‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 72 sur 108 · V. rO/^cie/ du 22 juin · texte numérisé non relu

V. rO/^cie/ du 22 juin

et surtout dans le second, des considérations qui présentent un vif intérêt, en ce qu'elles caractérisent l'évolution qui relie nos institutions actuelles aux principes posés par la Révolution française, et le développement du dogme de la souveraineté nationale. Rien de plus sage que les conseils donnés par M. Jules Ferry aux républicains de ce pays de France, « où la difficulté n'est pns de faire des Constitutions, mais de les faire vivre». On remarquera aussi l'allusion aux lois dites ouvrières qui, d'après Toraleur lui-même, ont été conçues dans un esprit contraire aux idées des Constituants, puisque « nos pères de 1789, en supprimant les jurandes et les corporations, furent, comme il était naturel, préoccupés surtout d'empêcher les barrières détruites de se relever, et proclamèrent à tout jamais la liberté du travail ». M. Jules Ferry estimait que ces lois, « vraiment dures, fermaient la porte aux associations ouvrières i». De cette pensée est née la législation sur les syndicats professionnels, la plus audacieuse peut-être des lois élaborées sous l'administration de M. Jules Ferry pour consacrer « le droit du plus faible », dont les socialistes actuels tendent à faire « le droit du plus fort ». Le contlit, que résoudra peut-être l'avenir, entre la classe dite capitaliste et la classe ouvrière, repose, en grande partie, sur la conciliation difficile entre la liberté du travail, proclamée par la Révolution, et la liberté d'association, réalisée au profit des ouvriers.

Mercredi 20 juin eut lieu, à Versailles, l'inauguration de la salle du Jeu-de-Pau me. M. le président du conseil, MM. les ministres de l'intérieur et du commerce, un grand nombre de sénateurs et de députés, les antorilés civiles et militaires du département assistaient à la cérémonie.

M. Henri Martin, sénateur, prit la parole et adressa une allocution à M. le président du conseil, qui répondit en ces termes :

Messieurs,

Il me semble qu'à Témotion qui peu à peu nous envahit tous en présence de ces souvenirs, de ces grands noms, de ces grandes choses éteintes, et pourtant — comme le disait notre grand historien national — vivantes et immortelles, il me semble que nous sentons bien que cette fête-ci n*est pas une fête comme toutes les autres. Non, ce n'est pas la fête d'un parti : c'est plutôt une des dates éternelles de l'humanité, puisqu'elle appartient à celte grande période dont Michelet a si bien dit qu'alors la France faisait, à ses risques et périls, les affaires du genre humain. {Bravos.)

Aussi, c'est quelque chose de plus qu'un sentiment politique que nous apportons ici : c'est un sentiment de piété profonde.

c'est, dans toute Tacception du mol, un acte religieux, messieurs, mes chers concitoyens, que nous accomplissons. {Applaudissements,)

Comme les chrétiens vont baiser les pierres des catacombes, nous venons ici saluer Tauguste et humble berceau de la plus grande Kévolution qui ait éclairé le monde. (Nouveaux et vifs applaudissements,)

Et quel contraste, messieurs î Quel étrange jeu de la destinée ! C'est ici, à deux pas du château de la monarchie... que dis-je, presque dans un des fossés du château, dans Tombre immense et fastueuse qu'il projetait encore sur un peuple qui, même aloi-s, n'avait pas cessé d'être fidèle; c'est dans ce fossé, dans une salle de jeu réservée aux princes ; c'est sous le fer de la cour, prête à la ré.sistance, sous le sabre des régiments mercenaires amenés pour les desseins que l'on connaît ; c'est au cœur même de l'ancien régime que se dresse ici le régime nouveau, nu, désarmé, mais triomphant I (Applaudissements,)

Voilà la scène et voici les personnages... Oh ! des inconnus venus de la province, — « une cohue de petits bourgeois î » — comme on les appelait. Les voilà, consignés à la porte du lieu même de leurs séances, comme des écoliers punis. Les voilà, errant dans les chaussées de la ville royale, les pieds dans la boue et la tête .sous la pluie... Le hasard les amène ici. — Qu est-ce qu'ils y font? — Ils y font un serment : ils jurent de ne pas se séparer sans avoir donné à la France une Constitution. Qu'était-ce que ce serment-là et qu'est-ce qu'il contenait? Donner à la France une Constitution, qu'était-ce dire alors ?

