Journal officiel du 15 mai
nelle de M. de Rémusat, il en reçut une autre du ministère. « Je vous remercie, écrivait M. de Rémusat, d'avoir rendu ce succès possible par l'attention vigilante avec laquelle vous avez suivi les phases d'une négociation très compliquée, parle relief Ve vous avez donné auprès des ministres du Roi à l'argumentation sur laquelle s'appuyait le droit de la Compagnie. » Dans une lettre à son frère, en date du 13 mars 1873, Jules Ferry fait remarquer « qu'on n'en dit pas souvent aussi long au quai d'Orsay » et il se complaît à songer à la rage des rédacteurs et copistes, chargés d'adresser cet « état de services à un intrus ».
Après l'heureuse conclusion de cette grave affaire du Laurium, Jules Ferry n'avait plus en perspective que ce qu'il appelle « des broutilles » dans sa correspondance intime. .Mais il profitait de son séjour en Grèce pour explorer l'Archipel et s'enivrer des merveilles « du printemps grec, le plus beau de tous les printemps, qui éclôt de toutes parts et d'un seul coup comme ces Heurs de yucca, dont on dit, dans nos pays froids, qu'elles éclatent une ibis tous les dix ans, avec un bruit de détonation1 ». Au milieu de cette fête de la
1. VEslafelte du 20 avril 1893 a reproduit, d'après le Bon sens franccomtois, une lettre écrite d'Athènes par .M. Jules Ferry à son ancien collègue Edouard Ordinaire : Voici cette lettre, qui porte la date du 12 octobre 1872 :
Mon cher ancien collègue,
Il m'a été bien agréable de recevoir de vos nouvelles. Ma pensée, franchissant l'abîme de misères matérielles etmoralos qui nous sépare des jours où nous nous sommes connus, évoque, a \cr votre souvenir, celui «l'un temps qui nous semblait bien dur, bien triste, el qui contenait, en germe, des duretés et des tristesses que les plus pessimistes d'entre nous n'auraient jamais imaginées. Dernière année de l'Empire, prélude inconscient, parfois comique, des tragédies qui allaient suivre!
J'admire, en songeant à ces choses, dont la grandeur devait écraser les hommes de ce temps-ci, combien la prévoyance humaine esl courte, et combien aussi la logique des situations et des faits, vraie providence de ce monde, a fait sortir, avec une implacable précision, l'effet de la cause, la désorganisation du despotisme, la guerre et la [■évolution du plébiscite, le châtiment universel île l'universelle lâcheté.
Quand on a vu, agi, vécu toutes ces choses, mon cher ancien collègue, on est tenté d'employer le surplus de ses jours à y songer. Je comprends votre retraite philosophique, et je l'imite de mon mieux. Je ne crois pas être, dans le poste où le Président de la République m'a appelé, inutile à la République, quî doit avoir, à son tour, sa diplomatie et ses diplomates, mais je suis aussi. pour quelque temps du moins, isolé de cette arène discordante et stérile où nous sommes condamnés à nous débattre, de cette presse tapageuse et menteuse, de ces récriminations éternelles, de ces aigreurs au milieu desquelles la France, vaincue et malade, dissipe son temps et ses forces.
J'ai retrouvé ici, sous la plus pure lumière qu'il soit donné à l'homme de
nature, il redevient « parfaitement païen et voit tous les dieux flotter dans l'air ». Puis, sa nature tendre de Français reprend le dessus et, songeant à des deuils intimes, il s'abstrait, avec une mélancolie exquise, de ce milieu grec où « le lugubre est inconnu, à l'ombre du Partbénon », où l'on s'empresse d'oublier les morts, après avoir fait beaucoup de bruit. 11 affirme sa foi et sa prédilection pour les larmes, qui deviennent « plus amères, à mesure qu'on vieillit... » Combien, écrit-il, j'en ai déjà répandu sur mon chemin, et combien couleront encore!
Retour en France. — Le régime du 24 mai.
Tandis que le ministre de France philosophait ainsi, M. Thiers continuait sa lutte contre les hobereaux de Versailles et, à force d'éloquence, semblait tenir encore la balance indécise entre lui et une majorité hostile. Mais il vint un moment où les coalisés monarchiques et bonapartistes se crurent capables de mettre la main sur le Gouvernement et renversèrent celui qu'ils appelaient le sinistre vieillard (24 mai 1873). Celait la réponse de l'Assemblée nationale à l'élection de M. Barodét, à Paris (27 avril), et le Maréchal de Mac- Mahon, le nouveau chef de l'Exécutif, acceptait la mission d'inaugurer une politique énergiquement et résolument conservatrice1.
