‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 60 sur 108 · V. ÏOfficiel du S3 septembre · texte numérisé non relu

V. ÏOfficiel du S3 septembre

sagesse et de patience, la République déflnitive ; mais le parti républicain ne doit jamais oublier la filiation légitime qui le rattache à ceux que Thistoire appelle « la grande génération de 1830 », aux vaillants, aux emportés, aux incorrigibles, à ceux qui ont frayé la voie, qui furent les apôtres, les martyrs, les précurseurs impatients d*hier, sans lesquels aujourd'hui elle ne serait pas, puisque ce sont eux qui ont introduit dans la politique française le principe qui fait notre force et notre droit, le seul principe qui fonde, le seul qui rassure, le seul qui conserve, étant à la fois la garantie et la stabilité du progrès : le suffrage universel. [Applaudis$emeni$ répétés.)

C'est la révolution de 1830 qui fit de François Arago un homme politique, et ce sont vos pères, messieurs, qui lui ouvrirent les portes de la vie publique. Il n*y cherchait assurément ni la gloire dont Theurc avait déjà sonné pour lui, ni les honneurs, dont sa grande âme a toujours dédaigné les banales séductions. S'il descendait volontiers des hauteurs sereines où rattachaient ses grands travaux, pour entrer dans Tarène ingrate, étroite et douloureuse où s'agite la mêlée des partis, c'était pour y faire son devoir, pour y servir un idéal. Cet idéal était républicain I

L'idée républicaine, violemment refoulée dans les âmes françaises par les convulsions sanglantes de la fin du siècle, puis étouffée par les ivresses de la victoire, réveillée après quinze ans par les désastres de la patrie, entretenue et fortifiée par les luttes de la Restauration, sous la double action des rancunes du patriotisme et des menaces de Tespril clérical... [Applaudissements répétés)^ ridée républicaine s'était retrouvée debout et armée au milieu des combattants de juillet 1830; mais, inconsciente encore et peu sûre d'elle-même, elle avaitvôlontairement transigé après la victoire, et accepté des mains de Lafayetle et de M. Laffitte un trône entouré d'institutions républicaines. Le patriotisme d'Arago s'était prêté de bonne foi à cette expérience; deux ans plus tard, il signait le compte rendu de 1832, signifiant à la monarchie de Juillet sa méfiance définitive, et devenait, dès ce moment, la plus grande autorité morale du parti républicain parlementaire, qui portait alors le nom de parti radical.

Je n'ai pas l'intention de refaire ici l'histoire de ces dix-huit

années; j*y rencontrerais à chaque pas le grand nom, Taclion bienfaisante, le labeur incessant de François Arago. Ce grand homme, non content d'être, à Tlnstitut, à TObservatoire, le plus fécond et le plus actif des serviteurs de la science, mettait une sorte de coquetterie à se montrer dans le Parlement le plus exact et le plus laborieux des députés. La pénétration extraordinaire de son esprit, ses facultés inventives et ce génie pratique, ingénieux et souple, qui doublait le grand astronome d*un physicien incomparable, le portaient volontiers du côté des affaires, et se prêtaient, avec une bonne grâce et une supériorité inattendues, au gouvernement de TËtat et de la Cité; mais les petitesses de la vie parlementaire, les tactiques nécessaires, les intrigues inévitables, les incidents de la guerre de portefeuilles... [Applaudissements) ne montèrent jamais jusqu'aux nobles sommets qu'habitait ce libre et fier esprit.

De bonne heure, il eut la perception très nette du vice originel et de la fragilité fondamentale du gouvernement de 1830. François Arago n'était, messieurs, ni un conspirateur d'habitude, ni un révolutionnaire de tempérament; ce n'était pas même un irréconciliable; c'était mieux que tout cela : c'était un voyant. Cet explorateur de l'invisible, ce grand généralisateur marquait d'un doigt prophétique, sous les apparences de la durée et de la force, lécueil sur lequel dérivait le système, le péril qui menaçait la société, le remède qui pouvait la sauver.

Son discours sur la réforme électorale, en 1840, suffirait à la renommée d'un homme d'Ëtat : il y montre la stérilité et la fragilité du suffrage restreint; il demande la réforme la plus étendue, c'est-à-dire le suffrage universel, qui est le juste, le droit, et de plus, l'inévitable; il ne craint pas d'exprimer avec franchise et vérité les inquiétudes et les espérances qui agitaient alors les masses du prolétariat, et il présente le vote universel aux conservateurs comme la ressource suprême des sociétés troublées, le gage des déshérités, l'intrument de l'universel apaisement. {Applaudissements.)

« Dans la tension extrême des ressorts sociaux, disait-il, la réforme m'apparait comme la soupape de sûreté. » Vue profonde, messieurs; vue nouvelle alors, et dont nous faisons tous les jours la bienfaisante épreuve ! Le peuple a mis sa foi dans

le bulletin de vole ; les partis de violence se sont transformés en partis de légalité; le suffrage universel, où le gouvernement des censitaires ne voulait voir que Tuniversel écroulement ; le suffrage universel, duquel M. Guizot disait alors avec hauteur qu'il n'y a pas de jour pour lui ; le suffrage universel est devenu la loi du monde et le plus solide fondement de Tordre social. (Applaudissements répétés.)

Mais, en 1840, il ne servait à rien d'être prophète : la Chambre des députés et le gouvernement étaient frappés d'aveuglement. Huit ans pins tard, l'établissement du Juillet s'effondrait dans son imprévoyance, étonnant par la rapidité et la profondeur de sa chute ceux-là même qui l'auraient le plus ardemment souhaitée.