C'était substituer le règne de la loi à la domination de l'arbitraire, l'égalité au privilège, la liberté au despotisme. Voilà ce qu'ils juraient de faire. Ils juraient d'affranchir la terre, Thomme, le citoyen, la pensée, le pays ; et, brisant la barrière de castes, de provinces et de classes, de ramener tout à un seul état, à un seul droit, à un seul peuple ! {Bravos répétés,)

Ce serment, vous l'avez écrit justement sur le frontispice de cet édicule, ce serment, ils l'ont tenu 1

Ils l'ont tenu, et la preuve, messieurs, c'est que nous sommes

Le meilleur moyen d'honorer ses morts, c'est d'entendre les leçons qu'ils nous donnent. Il me semble, quant à moi, que

J. Fbrrt, Discouru, VII. 26

deux leçons, entre autres, se dégagent de ces grands souvenirs.

La première, c'est que ce qui dure, ce qui triomphe, ce qui est éternel dans ce monde, ce n'est pas la force, mais le droit î ( Vifs applaudissements.)

Vous voyez ici non pas la Révolution si faussement représentée, soit par des amis imprudents, soit par des détracteurs injustes, comme un coup de force, comme un coup d'État, comme une violence. — Non, vous voyez bien ici que ce n'est pas un coup de force, que ce n'est pas un accident, mais que c'est le dénouement de l'histoire, la force des choses en action, le plus grand triomphe de la force morale sur toutes les forces sociales et matérielles organisées. (Bravos et applaudissements pro^ longés.)

L'autre leçon, la voici — notre historien national faisait bien de le rappeler tout à l'heure devant tant de représentants du peuple qui nous assistent et nous entendent — oui, si 1789 a été irrésistible, c'est qu'il a été uni I Toutes les grandes choses que la Révolution a faites, toutes celles qui ont duré, toutes celles qui lui ont survécu, ce sont les révolutionnaires unis qui les ont faites (Applaudissements), et toutes celles qni ont échoué, toutes celles qui attendent, ce sont les révolutionnaires désunis, ou plutôt la désunion des révolutionnaires qui les a compromises, perdues ou retardées. (Vive approbation.)

Retenons ces enseignements de notre histoire ; méditons-les, appliquons-les, et, si nous sortons d'ici plus fermes dans notre foi républicaine et révolutionnaire, plus compacts, plus unis, plus décidés à repousser tous les agents de discorde, de quelque masque qu'ils puissent se couvrir, sous quelques beaux prétextes' qu'ils puissent se déguiser, nous aurons rendu à la mémoire de ces grands morts le seul hommage qui soit vraiment digne d'eux (Bravos et applaudissements.)

Vous avez parlé, monsieur Henri Martin, d'un autre monument, d'une autre commémoration. Vous savez que je l'ai voulue, vous savez qu'elle a élé commencée, et comme vous êtes ici devant ceux qui sont les dépositaires de la volonté nationale, parce qu'ils tiennent souverainement les clefs de la caisse, je suis sûr que cet appel si éloquent sera entendu, qu'il portera bientôt ses fruits, et que, dès cette année ou l'année prochaine au plus tard, mais assez à temps pour payer notre

dette avant le Centenaire de 89, le monument de la Révolution française, de la grande Assemblée constituante, s'élèvera à deux pas d'ici, pour Timmortel honneur des grandes choses que cette Assemblée a accomplies. [Très bien ! très bien!)

