‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 79 sur 108 · JULES FERRY PRÉSIDENT DU SÉNAT · texte numérisé non relu

JULES FERRY PRÉSIDENT DU SÉNAT

L'homme d'État, le grand minisire que la présidence du Sénat restituera aux conseils de la présidence de la République, est non seulement Tauteur de la loi scolaire et Tinspirateur direct de la loi militaire ; le réformateur unique que la Constitution de 1875 ait rencontré et admis à son heure ; Tassimilateur de la Tunisie et le conquérant du Tonkin ; le génie prévoyant qui sut, en 1885, édicter, à la conférence de Berlin, les règles du partage de l'Afrique; le diplomate de raison et d'opiniâtreté qui imposait, au moment même de sa chute, la neutralisation du canal de Suez et Tintervention de l'Europe en Egypte, sur les bases profondément méditées d'un accord franco-russe. Il n'est pas seulement le maire de Paris durant le siège, le maire refrénant et devançant l'émeute, celui qu'il eût suffi de maintenir en charge pour ne pas avoir à déplorer l'horrible forfait de la Commune et de la répression tardive ; il n'est pas seulement l'héritier responsable de l'article 7, et de la politique hardie qui brisa les résistances de l'élément clérical sous les progrès, lentement mesurés, de la République ; il n'est pas seulement le perspicace orateur qui, en 1889, devinant les leçons de Léon XIII, adressait aux catholiques, à travers la tourmente boulangiste, un appel où se retrouve tout ce que la papauté a depuis lors enseigné et soumis aux intelligences chrétiennes; il ne représente pas seulement, à ces titres divers, la politique de résurrection, d'ordre et de pacification forte que la République a poursuivie durant ses grandes années d'éveil, d'enthousiasme adolescent, de lutte sincère, de précoce sagesse ; et ce n'est pas seulement, en lui, l'héritier de Gambetla que nous saluons, malgré la divergence des expressions extérieures, l'héritier évident, sous un autre nom, l'héritier du cœur, avec d'autres accents, le continuateur, dans une autre tendance, le pondérateur des idées gambetlisles, le classificateur et le vulgarisateur pratique de la méthode de gouvernement h laquelle Gambelta a consacré les suprêmes années de sa vie... Non, tout cela, feuille de service immense; ce n'est pas M. Jules Ferry tout entier! Et voici ce qu'il est encore :

Il est celui qu'en 1885, M. Clemenceau voulait clouer au banc d'ignominie ; celui contre lequel s'acharnaient la boue, les caricatures obscènes, les injures et la pierraille ; celui que nous porlions, en 1887, sous les averses des outrages et des impos-

lures, à la présidence de la République, et conlre lequel le général Boulanger maquignon nail le concours du général Eudes; celui contre lequel s'unissaient dans un sursaut de haine la rancune étroite et épaisse de M. Déroulède et le scepticisme fielleux et gouailleur de M, Laguerre, tout le billon du césarisme avec toute la contrefaçon du jacobinisme. Il est celui dont quelques camelots, agrémentés de quelques souteneurs, et prostituant Topinion publique, escortaient et salissaient, en hurlant, la voilure aux vitres cassées, le matin des funérailles d'Hippolyte Carnot; il est celui dont le Gaulois, VAutorib', et les autres feuilles, tombées des arbres de la forêt de Bondy, fêtaient cyniquement Téchec, acheté à prix d'argent, aux élections de 1889; il est celui qu'en ce moment de larmes, seule, une femme au tranquille et vaillant amour, belle et bonne entre toutes, reposait de tant d'amertumes, et dont la santé chancelante laissait alors planer sur notre parti comme un voile d'ombres; il est encore celui qui, rouvrant le seuil du tombeau, apparut, grâce aux patriotes des Vosges, dans ce Sénat où nous acclamerons tantôt sa victoire, et qui, vétéran de tous nos combats, n'a point borné son rôle de reconstructeur et de consolidateur à écrire des rapports tels que les magistrales pages où il a ébauché l'Algérie de demain, avec tous ses organismes respirants et agissants; il est enfin celui — certes oui, celui-là, et c'est pourquoi nous le chérissons davantage — qui, dans la période parlementaire de 1890 à 1893, s'est trouvé, par son journal infatigable, par sa parole délibérée, par son témoignage incessant, derrière tous les ministres que la République a pu estimer et regretter ; il est, en un mot, M. Jules Ferry, chef des républicains d'autorité et de gouvernement!

