V. VEitafette du 30 juin
efforts de corporation enseignante, dans son indépendance de personne civile, n'est qu'un rouage particulier du grand œuvi*e de réducation nationale, une pièce de TëdiBce dont la création, Forganisation et l'incessant perfectionnement constituent l'œuvre essentielle et la gloire durable de notre jeune République. [Applaudissements.)
Organe libre, mais rattaché à l'impulsion centrale, non seulement par des encouragements officiels, mais surtout par la communauté du but, la similitude des efforts, la même persévérance et la même foi. Je dis à dessein : la foil car votre origine, vos progrès incessants, votre existence, qui va bientôt compter vingt-cinq années, vos quatre cents professeurs libres, vos dix mille élèves, ce n'est, d'un bout à l'autre, et de la part des maîtres comme de la part des disciples, qu'une œuvre de foi, de foi vivante et agissante : la foi dans la raison, dans la science et dans la liberté I ( Vifs applaudissements.)
Dans ce concert de tant de bonnes volontés, qui forme la véritable unité spirituelle de notre démocratie, c'est la liberté, l'enseignement libre et laïque, que nous représentons. Éclaireurs de Tannée en marche, tantôt à l'avant-garde et tantôt sur les ailes, nous explorons, pour le compte commun, les régions inconnues ou délaissées, nous recueillons les traînards et les déshérités. Nous reprenons les éducations retardées ou interrompues. Il y a là des tâches complexes et des problèmes « variés que les institutions libres sont mieux à portée de résoudre que l'État lui-même.
Ce que votre Association, mesdames et messieurs, et en particulier le corps des professeurs et des maîtresses expérimentés qui la dirige et l'administre, dépense dans cette œuvre spéciale, de labeur intelligent, de souplesse d'esprit, de sens pratique, d'ingéniosité dans les moyens, d'habileté dans l'exécution, je ne le sais bien que depuis six mois que je viens de passer au milieu d'eux. Aucun d'eux ne vous le dira— la modestie étant chez eux, la coquetterie du dévouement— mais, pour moi qui me suis mis à leur école, pour y apprendre beaucoup de choses que je ne savais pas, pour moi, qu'aucune modestie n'enchaîne, puisqu'il s'agit de l'œuvre des autres, je me crois le devoir de le dire au public, de le dire au ministre : « Oui 1 c'est une petite université que vous avez là, qui fonctionne avec une précision, une eflica-
cité, un ordre remarquables, — qui a Tari de faire beaucoup avec peu de moyens, — de sorte que, si la bonne grâce ministérielle avait... quelque jour, la pensée de récompenser dans un seul Teffort de tous, elle pourrait y céder eu toute conscience et avec la certitude daccomplir un acte de justice et de discernement.
M. le ministre de Tlnstruction publique, appelé hors Paris par d'autres devoirs, n'a pu présider lui-même, comme il lavait fait Tan dernier, notre distribution des prix, mais il a délégué, pour occuper sa place, le premier en dignité des hauts fonctionnaires de son département, celui qui veille plus particulièrement aux intérêts des hautes études, un administrateur éminent, M. Liard, directeur de renseignement supérieur.
Par ce choix, sans doute, il a voulu attester la solidarité profonde qui rattache les uns aux autres les chaînons du savoir humain, les connexions intimes et multiples qui relient les destinées morales des faibles et des humbles, le relèvement intellectuel de Tenfantou de Tadulte retardé, aux sommités du savoir humain, aux découvertes les plus élevées, les plus abstmtes même de la science. L^enseignement supérieur, messieurs, c'est le grand sommet qui domine au loin la plaine et qui, d'en bas, parait stérile et soHtaire, mais où se forment les nuées qui, retombant en pluie bienfaisante, féconderont par mille canaux invisibles le sol nourricier jusqu'en ses profondeurs. {Applaudissements,)
C'estainsi, mesamis, travailleurs qui mécoutez, volontaires de Técole et de l'étude, que tout s'unit, tout conspire, tout travaille à votre affranchissement. L'enseignement du peuple a groupé autour de lui, depuis quinze ans, toutes les forces vives de la société moderne. Pour former par l'école l'homme et le citoyen, ^n a vu concourir, dans une émulation généreuse, toute la puissance du gouvernement, tout le bon vouloir des municipes, les gros budgets de l'État et des grands villes, les modestes ressources des petites, tout ce qui agit, tout ce qui pense, tout ce qui sait, tout ce qui se dévoue.
