I. Relations des ambassadeurs vénitieDS, passim
Elle n'eut pas, d'ailleurs, comme on serait tenté de le croire en face des pratiques routinières de certains gouvernements modernes, les allures dictatoriales, absolues, sûres de soi-même, du despotisme. La dictature industrielle ne se prononce qu'au temps de Colbert. Jusque-là, rien de plus mesuré, de plus réservé, de plus atlenlifàropinion des classes industrielles que Faction de la monarchie. Elle ne fut longtemps qu'un écho intelligent de leurs plaintes, et l'exécuteur bienveillant de leurs volontés. On pourrait dire, si le mot n'était un anachronisme, que jusqu'au milieu du dix-septième siècle, l'industrie et le commerce furent gouvernés constitutionnellement. Ainsi, c'est à la prière des ouvriers en laine que Philippe le Bel inaugure les premières prohibitions douanières. C'est à la demande des intéressés qu'interviennent ces chartes innombrables, données aux professions industrielles par Charles V, Charles VI ou Louis XL On pourrait croire, à voir la main royale dans cette multitude de règlements de corporation qui forment le plus lourd bagage de notre vieille législation économique, que l'autorité se plaisait à réglementer la production pour faire du gouvernement, et fi distribuer les monopoles de parti pris. La vérité, c'est que toutes ces mesures étaient sollicitées, dictées par les populations urbaines. L'ignorance et la routine, les falsifications et rimprobilé commerciale étaient si communes dans les anciens métiers, demeurés libres, qu'on ne voit pas apparaître une fabrication nouvelle qui ne vienne, d'elle-même, se ranger sous la loi des Jurandes, et faire approuver ses statuts par l'autorité royale. Mais le roi, de droit seigneur de toute bourgeoisie, ne faisait qu'homologuer des règles d'origine toute roturière.
Elles avaienl pour vraie source l'opinion locale et les usages, celle autre forme de l'opinion. Il y a, sous l'action du pouvoir, qui semble tout conduire, une société qui vit et s'agite à l'abri des institutions municipales, et qui, d'elle-même et le plus librement du monde, provoque, sous maintes formes, l'action du Pouvoir central. C'est l'hisloire de tous les grands monuments législatifs du quinzième, du seizième et de la première moitié du dix-septième siècle. Ils sont tous extraits des cahiers des Étals généraux. Ils y ont dormi pendant de longues années, comme bien des richesses enfouies dans les cartons de nos ministères ; mais enfin est venu quelque ministre progressif qui
les en a su tirer, et les requêtes du Tiers-État sur le fait de la marchandise se soût transformées en règlements commerciaux, comme de ses observations svr le fait de la justice est sortie l'organisation judiciaire.
Un grand roi personnifie à merveille ce système de déférence pour les ordres paisibles de TÈtat, pour leurs intérêts et leurs institutions, Louis XI, qui passe, avec quelque raison, pour le plusjaloux des despotes, fut, dans sa politique industrielle, non seulement progressif, mais libéral. Démolisseur et bourreau d'une féodalité turbulente, ses vues sociales ont placé haut sa mémoire, et nulle part elles n'apparaissent plus fermes et plus hardies que dans ce souci des classes populaires qui fit de lui le vrai roi des bourgeois. Génie italien, il est certain qu'il rêvait pour la France quelque chose de semblable à l'organisation industrielle des cités ultramontaines. Il envoyait Dubouchage à Florence, alors démocratique et puissante sous la dictature libérale des premiers Médicis, pour l'étudier comme un modèle. Il faisait plus : il donnait aux villes municipales des chartes admirables, non point de ces Constitutions timides qui retiraient d'une main ce qu'elles donnaient de l'autre, mais le régime de la Rochelle, la ville libre et marchande, la quasirépublique des bords de l'Océan. A l'exemple des métiers fiorenlins, il organisait en bannières les métiers de Paris, désarmés depuis Marcel. Et les cadres de la noblesse, élargis sans fausse pudeur, s'offraient à la foule des marchands enrichis et des artisans de bas étage, tandis que, pour la première fois, le commerce de mer cessait d'entraîner la dérogeance. Fortifier, aux dépens de l'autorilc militaire les classes industrielles, laisser la richesse productive se développera l'ombre de larges libertés municipales, n'intervenir dans le mouvement industriel que pour l'encourager, sans lui prescrire aucun système ; c'est une poUlique qu'après Louis XI, plus d'un roi, plus d'un ministre devaient reprendre, mais qui n'apparut jamais plus dégagée de tout alliage et avec une aussi claire conscience d'elle-même.