Je félicite messieurs les artistes qui ont collaboré à cette œuvre patriotique et nationale. Je félicite Tarchitecte distingué qui a développé ici ce goût, cette aisance, cette sûreté d'incarnation et d'exécution qui font de lui un des maîtres de Fart. {Applaudissements.)

Je félicite Tillustre sculpteur — je ne sais s'il est là — {Oui! oui!) à qui nous devons cette image de Bailly : M. de Saint- Marceaux a fait beaucoup de belles choses, il n'en a pas fait de plus élevée, de plus noble, de plus touchante. {Bravos et applaudissemen ts . )

J'adresse aussi mes félicitations à M. Gain et à M. Merson, qui ont eu leur part dans cette heureuse restitution.

Je félicite aussi, messieurs, un de vos compatriotes de Seineet-Oise, un habitant de Versailles, un érudit, un savant, qui s'est attaché à celte œuvre, d'écrire l'histoire d'un des plus grands faits de la Révolution, M. Vatel... ( Voix diverses : il est là! — Applaudissements.)

Monsieur Vatel, ce monument vous appartient plus qu'à tout autre ici; vous en avez précisément recherché et conservé l'histoire : permettez-moi de vous donner, de vous conférer ici, personnellement, ce titre qui ne peut appartenir qu'à vous. Je vous ai nommé conservateur du musée du Jeu-de-Paume. {Bravos et applaudissements.)

Au banquet offert par la municipalité de Versailles aux représentants du gouvernement, M. le maire porta un toast à M. le président de la République, et M. Maze, député, un autre toast à M. le président du conseil, qui prononça le discours suivant :

Messieurs,

En venant ici accomplir, au nom du gouvernement, un grand devoir, et fêter la commémoration de ce jour fameux, je ne m'attendais pas à recueillir, sous une forme aussi éloquente et qui me touche aussi profondément, l'adhésion des républicains fidèles, des républicains vieillis dans nos luttes, qui remplissent

cette salle et qui ont bien voulu souligner par leurs acclamations les chaleureuses et fortiQantes paroles de mon cher collègue et ami M. Maze. (Applaudissements.)

Ces manirestations si spontanées, messieurs, et qui, dans une telle solennité, pourraient paraître, en vérité, disproportionnées avec le mérite de ceux qui en sont l'objet, ont un intérêt et une portée qui dépassent de beaucoup nos modestes personnes. En même temps qu'elles s'adressent à une politique bien définie, elles précisent une ligne de conduite, elles marquent dans le parti républicain une suite d'idées, une persévérance qui sont, — l'histoire nous l'apprend, — aussi nécessaires au parti vainqueur qu'aux opposants. Elles nous tracent à nous, devenus les maîtres du gouvernement, notre devoir, et, en ce moment, nous sont un témoignage de confiance qui nous engage et nous oblige. {Applaudissements.)

Ce que nous voulons tous, au rang où les événements nous ont portés, c'est marcher dans une voie heureusement tracée ; c'est nous attacher à une tradition consacrée. Si nous sommes venus ici, c'est pour l'affirmer encore, et lui apporter l'hommage de notre persévérance et le serment de notre inébranlable foi. ( Vive adhésion.)

Nous croyons, messieurs, et vous croyez, comme nous, que le parti républicain, que la majorité des deux Chambres, dont le gouveraement actuel et sa politique n'ont qu'un seul mérite, celui d'être l'expression fidèle; nous croyons que cette majorité, au nom de laquelle mon ami M. Maze s'exprimait tout à l'heure avec tant de chaleur, respecte et continue la noble tradition de nos aïeux de l'immortelle Révolution française. {Vifs applaudissements.)

Mais il y a, messieurs, une façon particulière d'honorer cette Révolution. Vous la connaissez comme moi ; elle consiste à dire : « La Révolution ! elle a été bien grande, elle a eu de bien hautes visées, elle a ouvert de bien larges horizons, mais elle est toute à faire î »

Et ce ne sont pas des ennemis de la Révolution qui tiennent ce langage, mais souvent des amis, qui prétendent être les plus ardents, les plus dévoués et les plus sûrs.

