‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 86 sur 108 · LETTRE DE M. F. BULOZ · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. F. BULOZ

REVUE DES DEUX MONDES Paris, le 20 janvier 1863.

20, rue Saint-Benoit.

PARIS ~" A MONSIEUR JULBS FerRY.

« Monsieur,

« Je viens de lire votre travail, et je regrette vivement le malentendu qui a pu exister eulre vous et M. de Mars. Je le regrette d'autant plus que je trouve du talent et une pensée neuve dans ce que j'ai lu, et que je désirerais beaucoup vous voir prendre une place à la Revue, Néanmoins, lorsque M. de Mars attendait votre seconde partie pour prendre un parti, il avait tout à fait raison; ce que je lui reproche, c'est de ne pas vous Tavoir dit catégoriquement, car la première partie ne peut se passer de la seconde.

« Je pousserai même la franchise jusqu'à vous dire qu'à mon avis, tout le travail, pour être bien saisi et porter ses résultats, devrait tenir en un seul article et en deux chapitres, la partie française, la partie anglaise, celle-ci venant éclairer la première où il est difficile de tout dire : car il ne faut pas vous dissimuler qu'avec le régime, il y a plus d'un danger à éviter. Pour ne faire qu'un seul article, il faut nécessairement renoncer à la partie concernant l'ancienne monarchie, qu'il n'est pas, d'ailleurs, indispensable de développer à ce point.

« Après la longue attente et le malentendu que j'ignorais, mais que je connais maintenant, c'est peut-être vous demander beaucoup, je l'avoue. Cependant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que, pour arriver à un bon résultat, il ne faut pas craindre le travail et reculer devant ces ennuis. Aujourd'hui, on se jette dans des développements extrêmes, qui nuisent à la clarté et à l'idée même plutôt qu'ils ne les servent. Or je crains que vous n'ayez pas toujours évité le défaut du temps, et je suis sur qu'en retravaillant votre sujet, vous veiTez mieux vous-même l'avantage de concentrer. On ne fait plus court maintenant; c'est une des faiblesses des lettres présentes.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distii)gués.

« F. BuLOz. »

Si vous tenez absolument à faire deux articles, ce que je croirais fâcheux, il faut alors toujours concentrer, et que ces articles se

J. Febrt. Discourt, VII. 29

tienneiil chacun dans 25 ou 30 pages. C'est assez, d'ailleurs, pour bien élucider chacune des parties de votre sujet, la partie anglaise et française. Des articles plus longs sur cette matière ne porteraient pas le même coup et seraient moins lus. Mais je crois qu'un article complet, de 32 à 40 pages, est ce qu'il y aurait de mieux. Il faut réellement, dans votre intérêt même, ne faire qu'un article. Que ne dit-on pas en deux feuilles, ou 32 pages, de]ii Revue? Le sujet le plus vaste peut être envisagé sous toutes ses faces par un écrivain habile dans cet espace de deux feuilles.

Des origines du système industriel moderne en France.

De tous les symptômes d'anarchie morale qui affligenl le temps présent, il n'en est pas de plus significatif, peut-être, que le contraste des mœurs officielles et de la réalité sociale, des opinions que le monde avoue et de celles qu'il suit en secret, des délicatesses qu'il affiche et des appétils qui le conduisent. Tandis que la société s'asservit de plus en plus aux préoccupations mercantiles, et que les esprits, même les plus rebelles, y prennent, à leur insu, des aspects nouveaux des choses, c'est à qui jettera l'invective au moderne industrialisme. Entre la vie pratique et la vie industrielle, l'harmonie paraît rompue : il semble que les intérêts industriels soient incompatibles avec ridéal, vague et noble à la fois, auquel s'attachent encore les âmes élevées. C'est pourtant cette influence usurpatrice qui fait aujourd'hui et défait des empires, dicte à la politique d'inflexibles conditions, et, malgré les hauteurs des moralistes et les colères des légistes, transforme autour de nous les mœurs et les caractères : pouvoir d'origine suspecte, si l'on veut, et de date récente, mais qui tend visiblement à la dictature.

