que c'était le vœu formel el légitime, d'ailleurs, de l'agriculture française.
Je le répète. L'agriculture a besoin, en premier lieu, du savoir pour perfectionner ses moyens de production, du crédit agricole pour lui permettre d'appliquer, dans la mesure de ses moyens, les indications de la science, d'acquérir l'outillage perfectionné et les engrais nécessaires, et enfin d'une représentation agricole, pour faire cesser son état d'isolement, pour établir entre elle et le pouvoir central des communications officielles et constantes, des intermédiaires actifs, vigilants, autorisés. Parlez de toutes ces choses pratiques, neuves, fécondes aux agriculteurs, et, je vous l'assure, vous serez compris. {Vifs applaudîtsements. )
Voilà, messieurs, j'imagine, un programme de réformes qui peut occuper quatre années de législature.
Mais il est une réforme qui dominé toutes les autres. Vous méconnaîtriez un des besoins les plus profonds, un des instincts les plus persistants du suffrage universel, si vous ne donniez pas satisfaction h cette idée, à ce sentiment que sur tous les points de la France le paysan formule ainsi : « Nous voulons qu'on nous gouverne, nous voulons que la République soit un gouvernement! » {Très bien! très bieni et longs applaudissements.)
C*est aussi notre avis, à nous qui appartenons à l'école des républicains de tendances gouvernementales, des républicains de gouvernement. Nous croyons que la République doit être un gonyevnemeni {Nouveaux applaudissements)^ et, sous ce rapport, nous nous séparons complètement d'une certaine partie de la démocratie française, qui se propose manifestement pour but de réduire el d'amoindrir autant que possible l'action, l'autorité du Gouvernement. A mon sens, cette tendance est en complète opposition avec 1 état de notre civilisation et de nos mœurs, avec toutes nos traditions. J'estime que dans notre pays, en raison d'antécédents historiques qu'on ne supprime pas d'un trait de plume, et de nécessités qui dérivent de la constitution même de notre démocratie, pendant très longtemps encore le suffrage universel aura besoin d'un gouvernement.
Le suffrage universel veut un gouvernement, non seulement pour assurer le maintien de l'ordre — c'est le premier devoir
élémentaire d'ungouvememenlrépublicaiade maintenir rordre matériel avec une implacable rigueur — le suffrage universel réclame quelque chose de plus : il veut que son gouvernement se réserve toutes les grandes initiatives; il a coutume de regarder en haut, en vertu d*habitudes séculaires, pour chercher la direction suprême, Torientation véritable de la politique du pays.
Et comme, dans ce pays, le gouvernement réside dans les deux Chambres, vous saisissez tout de suite l'intérêt supérieur qui nous fait une loi détonner au pouvoir ministériel, qui doit être la représentation vivante du Parlement, la plus grande somme d*autorité possible. *
C'est pourquoi les hommes qui ont eu le maniement des affaires publiques depuis bientôt sept ans ont toujours pensé, comme Gambetta, que l'idéal politique à poursuivre n'est pas l'effacement progressif et indéfini du pouvoir républicain ; qu'en République, il importe de n'abaisser ni le pouvoir central devant les pouvoirs locaux, ni l'autorité ministérielle devant les Cham^ bres. Nous avons toujours déclaré qu'on ne saurait accorder au pouvoir ministériel trop de crédit, que c'est une question de confiance ; mais qu'une fois que les Chambres ont accordé leur confiance à un cabinet, elles ont le devoir de lui laisser la plus grande part d'initiative : que c'est au ministère d'entreprendre les réformes, de les choisir, de les sérier.
Pour avoir souvent exprimé cette opinion, nous avons été violemment attaqués. On nous a criblés d'épigrammes et d'épithètes. On nous a appelés des autoritaires, ce qui parait être, dans une certaine langue politique, la plus grande injure qu'on puisse adresser à un homme s'occupant des affaires publiques. On a dit dans cette salle même, il y a peu de temps, avec Fautorilé d'un grand talent et d'une parole très vive, que cette République qui est la nôtre, la République de l'Union républicaine ou des opportunistes, n'avait de la République que le nom, que ce n'était au fond qu'une République monarchiste 1 Un des hommes éminents de l'extrême-gauche a même qualifié le gouvernement que nous avons maintenu pendant plus de deux ans, de « césarisme bourgeois ». [HUariié générale,)
Et alors se produit l'objection, que je voudrais, une fois pour toutes, puisque l'occasion m'en est offerte, aborder et réfuter.
