LE MINISTÈRE RIBOT
les protestations indignées de MM. Arène et Rouvier, M. Jules Roche, qui n'était pas présent, protesta le lendemain, fit remarquer qu'il n'avait même pas volé la loi sur les obligations à lots, et qu'au moment même où le Gouvernement le faisait poursuivre MM. llibot et Siegfried réclamaient son concours pour la discussion de la convention franco-suisse!
Interpellation Déroulède.
A la Chambre, la séance du 20 décembre se termina, d'une façon dramatique et imprévue, par l'interpellation de M. Déroulède sur Cornélius Herz, grand officier de la Légion d'honneur. L'orateur accusa nettement M. Clemenceau d'avoir fait un personnage de cet homme, de l'avoir mis en mesure « de frayer d'égal à égal, de pair à compagnon, tantôt avec les ministres, tantôt avec les directeurs de journaux, tantôt même avec le général Boulanger ». M. Déroulède dit tenir de Cornélius Herz lui-même que ce dernier avait donné 400 000 francs à M. Clemenceau, » qui, d'ailleurs, avait avoué devant la commission d'enquête en avoir reçu 200000 francs pour son journal la Justice ». D'après Rochefort, qui tenait le chiffre du donateur lui-même, le chiffre des avances à M. Clemenceau se serait même élevé à 2 millions. L'orateur en concluait que Cornélius Herz aurait payé ainsi « tous les renversements de ministères, toutes ces agressions contre tous les hommes au pouvoir, lout ce trouble apporté par M. Clemenceau et son grand talent dans toutes les affaires du pays et du Parlement ». C'est à détruire, continuait l'orateur en s'adressant à son collègue, « c'est à détruire que vous avez consacré vos efforts. Que de choses, que de gens vous avez brisés! Votre carrière est faite de ruines. Ici Gambetta, là un autre, et puis un autre, et toujours d'autres; toujours d'autres dévorés par vous » ! L'allusion à Jules Ferry était évidente, mais l'orateur oubliait qu'il avait plus que personne participé à la violente campagne de M. Clemenceau contre l'ancien président du conseil. A cette virulente attaque, M. Clemenceau répondit par une affirmation de son patriotisme, et rectifia quelques menus faits, en disant, par exemple, que Cornélius Ueiz était Américain et non Allemand. Il avoua, d'ailleurs, que cet Américain avait commandité la Justice^ mais il n'aurait eu aucune influence sur la direction politique de ce journal. Enfin, M. Clemenceau n'aurait été pour rien dans les affaires industrielles de son commanditaire et dans ses promotions successives aux différents grades de la Légion d'honneur. L'orateur termina en disant à M. Déroulède qu'il avait menti en l'accusant d'avoir trahi l'intérêt français. M. Millevoye répondit à M. Clemenceau, qui avait affirmé que le général Boulanger « avait été l'ami le plus chaud, le plus dévoué de Cornélius Herz », en déclarant qu'il tenait du général lui-même que Boulanger « n'avait été mis en rapports avec Cornélius Herz que par l'intermédiaire de M. Clemenceau ». Or, il était
constaté que Cornélius Herz élait a un agent de la triple alliance, an agent payé par les fonds de T Angleterre et de TA llemagne ». Comment M. Clemenceau, au moment où le Parlement discutait révacuation de TÉgypte, par exemple, ne s'était-il pas demandé u ce qu'était cet homme, d'où provenait cet argent qui coulait dans les caisses de la Justice? » En se laissant commanditer pendant quatre ans par cet agent étranger, M. Clemenceau, d'après l'oraleur, avait été « son complice conscient ou inconscient ». Le débat se termina par le vote de l'ordre du jour pur et simple, et un duel sans résultat eut lieu, deux jours après, enire MM. Déroulède et Clemenceau.
Ainsi continuaient les exécutions. Le 22 décembre, M. Floquet reconnut devant la commission d'enquête qu'il « avait observé et suivi d*aussi près que possible la répartition des fonds de publicité du Panama, non pas au point de vue commercial, qui ne le regardait pas, mais au point de vue politique, qui intéressait l'État ». De là, une nouvelle interpellation à la Chambre dans la séance du 23. M. Floquet se fit remplacer au fauteuil de la présidence par M. Peytral, et déclara qu'il n'avait pas voulu que son gouvernement» restât étranger à la distribution» des sommes affectées à la publicité par le Panama. En ce même jour (23 décembre), le Sénat, après avoir entendu les protestations des cinq sénateurs intéressés, vota contre eux la suspension de l'immunité parlementaire.
Tel était l'immense scandale au milieu duquel se terminait l'année 1892. On pouvait compter les cadavres qui jonchaient l'arène politique. Au-dessus d'eux, se dressait, immaculée et inattaquable, la grande figure d'un homme d'État contre lequel on avait pu accumuler les violences et les injures, mais dont la haute intégrité dominait la tempête des difi'amations et des calomnies.
