V. VOfficiel du 14 juillet
progrès ; qui ne cessez d*accroitre le nombre de vos adhérents, de vos professeurs, de vos écoliers; qui comptez aujourd'hui plus de 300 professeurs, environ 235 cours, 12000 élèves volontaires; pour vous qui, par Tassociation de Técolier volontaire qui prend sur ses veilles le temps de Tétude, et du professeur volontaire qui prend sur son repos le temps de la classe, nous faites admirer le miracle quotidien de la fraternité I [Vifs applaudissements.)
Je viens donc ici pour vous, mais permettez-moi d'ajouter que j'y viens aussi pour moi. Oui, quand, par le devoir de ma charge, dans les temps difficiles que nous traversons, je me trouve être, depuis tant de mois déjà, en proie aux luttes les plus ardentes, à des obstacles sans cesse renaissants, toujours sur la brèche, au milieu de cette mêlée des partis si rude et si ingrate, et qui linit par lasser les plus fermes courages : quand on est à ce poste de combat et de devoir, on éprouve un moment de joie profonde, de repos intellectuel sans mélange, et comme un renouveau de force morale, quand on se trouve ici, dans ce milieu si uni où il n'y a ni rivalités, ni partis, où les seules compétitions sont pour le bien, pour le beau, pour l'émancipation et l'éducation du peuple, et où l'on ne connaît que le parti du travail et de la liberté. [Applaudissements répétés.)
Oui, messieurs, retrouver ici ce grand élan des âmes, rencontrer ce grand courant de nobles sentiments et d'aspirations généreuses, cette sainte curiosité, tous ces instincts élevés, tous ces dons de nature qui font de la démocratie parisienne la légitime héritière de ces beaux jours de 1789 que nous allons célébrer dans deux jours et, en même temps, la plus éclairée et la plus bienveillante de toutes les démocraties contemporaines {Vifs applaudissements), cela est doux, cela redonne des forces.
Je vais peut-être encore blesser, comme cela m'est déjà arrivé, certaines politiques doctrinaires ; mais j'estime, quant à moi, que le rôle des gouvernants, dans un État démocratique, n'est pas de s'enfermer dans une solitude orgueilleuse ; qu'il y a profit à venir au milieu des citoyens ; qu'il y a profit à rapprocher notre foi de la vôtre et, faisant, en quelque sorte, au bout d'une année, notre examen de conscience, j'estime qu'il est doux de sentir qu'aux , yeux du peuple qui est ici,
nous n*avons pas Aèméviié. [Triple salve d' applaudissements,)
Messieurs, nous sommes ici en présence de Tonion et de la concorde et nous sommes aussi en présence de la liberté. Ici, tout est libre : Técolier, le professeur, le programme. Et, si je viens ici, moi, chef deTUniversité, c*est pour saluer en vous et affirmer avec vous la liberté. [Bravos.)
Il est de mode, dans un certain monde, de dire que l'Université n'aime pas la liberté ; on a dit cela dans cette enceinte même, je crois, devant un auditoire quelque peu différent du vôtre. [Rires.) On a di», et Ton ne cesse de le répéter et de récrire, que l'Université vise au monopole, qu'elle est animée d'un esprit d'envahissement et de tyrannie.
Vous pouvez répondre, vous tous, membres de TÂssociation philotechnique, comme dignes émules de T Associât! on polytechnique ; vous savez si l'Université qui vous donne tout ce qu'elle peut donner, qui vous ouvre la caisse de ses subventions, qui aime à vous prodiguer les récompenses ; vous savez si elle vous fait payer par une servitude quelconque, par une attache quelconque, le concours qu'elle est si heureuse de vous donner. [Applaudissements . )
Messieurs, nous, universitaires —c'est un peu présomptueux de ma part, mais j'aime tant l'Université que, depuis dix-huit mois que je suis à sa tête, il me semble que je suis devenu le plus vieux des universitaires — nous savons bien faire la différence entre Tunité et la liberté. La liberté, elle est entière ici, et nous estimons que, dans ce champ de l'enseignement primaire supérieur que vous avez si patiemment et si heureusement fécondé, c*est la liberté qui doit élre la règle. Et lorsque, à l'imitation de ce qui se fait depuis trente ans dans cet ordre d'idées, nous avons songé, nous aussi, à légiférer, nous n'avons pas voulu établir pour renseignement primaire supérieur des règles limitatives nouvelles, lixer des cadres d'enseignement déterminés: nous n'avons même pas voulu, abandonnant sur ce point l'idée de nos prédécesseurs, procéder à une organisation en masse et, en quelque sorte, symétrique des cours d'enseignement primaire supérieur. Non : nous avons pensé qu'ici le rôle de l'État était d'encourager les bonnes volontés, de récompenser les efforts, d'ouvrir de larges crédits ; et qu'il devait se garder, avant tout, de tout ce qui pouvait ressemblera une
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réglementation : car c'est la liberté qui vous a fondés, c'est la liberté qui doit vous faire vivre. ( V%f$ applaudissements.)
