‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 66 sur 108 · AU COLLÈGE DE SAINT-DIÉ · texte numérisé non relu

AU COLLÈGE DE SAINT-DIÉ

le prestige militaire reconquis sur la frontière, Tordre rétabli dans la machine gouvernementale, Téquilibre financier restauré par un effort énergique et judicieux de la Métropole : quel changement à vue, mes chers compatriotes, dans Tespace de quelques mois, et quelle satisfaction pour ceux qui n'ont jamais cessé, même au plus fort de la tourmente, d'espérer, de croire et d*agir I

Discours aux enfants du collège de Saint-Dié (30 Juillet 1889).

Tous les discours prononcés au Parlement par M. Jules Ferry montrent comment, daus les circonstances les plus variées, les plus violentes ou les plus trafiques, il savait parler aux hommes et dominer les passions des assemblées. 11 reste à faire voir comment il parlait à la jeunesse et à Tenfance ; quels accents simples et tendres il trouvait pour verser la bonté de son cœur dans Tàme naïve des petits écoliers. Voici lalioculion que Tancien ministre de rinstruction publique adressa, le 30 juillet 1889, aux élèves du collège de Saint-Dié, dans une séance de distribution des prix. Sans doute, M. Jules Ferry attachait un vif intérêt à ce discours, car il nous Ta communiqué à part, avec un billet où il disait : « J*ai parlé là de ma jeunesse et du lycée de Strasbourg!... » C'était la plaie toujours saignante qui se rouvrait, et Ton remarquera la belle phrase sur la vieille cathédrale du pays perdu, autrefois « si gaie, si riante dans sa dentelle de pierre ; et aujourd'hui si triste et si sombre dans sa longue attente de veuve désolée ! »Ce discours, c*est un sanglot... 1 Je ne sais si les enfants ont compris, mais leurs pères ont dû, comme Torateur, sentir leurs yeux mouillés de larmes :

Mesdames, Messieurs, chers enfants.

Je loue fort le discours éloquent que nous venons d*entendre et d'applaudir ; je loue Tesprit dont il est inspiré. C'est ainsi qu'il convient de parler à notre jeunesse de la. Patrie. Ainsi compris, renseignement de l'histoire est la meilleure école du patriotisme.

Pour bien aimer la France, il faut la bien connaître. Il semble qu'on aime mieux un vieux pays : c'est comme une vieille mère... La France, mes enfants, c'est un vieux pays, qui a une vieille et glorieuse histoire. Sans cette vieille histoire, la France moderne n'existerait pas. Ce sont ces vieux rois, ces grands ministres, dont on vous parlait tout à l'heure, ces grands

hommes dont les républicains éclairés ne doivent prononcer les noms qu'avec reconnaissance, les Louis IX, les Louis XI, les Richelieu, les Louis XIV : ce sont eux qui ont fait Tunilé française I {Applaudissements.) Ce sont eux qui de tant de provinces, de climats, de races différentes, ont fait un seul tout, harmonieux et varié. De Tunité territoriale est sortie Tunité de Tesprit français, de la langue française, le plus souple, le plus solide, le mieux fait des instruments de la pensée humaine.

On a dit de la France qu*elle constitue la personne morale la plus grande qui soit au monde. C'est en effet une personne historique, qui traverse les siècles, semblable à elle-même, qui souffre, qui saigne, mais qui ne périt pas, — qui se sert tour à tour, pour remplir sa mission dans le monde, de la vieille royauté et de la Révolution française, tantôt de l'esprit militaire, dans lequel elle n a pas de supérieur, tantôt de sa puissance philosophique et de l'ascendant que lui donnent, dans le domaine de la pensée, l'universalité et la clarté d'une langue incomparable ; tantôt de cette supériorilé artistique et industrielle qui fait en ce moment l'élonnement de l'univers, et qui arrache un cri d'admiration à ses ennemis les plus implacables.

Oui, mes enfants, étudiez l'histoire de notre pays, ne séparez jamais la France moderne de la France du passé : aimez-la tout entière, non seulement de cel amour instinctif de l'enfance pour la mère, qui est dans toutes les âmes bien nées, mais d'un amour d'autant plus ardent qu'il sera plus raisonné.

Oui, quand on repasse depuis les temps les plus lointains, jusqu'aux époques les plus récentes, les phases de cette destinée extraordinaire, quand on pèse ce qu'il a fallu d'efforts et de douleurs, de larmes et de sang, d'épreuves et d'héroïsme, ce qu'il a fallu de persévérance et de génie chez les chefs, d'abnégation et de patriotisme dans le peuple, pour fonder la France moderne, celte nation si libre, si riche, si généreuse, on sent profondément la dette du pfésent envers le passé, on voudrait ne prononcer ce nom de France qu'à genoux, et l'on se fait à soi-même le serment de ne rien lui refuser, ni son bien, ni sa vie, le jour où la France nous les demandera.

Ce sont bien là vos sentiments, mes jeunes amis, je le sens, je le vois. Mais on ne doit pas seulement à la Patrie les derniers sacriflces : on a envers elle beaucoup d'autres devoirs. Vous

Page 1