‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 63 sur 108 · I. V. tome V, p. 3, note I · texte numérisé non relu

I. V. tome V, p. 3, note I

J'ai vraiment le droit de dire que bien peu d'hommes de ce temps-ci pourraient réunir autour d'eux autant d*amis intimes que vous en comptez assis à ce banquet... Aussi, prenez garde : vous qui faites et refaites sans cesse les plans de la maison que vous devez vous b&tir, vous voulez qu'elle soit la maison de Socrate, dites-vous; mais veillez à ce qu'elle ne soit pas petite, si elle doit contenir tous vos amis ; songez aussi que, plus vous tarderez à la bâtir, plus vous devrez agrandir vos plans, comme s'agrandit de jour en jour le cortège de ceux qui vous aiment et vous admirent. {Applaudissements,)

Nous avons saisi avec empressement cette occasion de vous dire combien nous vous aimons, combien nous vous admirons, et aussi pourquoi nous vous admirons. Il faudra bien l'entendre, mon cher Henner... Je connais votre modestie farouche, et je crois bien que, si vous étiez libre à cette heure, si vous n'étiez retenu par le respect da cette noble assemblée, vous auriez déjà disparu par quelque couloir pour échapper à l'éloge. Votre modestie est au pilori, mon cher Henner : laissez-la quelques instants encore I {Rires et applaudissements.)

Nous vous admirons, mon cher Henner, non seulement parce que vous êtes un grand maître en Tart de peindre, non seulement parce que vous êtes un des idéalistes les plus puissants de ce temps-ci, mais encore et surtout parce vous êtes un caractère, une volonté. Et c'est la volonté qui vous a fait une place unique dans cette grande école des peintres français du dix-neuvième siècle dont nous allons voir se dérouler dans quelques jours, devant tout l'univers, la magnifique théorie. {Applaudissements,) C'est la volonté, inconsciente peut-êlre, comme Test toujours le génie, qui vous a poussé, depuis le temps de votre jeunesse pauvre, obscure et laborieuse, jusqu'à cette gloire où vous êtes {Applaudissements), car vous n'êtes d'aucune école et vous n'aurez pas d'élèves, et vous êtes à vous seul toute votre école ! Et si l'on veut rechercher vos précurseurs et vos maîtres, il faut, comme on le disait tout à l'heure avec autorité, remonter par delà nos temps jusqu'aux premiers jours de la Renaissance, jusqu'à ce grand et profond Léonard, épris comme vous des colorations vibrantes et du rêve mystérieux de l'éternelle beaulé. {Applaudissements,)

Nous vous aimons, nous vous admirons, mon cher Henner,

parce que vous n'êtes pas de ceux qui flattent le public, qui le courtisent et qui le suivent. Le public, vous Tavez conquis par la force de votre volonté, de votre génie ; vous l'avez dompté, vousTavez ravi! [Applaudissements,] A cet esprit français, si préoccupé du sujet en peinture, si épris de Tanecdote, vous avez fait accepter, adopter, admirer une conception de l'art où le sujet n'est presque rien et qui peut se définir ainsi : Tabstraclion et la beauté dans la couleur {Très bien! très bien ! Bravos!)

A ce public amoureux des détails, façonné par des artistes d'une habileté incomparable au réalisme le plus exigeant, vous avez imposé le culte de la beauté idéale, immobile et souveraine. Placé dans un milieu qû'entrainent des préoccupations tout opposées, vous avez, à vous tout seul, remonté le courant, et vous Tavez fait victorieusement : à cette école moderne, à la poursuite de toutes les nouveautés, à ceux-là même qui recherchent passionnément les réalités de la lumière, les colorations grises et claires, le plein air, comme on dit aujourd'hui, vous avez fait accepter et admirer cette lumière qui n'est ni l'aube ni le crépuscule, et dont l'heure ne sonne à aucune horloge, car c'est l'heure du rêve, du mystère, et ridéal entrevu! ( Vifs applaudissements,)

Et c'est pourquoi nous levons nos verres d'abord à l'ami, l'ami sûr, loyal et fidèle, au cœur robuste et fier, au grand artiste indépendant, au serviteur passionné de l'idéal, au poète, à Henner! (Applaudissements répétés.)

