‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 62 sur 108 · V. VBstafeUedu 22 avril 1891. Conf, plus haut, p · texte numérisé non relu

V. VBstafeUedu 22 avril 1891. Conf, plus haut, p

mieux aimé et le plus utilement servi la patrie I {Applaudis^ semenis.)

Et comme vous avez bien choisi le lieu de cette fêle louchante ! Ce village où il est né, qu'il aimait tant, où ses parents reposent sous une humble pierre, où il dort, luimême, dun sommeil aussi paisible que sa droite conscience, aussi pur que son berceau, sous la garde de ces nobles Temmes qui le pleurent, et auxquelles cet hommage public apporte le seul adoucissement que puisse accepter leur étemelle désolation I [Applaudissements,)

Vous m'avez choisi pour parler de cet homme de grand cœur. Je dois, sans doute, cet honneur, auquel je suis profondément sensible, à ce que je suis un de ceux qui Font le mieux connu, ctt je suis fier de le dire, un de ceux qu il a le plus aimés. [Applaudissements,)

Il y a quelques vingt-cinq ou vingt-six ans de cela. L*empire pesait de tout son poids sur la France, agitée déjà des tressaillements du réveil prochain. Il y avait alors à Paris, autour d'une poignée de vaillants hommes qui avaient reconstitué l'opposition parlementaire, à côté des survivants de la République de 1848, un groupe déjeunes gens, les uns démocrates, les autres libéraux, tous irréconciliables. Ils faisaient la guerre à Tcmpire comme ils pouvaient: la petite guerre, à défaut de la grande, avec les tronçons de la liberté que Tempire avait oublié de supprimer. {ApplawHssements,)

Un jour, ce groupe que la figure tribunitienne de Gambetta illuminait déjà de ses premiei^s éclairs, vit venir à lui un jeune homme Inconnu, pauvre, qui s'était fait maître d'études pour vivre, mais qui, emporté par la force qu'il sentait en lui, venait prendre, lui aussi, sa place à la bataille.

Méridional et montagnard, il était simple et modeste, mais résolu. Sa petite et robuste personne portait tous les traits ifune indomptable volonté. Sa parole était ardente, rapide, rocailleuse comme le Gave de ces montagnes. Son style, déjà formé par une haute culture, était alerte, sobre, vigoureux. Ce jeune homme entreprit de faire, à lui tout seul, le procès de l'empire, et le plus redoutable et le plus périlleux de tous les procès : le procès des origines.

L'empire, vous le savez, citoyens, s'était établi plus encore

par la fraude que par la violence. La France rurale surtout rayait accueilli ou subi comme un sauveur. Des écrivains à gages avaient accrédité une légende odieuse, et transformé les résistances isolées, et malheureusement impuissantes, que la province opposa au coup d'État, en une sorte de Jacquerie. Démontrer à la France et au monde que ces prétendus sauveurs n'avaient rien sauvé du tout, et qu'ils n'avaient trouvé en face d'eux que des serviteurs de la loi, le démontrer avec des documents, et quels documents ! les procès-verbaux des conseils de guerre eux-mêmes, telle était l'œuvre de Ténol ; et c'était vraiment là viser l'empire à la tête et au cœur. [Applaudissements.)

L'audace était grande. Mais le procédé était si habile ! Et déjà, dans ce début, il avait fait admirer cette stratégie de légiste et de logicien qui devait faire l'originalité et la force de sa polémique. Un procès était impossible. On n'y songea pas. Je crois seulement, signe des temps, que ce premier livre ne trouva pas d'éditeur! Deux ans après, poursuivant sa veine, c'est Thistoire du coup d'État à Paris qu'il racontait. Il mettait en scène la conspiration; il nommait les conspirateurs; il disait les fourberies de l'exécutif, la duperie du Parlement.

Il racontait les violences; il peignait les massacres. L'effet fut immense. Mais le temps avait marché. L'empire, le système impérial craquaient de toutes parts. On était après Sadowa, au lendemain du Mexique. On sentait la France entourée, acculée par l'ennemi subtil et patient dont l'empire lui-même s'était fait l'aveugle auxiliaire. Le livre passa, fut enlevé, fut lu par le pays tout entier. En même temps qu'on instruisait au Parlement le procès des résultats de la politique impériale, Ténot continuait à instruire le procès des origines. Quel spectacle, messieurs I le spectre du crime ressuscité, illuminant d'une vision sanglante le châtiment prochain que l'on sentait vaguement venir...! (Applaudissements,)

Quel drame, messieurs! et quels souvenirs!