Je ne goûte pas, quant à moi, cette manière de rendre hommage aux efforts de nos pères. Si, à près de cent ans de

dislance du grand événemeut que nous célébrons aujourd'hui, il était vrai que la Révolution fût à ce point incomplète, messieurs, quel acte d'accusation contre ceux qui ont la gloire étemelle de l'avoir entreprise î (Bravos,)

Gomment ne voit-on pas que si tout, ou presque tout, restait à faire, Tœuvre de nos aïeux héroïques ressemblerait fort à un échec ?

Messieurs, il est une autre manière d'honorer la Révolution : c'est de montrer ce qu'elle a fait ; c'est d'apprendre à ces jeunes générations qui arrivent à la vie politique, et de l'esprit desquelles il appartient à ceux qui ont vécu, qui ont souffert et lutté, d'écarter les fausses idées et les vaines utopies; c'est de leur apprendre que ce siècle n'a pas perdu son temps en efforts stériles, que tant d'éloquence n'a pas été jetée au vent, que tant de sang n'a pas été en vain répandu sur nos places publiques et sur nos champs de bataille I [Applaudissements.)

Messieurs, en ce jour de fête patriotique, vous peimettrez à un admirateur de la Révolution française d'être un peu optimiste, et, si vous le voulez bien, nous ferons très rapidement notre examen de conscience de fils, d'héritiers, de continuateurs de la Révolution française. {Très bien! très bien!)

La Révolution française a été passionnément éprise de trois choses : la souveraineté nationale, la liberté, la justice sous la forme de l'égalité.

Eh bien, très sincèrement, au risque de passer pour un apologiste du temps présent et de l'œuvre à laquelle nous collaborons tous, je crois que nous pouvons dire, devant le monde, devant l'histoire, que, sous ce triple rapport, le siècle qui vient' de s'écouler n'a pas été un siècle perdu.

La souveraineté nationale ! Fut-elle jamais plus assurée ? Jamais épreuve plus décisive a-t-elle démontré à quel point le dogme de la souveraineté nationale est devenu l'âme et le cœur, et l'on peut dire la chair et les os de la France moderne? {Applaudissements.) Mais, pour l'oublier, il faudrait oublier ici notre plus récente histoire : car, si Versailles a vu le grand et mémorable événement que nous célébrons, n'a-t-il pas aussi été témoin de nos dernières vicissitudes?

Nous lavons mise à l'épreuve, la foi de la France, dans le dogme de la souveraineté nationale. Oh ! bien faibles étions-

nous alors, et bien humbles quand nous vînmes ici, dans la salle du Jeu-de-Paume, — il m'en souvient, — non point ornée comme aujourd'hui des plus nobles souvenirs, mais délaissée, dédaignée, enfin propre à abriter ce petit groupe d'une centaine de membres qui représentaient dans l'Assemblée nationale toutes les forces du parti républicain. {Vifs applaudissements,)

Oui, ce parti était faible, il était éprouvé, menacé, et nous le savions! Mais deux choses nous sauvèrent : d'abord, la clairvoyance d'un homme dÊtat qui était venu à la République par raison, entraîné par l'évidence des faits qui avait saisi sa vaste intelligence; la résistance de M. Thiers qui sauva la République en ne voulant pas la livrer (Applaudissements), et enfin ces vaillantes élections du 2 juillet qui amenèrent ici toute une armée de républicains, massés derrière Gambelta sonnant la charge. [Applaudissements et acclamations.)

Et c'est alors que commença ce di-ame émouvant, cette pathétique et curieuse histoire d'une Assemblée monarchique jusqu'aux moelles, contrainte, par la nécessité des choses, de proclamer et de fonder dans ce pays la République. {Nouveaux applaudissements.)