Ce toast souleva dans Tauditoire, dit le Temps, un véritable enthousiasme.

M. Larroumel, directeur des beaux-arts, prit ensuite la parole. Il déclara qu'après les admirables paroles de M. Jules Ferry, il ne saurait être question de définir le talent de M. Henner. 11 se contenta de dire que, dans Tensemble si varié de notre école française, le peintre de BybliSf de V Idylle, des Naïades représente une forme d'art parfaitement originale.

« Vous avez reculé, dit-il, le domaine réservé jusqu'ici à la peinture : vous avez su rendre l'intraduisible, et fixer cette poésie qui fiotte au seuil des bois et des fontaines, sous la lumière changeante des aurores et des crépuscules. Vos blanches figures, tantôt vigouifMi^i'-inent enlevées sur les fonds de verdure, tantôt fondues avec |i^* f^ii^ons, nous ouvrent, à votre suite, le domaine du rêve et de rid"^/Ll^ sans vague mysticisme, sans fadeur conventionnelle, car il

n*y a pas de maître plus viril que vous, plus épris de nature et de vérité. »

M. Larroutnet termina ainsi :

« Je ne voudrais rien dire qui ne doive être dit; je m'abstiendrai de toute parole excessive. Mais comment ne pas traduire le sentiment qui est dans tous nos cœurs? Vous êtes Alsacien, monsieur; vous portez au fond de votre être la blessure que rien ne saurait guérir. Je n'appuierai pas sur cetle plaie toujours saignante ; je me contenterai de dire qu'en ce moment, l'Alsace est assise au milieu de nous et que son âme palpite au-dessus de cette fêle. En vous appelant à lui, rinstitut de France faisait à la fois acte de justice, en consacrant la gloire d*un grand peintre, acte de patriotisme, en rattachant par le plus noble lien à la patrie française un fils des provinces perdues. Il répondait à l'annexion violente par une annexion pacifique ; il maintenait le droit de la France sur un domaine qu'aucune conquête, aucune oppression ne peuvent nous ravir, c'est-à-dire le cœur et le talent des Alsaciens. Je bois donc au peintre patriote, au fils de l'Alsace, triplement Français par la naissance, par l'adoption et par la gloire ! »

Discourt an banquet d'Antonin Mercié.

Voici, d'après VEstafette du 5 juillet 1891, le compte rendu du banquet donné en l'honneur de Mercié, et le discours de son éminent ami :

Hier au soir, à l'Hôlel-Continental, les amis du grand statuaire, Antonin Mercié, célébraient dans un banquet son élection à l'Académie des beaux-arts.

Cinq cents personnes au moins étaient présentes, au nombre desquelles on remarquait beaucoup de dames.

M. Falguière présidait. Il a porté, en quelques mots, le premier toast au héros de la fête.

M. Jules Ferry a pris ensuite la parole. Nous résumons cette improvisation, accueillie par l'auditoire avec un véritable enthousiasme :

Mon cher Mercié, quelque faveur nouvelle que vous réserve la fortune, et si haut que puisse monter encore votre jeune renommée, cetle soirée, tenez-le pour certain, sera pour vous sans seconde.

Aujourd'hui, le choix unanime de vos pairs, de vos égaux et de vos maîtres, est ratifié par un véritable élan d'opinion publique. Je n'en voudrais pour preuve que la présence à ce banquet de tant de femmes d'esprit et d'élégance ; car, en ce

siècle comme au siècle dernier, les femmes sont toujours, quoi qu'elles en disent, les maîtresses de Topinion.

Vous êtes, mon cher Mercié, à Tun des sommets de votre carrière. Vous avez conquis la gloire et gardé la jeunesse. (Applaudissements,) Vous pouvez, du point où vous êtes, contempler avec orgueil les degrés que vous avez si rapidement franchis, et ceux que vous ouvrent encore les larges horizons qui s'étendent devant vous. [Applaudissements.)