A partir de ce moment, la destinée de Ténot se confond avec l'histoire même du parti républicain. Il fut de toutes les batailles; il fut surtout de toutes les tâches, à commencer par les plus douloureuses, comme on vous le rappelait tout à l'heure. Appelé à organiser la République et la Défense nationale dans

m DISCOURS DE JULES FERRT.

le département des Hautes-Pyrénées, Ténot y subit, y éprouva, y vécut toutes les émotions de ces cinq mois de lutte désespérée. Il connut les glorieuses illusions de la guerre à outrance, les cruelles amertumes de la défaite définitive, Tabandon momentané du pays, récompensant par l'impopularité les derniers défenseurs de l'honneur national! {Applaudissements.)

Ténot connut toutes ces douleurs. Il sortit de là, comme nous tous, Târoe meurtrie, le front pâli, mais plus mûri par ces cinq mois d expérience révolutionnaire que par de longues années d*un gouvernement paisible. Il était prêt pour son œuvre.

L'œuvre de Ténot, messieurs, elle n'est pas dans les livres que recueilleront toutes les bibliothèques de Tavenir.

Les historiens du second empire consulteront tous son histoire du Deux-Décembre. Les écrivains militaires admireront de plus en plus les aptitudes extraordinaires de ce civil pour les choses de la guerre, ses belles théories de la défense de nos frontières, son admirable tableau des faiblesses et des revers des armées impériales.

Mais l'œuvre véritable de Ténot, elle n'est pas là! Son œuvre, c'est sa vie de journaliste; ce sont ces vingt ans de labeur effeuillé au jour le jour, c'est cette existence entièrement concentrée vers un but que, dès l'origine, il s'était nettement tracé : la conquête du suffrage universel, l'accession de la démocratie rurale à la forme républicaine. [Applaudissements.)

Ténot aurait pu, après ces éclatants débuts, rester à Paris, soit dans le journal où il était attaché, soit dans une autre place que sa célébrité naissante lui assurait. Résolument, il ne le voulut pas. Il avait compris qu'il y avait autre chose à faire ; que l'opinion de Paris avait cessé d'être l'opinion de la France, et que, pour fonder un gouvernement durable sur le suffrage universel, il fallait reprendre l'édifice par la base et décentraliser la République. (Applaudissements.) Un journal s'offrait à lui, un grand journal de Rordeaux. Rordeaux! capitale provisoire de la France pendant la guerre...! Gambetta!

Ténot devint rédacteur en chef de la Gironde : comment même parler de Ténot sans parler de la Gironde y Ce grand journal, à qui la liberté a donné des rivaux, mais sans lui ôter rien de son importance, était devenu, dans les dernières années

de Tempire, un cas unique, et tout à fait remarquable, de décentralisation politique et intellectuelle. L'histoire de la Gironde est en deux phases, elle tient dans deux noms : sous Tempire cest Lavertujon; sous la République, c'est Eugène Ténot. En dix ans d'opposition, Lavertujon avait su faire d'un organe, à Torigine toléré et timoré, un foyer de résistance, le journal le plus libre et le plus persécuté, le plus menacé et peut-être le plus puissant de tous les journaux de France. Par quelles merveilles de souplesse et d*habileté, Lavertujon était-il arrivé à cet étonnant résultat? Messieurs, ceux qui sont trop jeunes pour avoir vu ces choses, ceux qui ne connaissent que nos temps de liberté, plantureuse et déchaînée, ceux-là ignoreront toujours ce qu'était, sous le régime qui se vantait de faire taire et marcher la France, Tart de tout dire sans rien dire. (Applaudissements,)

Messieurs, en nommant André Lavertujon à côté d'Eugène Ténot, je crois être agréable à sa mémoire et je salue, au passage, un des premiers pionniers de la liberté, ~ entendez-vous, jeunes gens qui m'écoutez? et l'un des plus méritants serviteurs de la République I [Applaudissements,)