Et l'on trouve que la souveraineté nationale n'est pas suffisamment assise ! En faut-il d'autres preuves? On avait fait une Constitution ; on y avait mis le Sénat comme un obstacle, le pouvoir personnel comme un frein : ce Sénat est devenu — j'ose le dire devant ceux qui le représentent ici — le plus ferme boulevard de la République. {Assentiment général.)

Le pouvoir personnel, pour lequel des clauses spéciales avaient été si ingénieusement imaginées, le pouvoir personnel, qui dominait la Constitution, qui disposait des forces militaires, qu'a-t-il fait ? Vaincu par l'opinion publique, il est sorti paisiblement de la CiOnstitution où on l'avait mis, et dont il devait être le dissolvant.

Messieurs, est-ce que ces preuves ne suffisent pas ? Est-ce que nous laisserons dire à quelques-uns de nos adversaires que la souveraineté nationale n'est qu'un mot? Mais ne vous donne-t-elle pas le spectacle le plus extraordinaire — il faut bien que nous le disions, car les choses extraordinaires que l'on voit tous les jours finissent pas passer inaperçues; — ne

VOUS monlre-t-elle pas un gouveniemcnt, civil depuis son chef jusqu'au dernier de ses agents, exerçant sur une ^rroée de 800 000 hommes la toute-puissance de la loi, toujours respectée et toujours obéie ? ( Vive adhésion, )Et c'est une année nationale entre toutes que cette armée permanente qui, aux yeux de certains philosophes ou politiciens, serait le plus grand danger pour une démocratie triomphante ! Cette armée, je puis le dire, et tous les Français m'applaudiront, elle n'est pour personne une menace : elle est pour tous une protection et une espérance. [Bravos prolongés.)

Nos pères, messieurs, avaient une autre passion, une autre ivresse : ils voulaient, ils aimaient la liberté. Eh bien, à entendre les détracteurs du présent, à lire les journaux qui combattent la politique que vous soutenez et que nous nous etTorçons de pratiquer, il semble que ce pays ignore la liberté, et qu'il soit urgent d'assembler, de tous les coins de la France, une nouvelle Constituante pour nous affranchir définitivement, (/tires,)

Mais regardons autour de nous; ouvrons les yeux et les oreilles! Quel pays du monde a jamais élé plus libre? Quelle est donc la liberté qui nous manque ? — Je me permets de poser cette question à nos adversaires. — Est-ce celle de nous critiquer à outrance? Est-ce celle de nous outrager sans mesure et sans frein ? {/{ires ironiques.) Est-ce la liberté de la discussion ou de l'attaque? Est-ce la liberté du mensonge? {Bravos et rires approbatifs.)

Il est vrai que l'outrage s'use, que la violence s'épuise, que les oreilles et les esprits se blasent vile sur ce genre d'exercice. Mais les fausses nouvelles, mais les mauvais propos, mais la calomnie qui se glisse et qui fait son chemin quelquefois dans les meilleurs esprils, — voilà le danger, voilà la difficulté des temps où nous sommes. On a un ministère homogène qui ne se comporte pas trop mal, qui se défend quand on lattaque, qui, je crois, accomplit progressivement, — avec la lenteur que le régime parlementaire impose et qui est une de ses garanties, — le programme qu'il a tracé. On a un ministère homogène, c'est-à-dire qui, avant de seconsliluer, s'est enlendu sur toutes les questions que les incidents de la politique courante pouvaient faire surgir, et qui s'est trouvé d'accord sur tous les

points. Or, on sent que ce ministère est fort de la conflance publique, que la majorité n'est pas sur le point de se séparer de lui ; et alors qu'est-ce que Ton imagine ? C'est qu'il va se séparer de lui-même I... (Hilarité et applaudissements.) C'est qu'il est en proie à des déchirements profonds, à des drames intimes... (Nouveaux rires.) C'est que ce ministère, enfln, ne tient debout que par la force de l'habitude et n'en a pas pour longtemps. Et puis on fabrique ces nouvellesalarmantes... C'est une usine, très savamment organisée, qui distribue ses produits avec une impartialité admirable aux intransigeants de droite comme aux intransigeants de gauche, et qui a le privilège, par je ne sais quelle complaisance, — je n'ose pas dire par quelle naïveté, — de la presse étrangère, de faire le tour du monde, si gros que soit le paquet, si énorme que soit la sottise. (Rires approhatifs,)

