V. V Estafette du 26 mars
LETTRE AUX FRANÇAIS DU TOiNKIN. 357
Le budget de 1892, qui va devenir dans quelques heures loi de rÉtat, consacre et définit, de la façon la plus nette, la plus libérale et la plus judicieuse, les liens indissolubles qui vous unissent à la métropole. C'est un fait considérable, et Thistoire du Tonkin, depuis dix années, n'en a pas enregistré de plus décisif. Nous assistons à la revanche définitive du patriotisme et du bon sens.
Les votes du Parlement avaient un double objet : liquider le passé, régler l'avenir. Le passé était fait de déficits accumulés, provenant, pour une part, des mauvaises années et du contrecoup qu'elles ont sur les recettes, et, pour une plus grande part, de la mauvaise politique, de la politique de fiction et d'apparence qui reposait sur la réduction systématique, imprudente et prématurée des subventions de la métropole. Il y avait là une confession à faire. On Ta faite galamment et, contre toute attente, elle a été entendue, acceptée sans cris et sans orages. Cette grosse question a été réglée par 12 millions de crédits supplémentaires. Mais le Parlement ne s'est pas contenté d'être généreux pour le passé : il a dégagé de ses longs et coûteux tâtonnements une conception rationnelle des budgets à venir. Le budget de Tlndo-Chine sera désormais allégé des dépenses de guerre sous lesquelles il succombait. Le Tonkin rentrera enfin dans le droit commun colonial, qui commande de mettre à la charge du gouvernement métropolitain, comme une conséquence naturelle de la souveraineté, les frais d'occupation et de défense de la colonie. Les dépenses seront imposées au budget ordinaire de l'État, comme le sont, par exemple, les frais d'occupation de la Tunisie; elles y figureront, y compris un relèvement de trois millions que H. de Lanessan a jugé nécessaire et qui lui a été accordé sans objection, pour une somme totale de 25 millions.
Il n'est pas besoin d'insister, j'imagine, sur la portée politique et financière de ces fermes résolutions. Mais il faut noter, comme la révélation d'un état d'esprit assurément nouveau, la facilité inattendue avec laquelle ces mesures nécessaires se sont réalisées. Dans la commission du budget, à la Chambre des députés, la majorité s'est faite toute seule, en quelque sorte, sans qu'il fût besoin de recourir, comme en d'autres temps, aux hautes pressions gouvernementales, en présence des mêmes opposants
de droite et d'extréme-gauche que naguère, mais apaisés euxmêmes et comme lassés par tant d*aunées de batailles parlementaires, et résignés, sinon désarmés, devant les faits accomplis. C'est un membre de la droite qui a, le premier, si je ne me trompe, recommandé Tincorporation des dépenses militaires de TAnnam et du Tonkin dans le budget de la métropole.
En même temps, les radicaux les plus hostiles à la politique coloniale déclaraient bien haut qu*ils voulaient désormais juger les choses de Tlndo-Chine en dehors de tout esprit de système et de tout esprit de parti. Je ne voudrais en rien amoindrir le mérite de cette nouvelle attitude, mais il me parait certain que c'était la seule qui pût réussir devant la Chambre issue des élections de 1889. Les affaires du Tonkin ont évidemment profité, pour leur bonoe part, de Tétat d'apaisement et de désarmement politique qui a suivi la défaite du boulangisme, du désir de rapprochement et de réconciliation qui s'est manifesté depuis lors dans les diverses nuances du parti républicain, et aussi du grand et irrésistible courant qui pousse l'Europe industrielle à remplacer les débouchés, qui lui manquent de plus en plus dans l'ancien monde et dans le nouveau, par la conquête et l'exploitation des continents inexplorés. Il s'est formé, dans la Chambre des députés, par le concours de ces divers éléments, une majorité de « coloniaux » incontestable et incontestée; les nouveaux venus, les jeunes députés, lui sont presque tous acquis. C'est un des nouveaux élus, un jeune, M. Delcassé — gardez ce nom — qui a défendu votre cause devant la Chambre.
Il l'a fait sans faiblesse et sans réticence, non seulement avec talent, mais avec autorité : l'autorité d'un homme nouveau, qui juge avec franchise, courage et bon sens, les querelles et les erreurs de ses aînés. Il n'y a pas de risque, je vous l'atteste, que ces nouvelles générations républicaines méconnaissent, comme l'ont fait trop souvent leurs devancières, les grandeurs et les espérances de la politique coloniale.
Je vais toucher ici à un point important, sur lequel je me suis promis de m'expliquer de la façon la plus nette, avec nos amis du Tonkin.