L'enseignement du peuple a suscité, sous forme de ligues grandes ou petites, d'associations locales ou générales, un élan d'initiative individuelle incomparable. Qui donc oserait, de bonne foi, accuser une telle société, un tel temps, d'indifférence etd'égoïsme?
A L'ASSOCIATION PHILOTECHMQUE. 883
Qui oserait dire, en dehors des milieux prévenus par la pression, égarés par le mensonge, que Ton ne pratique pas de nos jours cette grande loi de la solidarité, qui impose à quiconque s'est élevé d*un degré dans Téchelle du savoir, le devoir de donner la main à celui qui languit dans les ténèbres?
Qui oserait prononcer ici les paroles qui divisent, parler de classes séparées ou ennemies, d'exploiteurs et d'exploités? Ne formons-nous pas tous ici une même ftme, un même esprit, un même cœur, tous voués à la même tâche de pacification sociale, au rachat progressif des inégalités naturelles par la diffusion des lumières, à la conciliation du capital et du travail — deux puissances qui auraient grand tort de se traiter en ennemies, car elles ne peuvent se passer Tune de Tautre, — à la conciliation des forces par l'action, de plus en plus développée, de ces deux moteurs du progrès moderne : la fraternité et la science?
Discours du 22 novembre 1891.
Le 22 novembre 1891^ eut lieu, dans le grand amphithéâtre delà nouvelle Sorbonne, l'ouverture solennelle des cours de TAssociation philotechniquo. La vaste salie était remplie par les nombreuses personnes qui suivent régulièrement les cours de l'Association.
M. Jules Ferry, président de rAssociation, présidait cette cérémonie. A ses côtés se trouvaient M. de Hérédia; MM. Pressard et Goppinger vice-présidenls ; MM. le docteur Beauregard, secrétaire général; Astier, et un grand nombre de professeurs.
Après Texécution de la Marseilîtiise par le 39* régiment de ligne et du Chant de la paix par le choral de TAssocialion, M* Jules Ferry prit la parole.
Mesdames et Messieurs,
I^ solennité qui réunit annuellement dans Tenceinte de la Sorbonne les professeurs de TAssociation philotechnique et les comités d'administration, ceux qui enseignent et ceux qui dirigent, n'a pas seulement pour but de constater la solidarité étroite, affectueuse, puis-je dire, qui règne entre nous. Mais elle doit être surtout, dans la pensée de TAssociation, quelque chose comme un examen de conscience fait devant le gi-and
L V. VEstafetle du 24 novembre 1891.
public, une espèce dUnveataire préalable qui nous permet de mesurer, quelques semaines après la rentrée — soit par la fréquentation des cours établis» soit par l'organisation des sections nouvelles — le degré de vitalité, de popularité de notre œuvre, ses reculs ou ses progrès. Cet inventaire doit être fait avec une grande sincérité. Car nous ne sommes pas ici une société d*admiration mutuelle, et votre président, choisi par vous-même en dehors de ceux qui professent, en dehors de ceux qui administrent, doit être un arbitre impartial, non un faiseur de compliments.
Gela dit, quelle est Timpression que je vous rapporte de cette année passée au milieu de vous, au commencement de cette année nouvelle pour laquelle vous m*avez conféré de nouveau un mandat qui est pour moi a la fois une satisfaction et un honneur. {Applaudissements.)
Voici où en sont vos affaires : car il faut ici parler d'affaires.
L*année dernière, je ne vous connaissais que de loin : j'appréciais Tesprit général de votre Association, ses vues d'ensemble, ses vertus ; mais je n'avais pas encore assisté au fonctionnement de votre organisation intérieure; je n'avais pas vu de près, comme il m'a été donné de le faire depuis un an, vos comités d'enseignement et de direction ; je n'avais pas apprécié tous ces dons de sagesse, d'expérience pratique — je ne dis pas de bonne volonté, car la bonne volonté, c'est l'essence de votre Association, c'est la règle joyeuse, encore acceptée et pratiquée, de cette corporation laïque — je dis le savoir, le goût du progrès, l'esprit pratique qui se rencontrent dans ce conseil d'administration qui met en mouvement tant de hautes intelligences, tant de généreuses initiatives.