M. Jules Ferry, à la première nouvelle de ce coup d'État parle-
contempler, au milieu des restes sacrés d'un art dont l'humanité n'atteindra plus jamais l'idéale pureté, la sérénité de mon cœur et de mon jugement. J'ai le bonheur aussi de voir la France du dehors, planant sur les misères et les discordes intérieures, et c'est du dehors seulement, voyez-vous bien, que l'on sent combien elle a été grande dans son malheur, et combien elle est surprenante dans son relèvement. L'opinion européenne est plus juste pour la France que nous-mêmes. De l'aversion universelle, de la haine et de la peur, que la politique impériale avait su inspirer au monde entier, l'Europe a passé à l'estime et à la sympathie. Il faut l'avoir vu, pour se rendre compte du degré de mépris et de haine où l'Empire était tombé dans ses dernières années.
La République, la République régulière et sans impatience, nous a rendu ce que nous n'avions plus : l'estime de l'Europe. Je trouve que c'est quelque chose, car c'est le commencement de tout et la condition fondamentale de toute politique républicaine. On ne sait pas, non plus, quand on ne l'a pas vu, combien la sagesse nous sert au dehors. Restons sages, car si nous avons pu, en d'autres temps, faire de la politique d'isolement, nous ne pouvons désormais, pour refaire la patrie, nous passer de l'opinion du monde.
Recevez, mon cher ancien collègue, l'assurance de mes sentiments affectueux.
Jules Ferry.
1. Dans un Message du 26 mai, le Maréchal résumait sa politique par cette phrase, presque copiée sur l'ordre du jour Ernoul : « Le Gouvernement ui vous représente doit être et sera, je vous le garantis, énergiquement et résolument conservateur. »
mentaire, donna sa démission et revint occuper son siège de député1. U est presque superflu d'ajouter que le Gouvernement de combat n'eut pas d'adversaire plus résolu. D'ailleurs, à cette époque il aborda peu la tribune, laissant aux hommes du 24 mai le soin de révolter le pays par leurs provocations et leurs maladresses. Les premiers actes du nouveau ministère ne tardèrent pas, du reste, à fixer l'opinion sur les tendances qui allaient prévaloir. On remania profondément le personnel administratif et judiciaire, et les bonapartistes eurent la meilleure part des faveurs officielles. La démission de M. Ernest Picard, ministre de France à Bruxelles, fut acceptée comme l'avait été celle de M. Jules Ferry. M. Beulé, ministre de l'Intérieur, oublieux de ses fines satires contre le despotisme des Césars, ne craignait pas de faire revivre les plus détestables pratiques de l'Empire, et son sous-secrétaire d'État, M. Pascal, adressa aux préfets une circulaire très confidentielle que Gambetta lut à la tribune dans la séance du 10 juin2. Elle érigeait la corruption en règle administrative. Le parti clérical relevait audacieusement la tète. A Lyon, le préfet, M. Ducros, prescrivait que les enterrements civils auraient lieu à sept heures du matin. Aux obsèques de M. Brousse, député de l'Aude, la députation de l'Assemblée se retira et renvoya les troupes de service, parce qu'aucun prêtre n'accompagnait le convoi. On plaçait l'armée sous la surveillance de toute une hiérarchie d'aumôniers militaires. Enfin, le Gouvernement, au mépris de la loi, conviait l'Assemblée à déclarer d'utilité publique la construction d'une église sur la butte Montmartre, réclamée par l'archevêque de Paris « tant en son nom qu'au nom de ses successeurs ». M. Jules Ferry protesta avec ses collègues de la gauche
1. Les Grecs ne virent pas s'éloigner sans regrets le négociateur habile de l'affaire du Laurium. Voici en quels termes Y Indépendance hellénique, du 31 mai 1813, exprima les sentiments des Hellènes : « Une dépèche de Paris annonce que M. Jules Ferry, ministre de France à Athènes, a donné sa démission. Cette nouvelle ne nous a pas surpris. Démocrate convaincu, l'ancien maire de Paris devait se trouver à son poste de combat, le jour où la coalition des monarchistes menaçait la République, pour l'avènement de laquelle il a si vaillamment combattu.
.Al. Ferry laisse en Grèce les meilleurs souvenirs. Aimé, estimé de tous ceux qui l'ont connu, il était parvenu, en quelques mois, à effacer de la mémoire des Hellènes les tristes impressions laissées par quelques-uns de ses prédécesseurs, représentant en Orient la politique détestée de l'Empire.
La colonie française, dont nous croyons interpréter les sentiments, ne regrette pas moins que les Hellènes la démission de M. Ferry. Les Français d'Athènes étaient, avec raison, fiers de voir leur pays représenté par un homme dont ils connaissaient les talents, et qui ne devait son élévation qu'à ses éminentes qualités, à son mérite personnel. »
2. « Voyez, disait cette circulaire, quels sont les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir, quelle que soit d'ailleurs la nuance à laquelle ils appartiennent, leur situation financière et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de l'administration... » Journal officiel du 11 juin 1873.
contre toutes ces mesures provocatrices et y opposa sou bulletin de vote.
