‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 76 sur 108 · LE MINISTERE RIBOT · texte numérisé non relu

LE MINISTERE RIBOT

certains personnages politiques, des faits graves de vénalité et de corruption, en réclamant une commission d*enquéte. Le président du conseil ne s*y étant pas opposé, la Chambre ordonna « la nomination d'une commission de 23 membres, chargée de faire la lumière sur les allégations portées à la tribune à Toccasion des affaires de Panama ».

Cette commission fut élue le lendemain et le surlendemain : elle comprit 30 républicains et 3 conservateurs. Le président choisi par elle fut M. Brisson. Elle se mit immédiatement à Tœuvre, mais le banquier dénoncé par M. Delahaye comme ayant servi d'intermédiaire à rachat des consciences parlementaires, le baron Jacques de Reinach, était mort le 20 novembre, et son lieutenant, nommé Arton, s'était soustrait par la fuite à la responsabilité qu'on lui imputait. La commission tira parti de ces faits pour réclamer : 1* la communication de l'instruction judiciaire; 2' Texhumation et l'autopsie du baron de lieinach. Ainsi la Chambre se substituait à Tautorité judiciaire et commettait un véritable détournement de pouvoirs. Le garde des sceaux, M. Ricard, offrit d'abord, tout en refusant d'ordonner Tautopsie de M. de lieinach, de communiquer rinstruction judiciaire, puis il retira son offre, par suite des énergiques observations du procureur général et des avocats des prévenus. Mais la Chambre insista, dans la séance du 27 novembre, (question de M. de la Ferronnays), M. Henri Brisson, tout en se défendant de vouloir exiger du garde des sceaux qu'il sortit de la légalité, lui reprocha de ne pas s'être inspiré de l'article 44 du Code d'instruction criminelle qui vise les morts violentes ou suspectes, de ne pas avoir mis en mouvement le procureur de la République et les médecins légistes pour élucider les causes de la mort de M. de Reinach, et de n'avoir pas fait apposer les scellés chez lui pour établir l'innocence ou la culpabilité des citoyens ou des députés accusés de vénalité. Il demanda à la Chambre de voter l'ordre du jour suivant: c( La Chambre, s'associant au désir exprimé par sa commission d'enquête, passe à l'ordre du jour. » Le président du conseil, M. Loubet, protesta avec vivacité contre cette confusion de pouvoirs, déclara qu'il ne pouvait accepter un pareil ordre du jour, et qu'il était impossible de gouverner dans ces conditions. L'ordre du jour pur et simple, accepté par le Gouvernement, ayant été repoussé par soi voix contre 219, et la Chambre ayant adopté, par 393 voix contre 3, Tordre du jour Brisson, le cabinet Loubet donna sa démission.

Ministôre Ribot, du 6 décembre 1892.

M. Brisson était tout indiqué pour prendre le pouvoir, mais il ne put réussir dans ses démarches. MM. Casimir-Perier et Bourgeois, notamment, lui refusèrent leur concours, mais ils n'arrivèrent pas plus que M. Brisson à constituer un ministère. Après une autre tentative infructueuse de M. Develle, M. Ribot, ministre des affaires

élraiif^ères, procéda à un replâtrage du cabinet précédent, llsacrifla seulement M. Ricard, qui fut remplacé à la Justice par M. Bourgeois, et M. Jules Roche, qui fut remplacé au Commerce par M. Siegfried. M. Loubet, ce qui était assez bizarre, garda l'Intérieur, et M. Dupuy prit le portefeuille de l'Instruction publique, auquel furent rattachés les cultes. (Décret du 6 décembre i 892.) Dans la séance du 8 décembre. Je nouveau ministère lut une déclaration qui promettait ude ne pas étouffer par le silence des scandales ou des faiblesses qui ne sauraient atteindre Thonneurdela République» et d*où sorti rail, au contraire, « une leçon de haute moralité ». Interpellé immédiatement, M. Bourgeois, le nouveau garde des sceaux, s'engagea à faire faire, dès le surlendemain, Tautopsie du baron de Reinach, et à communiquer à la commission d'enquête le dossier judiciaire, sous certaines conditions de pure forme. La Chambre, satisfaite de voir le Gouvernement céder sur tous les points, lui vota, par 307 voix contre 100, un ordre du jour de confiance, présenté par M. Félix Faure. Au Sénat (séance du 12 décembre), M. Ribot constata que le pays sentait «le besoin de gouverner » ou plutôt d'être gouverné, et obtint un ordre du jour de confiance par 228 voix contre 14. La vérité, c'est que la presse à scandales gouvernait elle-même. Elle avait déjà abattu MM. Constans et Jules Roche, atteint MM. Floquet et Burdeau. Elle s'en prit ensuite à M. Bouvier, ministre des finances, que le journal le Figaro accusa d'avoir cherché à sauver M. de Reinach, en l'accompagnant, la veille de sa mort, chez Cornélius Herz, en compagnie de M. Clemenceau. Sur quoi, nouvelle interpellation à la Chambre (13 décembre) et démission de M. Rouvier, qui fut remplacé aux Finances par M. Tirard. En quelques jours, la Bourse baissa, sur le 3 p. 100, de 100 fr. 05 à 95 fr. 70! Alors, ce fut une avalanche de dénonciations. La Commission d'enquête traînait le Gouvernement à sa remarque. Dans la séance du 15 décembre, ce fut seulement par 271 voix contre 265 que M. Ribol obtint de la Chambre qu'elle ne passât pas à la discussion des articles de la proposition Pourquery de Boisserin, tendant à conférer à la commission du Panama le droit de donner des ordres de saisie et de perquisitions aux juges d'instruction. Dès le 9 décembre, M. Quesnay de Beaurepaire, procureur général près la Cour d'appel, avait donné sa démission pour ne pas subir une situation intolérable. Il fut remplacé par M. Tanon qui, le 20 décembre, saisissait le Sénat d'une demande en autorisation de poursuites contre cinq sénateurs : MM. BéraU Devès, Albert Grévy, Léon Renault et Thévenet; et la Chambre, d*une demande identique contre cinq députés : MM. Emmanuel Arène, Dugué de la Fauconnerie, Antonin Proust, Jules Roche et Rouvier. Ces demandes étaient motivées par la saisie, chez le banquier Thierrée, de talons de chèques ayant servi, pensait-on, à corrompre un certain nombre d'hommes politiques pour les décider à voter, en 1888, le projet de loi sur les obligations à lots du Panama. La Chambre vota immédiatement les poursuites, après avoir entendu

Page 1