On nous dit: «Elle programme de 1869? En 1869, vous demandiez, comme fait i'extréme-gauche aujourd'hui, le désarmement du pouvoir^ la réduction du gouvernement à sa plus simple expression ; vous avez trahi ce programme, vous avez trompé le peuple ; votre politique se résume en deux mots : « déception et désertion. »
Nous répondons aux adversaires qui nous demandent pourquoi nous avons répudié le programme de 1869 et ce qui a bien pu se passer entre 1869 et 1885 : Messieurs, une seule chose est survenue : la République! (Ce$t celai — Très bien! — Applaudissements, )
Je parle devant un certain nombre de citoyens qui connaissent fort bien Thistoire de ce programme de 1869, qui font fait avec nous, et qui, par conséquent, se rappellent les circonstances dans lesquelles il a vu le jour.
Le programme de 1869 présentait deux caractères particuliers. Cétait, avant tout, sous une forme législative, la négation du pouvoir impérial ; c'était la formule de ce qui s'appelait alors la politique irréconciliable. Il s'agissait alors de désarmer le pouvoir impérial, de lui enlever pièce à pièce toute lautorité dont il pesait sur le suffrage universel par la candidature officielle, sur la presse et sur les réunions par les lois répressives que vous connaissez, sur la justice, sur Taimée, sur le clergé.
Le programme de 1869, c'était, en définitive, sous une forme légale, la déchéance de l'Empire, par le désarmement progressif, continu du pouvoir impérial. Ah I si Ton avait pu obtenir cette déchéance un an plus tôt que l'autre, que de désastres eussent été épargnés !... ( Vive approbation,)
Tel était le fond du programme de 1869. Il y entrait, en outre, un grain d'utopie. Messieurs, quand on vit sous la servitude, — et je vois ici des jeunes gens qui ne savent pas, qui ne sauront jamais ce que c'est que la servitude, comme nous l'avons su, nous, que le despotisme impérial avait saisis au sortir du collège ; quand on vit, je le répète, sous la servitude, on se laisse aller aisément à rêver d un gouvernement idéal, on se console dans la recherche de l'absolu. En est-il une preuve plus manifeste que les idées qui avaient cours alors sur la guerre et sur. l'armée? Vous souvient-il que sous l'empire nous ne disions pas beaucoup de bien du militarisme ? Vous rappelez- vous ces
vagues aspirations vers le désarmement général, le détachement manifeste du véritable esprit militaire, cette tendance à la création d'une sorte de garde nationale universelle qui caractérisaient la démocratie d*aIors ? Ces idées-là eurent des partisans ; plusieurs d*entre nous les ont professées, y ont incliné, s*y sont laissé prendre. Mais, je vous le demande, enest-il un seul aujourd'hui qui n'ait pas été converti par les événements? {Adhésion générale et applaudissemen Is.)
Ce pays a vu la guerre de 1870: il a tourné le dos pour jamais à ^s utopies périlleuses et décevantes. Et que fait-il aujourd'hui? Il restitue aux vertus militaires le rang qu'elles doivent occuper dans l'ordre des vertus civiques, c'est-à-dire le premier (Nouveaux applaudissements), et, en conséquence, il s'efforce de militariser l'école, et, par une loi militaire qui est la plus rigoureuse de toutes celles qui sont appliquées en Europe, par la dernière loi sur l'armée votée par la Chambre, il s'efforce de militariser la nation tout entière. {Applaudissements,) Beaucoup d'entre nous ont subi la même épreuve en ce qui touche la notion du gouvernement. Il faut avoir vu les événements de 1870 en aveugles, et ceux de 1871 en complices, pour ne pas se rendre compte que, dans ces deux épreuves terribles et douloureuses, on n'aurait pu ni sauver l'honneur de la France ni sauver la France elle-même sans ces deux choses : le sentiment persistant de l'unité nationale, et le peu qui restait debout d'un gouvernement unitaire et centralisé. (Vive émotion et applaudissements prolongés.)
Je fais appel à vos souvenirs, Bordelais qui m'écoutez ; à vous qui avez vu réunir ici même les épaves du pouvoir central sous la main d'un tribun glorieux. Sans la centralisation, auriez-vous eu ce spectacle extraordinaire d'un homme portant pendant cinq mois dans sa poitrine l'âme de la France, réunissant dans un effort commun tous les partis; obéi par cette France tout entière, plus fort à Lyon que la sédition, domptant et brisant dans le Midi les ligues séparatistes, levant en vingt semaines 600000 hommes et sauvant l'honneur ! (Triple salve d'applaudissements et a^ répétés de: « Vive Gambettal» — Mouvement prolongé. )
Oui, nous l'avouons: nous avons appris quelque chose à l'école des événements î Nous mettons bien au-dessus de la
constance étroite et vaniteuse, qui se flatte d'avoir conçu dès le premier jour la vérité politique tout entière, la sagesse pratique des hommes de bonne foi qui ne changent pas d'idéal — car on ne change pas plus d'idéal que de conscience — mais qui mettent au service de leur idéal des moyens différents, selon le temps. (Applaudissements.) Et nous n'envions pas ces républicains qui se disent immuables, parce qu'après avoir fait pendant vingt-cinq ans une opposition systématique à l'Empire ou à Tordre moral, ils se croient obligés de faire aux ministères républicains une opposition aussi violente. (Vtfs applaudissements.)