On entrevoit pourtant, dès la fin du quinzième siècle, qu'il se prépare pour la royauté un rôle plus actif, dans Tordre industriel. Avec les c^ihiers des États généraux, il est facile de démêler, dans notre vieille législation, la part du Tiers-État et
la part des rois. Du Tiers-État partent toutes les mesures de détail, tout ce qui touche aux fabrications locales, aux procédés industriels : il parle le premier de liberté commerciale, ce qu1l n'entend, d'ailleurs, on le devine que du commerce intérieur; il demande, avec une inutile constance, la suppression des péages et desdouanes provinciales. Au pouvoir royal reviennent, avec toutes les hontes de la fiscalité, l'honneur des vues d'ensemble, le domaine si large des encouragements : les marchands étrangers, appelés par des privilèges, retenus par des faveurs; par un régime de liberté envié à bon droit des nalionaux, les foires instituées, les fabrications nouvelles généreusement subventionnées. Mais les intérêts de localité, que représentaient les députés des bonnes villes, sont, de leur nature, exclusifs, jaloux de l'étranger, hostiles à la concurrence. Les bonnes villes voyaient de mauvais œil cette émigration de toutes les races marchandes de l'Europe, Flamands, Portugais, Allemands et Danois, que la politique royale visait à assimiler, comme pour inoculer l'esprit d'entreprise dans un peuple agricole et guerrier; ces ports francs ouverts sur toutes les côtes, ces foires, ports francs du commerce de terre, et, entre toutes, celles de Lyon, une des belles créations de Louis XJ, avec ses franchises illimitées, ses tribunaux de commerce expéditifs et conciliants, rendez-vous mercantiles où l'on venait de tous les coins du monde, où le prêt était libre, le taux de l'intérêt fixé par la concurrence, où le génie des échanges avait, dès le quinzième siècle, développé tous les ressorts, tous les expédients de la circulation fiduciaire, tout ce qu'on admire de nos jours à Londres, au Clearing house*. Les États de 1483 attaquèrent vivement les foires de Lyon, mais en vain ils déguisèrent leurs rancunes sous les théories naissantes de la balance du commerce, la royauté tint bon, et fit voir par là qu'elle était digne du gouvernement industriel, non par « cette grâce spéciale d'en haut », qu'elle s'attribuait orgueilleusement en tête de toutes ses ordonnances, mais par la hauteur de son point de vue et la supériorité de ses lumières.
C'est, en effet, à cette seule condition que l'intervention d'un gouvernement dans la gestion des intérêts économiques de la
1. Voir, entr'autres, sur les payements de Lyon, VHistoire de Lyon, par Rubys, citée par A. Montet, f. G, et le Dictionnaire de commerce, de Savary.
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société se justifie. Si le pouvoir royal en France s'est trouvé, comme par la force des choses, investi, dans ce domaine, d'une sorte de dictature, c'est qu'il avait, sur toutes les classes de la nation, l'avantage d'un degré plus élevé d'intelligence sociale. Ni le clergé, ni la noblesse, incarnations de l'égoïsme politique, fatalement attachés à tout ce que le mouvement industriel venait détruire, ni les parlements, étroits et personnels, solidaires de tout parasitisme, aveugles-nés à tout progrès économique; ni les classes productives elles-mêmes, conduites par les préoccupations du petit commerce et l'esprit de corporation, n'étaient au niveau intellectuel de la royauté. La fortune lui donnait, à point nommé, pour conseils les esprits les plus élevés, les plus libres, les plus avancés de toutes les classes, et surtout de la bourgeoisie. Le pouvoir ministériel, ce curieux coiTectif du pouvoir héréditaire, faisait pour elle toutes les grandes choses: elle avait tour à tour Jacques Cœur et Colberl, Sully et Richelieu. Quant au sentiment social, il était, en quelque sorte, dans sa nature, dans ses traditions romaines, dans ses instincts centralisateurs. Les rois du quatorzième siècle se proclamaient à tout propos les champions du « commun peuple » et, dans les règlements des métiers qu'ils avaient incessamment à confirmer, aux vieux statuts faits par les maîtres et pour les maîtres, ils tendaient à substituer, comme disent leurs ordonnances, des règles faites « pour le bien commun* ».
Mais c'est surtout au seizième siècle, avec les Valois, que se dessine le rôle supérieur de la monarchie. Tandis que l'unité nationale et la centralisation monarchique se constituent, les intérêts industriels, que le système féodal n'avait pu mieux faire que d'abandonner à l'esprit local, s'élèvent progressivement au rang d'intérêts généraux, dignes des soucis du pouvoir social. Il se forme, en quelque sorte, dans l'ordre économique, un domaine de la chose publique, dont les limites vont s'étendant chaque jour. On y avait d'abord fait entrer la circulation monétaire, puis le commerce des blés, puis les prix des subsistances, les principales consommations.
