V. r£s/a/e//edu28juin
Elle a rhonneur de recevoir le ministre de rinstruclion publique. Elle en est fière, à cause de la fonction et à cause de la personne.
Vous n*ôtes pas seulement, Monsieur le Ministre, pour cette ^assemblée républicaine, un membre respecté et populaire du gouvernement de la République.
Vous n'apportez pas seulement avec vous le prestige de la grande charge dont vous êtes revêtu.
Vous n'êtes pas des ministres qui passent; vous êtes de ceux qui durent et qui fondent.
Vous êtes, depuis plusieurs années, le chef actif de ce grand gouvernement intellectuel à qui nousavons voulu remettre, à l'exemple de nos pères de la Révolution française, la grande maîtrise de Téducation nationale. Vous êtes de ceux qui agissent, qui veulent, qui voient. Vous connaissez les hommes et les choses, et, quand vous faites à une association comme celle-ci l'honneur de la présider, vous savez ce que vous faites, vous savez ce qu'elle vaut, et c'est comme une médaille de plus que vous attachez à son drapeau. {Applaudissements.)
L'Association philotechnique est une institution libre, née de la liberté, sous le grand souffle d'enthousiasme qui passait sur la France au mois de mars 1848 ; c'est par la liberté qu'elle a grandi, qu'elle s'est soutenue, qu'elle a prospéré. Elle n'a pour remplir ses chaires et pour peupler ses cours, ni traitements à donner, ni places à promettre, ni contrainte à exercer. Elle n'a rien que la liberté. Mais elle n'entend pas pour cela s'isoler du grand effort auquel se livre l'état enseignant ; elle conserve précieusement toutes les attaches qui la relient à l'État ; elle garde sa place, elle la revendique, aux côtés de celte grande Université que vous dirigez, et dans laquelle elle puise incessamment ses éléments les plus actifs.
C'est une petite Université d'avant-garde.
Le mot, ce mot dont votre esprit clairvoyant voudrait faire une réalité légale, ce mot, Monsieur le Ministre, vous parait-il trop fort ?
Non, si vous considérez l'ensemble de ces œuvres, analogues à la nôtre — car nous avons des imitateurs, des rivaux, et nous voudrions en avoir même davantage — et les résultats de cette application non interrompue, depuis 1815, de l'esprit
d'association au développement de renseignement populaire. A travers les révolutions et les réactions, nos libres associations ont jeté dans le sol ces germes puissants éclos depuis quinze ans, et c'est bien là, dans ce libre effort, dans celte propagande, dans cette action persévérante sur Topinion el^ sur le pouvoir, c'est bien là que l'histoire placera les origines de cet enseignement populaire, gratuit et laïque qui fait rhonneurde notre République et qu'elle ne laissera ni compromettre ni amoindrir. ( Vifs applaudissements.)
Mais, quand le flambeau allumé par la liberté a passé aux mains de l'État, quand l'école populaire est faite par l'État, quand l'enseignement secondaire des filles, en dépit des résistances et des calomnies, est entré dans le domaine universitaire, où il a grandi et prospéré sous des mains vigilantes, l'esprit d'association doit se donner une autre tâche, renouveler son programme et reprendre son rôle d'avant-garde.
C'est ce que nous avons fait ici. Monsieur le Ministre. C'est ce travail de transformation intérieure qui s'est opéré sous mes yeux, depuis deux ans. Voyant que l'enseignement populaire est constitué, que l'enseignement primaire supérieur est vigoureusement poussé par TÉtat et par les grandes villes, l'Association philoteclinique n'a pas hésité : elle s'est vouée à l'enseignement professionnel. Elle a fait deux choses notables. Elle a transformé, d'abord, ses sections d'adultes femmes, où l'on préparait au brevet supérieur, en sections d'enseignement commercial.
Ce n'est pas vous qui nous en ferez reproche, Monsieur le Ministre. Vous signez les diplômes, et vous savez mieux que personne à quel point ils abondent sur la place... J^Rires approbatifs.)