L'heure des gi'atitudes nationales a sonné pour M. Jules Ferry. Il n'a rien fait pour courtiser la renommée ; il a mérité patiemment la gloire. Nous avons la conviction que la présidence du Sénat lui sera comme un socle d'où son geste incontesté, son éloquence, active et claire, viendront à nous comme si déjà la statue, le marbre et le bronze avaient élevé au-dessus de la foule ce front plein de vigueur, ces yeux pleins de bonté, ce visage modelé pour l'énergie et pour la mansuétude.

Et de loin, de très loin, ils frémiront, ces adversaires de la République qui commençaient à recouvrer, dans la fange du

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Panama, leur haleine, et, dans la lurpitude de nos discordes, leur aboiement. Ils verront quelle sauvegarde nous avons érigée pour le profit de la patrie, quelle vigilante tutelle la confiance du Sénat a pressentie et souhaitée, et combien de complots, de brigues et de tumultes, la présence de M. Jules Ferry dans ces graves fonctions va décevoir et neutraliser!

Discours d'installation à la présidence du Sénat.

Le 27 février 4893, M. Jules Ferry prenait possession du fauteuil présidentiel et prononçait le discours suivant :

Messieurs et chers Collègues,

J'essaierais en vain de dissimuler sous des formules étudiées les sentiments dont mon âme est pleine. Ce sont ceux d*une (lerté que vous jugerez légitime, puisqu'elle me vient de vous, et d'une gratitude infinie. L'honneur que vous faites à celui que vous appelez à votre télé est des plus grands qui soient au monde.

Je ne me largue pas de l'avoir mérité. En me choisissant parmi tant d'hommes si dignes d'occuper cette haute charge, le Sénat a voulu faire avant toutes choses un acte de haute et paternelle bienveillance. Il a mis un tenue à une longue épreuve; il a décidé que l'ostracisme, cet enfant irrité de la cité antique, n'aurait pas de place dans notre démocratie libérale et tolérante. {7rès bien! et applaudissements.)

La tâche que votre confiance m'impose m'apparaît plus élevée encore quand je songe à tous ceux dont les talenls, l'éloquence et le caractère ont brillé à celte place. Et, parmi ceux-ci, je veux saluer à mon tour, au nom du Sénat reconnaissant, le sage qui, pendant douze années consécutives et non des moins orageuses de notre histoire parlementaire, a dirige les travaux de cette Assemblée. (Applaudissements,)

M. Le Royer a quitté volonlairement cette présidence, qu'il avait, en quelque sorte, façonnée à son image, modelée sur cet idéal de loyauté, de bonté et de justice qui est la lumière et le guide de sa vie. {Nouveaux applaudissements.)

Il a marqué la fonction d'une trop forte empreinte pour que ses exemples y soient jamais oubliés.

Au milieu des orages des Congi'ës, dans les labeurs de la Haute Cour, comme dans la direction des débats ordinaires de l'Assemblée, on Ta toujours vu égal à lui-même, se mettant sans effort à la hauteur des plus grands devoirs, interposant, dans les circonstances les plus difficiles, une autorité d'une nature particulière, faite de bonne gi-âce et de fermeté, et qui a sa source dans la haute probité de Tesprit et la droiture souveraine de la conscience. {Applaudissements répétés,)

Et rimpartialité absolue dont il demeure l'éclatant modèle n'est point, chez ce maître vénéré, chez ce républicain impeccable, le fruit du scepticisme de l'esprit ou de l'indifférence du cœur. Avant d'être l'arbitre du camp, M. Le Royer avait été des plus ardents à la bataille, des plus tenaces dans le combat.

Nous Tavons vu, dans les premières et difficiles épreuves de noire évolution républicaine, à la tête de cette petite phalange qui barrait obstinément la route au retour du passé, et aucun des témoins de ces heures rudes et glorieuses — j*en vois ici beaucoup autour de moi — n'a oublié cette éloquence chaleureuse et sobre où tressaillait, en accents sincères et puissants, l'amour profond du droit et de la liberté. {Vifs applaudissements,)

Celui qui recueille aujourd'hui ce noble et lourd héritage a pris aussi sa large part des mêlées brûlantes de la politique. Sa vie politique n'a été qu'un long combat. Vous ne l'avez cependant pas jugé incapable de ce rôle élevé d'arbitre qui semblait peu fait pour lui.

Vous avez pensé que l'adversité ne porte pas les mêmes fruits dans toutes les âmes; que si les unes en sortent aigries et révoltées, d'autres s'y retrempent et s'y instruisent à la clarté des jours d'épreuve. {Triple salve d'applaudissements,) L'expérience des hommes et des choses est une grande école d'équité.

La vie parlementaire serait odieuse si l'on n'y apprenait pas à se respecter et à s'estimer les uns les autres. N'est-ce pas là précisément l'état d'esprit de cette grande Assemblée, ce qui donne à vos débats tant de noblesse, ce qui assure ici aux relations personnelles tant de charme et de dignité ?