Avec François P"* et ses successeurs, la production est mise en
1. 1358. Charles, régent : Ordonnance 8ur les tailleurs, Depping, p. 350.
4G2 DISCOURS DE JULES FËltltY.
tutelle. I^s forêts, les routes, les mines, sortant du domaine de l'intérêt privé, viennent grossir successivement cette liste des services publics, que l'avenir devait faire si longue. Enfin, la royauté accomplit directement, par la création des premières compagnies manufacturières ou commerciales, la plus grande révolution dont Tordre industriel fût susceptible. Brisant, au profit de Tesprit d'association, le cadre étroit des maîtrises, elle met en dehors du droit commun toutes les fabrications perfectionnées que la corporation eût comprimées dans ses entraves, et c'est elle-même qui s'en réserve la surveillance. Dans toutes les voies nouvelles ouvertes par le progrès des temps, elle substitue à l'industrie morcelée la production par les grands capitaux; aux pouvoirs locaux, le contrôle social. Ainsi naquit en France un système industriel qu'il était réservé au dix-septième siècle de développer avec grandeur, au dixhuitième siècle de pousser jusqu'à l'utopie, et que les économistes de 1789 semblent n'avoir mis en poudre que pour mieux en assurer, dans le temps où nous vivons, la renaissance et le triomphe.
Cette phase, qui est la nôtre, peut se caractériser en deux mots : la domination industrielle des grands capitaux, sous le contrôle plus ou moins jaloux, plus ou moins éclairé de l'État. C'est celle dont les disciples de Saint-Simon se sont faits les heureux apôtres, celle qu'indiquait Fourier, à sa manière, sous le nom de garaniisme, et que Proudhon traite avec injure de féodalité industrielle; celle enfin où quiconque ouvre les yeux voit, de nos jours, graviter toutes choses. Son point de départ et, si l'on veut, sa formule abstraite, c'est la séparation de deux fonctions longtemps confondues, mais de nature distincte et que la science appelle l'entrepreneur et l'ouvrier, le capitaliste et le travailleur. Et ce phénomène, dont les conséquences devaient être incalculables, se produisit en France vers le temps où une classe nouvelle, celle des capiialistesj apparut dans notre histoire.
De toutes les classes qui concourent à former la grande association des producteurs, celle des capitalistes est, en tout
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temps, la plus multiple, la plus insaisissable. Ses innombrables variétés semblent échapper à toute classification sérieuse, et, de nos jours surtout, la diffusion du capital dans toutes les catégories sociales en a tellement reculé les limites qu'il est difficile de dire où elle finit et où elle commence.
11 est possible cependant d*y déterminer, à la manière des géologues, deux formations bien distinctes : Tune appartient aux couches les mieux ordonnées de la plus sage bourgeoisie, à celles dont l'épargne est la vertu familière et lucrative. C'est le fonds antique et solide que couvre l'alluvion. Nous la retrouvons, au seizième siècle, telle à peu près que le présent nous la montre*. Au-dessus, bouillonne le courant, incessamment troublé, des fortunes d'aventures : ses eaux rapides se creusent un lit au hasard, et déposent, chemin faisant, les sables et la fange qu'elles roulaient dans leur cours. Ainsi, de cette race ambitieuse et sans frein des spéculateurs de tout étage, il s'en détache sans cesse qui prennent place dans la société officielle et réguUère. C'est, d'ailleurs, la classe dont le nivellement social a le moins modifié la physionomie. Les agioteurs de toutes les époques sont, en quelque sorte, de la même famille : ils se recrutent de préférence dans les classes interlopes et méconnues, et c'est en dehors des voies traditionnelles de la société que ces parvenus de la richesse s'ouvrent toujours un chemin.
Le commerce d'argent est, en effet, de sa nature, ingouvernable. Ses opérations, précisément parce qu'elles sont les plus abstraites qui puissent embrasser l'activité industrielle, échappent à toute réglementation. Aussi, malgré le droit canonique, les édits royaux et la persécution, le moyen âge luimême eut-il ses capitalistes, ses thésauriseurs de profession, non pas une classe, mais une race. Race opprimée et patiente, humble et fourbe comme toutes les races d'esclaves, forte de l'association occulte d'un peuple dispersé et qu'on pilla pendant des siècles, sans pouvoir parvenir à la ruiner. A ce capitaliste haï, mais nécessaire, qui savait si bien se faire payer la rançon de l'ignominie, il n'est pas permis, ce semble, d'attribuer un rôle vraiment industriel, au moins depuis l'époque fort ancienne où, de commerçant, le juif se fit préteur et se vengea par l'usure de la servitude. C'est une guerre de représailles qui exploite les besoins insatiables des aristocraties endettées, des monar-
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chies dissipatrices, des clergés mondains et prodigues, des gouvernants, des oisifs, des classes improductives; ce n*est pas la régulière et bienfaisante action d'un organe de l'industrie. On vit seulement, à la longue, dans les lieux où ils purent s'amender par la tolérance, les Juifs quitter la piraterie pour les affaires.