Pour dire ce que Ténot fit de la Gironde, il faudrait, messieurs, reprendre étape par étape toute l'histoire de nos luttes depuis vingt ans. Vous le savez, vous qui avez lutté à côté de lui. Vous savez ce qu'élait Ténot et comme il vous menait à la bataille I Ahl ce n'était pas seulement un écrivain, un rédacteur en chef, un semeur d'idées : c'était encore un chef de parti et un organisateur. Il estimait que, dans les batailles électorales comme dans toutes les batailles, la victoire est à la meilleure organisation. Il s'était étudié à constituer méthodiquement une organisation électorale républicaine dont il connaissait tous les éléments. Il en avait dressé la carte, il la savait sur le bout des doigts. Il exerçait sur ce champ de bataille électoral ses remarquables facultés stratégiques, si appréciées des techniciens.

Mais, messieurs, l'historien, l'écrivain militaire, le journaliste, ce sont les traits extérieurs de la figure de notre ami. Le fond, ce qui domine tout l'homme, c'est le patriote! et quel patriote! (Applaudissements,)

C'est peu de dire qu'il aimait sa patrie comme un fils aime

sa mère. Elle était, pour lui, quelque chose.de plus : Tidéal divin et humain tout ensemble ! Il Taimait comme le croyant son Dieu; il Taimait pour sa grande et glorieuse histoire, pour ses récentes blessures, pour la menace incessamment tendue vers ses flancs ouverts. Et tout ce qu'il Taisait, tout ce qu'il disait, tout ce qu'il écrivait, se concentrait autour de cette passion patriotique qui fut la véritable unité de sa vie... (Applaudissements.) Quand il Taisait ses beaux écrits militaires, il travaillait directement au relèvement de la patrie, et c'est encore au relèvement de la patrie qu'il travaillait quand il répandait autour de lui, dans le public, les préceptes et les maximes d'un gouvernement républicain régulier. Car il estimait qu'il ne suffisait pas, et que c'était trop peu de reTaire une armée à un grand pays, si on ne lui reTait pas avant tout un gouvernement. [Applaudissements,)

Ténot disait souvent : « Je suis paysan, je suis fils de paysans. » Et, en effet, il apportait dans la politique toute la richesse, toute la sève surabondante de son sang de plébéien et de campagnard. Le cœur était ardent; il avait la Toi de librepenseur... Oui, il avait foi dans la vitalité de notre race, dans ses destinées, dans la place qui lui est dévolue dans le monde; il avait foi dans la justice et foi dans l'avenir. [Applaudissemenis,) Mais si le cœur était ardent, la i*aison était implacable.

Ce n'est pas à lui, le clairvoyant, que l'on eût fait prendre un charlatan pour un homme de guerre. [Double salve d'applaudissements.)

Celle idole temporaire d'un peuple affolé ne l'abusa pas un seul instant. 11 fut des premiers à la démasquer, à la vider, — passez-moi l'expression — et il eut la consolation, avant de quitter cette terre, d'en contempler le profond et irréparable effondrement. [Applaudissements,) On ne pouvait pas l'accuser, lui, d'oublier la trouée des Vosges, lui qui en dissertait si savamment! Mais son œil clairvoyant de politique et d'homme d'État apercevait nettement, par delà de ce rempart démantelé, la lutte prochaine des nations se disputant les terres inconnues, et le danger de laisser le domaine du vingtième siècle se partager sans nous et contre nous. Il fut un des plus chauds partisans de celte politique coloniale si nécessaire et à laquelle il faut bien revenir aujourd'hui. [Applaudissements répétés,)

ÉLOGES iNËCROLOGlQUES. 345

Cest dans ces nobles labeurs que se passèrent, les vingt années de sa vie militante, et Ton peut dire (|u*il a quitté la vie n'en ayant connu que les vertus austères, n'ayant eu de la politique que les labeurs et les épreuves, ne recherchant pas le pouvoir qu'il eût pu briguer comme d'autres, parce qu'il se croyait plus apte à la servir du dehors que du dedans, insoucieux, enfin, des biens du monde, comme un disciple d'Épictète.

