V. VEstafette du 2î novembre
connaît pas cela chez nous; et nous dirions volontiers, à ceux qui en souffrent et qui s'en plaignent, en termes souvent exquis : « Venez chez nous, nous vous guérirons. » Ce ne sont pas des pessimistes, tous ces volontaires de renseignement du peuple, qui lui. donnent sans compter leur temps, leur repos, leur esprit et leur cœur. Les pessimistes, disait un homme d*État, ne sont que les spectateurs. Ici règne Toptimisme, l'optimisme robuste et sain, qui est le ressort de Faction humaine, la source de tous les progrès, l'honneur de l'humanité I {Applaudissements répétés,)
Oui, mesdames et messieurs, votre œuvre n'est pas seulement bienfaisante, elle est attrayante, parce que l'humanité ne s'y fait voir que par ses beaux côtés. La curiosité de l'esprit, le goût de l'étude, le respect et la recherche de la science sont un des plus nobles attributs de l'être intelligent et libre. C'est une vertu facile chez celui qui, sachant déjà et ayant beaucoup appris, a soif de plus savoir encore. Mais combien plus noble et plus touchante est-elle chez celui dont l'enfance délaissée n'a point connu les bancs de l'école; chez l'adulte soumis déjà à la loi du travail, et qui vient chercher dans nos cours du soir le savoir élémentaire ou professionnel! Vous savez mieux que moi, mesdames et messieurs, quelle somme d'effort généreux, d'empire sur soi-même, d'amour du beau et du bien, au milieu des entraînements et des plaisirs faciles, cette assiduité représente I Ce n'est pas à vous que l'on fera croire que le peuple de Paris doit être jugé sur les hôtes des cabarets ou les habitués des cafés-concerls. Ce n'est pas devant vous que les prophètes du passé, les inconsolés de l'ancien régime, qui se flattent de trouver dans la crise sociale actuelle leur revanche de la Révolution française, peuvent agiter avec succès le spectre des revendications brutales de tout un peuple, aveuglé par l'ignorance, enivré par l'envie, montant à rangs pressés à l'assaut du bien d'autrui.
Il existe heureusement un autre peuple que celui-là, et, derrière ce décor tragique, il y a, pour ceux qui veulent descendre dans les contrées profondes à étudier de près les milieux populaires, bien des sagesses, bien des abnégations, bien des droitures, bien des vertus. [Applaudissements,] La grande capitale a des envers lugubres et repoussants, que les
dramaturges se plaisent à dépeindre, mais elle a aussi ses dessous honnêtes, discrets, laborieux, de cœur droit et d'esprit sensé. Ce sont ceux-là que nous connaissons ; ce sont ces champs trop délaissés que nous ensemençons; c'est de là que sort rélite laborieuse qui monte vers le jour, et qui vivifie et renouvelle incessamment la société française par Tafflux d'un sang nouveau. On nous crie que ce peuple a perdu la foi et que c'est la faute de la science et de la raison. Je ne veux pas traiter ce point ici, ce n'est pas le lieu; mais ce que je sais, ce que vous savez tous, c'est que ceux qui viennent à nous, aux œuvres sœurs de la nôtre, croient à la science; ils croient au travail, ils croient à la patrie, et c'est assez, ce semble, pour faire des citoyens. {Applaudissements prolongés,)
Nous avons donc le privilège d'exercer notre action éducatrice sur une élite, non assurément du savoir, mais de la moralité populaire. Comme elle se donne à nous, celle élite, nous devons nous donner à elle. Cet auxiliaire précieux entre tous, puisqu'il est destiné à jouer dans la masse laborieuse le rôle du levain dans la pâle vigoureuse, exige une culture, des soins extrêmes, des précautions, des méthodes toutes particulières. J'ai compris, quand j'ai eu passé assez longtemps au milieu de vous pour bien connaître le mécanisme de votre association ; j'ai compris pourquoi vous avez institué un double degré de professeurs, les professeurs stagiaires et les professeurs titulaires. Le parfait professeur de l'Association ne se forme pas en un jour.
Voulez-vous me permettre d'en réunir les traits principaux? Je n'ai pour tracer ce portrait qu'à regarder autour de moi. La vertu fondamentale est — il est à peine besoin de le dire — le dévouement à la science, l'amour désintéressé du peuple, la tendresse pour les déshérités. On n'entre pas dans les cadres de l'Association si l'on ne se sent pas toutes ces amours au cœur. Mais dans la vie, à côté des grandes vertus, il y a les petites, et les petites vertus, les vertus de toutes les heures, sont parfois plus difficiles à pratiquer que les grandes. Au premier rang de ces vertus courantes, il faut mettre, chez notre professeur, l'assiduité. J'entends l'assiduité la plus rigoureuse, la plus minutieuse. Elle est nécessaire dans tout enseignement : ici, avec des écoliers qui prélèvent volontairement sur le repos de
leurs nuits les heures d'école, elle est de devoir strict. Cet auditoire est exigeant, et il en a le droit. Une leçon manquée. une absence à laquelle on n'a pu pourvoir, sufOsent parrois pour compromettre, pour toute une saison, la vie du plus utile, du meilleur enseignement.