Nous ne faisons plus de brevetées qu'accessoirement ; nous faisons des comptables et des commerçantes, travaillant ainsi à l'émancipation de la femme, dans ce que cette thèse a de pratique et de raisonnable, soucieux, non pas de rendre la femme semblable à l'homme — ce serait vraiment trop grand dommage {Hilarité générale), — mais de développer en elle toutes les forces intellectuelles et morales qui peuvent assurer, dans la vie moderne, sa dignité et son indépendance. {Applaudissements y
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Nous avons entrepris, en même temps, une œuvre plus difficile, celle de renseignement professionnel, ou, pour parler plus clairement, de Técole d'apprentissage.
Nous sommes créés pour entreprendre — vous le savez, Monsieur le Ministre, et c'est pour cela que vous êtes au milieu de nous — certaines choses que votre administration ne peut pas accomplir. Vous n'êtes certes pas indifférent à renseignement professionnel : il est entré fort avant, depuis une dizaine d'années, dans les préoccupations du ministère de l'instruction publique même — deux ministères du gouvernement de la République se sont associés à cette tâche, et le ministre du commerce et le ministre de l'instruction publique rivalisent d'ardeur. Mais renseignement professionnel ne vous appartient que par les sommets : vous en posez les principes essentiels, vous en organisez la préparation générale dans les écoles de travail manuel, et par l'enseignement vulgarisé des arts du fer et du bois — mais l'apprentissage proprement dit, dans sa variété infinie, dans ses spécialités minutieuses, il vous échappe, il échappe à toute organisation administrative. Vous tenez les grosses veines, mais le réseau capillaire, le petit atelier, vous n'y pénétrez pas.
Notre habile et savant secrétaire général, celui que je puis bien appeler le pivot vivant de notre Association {Applaudisxemenis), vous dira tout à l'heure comment nous sommes arrivés, en nouant avec les chambres syndicales ouvrières et patronales des rapports qui, d'année en année, se multiplient en se consolidant, à instituer l'apprentissage. Nous avons les mécaniciens, nous avons les brocheurs, les coupeurs de chaussures, les tailleurs, et des branches nombreuses de cette industrie d'art dont la France tient la maîtrise depuis des siècles : la reliure artistique. Nous pouvons même, depuis hier soir, ajouter à notre clientèle la chambre syndicale des agents de change. Ce qui prouve bien la valeur qu'attachent les intéressés à nos cours de comptabilité, d'opérations de bourse et de banque.
Restez donc notre protecteur, Monsieur le Ministre. Conservez précieusement ces libres organes qui travaillent pour le même but que vous. Défendez devant la Chambre des députés leur modeste budget. On y a touché, je crois. C'est une faute.
Meltez ce chapitre à Tabri des tentacules de ce teirible ennemi des meilleures choses : Tesprit d'économie mal entendu. {Rires et applaudissements,)
Nous avons quelques ressources, et, surtout, nous savons faire beaucoup de choses avec peu d*argent. Il nous en faut, de Fargent, cependant, non pour nos professeurs, — c'est leur honneur et leur noblesse traditionnelle de se donner sans compter aux ignorants, aux humbles, aux déshérités, -— mais pour le matériel de nos cours, pour notre publicité. M. le secrétaire général vous dira tout à Theure que nous n'avons pas assez d'affiches, que nous ne faisons pas assez dé publicité. Quoi I direz-vous ? de la réclame pour une œuvre d'un ordre aussi relevé ?
Je vais vous dire, à ce propos, un mot d'un grand homme d'autrefois, qui me fut conté dans ma jeunesse. C'est un mot de Lamartine. Le pauvre grand poète, ruiné par sa générosité autant que par son imprévoyance, avait accepté qu'une souscription nationale fût ouverte en sa faveur. Lamartine surveillait tout, présidait à tous les détails. Un jour, la personne qui s'occupait de la publicité hésitait à reproduire une annonce, déjà plusieurs fois répétée. « Allez toujours, mon ami, lui dit Lamartine : Dieu lui-même a besoin de cloches ! » (Rires et applaudissements.)