On vit alors, messieurs, ce qui devait se revoir. Dans l'anéantissement de tout pouvoir, dans la dislocation universelle des forces sociales, dans l'infini désarroi des hommes et des choses, le cri public alla droit à ceux dont la voix prophétique avait vainement annoncé les tempêtes, et les porla sur le gouffre qu'ils n'avaient pas creusé. Sauveurs improvisés, dictateurs malgré eux, c'est sur leur tête que le jeu de la destinée transporta en une minute toutes les responsabilités accumulées, tous les périls du navire en détresse, abandonné par ses pilotes. Et comme la tempête gronde et que l'écueil est proche, c'est à eux que réquipage, oublieux et affolé, s'en prendra demain des excès de la mer déchaînée et de la cruauté des éléments!

François Arago a connu, dans toute leur grandeur et dans toute leur amertume, les périls, les devoirs, les déceptions des gouvernements improvisés. Il vit à ses pieds, aux jours de crise, les fauteurs effarés et suppliants du régime déchu ; il les retrouva ingrats et rassurés, se consolant, après le danger, par le dédain ou par la calomnie, de leurs fautes et de leurs lâchetés. Membre du Gouvernement, provisoire, il ne l'oublia pas, messieurs; membre de la majorité de ce gouvernement qui maîtrisa pendant trois mois l'émeute par l'éloquence, les factions par l'intrépidité, qui conserva intact le droit de la France et qui, en rendant le pouvoir à ses élus légitimes, put à bon droit s'enorgueillir de n avoir ni touché à la liberté, ni fait tomber un seul cheveu de la tête d'un seul citoyen, François Arago fut là ce qu'il était partout : résolu dans le conseil,

intrépide dans Taction, et d*autant plus fier devant Tanarchie, qu'il reculait moins devant les principes.

Chargé des deux départements de la guerre et de la marine, il y montra tout h la fois et ces facultés pratiques et administratives qu'il possédait à un degré peu commun, et ce sentiment des grandes nécessités sociales et gouvermentales qui fait les réformateurs et qui les justifie. Administrateur incomparable, il refait Farmée, aidé par Charras ; réformateur résolu, il abolit secondé par Schœlcher, Tesclavage des noirs aux colonies, et les derniers vestiges des châtiments corporels sur les équipages de la flotte. {Applaudissements.)

Il continuait ainsi dans la politique, comme il Pavait fait dans la science, cette grande tradition du dix-huitième siècle dont il avait conservé les grandes méthodes scientifiques, les passions généreuses, les grands coups d'aile vers l'avenir, et, par-dessus tout, l'amour de l'humanité.

Là se termine, à vrai dire, la vie politique de François Arago. Atteint par l'âge et la maladie, découragé par l'iniquité des hommes et l'enchaînement désastreux des événements, sa noble vieillesse devait pourtant donner, avant de s'éteindre, un dernier exemple au monde. A celle heure sombre de notre histoire où tous les fronts s'étaient courbés devant le crime triomphant, où le second empire, gorgé de proscriptions et fort de l'universelle platitude, infligeait à l'honnêteté publique le soufflet du serment politique, Arago resta debout, et Tenipire lui-même s'inclina devant cette suprême révolte de la conscience humaine. {Applaudissements prolongés. )

Et maintenant, républicains qui possédons cette terre promise que le grand homme avait entrevue, mais dont il n'a pas touché le seuil; nous qui vivons sous cette loi du suffrage universel qu'il a prêchée et proclamée, sous le gouvernement républicain et parlementaire qu'il eût voulu constituer, et dans cette union du parti républicain, de tout le parti républicain ami de Tordre et des lois, qu'il ne lui a pas été donné de contempler, saluons tous cette grande mémoire, et de cette vie, si pleine et si juste, n'oublions pas les hautes leçons! {Applaudissements,)

Le grand homme que voilà n'a jamais séparé l'amour de la loi du culte de la République et de la Liberté; il a servi avec

la même ardeur et le même désintéressement la science et la patrie; il a eu foi dans la raison du peuple, dans la République du suffrage universel, dans le bon sens national ; il a cru à l'avenir de la France libérale et républicaine ; il a éclairé, aimé, servi et glorifié Thumanité. Que son nom soit immortel I Vive la République! {Applaudissements longtemps répétés.)

Violletle-Dac.

Dans la séance de reprise des travaux de Ja Commission des monuments historiques, M. Jules Ferry, ministre de Tinstruclion publique et des beaux-arts, prononça en ces lermes Féloge de VioUetle-Duc* :

Messieurs,

Au moment où vous reprenez Tordre de vos travaux, vos regards et vos pensées se portent tristement sur cette place qui reste vide au milieu de vous et que nul ne pouri*a combler. Il y a quelques semaines, M. Viollet-le-Duc, dans la pleine maturité de sa noble carrière, dans toute Taclivité de son fécond génie, dans le plus vif éclat de sa renommée, était enlevé à fart, dont il était un des maîtres les plus illustres, à la République qu*il servait avec passion, à la France, glorifiée par ses travaux. Ce grand artiste, modeste comme un vrai savant, a défendu qu'aucune parole fût dite sur sa tombe. Mais nous ferions preuve ici d'une singulière ingratitude, si nous n'inaugurions la reprise de nos séances par un acte de piété envers cette grande mémoire I

M. VioUet-le-Duc appartient à ces privilégiés de l'humanité qui se survivent dans des œuvres éternelles et qui ont conquis dès ce bas monde leur immortalité. Sa mémoire est à jamais liée à ces monuments incomparables, relevas, achevés, restitués, rendus à la lumière et à la vie par sa science et son génie, sur tous les points de la France, du nord au midi, pendant quarante années. Son esprit revit dans des écrits considérables, qui étonnent par l'érudition immense, le savoir encyclopédique dont ils renferment le dépôt, non moins que par le labeur infini qu'ils supposent, au milieu de tant d'autres tra-

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