Avec orgueil, ai-je dit? non, c'est inexact I Vous êtes au-dessus de l'orgueil. Vous êtes un des plus vrais modestes que j'aie j<imais rencontrés. C'est que vous mettez votre idéal assez haut pour chasser de votre âme tous les sentiments étroits, toutes les préoccupations personnelles. {Vive approbation,)

Vous êtes aujourd'hui tel que je vous ai connu, il y a bientôt vingt ans. C'est sans doute à ce cycle déjà long qui fait de moi, en dehors de vos compagnons d'études, un des plus vieux parmi vos amis, que je dois Thonneur qui m'est fait de vous porter ce toast affectueux. Vous en souvient-il, mon ami, de ces jours déjà lointains ?

C'était à Rome, en 1872. Vous étiez à la villa Médicis. J'y venais, moi, pour servir mon pays sortant à peine de ses désastres, mais eu partie occupé par l'étranger, cherchant, à travers mille difficultés, à se constituer un gouvernement. C'étaient des jours bien sombres, et je porlais, en mon âme attristée, toute l'amertume des choses cruelles que je venais de traverser, tout le découragement des vaincus...

Hébert ipe dit : « Nous avons ici Mercié, l'auteur de David, Le voulez-vous voir ? ^)

Je venais d'admirer, au Salon de 1872, le premier ouvert après la guerre, celte exquise figure où paraissait déjà le poète qui est en vous. — Vous étiez là, il m'en souvient bien, le même homme que vous êtes à présent, avec le même regard chaud et bon, le même aspect modeste, le même air bon enfant. (Rires et applaudissements .)

Je m'attendais à quelque œuvre analogue, quelque belle étude annonçant Tavenir -— et je me trouvais tout à coup en présence d une œuvre de maturité, d'un chef-d'œuvre de maître, face à face avec le Gloria Viciis! (Applaudissements,)

Je partis l'esprit plus léger. Je me dis : L*àme de la France, incessamment renouvelée par son génie, survit à toutes les épreuves. Voici une génération nouvelle qui s'élève pour notre salut. Et vous m'apparûtes alors, vous et votre œuvre, comme une aube rayonnante qui s'élevait au milieu des ruines! {Applaudissements prolongés,)

Deux ans après, le Gloria Victis Taisait au Salon son entrée triomphale ; le jury unanime et l'opinion tout entière décernaient au jeune maître la grande médaille d'honneur. Depuis, vous n'avez fait que grandir.

L'épreuve eût été périlleuse pour tout autre. Nous en avons connu plus d'un qui ont péri d'un succès trop vite obtenu. Mais vous aviez, Mercié, la tôte assez solide pour résister, même à la fortune. {Applaudissements.)

Depuis ce temps, vous avez accumulé les ouvrages importants, multiplié les chefs-d'œuvre. Vous avez reçu de la nature un don admirable, attribut essentiel du génie : la fécondité.

On dit que vous êtes un Florentin. Je le veux bien, si l'on entend par là cette recherche passionnée de la vérité, dont ces grands artistes du quinzième siècle, ces naturalistes incomparables, ont été les premfers maîtres {Bravos !) qui anime le bronze, fait vibrer le marbre ; vous possédez un art souverain, dans lequel excelle votre maitre immédiat, le grand artiste qui préside ce banquet... {Double salve d'applaudissements,) Mais cet art consommé et vigoureux, vous ne l'avez pas mis au seiTice des formules vieillies et usées ; vous avez su être, partout et toujours, ému, vibrant, pathétique, soit qu'il s'agît d'exprimer la fierté souveraine et irréductible d'une grande nation qui n'acceptera jamais des désastres immérités ( Vifs applaudis^ sements); soit que vous ayez voulu, dans une image décorative et magnifique, dessiner l'envolée du génie humain vers les hauteurs ; soit qu'il vous ait plu de grouper autour d'un simple tombeau tout ce que l'âme moderne associe de pitié attendrie, de grâce émue, de beauté touchante et d'obscures espérances au souvenir des trépas prématurés...

Vous avez suivi le conseil que Gœthe donnait aux artistes de son temps, — Gœthe, dont on peut parler ici, non seulement parce qu'il était un profond penseur et un grand poète, mais parce qu'il aimait beaucoup la France. — Il leur disait:

« Emplissez vos esprits et vos cœurs des idées et des choses de votre temps. » Vous avez Tait ainsi et vous ne Tavez pas fait seul. Tous ces maîtres qui vous entourent et vous acclament Tout fait avec vous.