Au premier abord, messieurs, cela irrite, je vous assure, et déplaît comme tout ce qui choque le bon sens. Il faut pourtant s'y habituer! Quant à moi, je m'y fais peu à peu. Et je dis à mes collègues et à mon ami Waldeck-Rousseau (Bravos répétés) dont je suis séparé, comme vous le savez, par des déchirements profonds [On rit), je lui dis : « C'est bon signe ; il faut, sur l'océan politique et dans ce temps d'orages où nous sommes, se faire un baromètre. Eh bien, le nôtre, le voici : Quand on affirme que nous nous déchirons les uns les autres, c'est que nos affaires vont bien, mon cher collègue. » (Marques d'approbation.) Je crois donc, messieurs, que ce pays, depuis quatre-vingtquatorze ans, n'a rien perdu de sa liberté ; je crois même que le gouvernement actuel supporte un assaut de liberté qui ne s'est vu dans aucun autre moment de l'histoire, et comme cet assaut, en définitive, le laisse assez bien portant, la conclusion est tout à l'honneur de la liberté et à l'honneur du gouvernement. (Applaudissements. )

Oui, il me semble que, malgré tout, ni le Gouvernement, ni la Constitution qu'on vise en même temps que lui, n'ont eu à souffrir de ce grand développement de la liberté.

La Constitution, je crois que nous pouvons vous en donner de bonnes nouvelles. Il existe une ligue formée contre elle, pour la reviser, et surtout pour la détruire. Je n'en dis pas de mal d'ailleurs : c'est une ligue légale, une ligue qui met en

lumière plusieurs hommes de talent et qui compte dans son sein les gens les plus honorables du monde. Je ne veux donc rien dire qui puisse oflfenser la ligue révisionniste. Je rappelle seulement, pour la sécurité, pour la satisfaction des amis de la Constitution, que cette ligue proclame elle-même qu'elle a changé de méthode et de visée, qu'elle a quitté la méthode foudroyante et qu'elle se contente désormais de miner lentement, mais sûrement, rétablissement actuel ; elle devient termite. Or, je suis pour toutes les libertés, même pour la liberté des termites. (Hilarité générale.) Donc, minez la Constitution, faites votre travail; je ne le crois pas très redoutable. {Très bien!)

Revenons paisiblement, messieurs, à notre examen de conscience.

Il y a une troisième idole qu'ont adorée nos pères, c'est la justice, c'est l'égalité. Avons-nous, sous ce rapport, perdu du terrain ? Avons-nous renié la tradition révolutionnaire ? Avonsnous arrêté le mouvement naturel et généreux qui entraînait nos prédécesseurs? Messieurs, nous avons sur ce point, -- c'est bien audacieux à dire pour un homme de ce temps, — nous avons sur ce point des idées plus arrêtées, plus justes et plus claires que nos illustres ancêtres.

Ces hommes de 1789 voulaient la justice sous la forme de l'égalité des droits. Et nous avons réalisé, après eux, celte égîiUté des droits, sous cette forme indéfectible et éternelle : le suffrage universel. Mais nous avons été plus loin, et aujourd'hui nous dépassons leur pensée et leur effort. Nous croyons, nous, les représentants de l'idée politique moderne, que l'égalité des droits ne suffit pas : que, dans une démocratie, un devoir s'impose à ce représentant suprême de la société qu'on appelle l'État, le Gouvernement, c'est de corriger et d'atténuer de plus en plus, par des institutions, les inégalités qui sont le fond de la condition humaine. {Vifs applaudissements.)