Ces jours derniers, nous avons eu à nous occuper d'une question analogue et toute nouvelle : la question des écoles manuelles d'apprentissage. Elle a fait peu de bruit; c'est une grande chose qui s'est faite en silence, dans le recueillement d'une commission, sans débals à la tribune, et qui a été votée, il y a deux jours, devant le Sénat. Ce sera une des grandes créations de notre époque, et je tiens à grand honneur d'avoir pris part à Télaboration de cette loi sur les écoles d'apprentissage. Nous avons des écoles primaires, des établissements d'enseignement supérieur ; nous n'avons pas d'écoles manuelles d'apprentissage, ce qu'on pourrait appeler les écoles primaires de la vie pratique. Nous n'avons pas, pour ainsi dire -— sauf deux ou trois exemples éclatants — - d'organisation d'un enseignement technique et professionnel pour l'ouvrier. L'artisan, qui, sous l'ancien régime, trouvait chez le maître des moyens d'éducation professionnelle très complets, ne les trouve plus nulle part aujourd'hui : il n'y a aucun procédé d'enseignement organisé pour lutter contre le grand danger de l'organisation du travail moderne ; je veux parler de la spécialité excessive, qui ne peut aboutir qu'à l'abaissement intellectuel de l'ouvrier.
Cet enseignement technique, professionnel, manuel, nous voulons l'organiser. Nous en avons un grand exemple dans cette grande ville : ce fut l'œuvre du conseil municipal de Paris; elle eut pour principal organisateur un homme qui est à mes côtés et qui, plus que personne, a rendu d'éminents services à l'enseignement populaire, M. le recteur Gréard. {Applaudisse' menls.) Je veux parler de ce bel établissement de la Villetle, que beaucoup d'entre vous ont visité sans doute. Voilà le type des écoles à créer. Nous avons eu à faire une loi sur la matière.
Est-ce que nous nous sommes mis à la réglementer à outrance? Non : nous avons voulu simplement faire entrer ces écoles dans le cadre des écoles primaires pour pouvoir les faire profiter de ce fleuve d'or répandu si généreusement parle Parlement pour la cause de l'enseignement populaire, pour les faire participer aussi à celte admirable caisse des écoles primaires qui ne fonctionne que depuis dix-huit mois et qui a fondé déjà plus de 50U0 écoles. Et un article de la loi nouvelle admet
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au partage éventuel des subventions les associations libres formées pour le développement des écoles manuelles d^apprentissage. (ApplaudissemenU,)
Messieurs, ces derniers temps ont vu s'accroître la puissance, Tautorilé, le rôle officiel de TUniversité de France.
Le Conseil supérieur lui a rendu son autonomie: elle a repris le contrôle des programmes, des examens et des études ; elle seule désormais distribue des grades. De ces pouvoirs considérables, quel usage croyez-vous qu'elle ait fait? Et le Conseil supérieur, quel usage a-t-il fait de ses attributions? S*en est-il servi pour fermer l'Université, pour s'isolerdu monde extérieur dans une contemplation orgueilleuse de soi-même? Non, le premier acte du Conseil a été d'ouvrir les portes et les fenêtres et de faire entrer à grands flots l'air et la clarté. Le Conseil supérieur a profondément modifié l'enseignement élémentaire de nos collèges : il en a fait un enseignement fort analogue à celui que vous donnez dans vos cours libres; il a, en outre, réparti l'enseignement classique en trois périodes, de façon que chacune d'elles constitue un enseignement complet, utile, efficace, et que le passage de l'école primaire à l'enseignement secondaire devienne plus facile pour les fils d'ouvriers qu'un développement intellectuel éminent porte vers ces études classiques qui étaient, jusqu'à présent, le domaine réservé des seuls fils de la bourgeoisie.