Ils ont été et ils sont de leur temps. Ils ont ressenti toutes les douleurs et toutes les joies de la patrie. Ils ont pleuré, ils ont souffert, ils ont espéré avec elle. Ils ont été les principaux agents de son relèvement devant le monde. Ils lui ont rendu et conservé la primauté intellectuelle sur le champ des luttes pacifiques européennes.

C'est pourquoi, en vous invitant, mesdames et messieurs, à lever vos verres en Thonneur de celui que nous fêtons, je vous prie d'y associer l'École française tout entière, comme un des éléments les plus glorieux et les plus actifs de la grandeur française ! A Mercié ! à TEcole française ! ^> ( Brava» ^ applaudissemeiUs répétés.)

£loge d'nn explorateur. — Discours an banquet Mison.

L*homme d'État qui était comme la personnification glorieuse de l'expansion coloniale, el qui avait élé à la fois Tapôtre et le martyr de nos conquêtes arricaines et asiatiques, avait bien le droit de saluer, au nom de la France, les glorieux efforts de ses soldats et de ses explorateurs. C'est ainsi qu'au banquet donné, en juillet 1892, à rHôlel-Gontinental en l'honneur du lieutenant Mizon, M. Jules Ferry fit un magnifique tableau des résultats de sa politique coloniale, si longtemps méconnue et enfin comprise. Un journal qui avait souvent attaqué avec violence celui qui s'honorait d'être appelé « le Tonkinois », j'ai nommé le Matin, résuma ainsi qu'il suit l'effet du discours qu'on lira plus loin : « Une profonde émotion a saisi tout l'auditoire : c'était une sorte de testament par lequel l'ancien président du Conseil léguait à la patrie le meilleur de son œuvre, la pensée qui mérite de lui survivre. » Voici comment VEslafette du 8 juillet 1892 rendit compte de celte imposante manifestation :

« Jamais pareille réception n*aété faite en France à un explorateur, et la fête d'hier, caractéristique à bien des égards, est moins le triomphe du vaillant et modeste officier de marine que la consé* cration éclatante et officielle de la politique d'expansion coloniale. C'est ce qui ressort, au surplus, des nombreux discours qui ont élé prononcés.

Le premier est celui de M. Etienne, qui, au moment oti il dirigeait l'administration descolonies,apréparé,directement ou indirectement.

ÉLOGE DE MIZON. 353

toutes ces exploralions africaines dont nous recueillons aujourd'hui les fruits. L*ancien sous-secrétaire d'État a raconté les difficultés dont le lieutenant Mizon a dû triompher et les résultats de son beau voyage. Ces résultats, comme l'a dit M. Etienne, « nous assurent une action exclusive sur tous les territoires qui se trouvent à Test de l'itinéraire parcouru par M. Mizon, entre Yola et le Congo. Ces territoires, qui comprennent l'important royaume de l'Adamaoua, avec ses quatre millions d'habitants, sont désormais placés sous l'influence française. »

L'orateur, après avoir félicité M. Mizon pour son courage héroïque et son abnégation dans ce voyage où, à chaque pas, il faisait sans hésiter le sacrifice de sa vie, rapproche celte exploration de celles que faisaient ses devanciers aux seizième et dix-septième siècles : u La chaîne des traditions est renouée... »

c( Oui, s'écrie-t-il alors, il faut que la France ait son domaine colonial... Il est impossible que, lorsqu'on possède une situation géographique qui permet de porter ses regards de l'autre côté des mers, quand on voit tout ce vieux monde européen qui s'ébranle pour occuper quelques parcelles, en Afrique aussi bien qu'en Asie, il est impossible que la France, qui a donné un si magnifique spectacle en i889, qui a affirmé aux yeux de l'univers sa puissance militaire et financière, son crédit indiscuté, qui a été — qu'on ne l'oublie pas — l'initiatrice de la politique coloniale, puisse se résoudre à abandonner celte politique!