Voilà donc pourquoi, messieurs, nous sommes des hommes de gouvernement. Mais il y a une raison suprême, une raison plus forte et plus décisive encore pour ne pas laisser dépérir dans notre organisation républicaine la notion de gouverne* ment : c'est la raison extérieure. (Mouvement d'attention,)
La France n'est pas seule en Europe : elle y est en relations nécessaires avec un groupe de monarchies puissantes, mais qui ont pris, croyez-le bien, depuis longtemps déjà, leur parti de notre forme républicaine. Il faut reléguer au nombre des légendes usées celle qui représente la France isolée, entourée d'une sorte de cordon sanitaire, tenue en défiance par la ligue de toutes les monarchies coalisées. Cette Sainte Alliance sourde et muette est un pur anachronisme.
J'entends encore l'illustre M. Thiers, il y a douze ou treize ans, réfutant devant l'Assemblée de Versailles cette fausse notion. Je l'entends nous dire : « Ne croyez pas qu'il y ait en Europe une ligue contre la France républicaine ; l'Europe ne demande à la République qu'une chose, c'est d'observer ses devoirs internationaux et de reprendre sa place dans le concert des grandes nations. »
Messieurs, je n'ai certes pas l'autorité de M. Thiers, mais j'ai du moins touché à toutes ces choses. J'ai eu le maniement des grandes afl'aires, j'ai reçu beaucoup de confidences. Eh bien ! je vous assure que M. Thiers avait raison, et qu'il a plus raison encore aujourd'hui qu'il y a dix ans. Depuis le lamentable échec de la campagne monarchique entreprise par les hommes du 16 Mai, les puissances européennes ont leur opinion faite sur les chances de rétablissement de la monarchie en France et
sur ses chances de durée. Leur opinion est faite aussi sur les prétendants. Elle n'en attend rien de bon. (Hilarité générale et vifs applaudissements.)
Qu'est-ce que l'Europe pourrait attendre d'une nouvelle dictature napoléonienne? {/tires,) Et, quant à la monarchie constitutionnelle, je vous assure que les absolutistes les plus attardés ne font aucune différence, au point de vue des relations extérieures , enU*e une République parlementaire comme la nôtre et une monarchie constitutionnelle dont les ministres changent au gré des Chambres.
Entre les deux, les étrangers préféreront toujours une République parlementaire solide, agissant et délibérant au grand jour, à la politique sournoise d un roi constitutionnel, faisant sa diplomatie personnelle par-dessus la tête de ses ministres. La ligue des rois contre la République, ce sont, croyez-le bien, et quoi qu'en puissent écrire les comités royalistes, de véritables contes bleus à Tusage des légitimistes attardés. Les blancs d'Espagne y croient peut-être ; mais les blancs d'Eu, qui les impriment, n'en ci*oient pas un traître mot! (Hilarité.)