La droite monarchique poursuivait un but pins audacieux encore. A la faveur de la prorogation de l'Assemblée (du 31 juillet au 5 novembre), ses chefs rêvaient une Restauration. Elle eut pour préface la réconciliation du comte de Paris avec le comte de Chambord, réconciliation dont l'entrevue de Frosdhorf (5 août 1873) fil un événement européen qui jeta Victor-Emmanuel dans les bras de l'empereur Guillaume. Cependant la loyale intransigeance ducomte de Chambord, sa lettre du 30 octobre à M. Chesnelong, par laquelle le chef de la maison de France refusait « de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry » et de devenir « le roi légitime de la Révolution ><, ne tardèrent pas à mettre lin aux tentalives faelieuses du Comité Changarnier. Le Gouvernement n'en restait pas moins opposé à l'établissement d'un régime définitif, ainsi qu'en avait témoigné, dès la rentrée de l'Assemblée, le Message du Maréchal, en date du b novembre. Toutefois, la réaction ne réussit pas à obtenir la prorogation pour dix ans des pouvoirs du Maréchal, comme le demandait Changarnier ; elle dut se contenter du vote de l'amendement Depeyre (19 novembre) qui, par 383 voix contre 317, conféra, pour sept ans, le Pouvoir exécutif à M. de Mac-Mahon, en stipulant (pie, dans les trois jours de la promulgation de la loi, dite du Septennat, une commission de 30 membres serait nommée en séance publique, au scrutin de liste, pour l'examen des lois constitutionnelles. C'était reprendre les propositions soumises à l'Assemblée par M. Thiers dans son Message du 24 novembre 1872 ', et réalisées par le dépôt des projets de loi déposés par M. Uufaure, en vertu de l'ordre du jour du 13 mai's 1873, qui « portait que l'Assemblée ne se séparerait pas sans avoir fait statuer sur l'organisation et le mode de transmission des pouvoirs législatif et exécutif, sur la création et les attributions d'une deuxième Chambre et sur la loi électorale »2. La nouvelle Commission des Trente, laborieusement nommée du 20 novembre au 5 décembre 1873, ne comptait que cinq représentants de la gauchi', et le ministère du 26 novembre, reprenant les plans du Gouvernement du 24 mai, avait débuté par le projet de loi qui attribuait au Président de la République la nomination des maires et adjoints dans les chefs-lieux de département, d'arrondissement, et aux préfets celles des maires de toutes les autres communes, plaçant ainsi la police municipale sous la main du Pouvoir central. On sait qu'en
1. Ce Message disait : « La République existe, elle est le gouvernement légal du pays; vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Ne perdons pas notre temps à la proclamer, mais employonsle à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. »
2. Cet ordre du jour avait été présenté par M. de Broglie au nom de la première Commission des Trente, qui avait reçu de l'Assemblée le mandat de préparer un projet de loi réglant « les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle ».
avril 1871, au plus fort, de la guerre civile, l'Assemblée avait voté l'élection de tous les maires, et que M. Thiers avait dû poser la question de cabinet pour faire attribuer au Pouvoir central le droit de nommer les maires dans les villes de plus de 20000 habitants. Ainsi, deux ans et demi plus tard, lorsque l'ordre était rétabli sur toute la surface du pays, la majorité monarchique, reniant tous ses principes de décentralisation, entendait conférer au gouvernement de son choix des attributions qu'elle avait déniées au libérateur du terriroire, devant la Commune en armes et en présence des soldats étrangers !
En même temps, la presse était frappée partout avec une rigueur excessive. Dans les départements en état de siège, on supprimait les journaux ; dans ceux qui restaient soumis au droit commun, on leur retirait, l'autorisation de vente, et certains sous-préfets assimilaient au colportage la distribution d'une feuille par ses porteurs ordinaires. C'est clans ces circonstances que M. Jules Ferry reparut à la tribune.
Discours sur l'état de siège.
Le 4 décembre 1873, l'Assemblée nationale avait à discuter l'interpellation de M. Larny relative à la levée de l'état de siège. L'auteur de ['interpellation, dans un éloquent discours, fit remarquer que « tant que les troupes étrangères campaient sur notre sol, l'état de siège, maintenu comme une mesure de défense nationale contre les périls de l'occupation, était sinon régulier dans son principe, du moins mesuré dans ses effets et respectable dans son but1 ». Mais, depuis que l'œuvre de l'affranchissement était assurée, le retour au droit commun s'imposait ; le Gouvernement semblait, inexcusable de perpétuer l'état de siège dans vingt-neuf départements, et, d'en considérer dix autres comme placés sous le même régime, bien qu'ils n'eussent été mis en état de siège par aucun décret régulièrement promulgué. Cette violation de la loi frappait surtout les héroïques départements de l'Est « qui avaient forcé l'estime même de leurs ennemis » et n'avaient pas « obtenu le respect d'un cabinet français2 »! Après avoir établi que le pays avait été d'une patience admirable en supportant depuis six mois le régime du 24 mai, l'orateur affirma que confier aux généraux l'administration d'une nation calme, c'était les détourner de leur mission naturelle et « préparer pour l'avenir une armée d'état de siège, incapable de défendre la France au dehors, et capable de l'opprimer au dedans ».
M. de Broglie, ministre de l'intérieur et vice-président du