‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 4)Chapitre 21 sur 60 · Extrait de l'Industriel vosgien du 17 octobre · texte numérisé non relu

Extrait de l'Industriel vosgien du 17 octobre

avait voulu la conduire! L'Empire, qui s'ell'ondrait, après 18 ans d'une fausse grandeur, ue laissant après lui, sauf Paris et Metz

hermétiquement bloquas, pas un seul régiment organisé, pas une batterie prôteàtenir la campagne! [Très bien! Applaudissements.)

Messieurs! Il y a deux espèces de nations, relies qui se résignenl devant la conquête el celles qui ue se résignenl pas. C'est parce que la Fiance, abandonnée, trahie par ceux qui lui avaient promis de la conduire à la victoire, envahie, mutilée, foulée par cinq cent mille Allemands, ne s'est pas résignée, c'est parce qu'elle ne s.' résigne pas [Bravo!) qu'elle fait encore figure dans le monde el qu'elle peut porter la tête haute devant l'Europe! [Bravo! bravo!) Me permettez-vous un souvenir?

Il y a quatre ans, peu de jouis avant ces dates lugubres dont l'anniversaire nous ramène ici, il y avait ici, il y avait à Ferrières deux hommes : un grand citoyen, qui représentait la République française; un grand homme d'État, qui représentait l'Allemagne victorieuse. Ce dernier, surpris de cette lutte à outrance qu'il tenait pour pure démence, étonné qu'on ne lui apportât pas les clefs de la France, s'écriait : « Vous parlez d'honneur, mais vous êtes vaincus! Quel peuple êtes-vous donc? Votre honneur est-il fait autrement que le nôtre? »

Les vivants n'ont pas le droit de répondre; ils ne le pourraient sans outrecuidance. Mais nous avons nos morts pour répondre. Oui, depuis Artenay jusqu'à Nompatelize, depuis le Mans jusqu'à Saint-Quentin, depuis Orléans jusqu'à Héricourt, nos morts ont répondu, et leurs ossements blanchis attestent qu'il y a pour la France un honneur qui n'est pas l'honneur de tout le monde !

C'est ici, Messieurs, devant ce mausolée, que cette grande leçon doit être apprise. Ce qu'on apprend ici, c'est la vertu suprême, celle qui consiste à combattre sans espérance ! [Bravo ! Vifs app lau disserhen ts !)

lia été de mode de critiquer cet élan magnanime de la nation. Quoi! nous a-t-on dit, après Sedan, après Strasbourg, après Metz, combattre encore! mais c'était le combat sans espoir. Messieurs! si jamais en France on cessait de comprendre la grandeur de la lutte sans espoir, de la lutte pour l'honneur, la France aurait franchi les derniers degrés qui la séparent de la décadence.

Est-ce donc pour l'espoir qu'ils combattaient, ces braves qui reposent ici, poignée d'hommes jetés à la rencontre d'un peuple entier, rué sur nous?

Est-ce pour l'espoir ou pour l'honneur que vous vous armiez, braves gens de Raon, quand le 27 septembre, sourds aux conseils de la prudence, vous barricadiez votre faubourg et vous imposiez à l'ennemi par votre lière attitude?

Est-ce pour l'espoir ou pour l'honneur que les gardes nationaux de nos vallées s'en allaient faire le coup de feu contre l'envahisseur? II y a dans ce cimetière, quelque part, un pauvre horloger de Celles; il avait femme et enfants, et rien ne le forçait à partir.

Il lui était facile de rester chez lui et de préparer le lit de l'ennemi vainqueur. Sans calculer, sachant que les Prussiens arrivaient en masse, il prit son fusil et s'en alla tirailler sur les crêtes. Il fut pris et, trois semaines après, il mourait, héros obscur, fusillé à quelques pas d'ici.

Est-ce enfin dans l'espérance d'arrêter à eux seuls l'armée de Werder que nos voisins de Rambervillers donnaient, à la gloire immortelle du nom vosgien, un émule trop peu célébré à l'héroïsme de Chàteaudun ! ( Vifs applaudissements .)

On a pu taxer tout cela de folie. Folie sublime, Messieurs; malheur à qui ne la comprend pas!

Croyez-vous que tant d'efforts aient été stériles? Croyez-vous que la défense nationale n'ait pas porté ses fruits? Croyez-vous que tout cela ne compte pas dans le capital d'honneur et de dignité que la France a dû se refaire?

N'est-ce donc rien que ce spectacle extraordinaire d'une nation abattue qui se raidit et se soulève, et qui, à la voix d'un grand patriote, d'un homme en qui semblait avoir passé, pendant ees quatre mois, l'âme même de la patrie, a pu jeter sur les champs de bataille 600 000 hommes, équipés, encadrés, et 1 400 pièces d'artillerie? N'est-ce rien enfin que d'avoir montré que la force n'est pas tout en ce monde, qu'à côté de la force il y aie droit, qui ne se prescrit pas, et qu'il existe dans les choses humaines une autre loi, un autre Dieu que le succès? {Applaudissements.)

Messieurs, nous cheminons ici parmi les choses lugubres. Il y a, sous cette terre, des braves, morts en combattant; il y a

aussi des femmes, des vieillards, des enfants... il y a toute l'histoire de nos douleurs, de nos misères... Et cependant, si tristes que fussenl ces temps, si cruel qu'il soit d'en agiter le souvenir, par un côté du moins, ne valaient-ils pas les nôtres?