Et l'on dit que rUnivei*sité a l'esprit de monopole, qu'elle veut s'entourer d'une nouvelle muraille de la Chine pour rester la maîtresse des études et conserver, envers et contre tous, des droits et des prérogatives que ne lui donne pas la supériorité de ses méthodes !
Ce sont là des propos de partis, des déclamations vaines, auxquelles nous n'attachons aucune importance.
Le bon sens public en fait justice tous les jours. Oui, nous voulons, nous respectons, nous aidons l'enseignement libre ; mais il y a un point que nous retendus par devers nous, car il est notre domaine, et c'est là notre rôle : nous sommes chargé? de défendre, dans l'âme impressionnable des petits enfants, ies principes sur lesquels repose l'unité morale et intelleptuelle de la France. ( Vifs applaudissements,) CeU, c'est notre rôle ; cette unité, nous la maintiendrons, sachant bien que personne ne s'y
trompe, que les gens de bon sens ne voient là ni persécution, ni tyrannie, et que, d'ailleurs, les meilleures raisons et toute Téloquence du monde n'ont jamais persuadé ceux qui, du jour où ils perdent la domination des esprits et le gouvernement des écoles, se considèrent comme réduits en servitude. {Double salve (t applaudissements.)
Oui, messieurs, pour les sociétés libres, pour l'enseignement libre comme pour l'enseignement de l'État, pour les défenseurs de l'unité, et les représentantsde la liberté, la tâche estimmense, et tout le monde peut y trouver sa part. Nous faisons de grandes choses depuis dix ans, nous en avons fait de trèsg]*andes depuis un demi-siècle dans le domaine de l'enseignement populaire. Je réunissais, il y a peu de temps, dans une statistique publiée par mon département, les résultats définitifs de cet immense travail d un demi-siècle. Rien assurément de plus intéressant, rien qui soit plus à l'honneur de la société moderne et des différents pouvoirs qui se sont succédé depuis 1830. Mais si nous avons eu de grandes lois sur l'instruction publique, comme la loi de 1833 ; si nous avons eu de grands ministres de l'instruction publique, si nous avons trouvé, depuis dix ans, dans les deux Chambres, un concours de générosité sans exemple dans l'histoire d'aucun peuple : si les communes et les départements, depuis dix ans,ont élevé de plus de moitié leur contingent au budget de l'instruction primaire : si l'État a porté sa subvention de 8 millions à 22 millions [Applaudissements), il faut voir les résultats définitifs, non pas pour déprécier ces grands et admirables efforts, mais pour faire comprendre à tous que, dans le domaine de l'enseignement populaire, il n'y a rien de fait tant qu*il reste quelque chose à faire. [Bravos.)
Ces résultats, ils sont résumés dans un tableau dressé à la suite de l'enquête faite chaque année sur le degré d'instruction des conscrits. Ce tableau montre avec une précision implacable que, malgré ces belles lois, malgré ces grands ministres, malgré ces grands bienfaits du Parlement, nous gagnons juste par année, depuis un demi-siècle, un conscrit lettré sur cent. Voilà le résultat de tant d'efforts, de tant de travaux ! Je ne dis pas qu'il est à dédaigner; je vous le montre dans sa sincérité, afin que vous compreniez bien qu'il ne s'agit pas uniquement d'admirer ce qui a< été fait, et qu'il faut considérer sur-
tout quelles murailles de ténèbres nous enveloppent encore.
N*oubliez pas ce chiffre, gravez-le dans vos mémoires, et vous, professeurs qui m*entendez, lorsque vous vous sentirez fléchir sous le poids de votre travail du soir, ajouté au poids de votre travail du jour; quand la lassitude ou le découragement vous prendront, pensez à ce chiffre et dites-vous : « C'est nous qui avons pour mission de renverser ces murailles de ténèbres ; c'est nous qui, un jour, par nos efforts accumulés, doublerons cette proportion qui marque, chaque année, le terrain gagné sur rignorance.
