I . Relations des ambassadeurs, Jean Correro
se tuait par le discrédit. I^s rentiers de l'ordre judiciaire devenaient nécessairement ses prêteurs, et Thypothèque, accroissant d*année en année son fardeau, avait mis en leurs mains, au bout d'un siècle, la meilleure part des richesses territoriales et des revenus de Taristocratie oisive*. Le capital, puissance de fraîche date, faisait sentir durement aux vieux pouvoirs, son naissant empire. En vain la monarchie étendaitelle, avec François I", Tuniformité despotique de son système, c'est au moment précis où elle se transformait en dictature, qu'il lui fallait compter avec des influences sociales, sans traditions et sans gloire. A l'emprunt forcé, ce procédé naïvement brutal des gouvernements militaires, se substituaient des combinaisons financières, fondées sur le respect de la richesse et la liberté du capital. La création des premières rentes de THôtel de ville n'atteste pas seulement les besoins croissants du trésor, mais les conditions nouvelles de sécurité sociale que subissait l'absolutisme. C'était la loi du prêt sur gages, s'imposant à la royauté, et, pour les gouvernements comme pour les fils de famille, Tégalité devant l'emprunt. Plus l'argent est serré dans peu de mains, remarquait finement l'observateur vénitien que je citais tout à Theure, et plus il est difficile au roi de s'en procurer sans violence. Ainsi un premier degré déconcentration du capital inaugurait son ascendant ; la richesse acquise menait la bourgeoisie à la prépondérance politique, les marchands étaient en faveur, caressés par les plus fiers, écoutés par le roi, parce qu'il n'y avait plus qu'eux et les légistes de riches en France. Le Vénitien observe toutes ces choses, avec le coup d'œil d'un diplomate élevé dans une société industrielle ; il a le sentiment de la transformation profonde qui s'opère sous ses yeux, et, faisant un retour enthousiaste sur cette Venise, république de capitalistes, qui venait de triompher de la ligue des rois, parce qu'elle était plus riche que tous les rois ensemble, et dont toutes les couronnes recherchaient à Tenvi. en ce besogneux seizième siècle, l'alliance et le crédit, il s'écriait : « En vain, le roi de France est-il le maître d'un grand royaume, il ne lui faut pas moins mendier de gens de toute sorte, au grand péril de sa dignité royale : car il voit bien, comme tout le monde
1. Plan véritable de Tétat présent des affaires. (Mémoire adressé à Mazarin. Manuscrits des fonds des 500 de Colbert, n* 203).
aujourd'hui, que ce n'est plus la grandeur des États, mais Targenl qui fait désormais la force des empires *. »
La formation de cette classe de capitalistes plébéiens, dont je viens d'esquisser les principaux traits, est un fait social d'une immense portée. La richesse avait été jusque-là l'apanage exclusif des castes militaires et laservanledes intérêts guerriers de la société. En s'accumuiant dans des mains pacifiques et laborieuses, en élevant, à côté des fortunes oisives de Faristocralie territoriale, Tédidce mouvant du capital roturier, elle se transforme, s'émancipe, étend sans bruit soninfluence jusqu'aux affaires sociales les plus hautes, jusqu'à la politique des princes.
Je ne suivrai pas le capitaliste sur ce théâtre, où son importance est trop manifeste. Je voudrais descendre dans des régions plus humbles, moins connues, et marquer, à sa naissance, la révolution profonde qui s'accomplit dans l'organisation du travail industriel. L'indigence des documents est grande et accuse l'indifférence et le dédain des observateurs de cet âge. Entre les grandes guerres de François I" et de Henri II, qui unissent à peine, et le tumulte des discordes civiles, qui commence, la révolution économique a passé inaperçue. C'est pourtant au milieu de ces tempêtes que le crédit public s'organise, que le régime manufacturier se fonde, que toutes les grandes choses de l'ordre industriel moderne se préparent et s'instituent. La royauté des derniers Valois proscrit, d'une main et, de l'autre, édifie. Ses ministres italiens lui ont appris à marier la politique industrielle des Médicis aux pratiques du gouvernement qui rendirent les Borgia célèbres. Le chancelier de Birague, en 1572, conseille la Sainl-Barlhélemy et le système des prohibitions douanières. En même temps, les procédés de l'industrie, saconstitulion, ses conditions économiques se modifient. Du sein de la classe naissante des capitalistes, surgit le moderne entrepreneur, amenant à sa suite trois choses qui sont la trame de l'avenir : le travail des machines, l'affranchissement des travailleurs, la grande industrie.