Il nous a élé ravi dans un coup de foudre, et ce ne fut, d'un bout à l'autre de la France républicaine, à cette funèbre nouvelle, qu'un long cri de surprise et d'affliction. 11 laisse parmi nous une place que personne n'a remplie et ne remplira.

On a tout dit, messieurs, sur ces grands coups de la mort, sur ces brutales méprises du trépas, qui écrase de son pied d'airain notre étroite fourmilière et qui tranche l'arbre au moment où il porte les plus beaux fruits. Oui, cela est triste; mais il est beau aussi, mon ami, de mourir debout comme un soldat à son rang de bataille ; debout, avant l'âge où la main tremble, la tête s'affaiblit, sans avoir rien perdu de l'intégrité de son être, et pouvant se dire comme vous, dans la minute suprême où notre conscience embrasse dans une vision unique tout le cycle de notre vie : « Je pars, mais j'ai bien servi I » [Applaudissements répétés, )

Messieurs, nos pères du siècle dernier élevaient sur leurs places publiques des autels à la patrie. Nous, plus modestes, nous venons au pied de la tombe des patriotes- Ce sont là nos autels I

Nos pères y prêtaient leurs serments : nous y prêtons aussi les nôtres, et celui que je vais dire sera ratifié par les républicains qui m'entendent : Oui, promettez à cette noble mémoire que vous honorez aujourd'hui, promettez-lui de ne jamais laisser fléchir entre vos mains cet édifice républicain dont il fut l'artisan. Jurez de le maintenir, coûte que coûte, contre tous les périls du dehors et du dedans, et par les moyens qu'il vous à appris à pratiquer : par l'honnêteté, le courage, la persévérance, par l'union de toutes les bonnes volontés, par la préoccupation incessante de la grandeur des périls et des espérances de la patrie! [Triple salve d'applaudissements.)

La parole vibrante, enflammée de M. Jules Ferry, dit VEstafette, a soulevé de longues acclamations.

Les passages relatirs à Ténot et à la politique coloniale ont été très applaudis. L'émotion a été à son comble. La péroraison a été saluée par des applaudissements enthousiastes.

Les larmes étaient dans tons les yeux.

M. Jules Ferry a embrassé M. Emile Ténot.

Éloges d'artistes.

Comme nous Tavons dit au début de notre travail, M. Jules Ferry avait des connaissances artistiques très étendues et il avait songé un moment h devenir peintre. Les circonstances en décidèrent autrement, mais celui que la politique absorbait garda de ses rêves de jeunesse une sympathie prononcée pour Tart et les artistes. Les plus grands d'entre eux Turent ses amis. Aussi, quand se présenta l'occasion de leur exprimer son alFection, M. Jules Ferry la saisit-il avec empressement. Nous citerons deux témoignages du goût marqué qui l'entraînait du côté des sculpteurs et des peintres : les discours qu'il prononça après l'élection à l'Académie des beaux-arts d'Antonin Mercié, celui qui devait exécuter le beau monument de Saint-Dié, et du peintre Henner, « le maître des colorations vibrantes, l'artiste épris du rêve mystérieux de l'éternelle beauté. »

Discours au banquet d'Henner.

Le 15 avril 1889, les amis du peintre Henner se réunirent dans un banquet pour fêter son élection à l'InsUtuL Parmi les assistants, on remarquait MM. Jules Ferry, Charles Ferry, Noblot, sénateur, Oudet, sénateur, Waldeck-Rousseau, Gomot, Vielte, Beauquier, A. Proust, Pichon, Dyonis Ordinaire, Larroumet, directeur des beaux-arts, Barlholdi, Français, Falguière, J. Gigotix, Kaempfen, général Lam}, A. Theuriet, etc.

Au dessert, M. Antonin Proust prononça une allocution fort applaudie. MM. Gigoux et Français portèrent ensuite des toasts. Puis, M. Jules Ferry se leva, aux applaudissements répétés de l'auditoire, et prononça le discours suivant :

C'est au nom des amis du dehors, de ceux qui n'ont point, pour parler de vous, rautorilé des deux illustres doyens de l'art français que nous venons d'entendre, que je viens vous saluer, mon cher Henner. C'est ici, en effet, la fête des intimes.

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