Et ainsi, la main dans la main, TUniversité représentant Tunité, vos associations représentant la liberté, nous marcherons sûrement à la conquête de Tavenir I {Applaudissements prolongés,)
Discours du 23 novembre 1890.
A partir de 1890, M. Jules Ferry, deyeuu président de rAssociation phiiotechoique, prit une part active et personnelle aux travaux de la Société. C'est ainsi qu*il eut l'occasion d'adresser aux ouvriers, aux petits employés, à tous les auditeurs de ces cours populaires, les discours si chaleureux, si animés d'un soufQe démocratique que nous reproduisons ci-après', dans Tordre des dates :
Mesdames, Messieubs,
C'est ici, sous ces voûtes classiques et vénérées, peuplées pour nous de lant de souvenirs, que l*Université de Paris, depuis plus d*un demi-siècle, tient ses assises; c*est ici qu'elle réunit ses élèves et ses maîtres, et c'est ici également que, chaque année, vous inaugurez vos cours, attestant ainsi les liens moraux qui vous rattachent à celle grande institution nationale, à laquelle vous empruntez les plus dévoués de ses maîtres et les meilleures de ses méthodes, à côté de laquelle vous formez, avec vos 400 professeurs et vos 10000 élèves, comme une libre Université parisienne, véritable corps enseignant, par l'organisation, par la durée, par la discipline volontaire, mais un corps indépendant et autonome, relevant
l. V. le Bulletin de V Association nationale républicaine, n* de juilletdécembre 1890.
uniquement des deux plus belles choses qui soient au monde, la liberté elle dévouement I [Applaudissements.)
Vous m'avez, celte année, appelé à vous présider. Vous ne pouviez faire à un homme public qui a, au moins, le droit de dire qu'il a consacré au développement et à Torganisation de renseignement populaire la meilleure part de lui-même, vous ne pouviez lui faire un plus grand honneur ni lui adresser un appel plus sûr d*élre entendu, que de lui dire : « Soyez des nôtres I Venez prendre votre part de noire labeur désintéressé 1 Venez, dans nos cours du soir, assister au plus touchant, au plus noble des spectacles : le savoir acquis tendant une main fraternelle au déshérité qui se hausse vers la lumière, au travailleur qui paye de ses veillées volontaires la rançon de son affranchissement! » ( Vifs applaudissements.)
En choisissant un homme politique, vous n'avez pas entendu, d'ailleurs, faire un acte de politique, au sens étroit, mesquin et contentieux du mot. Il n'y a ici qu'une politique, et celle-là, j'en suis sâr, ne connaît pour vous aucune dissidence : c'est celle que définissait notre grand Michelet quand il disait : (( Quelle est la première partie de la politique? l'éducation. La seconde? l'éducation. La troisième? l'éducation. »
Messieurs, au moment où je prends la place occupée depuis trois ans avec tant de compétence, tant de dignité, tant de chaleur d'&me par l'honorable M. Jacques, l'homme de toutes les bonnes causes et de tous les bons combats {Applaudissements), je puis vous dire que votre association est en pleine vigueur, en pleine production. Non pas seulement parce que les prévisions de la nouvelle année scolaire dépasseront vraisemblablement d'un millier environ celles de la dernière année, quelque peu éprouvée, vous ne l'ignorez pas, par l'Exposition, la politique et l'épidémie, parce que vous avez retrouvé ce chiffre de 10 à 11 000 élèves autour duquel nous gravitons depuis cinq ans; mais surtout parce que vous avez fait preuve de fécondité, de vertu créatrice, de hardiesse dans l'innovation.
Le succès d'une association comme la vôtre n'est pas dans la foule qui encombre les salles de cours ; il ne se chiffre pas uniquement par le nombre des auditeurs : il est avant tout dans la bonne tenue des cours, dans l'assiduité avec laquelle ils sont
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suivis dans la durée biennale ou triennale (car il n*y a pad d'enseignement sérieux dans les cours d'une seule année) : enfin, et par-dessus lout, dans la faculté d'adapter les cours nouveaux aux besoins nouveaux.
C'est là précisément que git Toriginalité de l'association philotechnique.
Elle aurait pu se contenter d'ouvrir aux illettrés de simples cours primaires, ou viser à la préparation aux examens, et se donner pour but d'augmenter encore la légion mélancolique de ces neuf mille postulants brevetés qui se disputent les quatrevingt seize places d'instituteurs et d'institutrices vacantes annuellement dans les écoles de la Ville de Paris.