A Tassiduité, j'ajouterai la préparation. Permettez ce conseil à un homme qui n'a pas enseigné par lui-même, mais qui a vu longtemps et de près les choses de renseignement, et qui, en deux années, a appris à votre contact bien des choses qu'il ne savait pas : n'arrivez jamais au cours sans préparation. Non seulement les cours de sciences, mais les cours de lettres doivent être préparés. Avec des enfants dont on dispose pendant de longues heures, et qui ont, pour apprendre, de longues années, on peut perdre du temps, et les redites sont souvent nécessaires. Avec des adultes comme nos élèves qui, par définition même, sont des alleniifs, et qui sont à l'âge où l'on peut acquérir beaucoup en peu de temps, les matières de l'enseignement doivent être méthodiquement, sévèrement distribuées. L'élève s'attache au maître, en proportion de l'etTort que le maître apporte dans son enseignement : il n'est pas d'écoliers plus clairvoyants que nos grands élèves, et le moins instruit discerne à merveille la leçon bien préparée de la leçon médiocre. On a souvent dit que les grands écrivains sont seuls capables d'écrire pour le peuple. Il y a du vrai dans cette formule un peu exagérée ; la vérité, c'est que l'ouvrier, l'ouvrier parisien surtout, très affiné par le milieu où il se développe, ne goûte, surtout en fait d'enseignement, ni le genre médiocre ni le genre abandonné. Vous n'êtes pas seulement, messieurs les professeurs, des maîtres de langues, d'arithmétique ou de technologie : vous êtes, vous devez devenir des éducateurs. Vous devez, tout en communiquant les notions positives dont vous êtes chargés, n'oublier jamais que. sous les connaissances spéciales et à propos de chacune d'elles, il y a une éducation générale des esprits à poursuivre ; que vous devez leur apprendre, à ces nouveaux venus de la science, à se servir de leur raison ; leur inculquer, en un temps où tant de passions et d'utopies font appel aux vains rêves, aux folles convoitises, cette idée qu'il y a, dans les choses humaines, îles réalités plus fortes que les volontés humaines, des nécessités qui tiennent à la nature
même des choses ; que riiumanité est dirigée non par le caprice, mais par la science. Si, comme le font beaucoup d'entre nos maîtres, comme vous devez, vous pouvez tous arriver à le faire, vous parvenez à établir, entre vos élèves et vous, des relations personnelles, des entretiens après les cours, en un mot, ce patronage moral qui, commencé sur les bancs des cours du soir, se prolonge souvent au delà et s'étend sur toute la vie, ohî alors ne craignez pas d'exercer cet apostolat de la science, de la droiture et de la vérité, qu'il faut opposer résolument, de toutes parts, à cet autre et détestable apostolat, à cette rhétorique violente et mensongère, qui voudrait donner pour couronnement à un siècle inauguré parla Révolution française, par la plus généreuse, la plus juste, la plus égalitaire des révolutions, cette utopie criminelle et rétrograde qu'ils appellent la guerre des classes! [Mouvement prolongé, — Applaudissements répétés.)
L'orateur termine en disant que la situation matérielle et morale de l'Association n'a jamais été meilleure, ainsi que va l'établir le rapport du secrétaire général, et en appelant la reconnaissance et les applaudissements de l'Association sur les noms de ses bienfaiteurs, en tête desquels figure toujours le généreux M. Chauchard, le plus magnifique des prolecteurs et des patrons de l'Association philotechnique. A son exemple, un citoyen américain, M. Torri, qui parcourt l'Europe en dotant les œuvres philanthropiques, a honoré l'Association de ses libéralités. Le président remercie enfin M. Gréard, vicerecteur, le grand promoteur de l'enseignement populaire, de l'hospitalité magnifique qu'il accorde à l'Association; le Conseil municipal de Paris, le Préfet de la Seine et l'éminent directeur de l'enseignement de la Ville de Paris, M. Carriot, qui a ouvert avec une inépuisable bienveillance les locaux scolaires de la Ville aux cours de l'Association.
Discours do Vorsailles pour Tinauguration do la sallo du Jon-de-Paumo (20 juin 1883).
Nous terminerons la série de ces discours détachés par les deux allocutions que M. Jules Ferry prononça, le 20 juin 1883, pour Tinauguration de la salle du Jeu-de-Paurae *. On trouvera dans ces discours,