Alors, du moins, la France élail une; une dans sa résistance, une dans sa volonté. Il ne s'agissait alors ni de libéraux, ni de cléricaux, ni de radicaux, ni de conservateurs. Les bleus et les blancs versaient tous leur sang dans le même sillon. Aujourd'hui, nous affligeons le monde par le spectacle de nos discordes. Le danger cependant est-il moindre? l'œuvre patriotique moins difficile? l'accord intérieur moins urgent? Prêtez l'oreille : regardez par-dessus cette frontière, trop voisine, hélas! et voyez si l'ennemi héréditaire, comme il s'intitule, se consume en discussions stériles!

Imitons-le; Messieurs, avant de refaire une France grande, faisons une France une. Refaisons l'union de tous les Français. [Bravos!) Reconstituons le grand parti national sous les plis d'un drapeau qui puisse l'abriter, parce qu'il est le seul sur lequel, aujourd'hui comme au temps de l'invasion, tous les Français puissent servir avec honneur. {Bravo! Bravo!) La République, il y a quatre ans, a sauvé l'honneur : c'est elle qui refera la patrie. [Bravo! Bravo! Vifs applaudissements . Vive la République!)

Élections partielles. — Voyages présidentiels.

Dans le même temps, tous les partis redoublaient d'activité pour agir sur le pays dans le sens de leurs espérances. Les bonapartistes, qui avaient perdu du terrain au sein de l'Assemblée depuis qu'ils n'étaient plus représentés dans le ministère, ni même dans la Commission de permanence, nommée le 5 août, essayaient de propager les doctrines plébiscitaires et, maîtres déjà de la Nièvre, réussissaient à faire élire dans le Calvados un des leurs, M. Le Provost de Launay, qui allait immédiatement mettre ses lauriers électoraux aux pieds de l'impératrice, à Arenemberg. M. de Chabaud- Latour, ministre de l'intérieur, avait beaucoup de peine à entraver la distribution des photograpbies de l'héritier de Napoléon, et les impérialistes peuplaient les préfectures, les sous-préfectures et les mairies. Le maréchal de Mac-Mahon parcourait successivement les provinces de l'ouest (août), puis du nord de la France (septembre 1874) pour relever le prestige d'un pouvoir mal défini, mais, sous la banalité des harangues officielles, il ne put que constater partout le désir

ardent de sortir du provisoire. M. Thiers, traversant la Savoie et le Dauphiné pour gagner l'Italie, recueillait des ovations plus spontanées, et son discours de Vizille ' exprimait dans cette formule le vœu de l'opinion publique : « Puisque la monarchie est impossible. il faut faire la République, et la faire franchement, sincèrement. » C'est aussi ce que demandèrent les électeurs de Maine-et-Loire en donnant, le 27 septembre, pour successeur à M. Beulé un républicain, M. Maillé, qui battit le septennaliste Bruas.

Le 5 octobre, les élections pour le renouvellement par tiers des conseils généraux tirent perdre aux monarchistes une quarantaine de sièges qui furent répartis entre les républicains et les impérialistes. Un décret du o novembre avait fixé au 22 du même mois les élections pour le renouvellement des conseils municipaux, car, aux termes de la loi du 2o mars 1874, la prorogation des conseils municipaux ne pouvait dépasser la date de janvier 4 87ÏS, et. les députés désiraient que les élections communales eussent lieu avant la rentrée de l'Assemblée nationale, afin de pouvoir y prendre part. En faisant la part des considérations locales qui influent gravement sur le choix des conseillers municipaux, ces élections furent, en général, très favorables au parti républicain modéré, et les monarchistes aperçurent clairement que la gauche avait atteint son but, en déjouant toutes les tentatives faites, lors du vole delà loi sur l'électorat municipal, pour mutiler le suffrage universel au moyen de combinaisons censitaires. Ce qui rendit le résultat des élections municipales particulièrement sensible à la droile, c'est que vingt-sept députés de ce groupe ou du centre droit, qui avaient été nommés maires de leurs communes par le Maréchal, restèrent sur le terrain et, n'ayant pas été réélus conseillers, furent moralement tenus d'abandonner leurs écharpes.

Reprise de la session.

L'Assemblée nationale rouvrit sa session le 30 novembre 1874. Chaque groupe reparaissait à Versailles avec les mêmes aspirations et les mêmes préjugés, et le fossé restait toujours aussi profond entre l'extrême droite et le centre droit, entre le centre gauche et l'extrême gauche, tandis que le parti impérialiste, enhardi parles récents succès électoraux, témoignait plus d'arrogance encore qu'à la veille des vacances. Ce n'était pas le Message du 3 décembre qui pouvait rendre la situation plus claire, car le Maréchal avait voulu ménager tout le monde, et, en ce qui concerne les lois constitutionnelles, se bornait à exprimer l'impression qu'il avait rapportée de ses voyages, à savoir « qu'une organisation, reconnue indispensable par l'Assemblée, vint donner au pouvoir issu de la loi du 20 novembre la force dont il avait besoin pour remplir sa mission ». En somme,

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