Et se peut -il imaginer une plus admirable école de respect mutuel que ce Sénat illustré par tant de grands noms, et dans

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lequel se rencontrent, comme par l'effet d'une secrète attraction, les orateurs et les hommes d'État qui ont porté le plus haut, dans l'opposition comme dans le gouvernement, l'honneur de cette tribune, pour le plus grand renom de la patrie française? {Applaudissements.)

Messieurs, il y a dix-huit ans, presque jour pour jour, que nous avons fondé, dans ce pays, impatient de se reposer sous un gouvernement déflnitif, la République parlementaire. Dans une démocratie comme la nôtre, la tentative était hardie; on peut dire que, dans le monde entier, elle n'avait pas de précédent.

Notre République parlementaire avait contre elle certaines traditions, et cette habitude invétérée de l'esprit français qui tend à confondre le meilleur avec le plus simple, comme si, dans tous les ordres de phénomènes, la complexité n'était pas l'attribut des organismes supérieurs, comme si le despotisme nétait pas à la fois le plus simple et le pire des gouvernements. ( Très bien I très bien !)

L'expérience s'est faite; elle se poursuit et, sans dissimuler les difficultés qu'elle soulève sur son chemin, qui oserait dire qu'elle n'a pas réussi ? La République parlementaire s'est-elle montrée inférieure aux grandes tâches d'un gouvernement?

L'ordre maintenu, sans effort et sans troubles, les finances rétablies, l'armée refaite et grandement fortifiée, la République conquérant en Europe, à force de sagesse, de puissantes et précieuses amiiiés, peut-on reconnaître à des signes plus certains un gouvernement vivant et durable ? {Très bien ! très bien!)

Des trois pouvoirs qui constituent le mécanisme gouvernemental, le Sénat était encore, il y a quelques années, le plus attaqué. Les événements ont pris sa défense et se sont chargés de le justifier.

Un jour est venu, jour de péril immense et de suprême angoisse, où l'institution, dénoncée comme un obstacle, est apparue comme une sauvegarde. L'action fut rapide, résolue, efficace: la dictature était vaincue. J'ose dire que, dans le pays républicain tout entier, la leçon a été comprise.

Mais ces services, cclatantsautant qu'exceptionnels, n'épuisent pas le rôle de cette Assemblée. Il ne suffit pas au Sénat d'être le gardien armé et vigilant de la Constitution : le meilleur

moyen de défendre une Constitution attaquée, c'est encore de la pratiquer.

La véritable forme du gouvernement parlementaire n>st ni le conflit des pouvoirs, ni leur équilibre, qui ressemble trop à rimpuissance. C'est l'harmonie, l'harmonie qui laisse à chacun son rôle, mais tout son rôle.

L'harmonie cesse où l'effacement commence. (Très bien! Irttx bien !)

Le jour où l'un des trois pouvoirs absorberait les deux autres, c'en serait fait du régime parlementaire. Nous n'avons, à cette heure, rien de fatal à redouter. 11 n'existe entre les pouvoirs de l'État que des rapports de collaboration bienveillante et de mutuelle déférence.

Le Sénat ne saurait jamais être un instrument de discorde ni un organe rélrogade. {Très bien! très bien!)

Il n'est point l'ennemi des nouveautés généreuses, ni des hardies initiatives.

Il demande seulement qu'on les étudie. [Très bien! très bien!) Dans l'ordre politique comme dans l'ordre économique, il faut savoir envisager les transformations nécessaires.

Notre République est ouverte à tous; elle n'est la propriété d'aucune secte, d'aucun groupe, ce groupe fùt-il celui des hommes qui l'ont fondée.

Elle accueille tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté; mais, pour leur faire une place, les républicains n'ont pas besoin, j'imagine, de se déclarer la guerre les uns aux autres. [Très bien!)

Ce serait bien mal comprendre le grand mouvement de ralliement qui s'opère dans les masses profondes et qui, en dépit des incidents et des accidents, poursuit sa marche imperturbable, parce qu'il est conduit par la force des choses et par les intérêts les plus élevés de la patrie. [Triple salve d'applaudissements.)

Pendant quinze jours, le président du Sénat fut heureux. 11 avait bleu le droit de savoifrer les douceurs des hommages et des félicilations qui lui arrivaient de tous les points do la France et de l'étranger; il avait bien ledroitde seréjouirdu revirement d'opinion qui consolait un grand calomnié des longues épreuves qu*il avait subies avec un stoïque courage et une incomparable dignité. Parmi

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