Oui, nos belles œuvres, nos œuvres pies ont elles-mêmes besoin de cloches. Elles ont besoin de frapper à coups redoublés l'inattention et l'indifférence. Et la réclame, oui, la réclame, leur est d'autant plus nécessaire qu'elle sera austère et bienfaisante.
L'Association philotechnique n'est pas seulement, messieurs, une force enseignante, un auxiliaire indispensable des ministres de l'éducation nationale, le point de départ d'une réorganisation véritable de l'apprentissage industriel. L'école du soir est, dans cette grande ville, où s'épanouissent toutes les libertés, et je puis dire toutes les licences, où tant de bien se mêle à tant de mal, mais où le vice compte, hélas! plus d'autels que la vertu, l'école du soir est un refuge, un lieu d'asile, une des forteresses de la moralité publique. {Applaudissements.) La jeunesse ouvrière qui peuple nos cours, et dont vous voyez ici les représentants, songez-vous aux passions qui
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en font le siège en règle, et aux pièges de tout genre qui s^ouvrent sous ses pas? Ceux qui viennent à nous sont les forts, les esprits droits, les âmes robustes et saines. Aidez-nous à les retenir! Aidez-nous, Monsieur le Ministre, aidez-nous, bienfaiteurs connus et inconnus, aidez-nous, républicains, et vous, conservateurs, si vous êtes dignes de ce nom! I-ie goût du savoir et l'amour du bien défendent cette jeunesse contre les entraînements grossiers et les utopies malfaisantes. Aussi, tandis qu'au dehors éclatent des cris de discorde, que des esprits dépravés essayent de réveiller la haine entre les classes, et même, reculant de plusieurs siècles, la haine entre les croyances {Mouvement général. — Salve d'applaudissements) , il ne s*élève ici qu'une grande et harmonieuse clameur de paix, de concorde, d*espérance, de fraternité républicaine! {Triple salve d'applaudissements.)
Le ministre de rinstruction publique, M. Léon Bourgeois, prit la parole après la lecture du rapport du docteur Beauregard, le secrétaire géuéral de l'Association. Nous croyons intéressant de citer le passage du discours de M. Bourgeois qui rend hommage à M. Jules Ferry :
Mesdames, Messieurs,
J'ai déjà eu l'honneur de présider, il y a deux ans, la distribution des récompenses de TAssociation philolechnique.
En me demandant de venir, cette année encore, prendre ma place au milieu de vous, M. le président de TAssociation philolechnique, M. Jules Feri7, voulait bien me dire que ce serait une occasion, nouvelle et bonne, de manifester une fois de plus le lien étroit, toujours plus étroit, qui unit les œuvres d'éducation populaire libre, comme la vôtre, à la grande œuvre de l'éducation publique nationale, que la République a fondée et dont elle poursuit le développement avec une persévérante et féconde énergie. {Marques d'approbation,)
J'ai répondu bien volontiers à cet appel : j'étais certain, en revenant ici après deux ans écoulés, de trouver l'œuvre toujours en progrès, et ceux qui la dirigent, ceux qui l'animent, toujours plus sûrs d'eux-mêmes et plus sûrs du lendemain. {Nouvel assentiment,)