Vous avez voulu faire et vous avez fait mieux : fidèles à l'esprit, au nom même et à la définition de votre institution, vous vous êtes tournés vers l'enseignement technique et professionnel. Vous avez ouvert une voie, institué une méthode de laquelle vous me permettrez de dire, puisque je loue ici l'œuvre des autres, qu'elle m'inspire une admiration sincère. Oui, admiration n'est pas de trop. En établissant un intelligent accord avec les chambres syndicales, en recevant de leurs mains le professeur technique, non le théoricien, le savant, mais le praticien jugé par ses pairs, le plus capable, le plus familier avec ces secrets de fabrication qui ne se trouvent pas dans les livres, que le vieux compagnon lègue au jeune artisan, et qui ne s'apprennent que par la pratique et l'exemple, vous avez tout simplement trouvé la formule moderne, la formule libérale d'une bien vieille chose : l'apprentissage.
L'apprentissage ! il était à la fois la raison d'être, le rempart de la vieille corporation, de celle que la Révolution ajustement condamnée. Il avait un double objet : un mauvais et un bon.
Le mauvais, c'était de réduire le nombre des travailleurs, de faire du travail, du droit de vivre en travaillant, un privilège.
Le bon c'était de consei-ver intacts les procédés de fabrication.
En faisant table rase de ces vieilles institutions, en proclamant non seulement la liberté, mais l'individualisme, la Révolution a supprimé le mauvais et le bon.
De là, dans les classes vouées au travail manuel, cet effort
jBOutenu et général pour reconstituer, dans celte poussière humaine, sans lien, sans point d'appui, quelque chose d*organique,.de collectif.
Les détracteurs de la Révolution française disent que c'est là sa condamnation, et que la fln du siècle est en train de refaire tout ce que le commencement avait détruit.
Cela n*est pas vrai, messieurs, et vous protesterez tous. {Applaudissements,) Nous n'avons pas à défaire, dans Tordre économique, l'œuvre de la Révolution française : nous avons à la compléter. Elle a fondé la liberté du travail : cette liberté est sainte et sacrée. Cherchons à concilier l'organisme collectif, corporatif et l'apprentissage avec la liberté. Est-ce impossible? Non. Et voyez, ici même, la dififérence entre la Corporation d'autrefois et la Chambre syndicale d'aigourd'hui.
L'ancienne Corporation était fermée, elle cachait avec un soin jaloux tous ses secrets. La Chambre syndicale se recrute librement et elle communique à tout venant le grand livre de ses procédés.
Mais, messieurs, je vous le demande, cette action combinée avec les chambres syndicales, cette entente bienfaisante, est-ce l'État qui pourrait l'organiser? Non, ce n'est «pas son rôle : c'est l'œuvre des villes et des associations.
Et c'est ainsi que se précisent, en se délimitant, les divers domaines sur les frontières desquels on dispute encore aujourd'hui.
L'école primaire, celle qui donne aux esprits la première empreinte, celle qui, pour le plus grand nombre, constitue la seule éducation générale, Yécole nationale, pour l'appeler par son nom, est devenue et doit demeurer chose d'État. [Vive approbation.)
C'est parce qu'elle est nationale que nous l'avons voulu gratuite et laïque. C'est parce qu'elle est nationale qu'un mouvement logique, irrésistible comme la force des choses, en a, pièce à pièce, soustrait la direction à la commune, à l'esprit local, parcellaire, peut-être rétrograde de ce groupe élémentaire.
On discute encore celte conséquence. On cherche à restituer à l'esprit local une part de pouvoir dans l'école. On n'y parviendra pas. L'école laïque, l'école gratuite, est la forteresse de
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Tavenir ; TËtat est seul de force à la garder. ( Vifs applaudis^ semenis,)
Mais est-ce à dire qae cette grande famille, la Commune, verra se rompre tous liens entre elle et Técole populaire? Vous voyez bien, au contraire, quels larges horizons, quels vastes champs d*activité lui sont ouverts par les cours d'adultes, par l'enseignement de ceux qui ont oublié, et par Téducation professionnelle technique, à tous ses degrés.
