‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 89 sur 108 · Relations de Michel Suriano · texte numérisé non relu

Relations de Michel Suriano

3. L'usure est entrée dans le royaunoe par le fait des étrangers, disent les Cahiers de 1560, et ils décrivent les procédés sous lesquels elle se dissimule,

J. Fbrrt, Diêûoun, VII. 30

mercepardefacilcsopéralions sur les monnaies, par le maniement des deniers publics et i*art perfectionné de les garder en caisse. Nombre d'aventuriers, sortis de la plus basse extraction, souvent ayant quitté la valetaille pour les affaires, débutaient par les petits emplois qui pullulaient dans la finance, et, d'exaction en exaction, montaient à la fortune; ni scrupuleux ni timides, insensibles à Vimpopularité, leur faste envié bravait les commissions royales et jusqu'à la pendaison, qu'on ne leur ménageait guère*. Les ordonnances multipliaient les rigueurs contre ces opulences justement suspectes; elles restaient dans leur impuissance pour en attester seulement le fracas et l'insolence. Bon gré, mal gré, d'ailleurs, la société finissait par s'assimiler ces nouveaux venus. Aucun type ne les personnifie mieux que ce cordonnier de Catherine de Médicis, venu en France parmi les valets, puis attaché h la garde-robe de Henri II et successivement fermier de la gabelle, banquier de Henri III, ^)anquier de la Ligue, banquier de Henri IV. Sa caisse avait fourni au Béarnais les moyens de racheter son royaume; son palais hébergeait les royales amours. Quand ce rusé Zamet, composé florentin de génie commercial et de proxénétisme, eut sa petite cour de gentilshommes, empressés à toucher sa main toujours ouverte, et compta des Bassompierre et des d'Épernon dans son cortège, quand il fit enfin souche aristocratique et militaire ^ il fut manifeste qu'un grand changement se faisait dans le monde. A peine sortie des bas-fonds de l'usure, la richesse allait de pair avec la naissance. Mais c^tte origine pesa toujours sur les capitalistes de l'ancien régime. Les traitants du dix-huitième siècle étaient les héritiers directs des Italiens du seizième. On retrouva chez eux plus d'un trait du juif du moyen âge, et ils ont gardé, vis-à-vis des grands, quelque chose de la domesticité complaisante des serviteurs des Médicis.

Avec plus de modestie, de gravité et de vertus, s'acheminait lentement vers la richesse, une autre classe roturière, celle qui possédait déjà, peut-être, la meilleure partie des épargnes du

au sein môme du commerce régulier. C'est par les marchés à terme que les marchands de ce temps déguisaient leurs gains illicites.

l. Ordonnance de 1532 sur les financiers.

'i. Le fils de Zamct fut baron de Murât et de Billy et maréchal de France.

pays : la bourgeoisie parlementaire. C'élail elle qui tenait la tête du Tiei*s-État, qui le représentait exclusivement dans les assemblées nationales, et qui rédigeait ses doléances. Si les capitalistes improvisés, qu'on désignait déjà sous le nom de gens d'affaires, si ces hommes nouveaux, dégagés de tout intérêt de caste et de toute discipline, représentaient la vie industrielle dans son élément moderne, aventureux, révolutionnaire, les légistes étaient Torgane de ses tendances les plus anciennes, de sa vieille tradition municipale et bourgeoise. La classe, laborieuse et craintive, des marchands des villes, les avait eus de tout temps pour avocats et mandataires auprès des forts, et leurs habitudes formalistes servaient à merveille Tesprit étroit et timide des intérêts locaux. La seconde moitié du quinzième siècle, et surtout le seizième, les enrichirent, et leur importance s'accrut du rôle nouveau de capitalistes. Des mœurs austères, des habitudes d*une rustique simplicité, Taccumulation patiente de gages énormes, le goût et la science des placements sûrs, caractérisaient les gens de robe. Ils pratiquaient l'économie, comme une tradition, presque comme une fonction sociale. Leur malveillance chagrine pour Tesprit d'entreprise, leur esprit conservateur ont passé dans le sang de la bourgeoisie française, et nos écoles économiques, filles de Tesprit bourgeois, ne tiennent pas d'autre source cette insurmontable défiance pour rindustrie aventureuse, cette horreur des hommes à projets et ce culte optimiste de l'épargne, le Dieu mystérieux qu'on adore à l'Académie, comme s'il pouvait guérir toutes les plaies sociales et résoudre tous les problèmes.

Là donc, se trouvaient, au seizième siècle, les fortunes les plus solides du royaume. L'ambassadeur de Venise fait remarquer à merveille, au milieu de la désolation générale, fruit des guerres religieuses, entre le clergé ruiné par les emprunts, la noblesse aux abois et misérable, le peuple des campagnes, dévoré par les gens de guerre et s'en allant nu par les chemins, la prospérité, sans éclat, mais sans revers, de u ces hommes de robe longue, présidents, conseillers, procureurs, qui ont tant d'or qu'ils ne savent qu'en faire*. »

Le déplacement des forces sociales commençait. La noblesse

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