Comment pourraît-il en être autrement, lorsque Ton connaît les noms des membres de votre conseil et de votre bui*eau, lorsque Ton a pu s'assurer de leur dévouement, de leur zèle, de leur entrain pour le bien public; lorsque Ton connaît les noms de tous ceux qui m'entourent, le vôtre, mon cher voisin de gauche, mon cher monsieur Pressard, un des doyens et des plus dévoués serviteurs de notre enseignement public {Applaudissements); le nom de M. Coppinger, votre second vice-président, qui, lui aussi, appartient à l'Université de France [Applaudissements), celui de votre trésorier, M. Artises, de votre vice-trésorier, M. Douvillé, dont j'ai eu l'honneur, Tan dernier, de récompenser les services au nom du gouvernement de la République, en lui donnant la croix d'honneur qui m'était demandée par vous tous {Ajyplaudissements) ; enfin, lorsque Ton connaît le nom de celui qui vous préside, de M. Jules Ferry, qu'il suffit de citer pour manifester précisément les sentiments dont je parlais tout à l'heure, ces sentiments d'union étroite entre l'œuvre de l'Université républicaine et celle de la petite, ou même, laissez-moi le dire, de la grande Université que vous formez ici. {Bravos,)
Personne plus que lui, messieurs, n'a pris une part efficace à )a fondation de l'œuvre de l'Éducation nationale qu'il résumait tout à l'heure ; personne plus que lui n'a mis d'énergie à réaliser dans nos lois la grande et triple formule de l'éducation nationale gratuite, obligatoire et laïque (Applaudissements) ; personne plus que lui, par conséquent, n'a pu contribuer à développer ensuite ces œuvres complémentaires de l'éducation publique, œuvres que l'État a entreprises et auxquelles vous vous consacrez avec lui. {Vifs applaudissements.)
J'étais donc deux fois heureux de revenir parmi vous, puisque ainsi j'affirmais la sympathie de l'Université de la République à l'égard de votre œuvre, et la sympathie personnelle d'un ministre de l'instruction publique d'aujourd'hui pour l'un de ses éminents, l'un de ses plus grands prédécesseurs. [Applaudissements prolongés, )
Discours du 20 novembre 1892.
Le 20 novembre 1892, à deux heures de Taprès-midi*, eut lieu, dans Tamphi théâtre de la nouvelle Sorbonne, la séance solennelle d'ouverture des cours de TAssociation. Bien que celle séance, toute d'ordre intérieur, ne comportât pas d'invitations, la salle était comble, et près de 3000 auditeurs se pressaient au pied de la grande fresque de Pu vis de Chavannes.
M. Jules Ferry présidait.
Voici son discours :
Mesdames, Messieurs, chbrs Cc^llaborateubs,
Vous m'avez appelé à présider TAssociation philotechnique pour la troisième fois : je vous en exprime toute ma reconnaissance. Si la conflance dont vous m'honorez s'est consolidée par notre collaboration, mon attachement à votre œuvre grandit d année en année. Plus on pratique TAssocialion, plus on s'y sent enveloppé et réchauffé par le courant de bonne volonté qui la porte, Tanime et la soutient, par ce sentiment, si puissant et si doux, de solidarité dans le bien, d'union dans Teffort libre et désintéressé, qui est le lien et la force des bonnes œuvres faites en commun; plus on subit le charme de cette chaleur d'âme qui constitue parmi vous, en quelque sorte, l'atmosphère ambiante, le grand réservoir de sympathie où chacun puise Tamour du devoir qu'il s'est imposé, de la règle volontairemenl acceptée, et la vertu particulière qu'il faut pour Taccomplir, d'un bout à l'autre de l'année, sans relâche, sans dégoût, joyeusement. {Vive approbation,) En vérité, je ne sais rien de meilleur, de plus réconfortant, de mieux fait pour remplir une âme bien née, que de sentir qu'on fait une œuvre bonne, une œuvre qui dure et qui prospère, associé à tant de cœurs droits, de dévouements sincères, de vrais amis de l'humanité. [Applaudissements,) Il se rencontre, paraît-il, il se développe môme, assure-t-on, dans les jeunes générations contemporaines, un mal que nous ne connaissions guère de notre temps, bien que ce temps ne fût pas comme celui-ci un temps de large vie civique et de pleine liberté. Ce mal, c'est le pessimisme. On ne