Le mal serait que cette suprématie s'étendît jusqu'aux intérêts moraux de la société, et corrompît sa conscience; mais à qui la faute? Il y a des faits sociaux capables d'user toutes les réactions de philosophes et de littérateurs imaginables. Quand on les conteste, quand on ne leur accorde qu'une place

ibi DISCOURS DE JULES FERRY.

mesquine et une attention dédaigneuse, on est incapable de les discipliner : reste une force aveugle, abandonnée à Timpulsion brutale des égoïsmes vulgaires et qui traite le monde en pays conquis. Autres sont les devoirs de Tesprit de la société nouvelle, quelque matérialiste qu'on la dise. Le premier de tous serait de la comprendre, ce qui seul permet de Torganiser. Mais il est si bien entendu, grâce aux théories individualistes que réconomie politique a mises en honneur, que les intérêts matériels échappent à toute réglementation, à toute discipline, et que Tégoïsme repoussant qui nous déprave est le propre de Vinduslrie et son inévitable conséquence, qu'en face d'une révolution, née d'hier en apparence, et, comme on le croit, ingouvernable, il n'y a plus de dignité que dans les vains regrets et les protestations impuissantes. C'est le devoir des saines études historiques de réagir contre ces déplorables tendances. Un grand pas serait fait, si l'on était enfin convaincu que le changement d'équilibre dans les forces sociales accompli sous nos yeux, fut de longue main préparé par le travail des siècles; que la pensée d'organiser la société, au point de vue industriel, n'a pas surgi, pour la première fois, dans les utopies contemporaines; et que les éléments d'organisation, les combinaisons principales, sur lesquelles repose un gouvernement de l'industrie, sont, au moins dans leurs germes, un legs du passé, qui rétablit la chaîne des temps et la filiation des choses humaines. C'est dans cet esprit qu'ont été faites les recherches, nécessairement fort incomplètes, qui font l'objet de cette étude.

Deux principes se disputent le régime industriel et les théories économiques de ce. temps : l'un, est l'esprit d'isolement, si cher aux producteurs, si favorable à l'activité qu'il surexcite, aux individualités vigoureuses qu'il fait éclore, mais qui laisse régoïsme sans frein et l'ordre industriel au hasard. L'autre, tend à la concentration des forces, à l'organisation et à la règle; instrument redoutable, qui n'est pas fait à la taille de tous les pouvoirs, mais dont les excès mêmes attestent, sous une forme souvent grossière, l'instinct profond qui pousse

rhuraanité à donner aux efforts individuels une direction sociale. Cette double tendance, ces deux courants ne sont pas d'hier : avant de faire vivre la science moderne sur leur antinomie, ils étaient dans les faits sans être dans les livres. En France, comme en Angleterre, le représentant de l'esprit organisateur dans le passé, c'est le pouvoir central. Quant à la théorie d'individualisme et de morcellement que nos économistes croient avoir inventée, c'est un enfant de ce vieil esprit municipal, le premier abri et la première école du travail libre, dans l'Occident européen.

C'est, en effet, avec la révolution communale que ces classes industrielles, celles dont l'âge moderne a vu l'élévation et le triomphe, prennent possession de la vie sociale. C'est dans la cité affranchie et derrière ses murailles, défendues par des mains roturières, que grandit un peuple de marchands, vivant d'industiie et non de guerre, et ne s'armant que pour la paix de leurs métiers. Là s'agite, obscure et contestée, dispersée dans mille bourgades, la société industrielle, sous sa primitive image, c'est-à-dire au sein d'une société militaire, une classe qui s'organise pour le travail et qui met au service de ses intérêts industriels son activité guerrière. Voilà le côté vraiment remarquable de la Commune au moyen âge, ce qui fait qu'elle marque une étape de l'avenir, et le seul aspect qui rende compte de ses grandeurs passagères et de sa prompte décadence. Ainsi s'explique, par la communauté du but pratique, l'admii-able concert qui, sans organisation avouée ni secrète, sans préalable entente, et sous les formes les plus variées de l'indépendance, donne au mouvement communal, des rives de l'Arno aux bords de l'Elbe, de l'Adriatique à l'Océan, une si majestueuse unité. Ne voir dans cette grande révolution que son aspect pittoresque et militaire et tous ses accessoires de pouvoirs élus, d'artisans armés et de batailles bourgeoises; n'en faire qu'une phase passagère et brillante de l'esprit révolutionnaire, une aspiration constitutionnelle et républicaine qui n'aurait triomphé de la féodalité que pour se laisser, on ne sait pourquoi, énerver par la monarchie, c'est réduire un événement immense aux proportions d'un accident prématuré, loinr tain et douteux précurseur des institutions libres que notre âge a connues. C'est ailleurs qu'est la vérité. Au fond, les ressorts