« Voilà pourquoi des hommes comme Mizon font plus pour noire expansion coloniale que tous nos efforts réunis, et s'il en est, messieurs, qui ont souffert de cette politique coloniale, ils peuvent avoir aujourd'hui celte consolation de voir que leur œuvre, enfin, n'est plus méconnue. (Vifs applatidissements et cris de : « Bt^avo^ Fen'yf »)

« Et vous, Mizon, qui venez d'accomplir cette œuvre si considérable, vous qui, depuis quinze ans, menez à travers le monde cette vie d'apôtre, vous qui venez de faire tant pour votre pays, laissez-moi vous dire que celui qui a eu l'ineffable bonheur de vous suivre des yeux et du cœur pendant près de dix-huit mois, vous salue avec respect et reconnaissance... {Vifs applaudissements,)

u Je sais que déjà vous songez à partir. A peine, je ne dis pas remis de vos fatigues, mais à peine arrivé au port, il vous le faut quitter, entraîné par ce sentiment que vous avez une mission considérable à accomplir.

« Votre instinct vous conduit et vous guide de nouveau vers ces rives du Niger. Parlez avec confiance et avec courage! Tous ceux qui sont ici, la France tout entière vous acclament aujourd'hui et vous acclameront demain. » (Applaudissements répétés,)

La série des toasts était close, quand M. Jules Ferry a dû céder aux instances pressantes et réitérées de l'assemblée. Il s'est exprimé en ces termes :

J. Feert, DUcour», VII. 23

Mbsbieubs,

Vous m'êtes témoins que je ne venais pas ici pour faire un discours. Je venais non pour parler» mais pour écouter et pour apprendre.

Je tenais à honneur de serrer la main de cet homme qui se place par ses actes dans Télite de l'humanité, et qui nous fait songer, en cette fin de siècle où tant de choses semblent s'abaisser, à ces héros des grandes légendes de Tantiquilé... [Très bien! très bien! — Bravos), à ces grands fondateui's de civilisations dont les noms nous sont arrivés sur les ailes de la poésie grecque, et qui, eux aussi, allaient tout seuls, sans armes, au milieu des sauvages et, par le seul ascendant du génie, fondaient, civilisaient, assouplissaient la primitive humanité... (Applaudissements,)

Certes, je révère, j'admire autant que qui que ce soit, pour les avoir vus de près, dans des jours difficiles, les héros qui vont au feu, à Tassant d'une batterie, et qui se font bravement casser la tête — mais je trouve plus grands peut-être ces héros pacifiques qui, désarmés, s'en vont seuls dans l'inconnu; et j'estime qu'ils nous donnent des vertus humaines une idée plus haute encore que les plus beaux exploits guerriers. {Nouveaux applaudissements.)

Je venais pour dire à M. Mizon quelque chose de tout cela. Je lai vu maintenant, et cette tête énergique, ce front puissant et toute cette volonté robuste qui brille sur ce modeste visage, nous présagent, ce me semble, d'autres héroïsmes encore et de glorieuses aventures.

Mais pourquoi font-ils cela? Qui leur donne cette force et cette vaillance? En ce temps où la douceur de vivre est si grande, où les agréments de l'existence frivole retiennent au rivage parisien tant de héros inconnus {Sourires), qui pousse ces jeunes hommes à quitter le monde et la civilisation pour courir de si grands périls?

C'est que, dans cette société où tant de gens ne croient plus à rien, ils ont la foi ! ( Vifs applaudissements.)

Oui, ils ont la foi dans la patrie, dans la grandeur française. Ils l'ont plus vive, sinon plus sincère que d'autres patriotes,

ÉLOGE DE MIZON. 855

eux aussi fort respectables, mais plus timorés, plus sages en apparence et plus réservés, qui estimaient que cette patrie française, si déprimée par nos désastres, devait systématiquement restreindre ses horizons, et, jusqu*à ce qu'elle eût reconquis toute la fierté de son ancienne gloire militaire, vivre comme une veuve à son foyer, l'œil fixé sur un point de la frontière, ne pensant qu'à cela sur terre et laissant, dans cette préoccupation sublime et douloureuse, passer l'histoire et se faire les destins du monde, à côté d'elle, sans elle et contre elle. (Applaudissements prolongés.)