Les majorités qui vous sont désormais acquises dans les deux Chambres (car le Sénat, vous le savez, n'a jamais varié ni
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hésité, et il est demeuré ce qu'il était au premier jour : résolument et courageusement « tonkinois ») — ces majorités, il ne faut pas que tous le perdiez de vue, sont à la fois coloniales et protectionnistes. Les deux thèses s associent étroitement, logiquement dans leur pensée. La politique colonialB est, à leurs yeux, la contre-partie nécessaire de la politique de protection du travail national. Je sais que la question est délicate et qu'il n'est point aisé de la faire entendre aux Français de nos colonies, libre-échangistes par habitude, par intérêt et Ton peut dire par destination. Je sais tout ce que Ton dit en Indo-Chine des tarifs douaniers de la métropole.
J*ai recueilli toutes les plaintes, noté tous les griefs; j'ai lu les remarquables et éloquents rapports de la chambre de commerce de Haïphong. J'ai suivi les discussions du Conseil supérieur des colonies, où les libre-échangistes étaient en forces. J'ai présidé la commission des douanes du Sénat, où la bataille fut longueet chaude; j'ai pesé toutes choses, et j'incline même à croire qu'au point de vue particulier où vous êtes nécessairement placés, vous n'avez point tort de vous plaindre, et que vos plaintes doivent être entendues. Hais vous êtes des hommes pratiques et non des doctrinaires; vous n'êtes pas de ceux qui vivent de principes et de chimères. Il ne faut attendre de la métropole, dans cet ordre d'idées, que ce que comportent, à l'heure présente, l'état des esprits et le courant des intérêts.
Le Journal officiel du 12 janvier 1892, que ce même courrier vous apporte, promulgue les nouveaux tarifs douaniers, qui vont entrer en vigueur au 1" février prochain. La règle générale qui traite, au point de vue douanier, les colonies de la France comme terres françaises, est une des bases du nouveau régime. Ce régime ne peut être populaire ni à Saïgon, ni à Haïphong, mais il serait chimérique d*en espérer Tabolition prochaine. La France a pris son parti et vous ne pouvez vous passer de la France. Il vaut mieux n'en considérer que les côtés favorables, et, en acceptant le principe, vous attacher aux tempéraments nécessaires.
Le bon côté de cette douane, si naturellement impopulaire dans les ports francs de l'Extrême-Orient, c'est qu'elle vous rattache plus étroitement à la Mère-«Patrie. C'est qu'elle double le lien moral, le lien d'honneur, par la communauté des
intérêts. Le fait que de grandes industries françaises, attirées par les droits nouveaux, travaillent et produisent, dès à présentf des quantités notables et toujours croissantes de marchandises pour ce Tonkin si lointain et si décrié, n*est pas étranger, croyez-le bion, au retour d*opinion dont vous ressentez, dès à présent, les effets parlementaires. G*est pour la masse laborieuse, qui ne connaissait jusqu*à présent le Tonkin que par le mal qu'on en a dit, c'est pour les capitaux français, si ignorants et si timides, comme une leçon de choses qui leur rend tangible et vivante, la politique dont nous poursuivons le succès. Il est naturel que Tindustrie française voie, avant toutes choses, dans la politique coloniale, une politique de débouchés.
Mais cette politique a, dès à présent, dans la loi nouvelle, des compensations et des tempéraments. Les compensations consistent dans une large détaxe, une détaxe de moitié sur les droits du tarif métropolitain, appliqués aux denrées coloniales, au café en fèves, torréfié ou moulu, au cacao, au thé, au poivre, piment, girofle, cannelle, muscades, vanille. Le thé, le poivre, le café, la cannelle, n'est-ce pas tout l'avenir agricole de l'Indo-Chine?
Quant aux tempéraments, le bon sens les indiquait et nous en avons posé largement le principe dans l'article 3 de la loi de douane. Il n'est jamais entré dans la pensée d'un être raisonnable de transporter en bloc les tarifs de la Métropole dans les colonies françaises, sans tenir compte ni des distances, ni des climats, ni de l'infinie variété de ce lointain domaine, dispersé dans toutes les parties du monde, sous toutes les latitudes habitables. Cette conception absolue, étroite, radicale, n'a point été celle du Parlement; cest la caricature du régime nouveau, ce n'en es^ point la loyale et saine application. Par le quatrième paragraphe de l'article 3, la porte est toute grande ouverte aux exceptions nécessaires. En somme, chaque colonie aura son tarif spécial, combinant, dans la mesure appropriée à chacune d'elles, les convenances de débouché métropolitain avec les nécessités de la vie locale. C'est le Conseil d'État, statuant en pleine connaissance de cause, dans la forme des règlements d'administration publique, après des enquêtes et des débats approfondis, qui fixera les termes de la transaction. Les conseils locaux ne seront plus, comme ils l'étaient depuis la rupture du