Plus tôt qu'eux, les Lombards, ces autres opprimés du moyen âge, entrèrent, à force de souplesse, de patience et de génie, dans Tordre régulier des sociétés industrielles. Une colonie de marchands florentins, chassée par les tempêtes civiles, et partie pour Texil avec ce bagage de la richesse mobilière qui n a pas de patrie, apporta, vers le milieu du treizième siècle, à Lyon, d'abord, puis dans toute la France, où ils pullulèrent, les secrets du commerce d'argent, de cet art des changes, dont, pendant si longtemps, les Italiens eurent Thabileté de faire un mystère, aOn d'en garder le monopole. Ces étrangers furent, jusqu'au temps de Charles V, à l'égal des Juifs, foudroyés par rÉglise, rançonnés par les princes, jamais lassés et sans cesse renaissants de leurs misères. Comme les Juifs, ils pratiquaient de préférence le prêt sur gages, cette forme première et méprisée du crédit industriel. A la fin, quand il fut clair qu'on ne pouvait se passer d'eux, on se mit à les tolérer et on les réglementa.
Charles V et ses successeurs prirent les Lombards sous leur protection spéciale, leur octroyèrent des monopoles, c'est-à-dire le droit de vivre; et la règle, la vie légale, la surveillance des officiers royaux moralisèrent la nouvelle industrie. 11 n'y eut pas de ville de commerce, de localité agricole ou industrielle qui n'eût sa table d'usure, son Lombard, sa banque autorisée, faisant, avec privilège du roi, ce commerce d'argent contre lequel l'Église épuisait ses anathèmes. Protestation vivante, et qui devait porter ses fruits, contre les décrets des Conciles et des Papes qui, tout bouffis des subtilités d'Aristote, proclamaient la stérilité de l'argent et la gratuité du crédit.
Cette lutte du génie industriel contre la conscience religieuse de lasociété mériterait, à elle seule, toute une étude. Plus subtil dans ses métamorphoses que l'Église dans sa casuistique, le prêt à intérêt, proscrit et traqué, apprit des émigrés ultramontains à se cacher derrière le Mohatra, à s'embusquer dans les
trois contrats, à s^envelopper de Timpénélrable réseau du change et de ses innombrables combinaisons. L'immunité qui, de vieille date, couvrait les effets de commerce payables en temps de foires, s'étendit, par la force des choses et par la contagion de l'exemple, à toutes les formes du contrat de change, arcane de subtilités que nos jurisconsultes romanistes respectaient, faute de les entendre.
Sous ce voile commode, le seizième siècle vit fleurir un commerce de crédit, immense, mais occulte, et, par là môme, affranchi des entraves qui gênaient l'industrie tolérée des lombards. C'est encore d'Italie qu'en vinrent les coryphées. Depuis Charles VIII, les Alpes n'étaient plus une barrière. En échange des bandes barbares que la France jetait dans ses plaines, cette race intelligente poussait vers le Nord une véritable invasion d'artistes, d'industriels, d'aventuriers de toute provenance, de IraGquants de tout étage. Leur supériorité éclatait dans toutes les branches de l'activité mercantile. Vers 1530, tout le commerce lyonnais était génois et florentin; toute la fabrication des soies en Touraine avait émigré de Lucques et de Gônes*. Mais c'est surtout aux combinaisons de crédit public naissant, et, ce qui leur fait moins d'honneur, aux inventions d'une fiscalité perfectionnée que s'appliquait leur génie. En 1561 , toute la dette publique était dans leurs mains*. En 1569, le peuple de Paris leur courait sus par les rues, comme aux auteurs de nouveaux impôts. Les États de 1560 retentissaient de plaintes amères contre ces financiers étrangers, « usuriers des rois et de la Sainte Église », dont ils tiennent tous les deniers en gage. Les Cahiers les peignent en termes indignés, « entrant dans le royaume avec la plume et le papier en mains », en peu de temps se faisant riches, et bientôt « banqueroutiers, avec grandes vidanges de finances». C'est dans les offices, dont les Valois faisaient grand trafic, que foisonnaient ces spéculateurs. Maint négociant français, stimulé par ces exemples tentateurs^ venait là pour grossir les gains de son com-
1. Relations des ambassadeurs vénitiens. NoTagero, 15*28. Marine Cavalli, 1546.