Quant à nous, nous n'avons jamais admis que la France, pour avoir subi des défaites qu'elle n'acceptera jamais comme un arrêt définitif {Salve d* applaudissements),,, eût le droit d'oublier que, si elle a été longtemps la première puissance du continent, elle est toujours la seconde puissance maritime du monde, et qu'elle a dans son passé des efforts et des conquêtes malheureusement interrompus par une politique monarchique détestable qui en a laissé cueillir le fruit et moissonner la gloire par nos heureux rivaux, nos heureux voisins.

C'est pourquoi nous avons, nous, les coloniaux de France, résolument porté, dans les luttes de chaque jour, le drapeau de la politique coloniale. Vous, Monsieur Mizon, vous aviez la foi, qui vous a mené là-bas dans l'Afrique mystérieuse. Nous aussi, nous avons eu assez de foi pour regarder de haut les injustices et les persécutions. (Très bien! très bien !)

Nous avons cru en la politique coloniale. Vous lui avez, vous, allègrement et héroïquement sacrifié votre vie. Il ne nous a pas été donné d'aspirer à un tel sacrifice ; mais, du moins, nous avons donné à cette politique tout ce que des hommes politiques peuvent lui donner, et nous avons immolé sur cet autel notre popularité. (Applaudissements répétés. — Mouvement,)

Nous n'avons pas la prétention de la reprendre malgré les applaudissements qui éclatent ici. Nos vues sont plus hautes et notre horizon plus désintéressé. Nous constatons que la France a vu clair, qu'elle s'est reprise, et que cette politique coloniale qui devait, dit-on, l'affaiblir n'a fait que grandir sa considération aux yeux du monde. (Applaudissements,)

Et. quand la France a repris, dans les alliances européennes, la place qui lui était justement réservée, elle a compris que

cette politique coloniale, qui devait Tisoler des autres nations, n'a pas retardé d'une heure laccomplissement des derniers et grands événements, si chers à notre cœur de Français et qui renferment en eux de si précieuses promesses d'avenir. {Applaudissements,)

Relevons-la donc aujourd'hui, cette grande calomniée ! Relevons-la aux yeux des esprits malfaisants, aux yeux des esprits faibles et troublés, et répétons que ce grand retour d'opinion, dont nous sommes les témoins enchantés, vient de ce qu'elle a été avant tout une politique de foi dans la grandeur française, dans l'histoire de ce grand pays, dans son passé, dans son avenir, une politique de foi dans la patrie. {Salve cTapplaudissemenis et acclamalions,)

Lettre aux Français du Tonkin (20 janvier 1892).

La conquête et Texploilalion des pays inexplorés, la création de nouveaux débouchés pour Tindustrie française en Afrique et en Asie, c'était bien là Tidée maltresse de Jules Ferry, Tobjet très simple de sa politique coloniale, qui restera son incontestable titre de gloire auprès de la postérité. C'est avec une joie bien naturelle que, sur la fin d'une vie trop courte, Thomme d'État qu'on avait couvert d'injures pour avoir donné à la France un grand empire dans l'Extrême-Orient, constate, dans sa lettre du 20 janvier 1892, adressée aux Français du Tonkin, « la revanche définitive du patriotisme et du bon sens, les premiers symptômes d'un retour d'opinion vers la plus riche et la plus méconnue de nos conquêtes. » Voici cette lettre, que Jules Ferry écrivait, en qualité de délégué de l'Annam et du Tonkin, au Conseil supérieur des colonies^ :

20 janvier 1892.

J'ai toujours cru, j'ai toujours proclamé que le Tonkin ne devait pas désespérer de la Mère-Patrie. J'ai dit, j'ai écrit que nous verrions, plus tôt qu'on ne le pensait, le terme de cette injuste disgrâce qui pesait si lourdement sur le développement de la colonie. Il y a deux ans, je notais, dans le livre qui m'a valu vos suffrages, les premiers symptômes d'un retour d'opinion vers la plus riche et la plus méconnue de nos conquêtes. Aujourd'hui, nous n'en sommes plus aux symptômes, nous touchons aux réalités.

Page 1