de celle histoire étaient bien plus industriels que poliliques ; c'était un égoïsme positif, plus épris de la sécurité du travailleur que de la dignité du citoyen, et l'explosion dut s'éteindre d'elle-même quand les garanties se transformèrent, quand on connut un ordre meilleur que le droit de guerre, quand la liberté du travail ne fut plus au prix des batailles. On vit alors la bourgeoisie industrielle, reconnue par la féodalité ou protégée par les rois, laisser tomber ses murailles et cesser de réparer les brèches de ses tours. Abandonnant avec indiflférence une souveraineté belliqueuse, contraire à sa nature, abdiquant une énergie désormais superflue, mainte cité marchande renonça d'elle-même h la Commune qu'elle avait conquise. C'est qu'à toutes il en demeurait la meilleure part et la plus positive : l'indépendance du travailleur, la franchise des personnes et des choses, le droit pour la cité d'imposer son travail à sa guise et de le régler sans contrôle. Lyon, la vieille métropole du commerce des Gaules, représente à merveille cet esprit pratique et cette ambition, tenace, mais prudente, qui caractérise l'histoire de la bourgeoisie. Les Lyonnais se battirent pendant plus d'un siècle pour être exempts de l'impôt direct, pour avoir la police de leurs rues et la police de leurs métiers, pour les libertés civiles les plus modestes et les moins bruyantes.

Aussi, de toutes les conquêtes de la révolution communale, celles-ci furent-elles les plus générales et les seules durables. L'autonomie industrielle est le trait commun qui relie tant de Constitutions différentes, et comme l'essence du régime municipal, depuis le plus humble bourg de la Gaule centrale jusqu'aux villes libres de l'Allemagne du Nord, jusqu'aux républiques mercantiles de l'Italie. Partout où l'industrie naissante a aggloméré les travailleurs, ils se sont organisés d'euxmêmes et sans contrôle; nulle part, l'atelier ne relève du seigneur.

Ainsi naquit, dans les classes urbaines de la société féodale, un ordre industriel tout spontané, fondé sur le travail en famille et par corporation, ce que l'on peut appeler l'organisation domestique et municipale de Tindustrie.

A l'origine, les fonctions industrielles sont confondues, les procédés naïfs, la production essentiellement locale. La première

SYSTEME iiNDUSTRIEL MODERNE EN FRANCE. 455

association de producleurs est la Tamille ; Tatelier esl, de fait et de droit*, compris dans Tenceinte de Thabitation commune. Là, près du foyer, autour des humbles outils d'une industrie naissante, le père, à la fois chef d atelier, manœuvre et capitaliste, travaille avec ses enfants et quelques salariés, que des mœurs fraternelles lui donnent pour compagnons. Môme alors, pourtant, dans cet état de morcellement et d'exclusion que Tégoïsme de famille n'était pas fait pour tempérer, le travail n'est pas sans discipline et la production sans règles. Les communes croyances ont groupé les maîtres en confréries; la bannière, qui abrite chaque corps de métiers, refuse d'accueillir les indignes et bannit le producteur malhonnête; c'est un frein purement moral que l'opinion impose d'abord à la cupidité. De ces premiers usages le temps fait des règles précises et d'inviolables traditions : il transforme les confrériesor en cporalions, et, pour donner force à leurs lois, il érige au-dessus d'elles la corporation maîtresse, le corps de ville, émanation directe des métiers.

Ainsi, industrielle dans son but et dans ses éléments ; dans sa conslitulion intime et dans ses pouvoirs, la cité vit tout entière pour un seul intérêt domestique, local et mercantile. Humble et menacée sur une terre féodale, elle se fait petite à côté du cbdteau fort; mais placez-la dans un milieu où les liens féodaux n'enchaîneront pas son essor, et la ville municipale, sans changer rien d'essentiel à sa constitution, sera Gand ou Florence, la démocratie industrielle, où les corps de marchands sont les corps politiques, la république orageuse où régnent les artisans armés. Là, pour être citoyen, il faut être homme de métier, et les maîtres de Florence s'appellent avec simplicilé : les premiers des arts et de la liberté. Le patricien Jacques Arteveld se fait inscrire parmi les brasseurs, pour devenir le rude protecteur de la liberté gantoise. Les tisserands de Bruges ont leur consul, sous lequel ils font à Courtrai ce fameux massacre de chevalerie française. C'est dans cet étrange milieu, à la fois industriel et batailleur, que s'essaient tous les ressorts de la politique moderne ; les guerres sont parfois de brutales conquêtes, plus souvent des guerres commerciales.

Page 1