Je lisais, par exemple, dans un de vos derniers Bu/leiins, que Tattention du Conseil municipal de Paris avait été tout récemment attirée sur Tétat peu florissant des cours d*adultes de la Ville.
On les trouvait stationnaires, peut-être dépérissants. Et le rédacteur de votre Bulletin faisait très justement observer que, s'il plaisait à la Ville de Paris, qui a déployé, pour le développement de renseignement technique, une magnificence si grandiose et si éclairée, d*avoir recours pour ces cours d*adultes à notre Association et à ses congénères, elle pourrait compter sur les services d'un personnel tout fait, tout éprouvé, à la seule condition d'accroître un peu le chapitre des subventions. Idée juste et qu'on a bien fait de lancer, car elle est tombée en bonne terre et ne manquera pas de porter ses fruits. (Applaudissemenis.)
Marchez donc avec confiance dans le sillon que vous vous êtes tracé, avec confiance, avec persévérance, avec la conviction que vous ne faites pas une œuvre passagère, mais que vous constituez un organe normal, nécessaire, du progrès démocratique.
Restez fidèles à vos inslitulions, gardez votre discipline, celte discipline volontaire qui fait de vous un corps constitué, qui vit et qui dure, cette discipline dont Tautorité du chef de section — ne Toubliez jamais — est le pivot essentiel.
Je ne vous dis pas « Gardez votre zèle », car ce zèle s'accroît d'année en année, car, chaque année, de jeunes reci^ues aspirent à partager le fardeau des anciens, car le sacrifice désintéressé et quotidien de vos loisirs, durement acquis par le travail du jour, vous le faites sans effort et sans prétention.
Il vous a été dit, à vous aussi : allez et enseignez^ mais ce n'est pas une voix mystique qui vous conduit, c'est le sentiment
profond de solidarité humaine, et l'amour de Thumanilé. {Salve d'applaudissemenis.)
Tout le monde aujourd'hui parle de la question sociale ou s'éverlue k la poser: les empereurs la découvrent au détour du chemin, les oisifs en causent, les pieds sur les chenets; pendant ce temps, vous travaillez sans bruit à la résoudre. Quelle est, en effet, dans notre société démocratique, la principale différence qui subsiste entre les hommes? N'est-ce pas Tinégalilé de culture, la différence de l'instruction ? Et ces inégalités, ce fossé, ne travaillez-vous pas tous les jours à les combler? i Applaudissements.)
Oui! il y a une question sociale, ou des questions sociales (la distinction m'importe peu). J'ajoute même qu'il y aura toujours une question sociale : car s'il est donné à l'humanité de se rapprocher de plus en plus de la justice, il ne lui sera jamais possible de la réaliser tout entière.
Mais on ne résoudra ces problèmes redoutables, ni par des recettes empiriques, ni par des lois tracassières : on ne les résoudra pas surtout par la guerre des classes, par l'organisation systématique des égoïsmes contradictoires, qui diviserait la société en assiégeants et en assiégés.
Rien ne se fera sans le rapprochement des esprits, qui mène à la réconciliation des cœurs.
Rien ne se fera que par beaucoup de fraternité, beaucoup de solidarité, par l'application de plus en plus généralisée de cette devise qui est la vôtre, que vous pourriez écrire au fronton de vos statuts, car vous la pratiquez incessamment : Aimer et agir. {Longue salve d'applaudissements,)
Après le discours de M. le Président. M. le docteur Beauregard, secrétaire général, exposa, dans un rapport plein de netteté, les progrès accomplis par TAssociation et les réformes projetées.
La sortie de cette cérémonie fut marquée, à Tégard de M. Jules Ferry, par les chaleureuses acclamations de la foule qui s*était massée dans la cour de la Sorbonne.
Le soir, un banquet de cent cinquante couverts, où de nombreuses dames avaient pris place, réunit les membres les plus dévoués de TAssociation.
Au dessert, M. le vice-président de l'Association prit la parole en ces termes :
« Je regarde comme un grand honneur, dit-il, la mission qui m'est dévolue de remercier M. Jules Ferry d'avoir bien voulu
accepter ]a présidence de notre Association. Je n*ai pas à faire Péioge de rbomme politique : chacun connaît les services qu*il a rendus au pays et Ja reconnaissance qui lui est due pour avoir su ci'éer à la France, malgré les critiques aussi injustes que violentes de ses adversaires, un empire colonial qui sera une des œuvres marquantes de notre siècle.