C'est de ce point de vue positif qu'il faut considérer l'Europe, quand on se pose cette question, la plus grosse de toutes celles qui ont été débattues. entre Texlrôme-gauche et nous: « Quelle est la politique extérieure qui convient à la France? »
Nos adversaires d'exlréme-gauche, se rencontrant en cela, et je ne les en félicite pas, avec les partis monarchistes, estiment que la République française doit pratiquer ce qu'ils appellent la politique de recueillement, la politique de l'abstention, de l'effacement, du laissez-faire et du laissez-passer ; qu'elle doit garder, dans toutes les affaires européennes, une attitude réservée, morose, inquiète, et, en règle générale, ne se mêler de rien. Aussi, toutes les fois que nous avons eu à traiter, au nom de la France, une question grande ou petite, quelles attaques n'avons-nous pas eu à subir? Que de fois nous a-t-on dit que nous exposions et que nous compromettions les intérêts de la France? Quand nous allions en Tunisie ou au Tonkin, on nous disait : « Prenez garde, quelqu'un vous guette, et ne voyezvous pas qu'on va se jeter sur vous? » Et comme cette crainte ne se réalisait pas, et qu'il était clair, au contraire, que TEu-
rope, non seulement nous laissait faire, mais qu*elie n'était pas fâchée de voir la Fi-ance châtier la barbarie, pour le gi*and profit de la civilisation, on se retournait alors d*un autre côté, et Ton nous disait : « De quel prix avez-vous payé ces complaisances ? »
Quelle idée se fait-on donc du rang que la France occupe dans le monde ? Que peut-on attendre de cette politique qui n'a qu'un nom : la politique de Tapeurement 7 Est-ce en inspirant au pays la défiance de lui-même qu'on hâtera son relèvement? Est-ce qu'après tant et de si grands efforts pour la reconstitution de notre état militaire, nous en serions encore à dépendre du caprice de qui que ce soit ? Est-ce en tenant un pareil langage, en propageant ces vaines terreurs qu'on refait le cœur et Tâme d'un grand pays? Hais, sachez-le-bien, messieurs, on vous respecte parce que vous êtes forts ! [Salve d'applaudissements,)
Il faut donc faire une autre politique , une politique de confiance sans fanfaronnade, une politique d'équité, de justice et de respect du droit de tous : il faut que la France se montre en toutes circonstances un membre vigilant de la famille euro^ péenne, plus soucieux qu'aucun autre du droit européen, du droit de tous. Il faut faire une politique circonspecte, sans doute, mais active et digne de la France. Celle qu'on nous oppose peut convenir à une nation faible, à une nation jeune, doutant d'elle-même ; elle serait indigne de notre grande patrie I (Applaudissements .)
Mais, pour pratiquer en Europe cette politique à la fois active et circonspecte, ne l'oublions pas, il faut que la France ait un gouvernement. Jamais l'Europe n'accordera sa confiance ni son concours à une République qui ne serait pas sûre d'elle-même, et plus forte que les factions, qui pactiserait avec les partis extrêmes ou ne vivrait que de leurs complaisances; ou bien à une République sans avenir et sans lendemain, vouée à une incessante mobilité ministérielle, et, pour tout dire d'un mot, livrée à Tanarchie parlementaire. (Applaudissements.)
C'est pour cela qu'en terminant je vous adresse, messieurs, cette dernière prière, au moment où vous allez rédiger vos programmes et donner vos mandais. Cette prière la voici : Électeurs français, électeurs républicains, faites que la Répu-
blique soit un gouvernement! (Salve (T applaudissements unanimes. — Cris répétés de : « Vive la République ! Vive Jules Fetry!) »
A cette conclusion de I*orateur, toutes les mains battirent à Funisson. M. Gounord, en quelques chaudes paroles, remercia M. Jules Ferry, et la réunion se sépara aux cris répétés de : « Vive la République !»
Disconri da 12 septembre 1885, à 8aint-Dié.
M. Jules Ferry prononça encore un discours avant les élections. Le i2 septembre eut lieu la fête du Comice agricole de Tarrondissement de Saint-Dié. Au banquet traditionnel qui réunit les agriculteurs, après les discours du maire de Saint-Dié et de M. Méiine, M. Jules Ferry se leva et, salué par des acclamations enthousiastes, exposa ainsi qu'il suit tout ce que la Révolution avait fait pour les travailleurs de la terre ; il Ht un éloquent appel aux populations rurales pour lesquelles la République des paysans avait construit i 30 000 kilomètres de chemins vicinaux, 12000 kilomètres de chemins de fer et 26000 écoles^ :
Je veux faire un acte de foi, un double acte de foi, dans les destinées de ragricullure vosgienne et dans l'avenir républicain de notre pays.
J'ai foi dans notre agriculture, parce qu'il m'est donné, à des intei-valles qui font mieux voir le progrès accompli, de constater ce que peut, au milieu des populations de nos campagnes, cet esprit dinilialive, cette ténacité vosgienne, ce labeur que rien ne rebute, toutes ces vertus qui constituent la grandeur et le bienfait de la petite propriété. [Applaudissements.)
J'ai foi dans notre avenir économique, messieurs, parce que nous sommes un peuple de petits propriétaires ; parce que, dans l'âme et le sang de chacun de nous, revit cet antique amour de la terre qui explique et domine toute l'histoire des populations des campagnes dans notre vieille France, qui leur a fait braver et vaincre, à travers les siècles, toutes les servitudes féodales, toutes les oppressions fiscales, jusqu'au jour où la Révolution française consacra par le droit cette conquête de la terre, en affranchissant un sol arrosé des sueurs et des larmes de tant de générations laborieuses ! [Applaudissements).