‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 67 sur 108 · AU COLLÈGE DE SAINT-DIÉ · texte numérisé non relu

AU COLLÈGE DE SAINT-DIÉ

avez les vôtres. Les bons élèves forment les bons citoyens. Vous devez reconnaître, par un travail assidu, les sacrifices que le pays fait pour vous. On oublie aisément, par l'effet de l'habitude, le bienfait quotidiennement reçu. Cet enseignement secondaire, organisé avec tant de soin et de si grands frais pour rélite intellectuelle de la jeunesse française, c'est un bienfait. UËlat et les villes y emploient beaucoup de millions. Ah ! nous l'avons connu moins bien dotél Nous, qui avons déjà longtemps vécu, qui nous sommes assis sur ces bancs il y a, hélas I plus de quarante ans, nous l'avons connu bien modeste, bien étriqué, l'enseignement du collège de Saint-Dié! Quelques-uns de ceux qui sont à mes côtés se rappellent encore la masure, aujourd'hui démolie, où s'abritait notre vieux collège, et ses classes attelées deux par deux sous un même professeur, et son vieux principal, et son prétendu cabinet de physique, logé dans les combles de l'hôtel de ville.... On n'y faisait cependant pas, mes enfants, de mauvaises éludes, mais il fallait les compléter. Ceux qui le pouvaient allaient, au delà des Vosges, achever leurs humanités à l'ombre de cette vieille cathédrale de Strasbourg, dont nous ne pouvons prononcer le nom sans que nos yeux se mouillent de larmes... Elle était si gaie alors, si riante, dans sa dentelle de pierre; elle est aujourd'hui si triste et si sombre, dans sa longue attente de veuve désolée...

Le collège d'aujourd'hui, mes enfants, est un palais à côté de celui d'autrefois. Mais c'est seulement depuis une douzaine d'années — pourquoi ne pas le dire? — depuis que la République est établie, que les moyens d'enseignement se sont développés, que les classes ont été dédoublées, que l'enseignement de l'histoire a été constitué, que l'enseignement scientifique, l'enseignement du dessin, les collections, les laboratoires, se sont organisés. Tout cela, mes enfants, représente d'énormes dépenses, qu'aucune rétribution scolaire ne saurait couvrir. La Ville, qui y pourvoit généreusement pour une large part, l'État qui y verse des millions, n'ont pas la prétention de couvrir leurs frais. Vous êtes tous, par conséquent, mes enfants, boursiers et non boursiers, vous êtes tous plus ou moins les boursiers de la Ville et de l'État. Payez votre dette en assiduité, en amour du travail, et vous aurez bien rempli votre devoir de petits patriotes.

éC6 DISCOURS DE JULES FERRY.

Et puis, dans quelques années, quelques années qui passeront vite, vous le verrez... vous serez tous soldats. Tous soldats! ainsi le veut la loi nouvelle. Le pays vous demandera non seulement votre sang, en cas de guerre, ce qui est naturel, mais quelque chose de plus difficile, de plus pesant, quelques années de votre jeunesse, les plus belles, pour apprendre le métier des armes.

Dans une race militaire et sur cette frontière, cette obligation nouvelle est accueillie sans murmures. On peut en parler devant des mères lorraines. Oui, mesdames, si la charge vous parait lourde, si votre tendresse maternelle en tressaille et s'en inquiète, levez les yeux vers le ciel, du côté de Test, regardez la ligne bleue des Hautes-Vosges... Pour celles qui sont venues de là-bas, afin de soustraire leur plus cher trésor, leurs enfants, à la lourde main du vainqueur, comme pour celles qui leur ont ouvert les bras et donné, au milieu de nous, Thospitalité comme à des sœurs, le devoir est le même, et c'est la même prière qui flotte sur vos lèvres...

Car tel est notre patriotisme vosgien. Il est fait de travail et de silence. Il ne se répand pas au dehors en manifestations tapageuses : il sait trop bien que les imprudences qui se commettent de ce côté des Vosges, retombent, de l'autre côté, en rigueurs nouvelles et en nouvelles persécutions.

Notre patriotisme est le vrai patriotisme : celui qui se souvient, qui travaille et qui espère ! !

Discourt à rÀBSOciation philotechnique.

En dehors de l'Université et de ses cours multiples, de toutes ces chaires d'enseifrnement supérieur qui distribuent si largement au grand public les trésors de la science et les connaissances littéraires, qui sont le charme et le sel de Tesprit, il y a, à Paris, trois grandes sociétés populaires qui sont, par ordre de dates : la Société pour renseignement élémentaire^ fondée en 1815 par Lazare Carnot, alors ministre de l'Intérieur; V Association polytechnique qui remonte à la révolution de 1830, et eut pour fondateurs quelques jeunes savants, sortis pour la plupart de TÉcole polytechnique et désireux de vulgariser parmi les ouvriers les notions les plus indispensables ; enfin, V Association philotechnique , organisée en 4848, pour atteindre le même but que la précédente, mais en donnant h l'enseignement un caractère plus particulièrement professionnel. V Association philo-

A LASSOCIATION PHILOTECHNIQUE. 367

technique a eu pour créateur M. Lionne t. professeur à Louis-)e-Grand, qui choisit ses premiers maîtres, installa les cours et en détermina les programmes et la méthode. Napoléon III avait voulu Taccaparer, mais elle résista aux avances dorées du souverain, et préféra Jules Simon au prince Jérôme. Elle a eu pour présidents Victor Hugo, Garnot, de Hérédia, enfin Jules Ferry qui, après avoir quitté la direction de TUniversité, se voua avec tout son cœur à la direction de l'Association, a II ne se contentait pas, a écrit Jules Simon', de présider les séances du conseil : il se mêlait des moindres détails... Il visitait comme un inspecteur les cours publics do la Société qui sont au nombre de 434, et sont fréquentés chaque semaine par 8 000 élèves, et même davantage. » M. Jules Ferry avait pris sous son patronage l'Association philotechnique dès son entrée au ministère de rinstruction publique, et, le 41 juillet 1880, il prononça le discours suivante la cérémonie de la distribution des prix' :

Mesdames et Messieurs, c'est Victor Hugo qui devait présider cette fêle scolaire; vous Taviez choisi, non seulement parce que c'est le plus grand génie poétique de notre temps, mais parce que c'est, en même temps et avant tout, le génie le plus humain, celui qui a le plus aimé tout ce qui souffre, et celui qui a le mieux compris que la pire souffrance en ce monde et Textrôme misère, cestrignorance. (Applaudissements.)

Mais nous devons ménager celte robuste et glorieuse vieillesse. Il faut que sa lumière souveraine longtemps encore éclaire notre horizon. (Applaudissements,)

Toutefois, TAssociation philotechnique n'oubliera pas l'honneur qu'il lui a fait et l'éclat que son nom a répandu sur elle. Certes, si la cause de l'Association philotechnique et de l'enseignement des adultes avait besoin d'être gagnée, le nom de Victor Hugo y eût suffi, puisqu'il finit toujours par faire triompher les causes qu'il a prises en main. {Nouveaux applaudissements . )

La présence du ministre de l'Instruction publique au milieu de vous, pour la deuxième fois, vous prouve la sympathie constante, hautement avouée, efficace, des pouvoirs publics en faveur de cette grande et bienfaisante Association.

Je viens ici pour vous d'abord, messieurs, qui poursuivez, sans que rien puisse vous en détourner, votre marche vers le

Page 1