‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 83 sur 108 · LE MONUMENT DE JULES FERRY · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE JULES FERRY

Billot, ministre de la Guerre. M. Loubet, président du Sénat, s'était joint aux ministres. Le 26, à dix heures, par un soleil superbe, au milieu du déploiement des troupes, sur la grande place deSainl-Dié, dont les maisons et jusqu*aux toits semblent crouler sous des grappes humaines et brillent de toilettes blanches, eut lieu la cérémonie d'inauguration. Une vaste estrade contenait le cortège officiel. Ce fut un moment d'émotion indescriptible quand tomba le grand voile tricolore qui recouvrait le monument, quand se dressa sur le socle de bronze la figure de l'illustre Vosgien, à qui la France tendait d*une main le drapeau de la France, et montrait, de l'autre, un jeune Annamite incliné sur un écolier français.

Puis, après la remise du monument par le président da comité, M. Queuche, ot les discours du maire, M. Mangeoivjean, et de M. Loubet, président du Sénat, les ministres, chacun au nom de leurs départements respectifs, rendirent à Jules Ferry d'éloquents hommages.

M. Méline fit remarquer que « par un hasard extraordinaire et peut-être unique en un pareil Jour, il se trouvait que c*était ù la fois au chef du cabinet, au président du Conseil général, au Vosgien et à l'ami personnel, qu'était échue la lâche difficile de faire revivre une des figures les plus originales, une des intelligences les plus vastes, une des vies les plus remplies de notre temps». Le président du Conseil, avec une parfaite justesse, rappela que la transformation du parti républicain de parti d'opposition indiscipliné en parti de gouvernement assagi et conscient de ses responsabilités, était due à Gambetta et à Jules Ferry, le premier ayant entraîné les masses par son ascendant de tribun, le second ayant organisé la République et réalisé les réformes profondes qui étaient sa raison d'être, et cela avec une méthode, une sûreté de vues, une hardiesse et une énergie incomparables.

M. Hambaud, l'ancien chef de cabinet de Jules Ferry, son continuateur à l'Instruction publique, s attacha à retracer en détail l'œuvre accomplie par le grand ministre dans les trois ordres d'enseignement

M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, dans un discours qui est une superbe page d'histoire et un morceau littéraire d'une forme achevée, résuma la vie de Jules Ferry, et, en même temps, son œuvre coloniale et diplomatique. Nous croyons devoir reproduire, dans son entier, ce discours qui sera comme le résumé et la conclusion de notre long travail * :

« La vie de Jules Ferry, si diverse et si pleine, offre un exemple frappant du soin avec lequel la destinée arrange et achève le drame de notre courte existence.

1. V. le Temps du 27 juillet et le Mémorial des Vosges du 28 juillet

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« Rien qu*à Taspecl, le grand corps rude et fort, les traits puissants et heurtés du Qls des Vosges annoncent le quelquiB chose d*â|^re et de raboteux qui marquera toute sa carrière. .

« Il vient à Paris au moment où laRépublique del848disparait. A vingt ans, il aborde la vie intellectuelle et la vie politique, par la lutte et par la déception. Après des années d*attente et d'efforts, en apparence stériles, un cataclysme effrayant Tassocie soudain, avec ses amis, aux premières responsabilités du pouvoir ; d'autres cataclysmes lui font goûter bientôt le vin amer et fort de rimpopulari té. (bravos.) ^

( « Parmi les hommes de sa génération, dressant sa liaiife taille et ses larges épaules, il va d'un pas vigoureux et d*un ferme courage, se jetant partout, au premier rang, dans la mêlée. Son existence parlementaire et ministérielle n'est qu'un long combat. La patience, la vigueur, le sang-froid, la réflexion, l'esprit de décision ; puis, la résolution soudaine qui vole au but et la ténacité qui le poursuit quand il se dérobe, telles sprit les qualités qui marquent leurs plis sur cette physionomie sévère, et qui affirment le caractère de cette existence tourmentée. {Bravos.)

« On déteste en lui cette supériorité de le sentir un homm,e entier dans ses résolutions, dans ses passions, dans ses haines. On veut ignorer cette fidélité, cette sûreté, cette tendresse mâle, qui conviennent aux vigoureux. On l'attaque avec furie. Il fait tête, et, comme un sanglier blessé, il répond à l'assaut par ces terribles coups de boutoir qui soulèvent à la tribUn^e les clameurs de toute une assemblée. On est pour lui pu contre lui. Il ne laisse personne indifférent. (Acclamations,) • s

« Enfin, un accident donne prise. Il bute; il tombe. Jamais un homme à terre ne fut plus cruellement lapidé. Dans ce désastre, il reste calme et souriant. Une philosophie, une séi*ér nité, une ipduigence tranquilles émanent de lui, et sont comme la résultante de toutes ces tristesses. • : . ....»»