Nous sentons qu'il y a là, pour l'Etat moderne, une mission spéciale. Nous savons que la science impassible peut froncer le sourcil en entendant ce langage. Mais, messieurs, si j'ai le plus grand respect pour la science économique, pour les lois qu'elle a trouvées et qui échappent, par leur nature même, à l'action des hommes, j'estime aussi qu'une société, qu'un gouverne-

ment démocratique n*a pas le droit d'être insensible : je crois qu'il a le devoir d'aider de toutes ses forces à ce travail qui s'effectue à côté de lui par l'effort naturel de la science et de la diffusion du bien-être, mais dans lequel il a une si grande part, à ce travail d'égalisation progressive qui est véritablement le rêve et l'idéal de l'État moderne. {Nouveaux applaudissements).

Cette ambition généreuse, comment espérons-nous la satisfaire?

Nous y travaillons, messieurs, d'abord par l'éducation, et en cela nous ne sommes que les continoateurs et les héritiers fidèles de la pensée révolutionnaire : car depuis Talleyrand jusqu^à Condorcet, depuis Condorcet jusqu'à Lakanal, la Révolution française n'a eu qu'un souci : c'est d'organiser, de fonder sur des bases solides l'éducation populaire. [Applaudissements,] Les principes qu'elle a posés, nous les avons recueillis et fait passer dans la législation avec le concours du Parlement. C'est là tout notre mérite, mon cher collègue Maze.

Nous avons emprunté à la Révolution française ses principes : nous les avons introduits dans la société contemporaine, et ainsi nous avons payé une bonne part de la dette du gouvernement républicain, qui, ainsi que je le disais tout à l'heure, a charge d*àmes vis-à-vis de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. (i4rf/i^sion.)

Mais il nous reste une dette encore : nos pères de 1789, qui venaient de briser toutes les entraves, de supprimer les jurandes et les corporations, d'émanciper les travailleurs, furent — comme il était naturel — préoccupés surtout d'empêcher les barrières détruites de se relever, et, proclamant à tout jamais la liberté du travail, ils firent des lois vraiment dures, qui fermaient la porte aux associations ouvrières.

Ces lois, messieurs, nous sommes en train de les abroger : nous voulons donner aux associations ouvrières la liberté et le grand jour auquel elles ont droit. [Applaudissements.) Oui, messieurs, nous pensons, — et qu'on ne nous reproche pas de tomber dans le pire socialisme, le socialisme d'Étal, — nous pensons qu'un gouvernement démocratique peut, sans compromettre aucun intérêt ni aucun principe, tendre la main à certains efforts, favoriser certaines formes de l'épargne et de l'association. Nous pensons que ces améliorations, tentées avec

mesure et prudence — tout est là — contribueront singulièrement à Tunion des classes et au progrès pacifique de la société. (Applaudissements.)

Nous estimons enfin que, dans cette société moderne qui a eu rhonneur et la gloire de supprimer pour jamais le droit du plus fort, il est un droit contraire qui tend à s'établir, qui pénètre les esprits, qui entre dans la pratique des administrations ; c'est celui qu'on peut appeler de ce beau nom : le droit du ' plus faible. {Très bien ! très bien !)

J'ai terminé, messieurs, l'esquisse rapide que je vous annonçais et, dût-on m'accuser de complaisance, je crois dire la vérité à mon pays comme à ceux qui slnitient à la vie publique, en déclarant que notre temps n'a pas démérité du grand anniversaire que nous célébrons aujourd'hui.

