Préambule de Tordonnance d'août 1603, ci-dessus
les centraliser et les mettre à l'élude, un Conseil spécial du commerce(1601), pouvoir consultatif, formé, un peuàTaventure, de maîtres des requêtes et de courtisans, mais où les projets sans nombre que la paix avait fait naitre trouvaient une large et publique audience. Cette Chambre de commerce eut pour rapporteur et pour héros son contrôleur général, Barthélémy LafTemas, valet de chambre et tailleur du roi, serviteur fidèle et trop oublié, qui fit plus que personne pour la gloire de son maître. C'est LafTemas, bien plus qu'Olivier de Serres, qui gagna dans l'esprit et dans les Conseils du roi, par sa parole et par ses mémoires, par ses quatrains même*, le procès des industries séricicoles que Sully jugeait en puritain et en vieux soldat. LafTemas avait conçu pour toutes les industries françaises des plans de régénération remarquables. Il fut le centre et comme le grand juge de ce mouvement économique qui faisait affluer entrepreneurs, inventeurs et partisans aux portes du Conseil, ou à la barre des États généraux du commerce, convoqués à Rouen par Henri IV. Lui-même nous a conservé le curieux dénombrement de tant de nouveautés industrielles*. Depuis la production de la soie jusqu'aux haras, depuis les forges mécaniques jusqu'aux tapis de Turquie, depuis les velours de Milan jusqu'à la culture du riz, jusqu'aux canaux pour joindre les deux mers, l'esprit d'innovation a tout indiqué, tout agile, tout entrepris. Voici déjà les machines qui fixent au sol un capital considérable ; les moulins et martinets de taillanderie apparaissent sur la rivière d'Étampes ; les hauts fourneaux s'élèvent au bord de la Seine : partout le travail mécanique tend à se substituer à la main-d'œuvre, l'atelier aggloméré à l'atelier domestique. Il n'y a que la petite industrie, celle des métiers manuels et des consommations locales, qui demeure sous la loi de l'oligarchie industrielle. C'est là que le capitaliste elle travailleur peuvent sans inconvénient restei- confondus. Quand elle s'accomplit sur une petite échelle, sans l'auxiliaire coûteux des machines, la production peut se passer de grandes
1. Les Trésors et Richesses pour mettre l'État en splendeur (1598) précédés d*élégie sur les avantages du commerce des soies. Quatrains au Ck>nseil du roi, etc.
2. Recueil présenté au roi de ce qui se passe en l'Assemblée du commerce, 1604. (T. XIV des Archives curieuses de Chistoire de France^ p. 219.)
avances, et la gestion d'un petit capital s'accommode, à la rigueur, à Tinlelligence étroite et aux rares loisirs de Touvrier courbé sur la tâche journalière. Et voyez comme, à travei^s les temps, les mômes causes ramènent les mêmes effets. Deux siècles se passent, et les derniers vestiges des corporations disparaissent pour faire place à la liberté. Mais, à peine Tindustrie a-t-elle vécu soixante ans sousTempire de la libre concurrence, et déjà, sous nos yeux, pareil à la décadence qui commençait, à la fin du seizième siècle, pour le régime industriel du moyen âge, s'annonce le déclin de ce système, plein de fausses promesses, qui divise les forces productives et les oppose, afin de les contenir les unes par les autres. Pour que la concurrence soit une garantie, il faut que la production reste divisée, et déjà, de toutes parts, se restreint le domaine de l'industrie parcellaire. Partout, sous Tinfluence des grands capitaux, Texploitation industrielle se transforme en se concenli-ant. C'est pour n'avoir pu se plier à cette loi fatale que Torganisation du travail par corporations vit jadis des fabrications progressives échapper à son empire; c'est parce que cette loi fatale étouffe son action régulatrice que, de nos jours, la liberté industrielle ne résout plus tous les problèmes, et qu'en dehors de la petite industrie, dont le champ ne cesse de décroître, les vieux préceptes de Técole économique sont un vêtement brillant qui ne déguise même plus le vide qu'il recouvre.
Telle est, vue de haut, la transformation qui s'opère dès les temps des derniers Valois dans les conditions essentielles de l'industrie manufacturière. Le règne de Henri IV marqua le triomphe de cette ère nouvelle. Dix années de paix la laissèrent se fonder et s'asseoir. L'activité laborieuse, grandie à cette école, le capital, grossi par cette propriété industrielle, purent tenter alors de nouvelles et plus redoutables aventures. La production surexcitée chercha des issues, se tourna vers les horizons lointains; l'échange franchit les mers, et l'industrie commerciale, transformée, entra à son tour dans la phase où les capitaux se concentrent. Ainsi s'ouvre, après la fondallon des premières manufactures, l'époque des grandes compagnies.