« Cependant, la fortune se rapproche; elle le relève, le console; elle lui arrange l'auréole des derniers jours ; elle lui prépare une fin plus douce, un crépuscule apaisé qu'on ]fK)uvàH prendre pour une seconde aurore... Et alors, elle remporté précipitamment, comme si elle voulait lui épargner de nouvelles oaffrances,ou {plutôt comme si elle avait quelque appréhension

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de voir notre chère France, relapse .dlune nouvelle inxusUee, se préparer de trop cruels remords.' \

« Maintenant, le lutteur est conché dans un étroit cimetière. Fidèle aux champs paternels, il est venu chercher le repos Jci, au pied des hautes montagnes et des grandes (Aches.; , , .

« Chaque foiç que, dans le cour$ de sa dramatique histoire, la France a touché le fond de Tabime, elle a trouvé, parmi s^ Als, de ces hommes vigoureux qui Tout aidée à se releyer, à reprendre des forces et à remonter sur le faite où ses aspira^ tjons la portent toujours, alors même qu'elle aviait tant de raisons, de ne plus espérer.

« L*Mstoire dira ce que la Fraiv^ doit à 1^ génération quÂ, au lendemain de la guerre de 1870, entreprit de guérir la « grande blessée ». Survivant^} des régimes dispams, jeunes gens pleins des idées nouvelles, philosophes, écrivains jusquer I^ tenus à l'écart, hommes de paix et hommes de cpmbal;, diplomates, publicistes pu soldats, tout le monde s'y emploie^.

« M. Thiers recrute l'excellent bataillon. Il le guide., de sop expérience éclairée, de son adresse assagie, de sa féconde et sag^ce activité. ; - : <i

., «Gambetta, avec un jugement droit, une autorité native et . une éloquence qui n'était que l'explosion de son âme généreuse, jette, comme des brandons, les idées et les formules qui enflamment ou éclairent l'avenir. (Applaudissemenis). ^^;

« Jules Ferry met, à son tour, la main à la besognç. Il reste, de Iui« des œuvres; et son caractère imprime à tout ce qu'il touche la marque d'une volonté capable d'organiser, poiv l'action, les idées d'un parti qui —les autres disparu^ -r^ lavait reconnu comme chef. , .*. . »

(i II ne m'appartient pas de dirç les luttes intérieures p^rmi lesquelles cette génén^tion et ces hommes ont travaillé à la grandeur de la Francç. Mais, messieurs, il enestepcore qui sont parmi vous et qui senties témoins de ce que j*ayanç(^.S'iji^ ont voulu la France pacifiée, organisée et prospère ^n .^od^u^, c'est sjartout parce qu'ils la voulaient forte, devant l'étranger. {Applaudissemenis.) , .'». l'u ii

; ) «^ Ayant reçu le triste héritage (le la défaitetOtde la guerre civile, ils n'ont songé qufà effacer rapidemçntv sous le% yeux des ailversaires surpris et des i^mis. consolés, les traces de la

grande raine, à réparer les forces morales et les forces matérielles, à rendre à la France le bon renom et la noble autorité que tant de services passés lui avaient assurés.

« Les idées ont leur moment. Quand Jules Ferry arriva au pouvoir, il trouva le monde porté par un même courant vers les entreprises coloniales. L'Europe, remplie de nouvelles nationalités actives et exubérantes, cherchait des voies nouvelles. On était aux écoules de ce qui se passait dans les contrées jusque-la négligées. Tous les regards se tournaient du même cété. Les hommes d*action et les poètes, les commerçants et les soldats, étaient unanimes et annonçaient que des horizons nouveaux allaient s'ouvrir.

« Qui donc avait envoyé dans les pays lointains ces missionnaires, ces explorateurs, ces soldats qui, de partout, criaient à l'aide. Les Garnier, les Dupuis, les Brazza revenaient, Tun après Tautre, racontant qu'il fallait se hftter, et que bientôt les places seraient prises; qu'ils avaient, au bout de leurs longs itinéraires, rencontré des voyageurs rivaux, non moins surpris qu'eux-mêmes de la rencontre. Ces courants ne s'improvisent pas, ne se décrètent pas : ils se forment d'eux-mêmes. La terre, une fois encore, pour la dernière fois sans doute, allait être partagée. La question était de savoir si la France se désintéresserait de ce partage, et si elle y assisterait d'un œil indiflTérent.

« Sur les divers continents et par les mers lointaines, les siècles précédents avaient laissé de nombreux vestiges de l'activité maritime et coloniale de nos pères. Ces vestiges, fallait-il les recueillir, fallait-il les abandonner?

a Ferry fut de ceux qui pensèrent qu'il ne convenait pas de laisser à d'autres les débris de cet héritage dispersé, et, avec une claire conscience du passé et une vue précise de l'avenir, ayant consulté le temps et nos forces, il fixa les quatre points qui déterminèrent, dès lors, le quadrilatère idéal de notre domaine colonial : Tunisie, Tonkin, Congo, Madagascar. {Applaudissements.) En moins de quinze années, un empire nouveau s'y est inscrit!

« Certes, il ne faut pas s'étonner si, parmi les sacrifices et les souffrances qui accompagnent la gestation d'œuvres aussi vastes, on entend encore les reproches et les plaintes de ceux

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