Messieurs, si quelqu'un de ces ancêtres vénérés dont les noms couvrent les murs de la salle voisine pouvait jeter un rogard sur ce monde qui s'agite sur leurs traces et qui marche dans leur sillon, je sens, et je le dis avec orgueil, qu'il ne délourneraitpas de ses petits-fils sa face irritée ; je sens qu'il les verrait moins hauts dame, sans doute, car les hommes dont nous parlons sont plus grands que Thumanilé ( Vifs applaudissements), moins hauts d'âme et de taille, moins hauts de langage, mais suivant patiemment, honnêtement, bravement la voie qu'ils nous ont tracée. {Applaudissements,)

El ces idéalistes, ces humanitaires, qui croyaient légiférer non pas seulement pour un peuple, mais pourle genre humain, ils nous pardonneraient d'être devenus, à l'épreuve de l'expérience, des républicains avant tout pratiques et exclusivement français. {Longs applaudissements .)

Oui ! s'ils pouvaient faire sortir de leur tombe une voix depuis si longtemps éteinte, j^imagine qu'ils nous diraient : « Français de 1883, républicains, vous avez été sages; demeurez sages. {Nouveaux applaudissements.) Vous avez une Constitution; réformez-la, ôlez ses taches, corrigez ses défectuosités, mais ne la brisez pas. Car l'histoire, notre histoire, diraient-ils, nous apprend que, dans ce pays de France, la difficulté n'est pas de faire des Constitutions, mais de les faire vivre. »

« Gardez donc celle que vous avez ; restez fidèles à nos leçons, et, de toutes ces leçons, conservez comme la première et la plus

haule de toutes celle qui vous dit que cest seulement au prix de Tunion que se font les grandes choses. L'esprit de discorde et de division est le plus grand ennemi, non seulement du parti républicain, mais de la Révolution française. » ( Vif$ applaudissements,)

C/est, messieurs, avec le sentiment ému de Tunion profonde qui groupe toutes les nuances ici présentes du parti républicain que je lève mon verre à réternel souvenir des héros du 20 juin 1789 ! [Acclamations et bravos prolongés.)

L'amiée 1892. — Résumé politique.

Après avoir ainsi reproduit les discours de M. Jules Perry qui ne se rattachaient à aucune des grandes divisions de notre travail, nous reprenons l'historique des incidents de notre politique intérieure que nous avions laissé à la fin de 189i '.

Nous rappellerons brièvement les faits principaux qui se produisirent au cours de l'année 1892.

Après la promulgation du nouveau tarif général des douanes et le vole du budgel, le pays, débarrassé du boulangisme et de Topposition irréconciliable de rÉglise par suite de Tallitude d'un ponlife-diplomate, semblait sur le point d'entrer dans une période de calme et d'apaisement. Il eût fallu peut-être dissoudre la Chambre de 1889 qui avait mené à bien sa double lâche, consistant à rétablir l'ordre républicain et à modifier le système douanier. On ne l'osa pas; mais, privée de loute direction, la Chambre devait forcément se montrer incapable de déjouer les manœuvres d'une presse sans scrupules, et de garder son sang-froid, en présence d'une campagne ayant pour but de deshonorer les hommes politiques qui avaienl brisé le mouvement boulangisle. La lutte commença dans la séance de la Chambre en date du 19 janvier, au cours de laquelle le ministre de l'intérieur, M. Conslans, grossièrement diffamé par une série d'articles de M. Henri Rochefort et injurié à la tribune par M. Francis Laur, gifla ce dernier et fut approuvé par une majorité de 333 voix qui vola la question préalable sur l'interpellation du député dont il s'agit. Quand les Chambres reprirent, le 16 février, leur session interrompue le 23 janvier, un vif débat s'engagea, dès le 18, sur la motion d'urgence présentée par M. Hubbard en faveur du projet des ministres de l'intérieur et de 1» justice, relatif aux associations. L'orateur voulait lui donner le caractère d'une préface obligée de la séparation de l'Église et de l'État. M. de Freycinet, président du conseil, dans un discours habile, répondit qu'il ne pouvait accepter une pareille interprétation, et que, si elle prévalait, il laisserait à

Page 1