Depping. Livre des métiers. Statuts des tisserands
Des soldats soudoyés remplacent de bonne heure les années nationales. LesMédicis montent au principal, non en prenant des prétoriens à leurs gages, mais en haussant les salaires et en commanditant la démocratie. Partout, au milieu du monde féodal, se retrouve, dans les cités libres de la Flandre, de la ligue hanséalique, de Tltalie, la même originalité d'institutions pacifiques et de vie laborieuse. Le type social y est industriel et bourgeois, non aristocrate et militaire. Les nobles sont marchands, banquiers et spéculateurs. La féodalité des propriétaires des campagnes, absorbée par l'élément citadin, en a pris les mœurs industrieuses. De là, un développement mercantile d'une nature particulière. Vivace, aventureux, déterminé, dans sa direction, par le hasard des situations, mais partout dominé par l'esprit local, partout exclusif et jaloux, tel fut le progrès industriel, là où les institutions municipales étaient libres et souveraines. Ce n'est pas l'esprit de liberté qui domine dans ce régime, c'est lesprit de corporation. Chacune de ces républiques de marchands est une citadelle industrielle, fermée aux étrangers, hostile à ses plus proches voisins, quia transformé le brigandage féodal en prohibition douanière, la guerre privée en guerre de tarifs, âpre au gain, dure à ses colonies, exploitant sans mesui'e les campagnes qu'elle a soumises, étendant partout un monopole. Les mêmes éléments, le môme esprit habitaient sûrement les villes municipales de France et d'Angleterre. Pas une d'elles qui n'eût l'étoffe d'une grande cité marchande de Flandre ou d'Italie. Mais là, la féodalité avait poussé de profondes racines : elle avait gardé son caractère oisif, batailleur, ses châteaux forts, sa richesse, exclusivement agricole, sa souveraineté. La prépondérance sociale demeurait aux castes guerrières, l'idéal moral à la chevalerie, l'opinion aux vertus brutales. Groupée, du sommet à la base, par une hiérarchie savante, maîtresse absolue des terres, dans des pays où la production était presque exclusivement agricole, la féodalité opposait à l'esprit industriel, renfermé dans les murailles étroites des villes, le troupeau innombrable et timide des populations attachées à la glèbe. Isolées les unes des autres par les masses profondes de l'élément féodal, par les barrières sans nombre qu'élevait à leurs portes le pillage seigneurial, réduites au modeste horizon
SYSTEME INDUSTlilEL MODERNE EN FUANCE. 4»7
des métiers de consommalion locale, les classes industrielles eussent longtemps végété entre Toppressiôn et l'impuissance, si d'autres influences n'étaient venues hâter leur développement, si la ruche laborieuse n'eût trouvé son chef. Ce chef, ce fut le pouvoir central, en Angleterre le Parlement, en France la royauté.
Tous les historiens de Técole moderne ont àTenvi relevé ce grand fait, un des plus caractéristiques de notre développement social, de la solidarité, si longtemps persévérante, de la royauté française et des classes bourgeoises. C'est une alliance intime, une inclination réciproque, payée, d'un côté, par une docilité de contribuables et une tradition de loyauté monarchique, que les étrangers ont peine à comprendre *, reconnue, de l'autre, par des marques non équivoques d'intérêt et de protection. Ce trait de caractère n'est nulle part plus sensible que dans la politique industrielle de la royauté.
Dès le temps où elle s'émancipa sans retour des liens féodaux, dès Philippe le Bel, on la vit prendre résolument, pour ne plus le quitter de quatre siècles, le rôle intéressé, mais, après tout, bienfaisant de protecteur, bientôt de guide des intérêts industriels. De là, dans notre histoire industrielle, un caractère unitaire, l'action habituelle d'une direction centrale, la possibilité de grandes expériences systématiques comme celles de Colbert et de Law. 11 est sans doute facile d'affirmer que l'action individuelle y perdit son énergie : ce genre de lamentation sur les eiïets de la centralisation est un thème aussi commode qu'il est vulgaire. Mais, comme le dit si bien S. Stuart Mill : « A un « certain moment et avec certaines nations, il n'est guère de « chose importante pour le bien public qu'il ne soit désirable, « sinon nécessaire, de voir entreprendre par le gouvernement, « non que les particuliers ne le puissent, mais par ce qu'ils ne « veulent pas le faire. » La suite des faits fera voir, je pense, à quel point la persévérance des habitudes militaires, les mœurs féodales, la vanité endémique, la faiblesse de l'esprit d'entreprise et la nullité de l'esprit d'association, rendirent, pendant des siècles, l'intervention du gouvernement légitime, bienfaisante, indispensable.