Je n'avais pas vu tous ces cours du soir — je suis malheureusement attelé à bien d'autres besognes; — mais je suis resté votre président pour les voir tous, cet hiver; avec mon excellent ami, le dévoué secrétaire général de votre Association, M. Beauregard, nous achèverons notre visite — cette visite que je voudrais voir faire par tous ceux qui veulent savoir ce qu'est et ce que vaut la démocratie parisienne. Quand je sortais de l'une de ces inspections familières, je me demandais ce qu'il faut le plus admirer, du dévouement éclairé des maîtres... ou de l'empressement ingénu, touchant, de ces hommes faits, de
ces travailleurs qui, dépouillant, après une dure journée de labeur, la blouse du travail pour Thabit du dimanche, viennent, avec une noble ardeur recueillir les enseignements de nos excellents professeurs, accourent s'abreuver à la source du savoir ! {Applaudissements.)
Mais parlons un peu des résultats obtenus.
Notre rentrée est excellente. Nos 10 000 élèves sont restés fidèles au drapeau, et nous pouvons mettre en ligne de compte des chances d'accroissement incontestables. Trois sections nouvelles viennent de s'ouvrir ou vont être ouvertes en plein .Paris, travailleur et démocrate, dans les faubourgs ouvriers, au milieu de cette population que vous vous attachez à inonder de lumière et de bienveillance. L'une est établie au lycée Voltaire, et nous avons pu rouvrir, grâce au concours généreux et éclairé du maître par excellence de renseignement populaire, de celui qui nous prête aujourd'hui cette belle Sorbonne : j'ai nommé M. Gréard ; grâce aussi au savant et dévoué proviseur de ce grand établissement, M. Taboureux. li'autre est à Grenelle ; on y suivra des cours d'électricité, de dessin industriel et de langues étrangères.
Dans peu, nous ouvrirons une 3"" section à Belleville, et la bienveillance de M. Gérard, maire du 20» arrondissement, fera les frais de cet agrandissement.
Cette section sera réservée aux femmes, qui pourront y suivre des cours de modelage et de décoration de fleurs.
En même temps, les cours de couture et de coupe se sont multipliés ; en 1889, nous en avions cinq, nous en avons neuf aujourd'hui.
Un cours de photographie vient d'être ouvert; il compte déjà 40 élèves. La section du livre va se réorganiser, avec le concours, actif et dévoué, cette fois, de la Chambre syndicale de reliure.
Enfin, à la mairie du Temple, il s'est passé un phénomène de transformation , qui est à nos yeux d'une importance significative. Cette section était destinée à préparer les examens des institutrices. Or, elle périclitait. Le Comité a pris une résolution hardie. Il a constitué une section mixte pour l'enseignement professionnel des femmes, commercial et industriel. La fréquentation s'est accrue aussitôt de plus de la moitié.
Ces faits sont une leçon. Ces créations ne sont pas le fait du
J. Fbrry, DucouTi, VII. 25
caprice de vos administrateurs, mais le résultat d'une sorte de consultation quotidienne organisée. Avez-vous remarqué sur toutes nos afûches ces deux lignes : « De nouveaux cours seront ouverts, toutes les fois qu'un nombre suffisant d'élèves se présentera. » La consultation populaire, la voilà : c*esl l'empressement des élèves !
Eh bien! de cet empressement même, nous avons un enseignement à tirer.
Oui, nous devons nous engager résolument, sans regarder ni derrière, ni à côté de nous, dans les voies de l'enseignement professionnel. L'enseignement professionnel, c'est le vœu ardent, le cri de tout ce qui cherche à s'affranchir du joug pesant d'un travail qui ne laisse aucune part à l'effort personnel, à l'initiative intelligente de l'individu, condamné par la puissance de la machine à un labeur inexorable et monotone ; c'est le refuge de tous ceux, dis-je, qui veulent et qui espèrent le relèvement du travail humain ! L'industrie a accompli de nos jours de gigantesques progrès ; elle concentre d'immenses capitaux. Mais, dans ce triomphe de la machine, la personnalité humaine risque de sombrer. Vous connaissez l'exemple, si souvent cité, de l'ouvrier condamné, pendant toute une vie de travail, à faire tous les jours la môme petite partie de la même épingle.
Il y a là un véritable danger pour l'éducation, le renforcement, la dignité de la classe ouvrière dans un grand pays. L'enseignement professionnel est l'espérance, le refuge de cette masse ouvrière qui ne peut ni ne veut entrer dans le servage de l'outillage moderne.