Le cabinet Ribol, de composition sihétéro^'ène et qui représentait la concentration des gauches, chancelait tous les jours sur sa base fragile. Pendant les vacances parlementaires de janvier 1893, trois ministres, MM. de Freycinet, Loubet et Burdeau, exprimèrent le désir de résigner leurs portefeuilles : le premier parce que sa bienveillance pour Cornélius Herz et son rôle dans différentes affaires ressortissant à la guerre lui avaient attiré de véhémentes attaques; le second, parce qu'il avait pris la défense de M. Rouvier, sacrifié à des haines aveugles, et parce qu'il était malade à cette époque; le troisième, parce qu'il avait écrit, en 1888, des articles favorables au Panama. Dans la séance de cabinet du 40 janvier, le ministère décida lui-même de se réorganiser et remit à M. Carnot sa démission collective. M. Ribot se chargea de celte opération. Un décret du 11 janvier lui confia le portefeuille de l'Intérieur avec la présidence du Conseil. M. Develle recueillit les Affaires étrangères et fut rem-
DISCOURS A L'ASSOCIATION RÉPUBUCAINE. 423
placé à rAgriculture par M. Viger, tandis que le général Loizillon remplaçait M. de Freycinet à la Guerre. Le lendemain, l'amiral Riennîer reçut le déparlement de la Marine, el les Colonies furent rattachées au Commerce.
DiBConrs du il léYrier 1893 à rAssociaUon nationale républicaine.
Tous les bons citoyens se préoccupaient de remédier aux déplorables mœurs qui semblaient vouer le régime parlementaire à la déconsidération, et mettre le Gouvernement à la discrétion des journaux à scandales et des délateurs professionnels. En même temps, d'excellents esprits proposaient dilférents moyens de soustraire le pays aux crises fréquentes que les soubresauts et les entraînements du suffrage universel faisaient subir à la Constitution. Parmi ces moyens, plusieurs députés préconisaient le renouvellement partiel. C'est ainsi qu'à la date du li février 1893, M. Louis Barthou, député des Basses-Pyrénées, Ht, à l'Association nationale républicaine, une conférence sur ce projet de renouvellement partiel de la Chambre. M. Jules Ferry, président de l'Association, assistait le conférencier. Voici comment le Temps du 13 février rend compte de cette réunion :
M. Jules Ferry, qui présidait, après avoir rappelé le rôle actif el la place importante que le conférencier avait su prendre parmi les jeunes du Parlement, le félicita tout particulièrement d'avoir donné un remarquable exemple d une qualité qui n'est pas toujours celle (le la jeunesse : la clairvoyance. « 11 est de ceux qui comprennent qu'il n'est pas digne d*un grand pays, à la fin d'un grand siècle qui a fait tant de grandes choses, de rester hypnotisé pendant de longs mois devant une cause célèbre, et que les partis, quels qu'ils soient, ont autre chose à faire, en ce moment, que de cherchera se déshonorer les uns les autres. » Et M. Jules Ferry ajouta :
Ce sentiment est bien celui du pays, en dehors du centre fiévreux oii nous nous agitons, de cette France rurale et républicaine avec laquelle notre association se tient, autant que possible, en rapports constants. Elle a su faire, dans son robuste bon sens, le départ des réalités douloureuses et des mystifications savantes organisées par les partis. L'édifice républicain, dont nous avons jeté les bases il y a vingt ans, a résisté à cette tempête, et les élections prochaines, tout nous le fait croire, se développeront en dehors des préoccupations lamentables qui ont absorbé le monde politique depuis trois mois. Le pays veut des élections sérieuses, raisonnées. Il opposera aux tentatives
(le revision que nous allons voir se reproduire; parce que le drapeau de la revision est essenliellement le drapeau de Téquivoque, la même résistance qu'en 1889. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit complètement satisfait de la manière dont fonctionne ce gouvernement républicain, auquel il est si profondément attaché. Il ne faut reviser ni la Constitution ni le régime parlementaire. En dehors de la République parlementaire, il n'y a que la dictature, qui n'est plus du tout la République. Mais, ce qu'il faut reviser, c'est le fonctionnement, les méthodes, le mécanisme de ce régime parlementaire.
Les républicains de province en ont le sentiment, et c'est pourquoi ils attachent une si grande importance à cette question du renouvellement partiel. Et quand nous en viendrons à traiter devant le pays la question électorale dans toute son ampleur, combien d'autres questions se présenteront à nous! La Chambre des députes n'est-elle pas trop nombreuse? L'indemnité parlementaire n'est-ellc pas manifestement insuffisante ? L'équilibre des pouvoirs, qui est la base même du régime parlementaire, a-t-il été respecté ? L'elTacement résolu du pouvoir exécutif, les empiétements immodérés de la Chambre issue du suffrage universel direct, ne sont-ils pas pour beaucoup dans le malaise dont on se plaint? C'est sur ces questions, et sur beaucoup d'autres analogues, que se portera rallention du corps électoral, et, dans ce pays de loyauté et de bon sens, la délation et la calomnie ne seront jamais le chemin de l'apothéose! » {Vifs applaudissemnnts,)
M. Barlhou, prenant à son tour la parole, rendit hommage à M. Jules Ferry, quia occupé une si grande place dans le parti républicain et dans le pays. « Pour vous, a-t-il dit, a sonné l'heure du temps vengeur dont a parlé Mirabeau. »
« Le régime parlementaire est la garantie de la liberté ; en dehore de lui, il n'y a place que pour la dictature. Ce n'est pas au régime, mais à la manière dont se fait le travail parlementaire, que sont imputables les critiques qu*on lui adresse. Le seul remède efficace est le renouvellement partiel. »
Après avoir l'ait brièvement l'historique du renouvellement partiel, M, Barthou exposa les deux principaux arguments qui militent en sa faveur. « Le premier est tiré des lenteurs du travail parlementaire. Un projet de loi déposé par un député doit passer par la commission d'initiative, la prise en considération, la commission que nomment les bureaux, et les deux délibérations de la Chambre. Si le projet no