« Je ne m'adresse ici qu*à Tancien ministre tle l'Iustruction publique qui s'est dévoué à renseignement populaire et professionnel, et je lève mon verre à la santé de M. Jules Ferry ! »
Répondant au toast du vice- président, M. Jules Ferry s'exprima en ces termes :
Mesdames, Messieurs,
Si nous n'étions pas vraiment en famille, je me plaindrais du toast trop élogieux que votre vice-président vient de porter à ipa modeste santé.
Je suis venu ici non comme un homme politique, mais comme un de vos patrons d'abord : j'appartiens à TÂssociation depuis plus de 20 ans. J'ai eu l'honneur, comme ministre de Tlnslruction publique, de contresigner le décret qui vous a reconnus d'utilité publique, et j'ai eu la douceur, au milieu de compétitions sans nombre, de donner la décoration de la Légion d'honneur à votre chef regretté et admirable, M. Viallay.
J'ai donc pied et siège dans la famille, et je pense que vous avez tenu compte de ce que j'ai fait pour l'enseignement populaire. De cela, d'ailleurs, j'ai été récompensé par le spectacle de l'œuvre accomplie. J'ai vu le blé germer en terre, s'élever et grandir : j'ai vu la moisson croître ; elle est aujourd'hui forte et assurée contre les vents et les tempêtes.
J'ai été moins heureux dans une autre partie de ma vie publique, dont je ne dirais rien si je n'avais été provoqué par notre vice-président. J'ai repris, je m'en honore, une politique qui avait été celle de Richelieu et de Colberl, et qui fut abandonnée et sacriflée, au siècle dernier, par la monarchie en décadence. J'ai fait cela, je n'en ai pas été récompensé; j'en ai été puni. On m'a fait subir, pour cette œuvre désintéressée sans doute, courageuse peut-être, un des traitements les plus iniques qui aient été infligés à un homme public, et le jour a beau se faire sur toutes ces choses, je sens toujours, entre certains esprits et moi, je ne sais quelle muraille que toute ma bonne
YOlonté et tout mon dévouement ne parviennent pas à franchir {Sensation).
Cela m'a été très douloureux, mais ce qui me touche, c'est que vous avez eu, comme vous le dites, la pensée de protester contre cette iniquité en m*appelant à la présidence de votre Association.
Je n'avais pas besoin de cette preuve de sympathie, pour m'attachertout entier à la grandeur de votre œuvre, et, autorisé par le lien nouveau qui nous unit, je vous prie de rendre aujourd'hui un solennel hommage et de lever vos verres à tous ceux qui m'ont précédé, à tous ceux qui ont travaillé avant nous au développement de l'Association, à tous nos prédécesseurs, à tous les fondateurs, à tous les bienraiteurs de l'Association philotechnique. {Applaudissements prolongés,)
Ditcoort du 28 juin 1891.
Le 28 juin 1891, à deux heures, eut lieu au Trocadéro la distribution annuelle des prix de rAssociation philotechnique, sous la présidence de M. Liard, directeur de renseignement supérieur^.
A ses côtés, avaient pris place : MM. Jules Ferry, sénateur, président; Jacques, ex-présidenl de rAssociation; le vice-président et les membres du conseil : MM. Stupuy et Loiseau, du Conseil municipal de Paris ; Th. Villard, président de la Société centrale du travail professionnel : le docteur Beaure^ard, secrétaire général, et les principaux fonctionnaires de l'Association.
Près de 4000 personnes remplissaient Timinense amphithéâtre du Trocadéro.
M. Jules Ferry ouvrit la séance par Pallocution suivante :
Conformément à une tradition déjà ancienne et qui ne nous a jamais été plus chère, c'est le jour même où nous distribuons à nos collaborateurs et à nos élèves les récompenses qu'ils ont bien méritées, que notre Association tient à attester publiquement les liens de respect et de reconnaissance qui la rattachent au ministère de l'Instruction publique. Pour fêler et honorer comme il convient les travaux de l'année, nous demandons au ministre ou à ses délégués de marcher à notre tête, afin de bien montrera tous que l'Association philotechnique, dans ses libres