Il y a plus, enfin. C'est le salut même de la partie la plus durable, la plus souveraine, la plus vivante de l'industrie nationale qui est en jeu, car c'est l'enseignement professionnel qui peut seul conserver à l'ouvrier français celle habileté de main, cette finesse de goût et d'exécution, ces qualités de race et de terroir, gloire de nos expositions, salut de notre exportation à l'étranger, qui nous permettent, malgré des barrières de tarifs douaniers plus hautes que les tours Notre-Dame, de faire goûter et admirer, môme des Américains, qui se les disputent, les beaux produits de notre industrie parisienne. {Applaudis- \sements.) Donc, messieurs, laissons-nous aller sans regret au
courant qui nous entraine dans les voies de renseignement professionnel. N'ayons pas la prétention de tout faire à la fois ; spécialisons-nous, acceptons le principe de la division du travail, pour arriver à raffranchissement du travail. [Vive approbation,)
J'insiste sur un autre point : ne regrettons pas trop la section du Temple. On n'y formera plus d'institutrices, mais des commerçantes, des ouvrières habiles, ce qui vaut mieux que des brevetées sans emploi et sans avenir.
Il faut en prendre son parti. Certes, mesdames, la mission éducatrice est pour une femme la mission par excellence. Dans toute femme il y a une mère, c'est-à-dire une institutrice — mais ce grand mouvement de la femme moderne vers la science, vers cet enseignement organisé par la République, maintenu par elle en dépit des oppositions sourdes, mais obstinées des attaques, des épigrammes, des calomnies venues, vous savez d'où, — de ceux qui se sentent dépossédés ( Vifs applaudissements), — n'auriez-vous pas craint de le compromettre en le concentrant, en le canalisant d'une façon unique dans une voie déjà si encombrée ?
Celle évolution sociale, qui est en train de transformer lentement, mais sûrement la condition de la femme et sa destinée, qui d'abord rapproche les deux sexes par l'éducation élémentaire, secondaire et supérieure, en préparant l'assimilation dans les diplômes et bientôt dans les emplois, doit se continuer, car elle est l'un des grands mouvements de la fin de ce siècle : un mouvement si puissant qu'il ne peut pas être compromis môme par les folies et les exagérations dont on lui impose le ridicule. Il appartiendra à l'avenir de rendre la femme régale de l'homme, mais c'est par lenseignemeut professionnel d'abord que le but doit être poursuivi.
Deux écoles sont en présence, mesdames : celle qui veut protéger la femme par la loi ; celle qui veut que la femme se protège elle-même ; on peut les cumuler, les pratiquer tour à tour; mais combien vous préférez, "mesdames, j'en suis sûr, la seconde à la première î [Vifs applaudissements,)
Celte multiplication des cours professionnels, ces créations, ces transformations sont enfin le signe indubitable de la vitalité de l'Association, et l'indication souveraine de la direction qu'elle
doit suivre. Là est la vérilé, Tavenir, le progrès I {Applaudissements.) Voilà mes impressions.
Je vous avais prévenus que Je vous dirais la vérité ; la voilà : elle n'a rien d amer.
Et maintenant, permettez-moi de vous dire que toutes ces belles choses qui viennent d'être entreprises n'auraient pas été possibles sans le concours généreux de vos patrons et particulièrement du dernier venu, du plus généreux de tous, d'un homme dont la munificence est à la hauteur de toutes les nobles causes, de M. Chaucbard, bienfaiteur de notre Association. C'est à lui qu'est due cette impulsion nouvelle, donnée à nos cours professionnels.
Puissent d'autres, comme lui, arrivés à la fortune par le travail, comprendre que ces efforts d'une part, ce^ bonnes volontés de lautre, cette familiarité des pai-venus de la science avec les déshérhés de la vie, est la méthode la plus sûre pour arriver à cette conciliation des classes, par la communauté des intelligences et des cœurs, à ce rapprochement des intérêts, à cet accord, à ce concert qui font les sociétés grandes, heureuses, harmonieuses et libres ! (Salve d'applaudissements.)
Discours du 26 juin 1892.
La distribution des prix aux élèves de FAssociation philotecbnique a eu lieu le 26 juin 1892 au Trocadéro',sou8 la présidence de M. Léon Bourgeois, ministre de Tinstruction publique, dans la grande salle des fêtes du palais.
Siégeaient au bureau, à droite du ministre : M. Jules Ferry, sénateur, président de l'Association ; à gauche, M. Pressard, viceprésident, puis M. Coppinger, également vice-président ; M. de Hérédia, ancien président, M. le docteur Beauregard, secrétaire général, M. Artises, trésorier, M. le docteur Loiseau, etc , etc.
La salle était comble, elle contenait plus de 6000 personnes.
Au début de la séance, M. Jules Ferry a prononcé Tallocution suivante :
Mesdames et Messieurs,
C'est grande fête aujourd'hui pour l'Association philotechnique.