PROGRAMMES RADICAUX ET SOCIALISTES
Programmes radicaux et socialistes. — Élections de 1885.
Au programme du parti des républicains de gouvernement que Tancien président du conseil avait tracé d'une main si ferme, Jes autres fractions républicaines opposèrent d'autres programmes et d'autres formules. M. Brisson, dans le discours qu'il prononça le 8 septembre 1885 devant ses anciens électeurs, développa des idées qui ne différaient pas sensiblement de celles de son prédécesseur. Il ajournait comme prématurée la séparation de l'Église et de l'État, cette cbimère du parti radical que M. Goblet lui-même renonçait à réaliser immédiatement et d'un simple trait de plume. Il ne parlait plus de la revision, mais laissait planer comme un épouvanlail l'éventualité de nouvelles complications extérieures, à Madagascar notamment. C'était peut-être attiser les haines qui poursuivaient M. Jules Ferry, et rendre platoniques les appels à la concentration des républicains; mais il faut reconnaître que le langage de M. Brisson restait conciliant et bien fait pour déplaire aux politiciens violents. Le chef du cabinet rencontra en M. Tolain un auxiliaire dévoué qui essaya de constituer une alliance républicaine des comités radicaux et progressistes y et de fondre en un large programme tous les vœux de la démocratie. Mais ce programme, destiné à servir de ralliement « à une majorité homogène », pouvait effrayer beaucoup d'esprits modérés, puisqu'il comprenait des réformes telles que « le retour à la nation des biens de mainmorte indûment retenus par les congrégations autorisées » ; une nouvelle loi électorale du Sénat, conforme au principe de la proportionnalité de la représentation nationale — ce qui était vague ; — l'exiension du jury « à certains délits correctionnels » — ce qui était non moins vague; — la liberté d'association, sans autres commentaires, etc., etc. La liste des candidats de l'alliance allait de M. Frédéric Passy à MM. Floquet et Lockroy. Les radicaux n'admirent nullement cet éclectisme et rédigèrent le programme dit de la rue Cadet y qui fut signé par 80 députés sortants. Il condamnait « la politique d'aventures et de conquêtes, séparait l'Église de l'État, réduisait le service militaire, supprimait le volontariat d'un au et Texemption des séminaristes, promettait des lois de protection et d'émancipation du travail, l'équilibre du budget et la réduction des dépenses, et proclamait la souveraineté du suffrage universel, c'est-à-dire l'abolition du suffrage restreint». Mais le Comité central des groupes républicains radicaux socialistes de la Seine ne se contenta pas de ce minimum et publia un programme beaucoup plus accentué, où nous relevons la suppression du Sénat et de la présidence de la République, une revision intégrale de la Constitution, l'autonomie communale, la magistrature élective, l'extension du jury à toutes les juridictions, l'instruction intégrale, laïque et gratuite à tous les degrés, l'amnistie pour tous les crimes et délits politiques, Vimpôt
progressif sur le capital et le revenu, Torganisation du crédit aux travailleurs, Tobligation pour TÉlat, le département et la commune d'assurer l'existence des citoyens incapables de travailler, etc., etc. En outre, les candidats acceptaient par écrit le mandat impératif de verser 50 francs par mois au Comité central, et de réclamer la mise en accusation des ministres du 16 Mai et du ministère Perry. Ces exagérations énormes eurent pour conséquence de révolter M. Clemenceau lui-même et de provoquer une scission du Comité central. Il se dédommagea de ses déconvenues en redoublant de violence dans ses attaques contre M. Jules Ferry et la majorité de l'ancienne Chambre. D'ailleurs, les hommes politiques du centre gauche ne montrèrent pas plus d'équité dans leur campagne électorale, et le manifeste du Comité de Seine-et-Oise, inspiré par M. Léon Say, traita la République des opportunistes de « gaspillage et de déÛcit en permanence », exploita tous les préjugés populaires contre les expéditions coloniales et qualifia la dernière revision de révision ridicule! Quant à la droite, son manifeste du 2 septembre ne se prononçait pas avec moins de passion contre la Tunisie, le Tonkin, le Cambodge, contre la soi-disant persécution religieuse; il gémissait sur le rétablissement du divorce, sur l'accroissement des dépenses, sur « la liberté des pères de famille compromise par l'enseignement obligatoire». En somme, tous les prétendants s^elfaçaient devant le clergé, qui poussait une fois de plus le cri de guerre contre la République et qui réussit, dans une certaine mesure, à reformer une union conservatrice où, à Tabri de l'équivoque, prenaient place toutes les formes de la réaction. Dans une lettre du 17 septembre, le prince Napoléon, qui n'avait rien du diplomate et n'aimait pas trop le jésuitisme, expliqua pourquoi il restait en dehors du mouvement électoral : il appela monsttmeuseV alliance des bourboniens et des bonapartistes cléricaux.
C'est au milieu de cette confusion d'idées et de ces compromissions de personnes qu'eurent lieu les élections du 4 octobre 1885. Le résultat en fut lamentable : 176 réactionnaires et 127 républicains élus au premier tour ! Qualre candidats républicains seulement, dont M. Brisson, passaient à Paris. Le chef du cabinet, dans une lettre du 11 octobre, éprouva le besoin de rassurer le pays en rappelant que les républicains disposaient « d'une écrasante majorité dans le Sénat, et que la présidence de la République était à eux. 11 espérait plus de 150 voix de majorité à la Chambre après les ballottages... La catastrophe n'en était pas moins profonde, et il fallait la naïveté des grands politiques qui avaient renversé le ministère Ferry pour se croire en mesure de combler le vide que laissait sa chute par des phrases creuses et des attitudes. « Ils osent, écrivait M. Brisson en parlant des monarchistes, ils osent, depuis quelques jours, menacer la République elle-même. Remercions-les de s'être démasqués ! »
Aux scrutins de ballottage du 18 octobre, 244 républicains et