Avant d'esquisser les lignes principales d'un mouvement qui compte parmi les grandes choses du dix-septième siècle, il faut connaître le milieu dans lequel celte nouvelle évolution s'est
accomplie. Il faut dire ce qu'étaient les classes commerçantes. Quelques faits, pris à des dates diverses, vont nous édifier sur leurs dispositions naturelles, leurs mœurs industrielles, leurs aptitudes et leurs tendances.
Quand les centres de population sont rares et clairsemés, les communications difficiles, les roules impraticables et périlleuses, les producteurs n'ont pour lieu, les relations commerciales n'ont pour âme que la modeste industrie du colporteur. Ce plébéien désarmé, que l'ardeur du gain rend intrépide, esta peu près Tunique voyageur des temps de brigandage ; il va, en plein désordre féodal, chercher le consommateur au fond des bourgades, et, civilisateur obscur, il lui apporte, avec les produits de l'étranger et les récits du dehors, le goût de l'inconnu, la révélation du progrès et du bien-être, une perspective lointaine de la vie sociale. Plus tard, quand la société a constitué sa police intérieure et que les échanges commerciaux commencent à attirer l'atlenlion des pouvoirs civils, les foires alimentent, transforment, relèvent le colportage.
Aujourd'hui que la moindre ville est un marché toujours ouvert, il ne subsiste que de pâles images de ces grandes foires du moyen âge, rendez-vous du commerce univei*sel, où la Flandre et l'Italie, la Pologne, l'Angleterre, l'Asie même venaient échanger leurs produits. Le grand négoce portait de Beaucaire à Genève ou à Hambourg, de Lyon à Reims où à Dantzick ses bazars ambulants. A ce trafic, les fortunes étaient rapides : car, si les rapports directs des producteurs étaient rares et coûteux, le service des intermédiaires n'en était que mieux rémunéré. Aussi, les premières accumulations de capitaux ne se firent-elles pas dans les classes manufacturières, vivant au jour le jour dans d'étroits horizons, mais au sein de celle industrie cosmopolite qui avait pour tributaires l'Europe entière et l'Orient même. Les marchands devinrent, dans Vart industriel, un élément prépondérant, au point que la spécialité commerciale fut le premier nom générique des professions laborieuses. Actifs, avides, envahissants, aff'ranchis de l'esprit militaire qui, du moins, faisait concourir les volontés vers un but social, la
commune défense, leurs tendances naturelles les poussaient vers le monopole. Ainsi se fonde, dès le douzième siècle, la grande compagnie de la marchandise de Veau, association ou Hame parisienne, longtemps confondue avec le corps de ville et formée dans le but unique de rançonner le cours de la Seine. Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, cette corporation leva des péages arbitraires sur tous les transports opérés par le fleuve ou par les routes de terre parallèles. Le libre commerce était une faveur, réservée aux plus puissantes des bourgeoisies riveraines, et à ceux qu'à beaux deniers comptants elles affiliaient à leurs privilèges*.
C'est à la même famille de corporations jalouses que se rattache la confrérie, fameuse en Angleterre, des Merchant adveniurers, qui eurent, depuis le treizième siècle, le monopole de l'exportation des laines, c'est-à-dire la plus belle veine du commerce anglais. C'était une sorte de compagnie, sans fonds commun ni trafic social, dont l'entrée s'achetait plus ou moins cher, selon les époques, rien qu'une assurance oppressive, au profit de quelques-uns, contre la liberté de tous. Ces institutions singulières, qui n'avaient de nos modernes compagnies que le nom et la grossière apparence, puisqu'il n'y avait au fond aucune entreprise collective, se multiplièrent surtout en Angleterre.
C'est la première fonne qu'y revêtit le trafic des mers lointaines. Au temps dAdam Smith, les commerces de Russie, d'Afrique et de Turquie étaient encore organisés sur ce modèle Il va de soi que, dépourvues de capital, incapables de rien fonder, les compagnies réglementées n'avaient, sur les côtes qu'elles exploitaient, ni garnisons, ni colonies, ni établissement durable d'aucun genre. Tel fut pourtant le dernier mot de l'esprit mercantile du moyen âge : une sorte de transition, plus apparente que réelle, vers les grandes sociétés de nos joure. C'est beaucoup plus tard seulement que le véritable esprit d'association devait apparaître dans les classes marchandes.
Franchissons les âges, et cherchons si la France du seizième siècle montrait de meilleures tendances. En réalité, la bourgeoisie commerçante accueillait avec une sourde hostilité les