‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 4)Chapitre 35 sur 60 · Séance du 10 juin. Journal officiel du · texte numérisé non relu

Séance du 10 juin. Journal officiel du

comme la plus mauvaise de toutes, comme la plus propre à déprimer le niveau des études et des examens1. Mais M. Laboulaye put se convaincre de la faute commise par lui en ne luttant pas avec MM. Jules Ferry et Jules Simon pour le maintien de ces droits de l'État qui lui paraissaient maintenant mis en péril. Quant au ministre de l'instruction publique, l'honorable M. Wallon, il s'était fait l'auxiliaire embarrassé de M. Dupanloup et s'effaçait modestement derrière le bouillant prélat. Cette atlitude du ministre favorisa le succès de l'amendement Paris, qui futadoptépar 358 voix contre 321 2. Le parti clérical venait de remporter une victoire dont les conséquences ne pouvaient manquer d'apparaître à bref délai3. En voulant mettre la main sur la haute culture de la jeunesse et opposer un enseignement religieux à l'enseignement purement scientifique de l'Université, l'Eglise prenait l'initiative d'une lutte qu'il eut dépendu d'elle d'éviter, et ces premiers empiétements n'allaient pas tarder à s'étendre sur le terrain politique. L'origine du conflit qui divise encore les Français en deux camps n'est pas ailleurs que dans cette loi de 187o sur la liberté de l'enseignement supérieur.

Discours maçonniques.

Après le grand effort qu'il avait dû faire dans cette discussion mémorable, Jules Ferry avait quelque droit de se renfermer dans le rôle d'observateur et de témoin, en laissant se dérouler les conséquences des entreprises cléricales. Ses coreligionnaires politiques lui avaient témoigné leur estime en le nommant président de la gauebe républicaine. C'est le moment aussi où il fut reçu, avec Lit hé, à la loge de la Clémente- Amitié, et si nous donnons ce détail, c'est qu'un an plus tard, le 9 juillet 1876, cette loge maçonnique fêta solennellement, au Grand-Orient de France, l'anniversaire de la réception de deux grands boinmes, en présence de 750 maçons et

1. Je regrette infiniment de dire, conclut M. Laboulaye, que cet amendement est le plus mauvais .le ceux qu'on a présentés, el que c'est celui qu'on peut le moins accepter, si l'on a quelque souci de l'intérêt des études et du droit de l'État. »

2. La loi fut votée en troisième lecture le 12 juillet 1875 <J. 0. du 13).

a. Dés te 19 juillet, dans une lettre adressée à M. Dupanloup. le Pape exprimait cette théorie « qu'il répugne aux éternelles lois de la justice et de la saine raison qu'on mette au même rang le vrai et le faux, et qu'on reconnaisse à l'un et à l'autre les mêmes droits ».

L'Union [n° du 17 août) avouait que le but final était non seulement de justifier l'enseignement catholique, mais de l'imposer à l'État. » Elle proposait » d'effacer de la langue française cet affreux barbarisme: « Université de France ».

La Semaine religieuse d'Arras demandait le rétablissement des ordres privilégiés et la suppression du mariage civil (Y. le Temps du 14 octobre); l'évèque de Versailles, dans un mandement, reproduisait l'intransigeance du Syllabus.

de beaucoup de sénateurs et de députés, parmi lesquels nous citerons Crémieux, Schœlcher, Valentin, Andrieux, Dréo, Laisant, Lavergne, de Mahy, Nadaud1.

A la suite de l'audition d'un discours de Littré, qui a pour titre : Du devoir de l'homme envers lui-même et envers ses semblables, et qui n'est que le développement de ce texte : Instruisons-nous et instruisons les autres, Wyrouboff, l'ami et le collaborateur de Littré, lut, à son tour, une étude très vigoureuse sur l'état de l'enseignement en France, étude dont il n'est pas inutile de citer ici quelques fragments, parce que la loi tle 1875 y est très justement, caractérisée dans ses origines et dans ses premiers effets :

Nous vivons présentement sous le régime d'une loi nouvelle, qui est destinée, si les événements marchent d'une façon normale, à faire époque dans l'histoire du développement de l'instruction publique. L'Assemblée de 1871, après avoir enlevé à la France tant de libertés, a cru devoir lui octroyer la liberté de l'enseignement supérieur. Cette liberté n'est pas une invention bien nouvelle; l'empire agonisant, à bout de ressources intellectuelles surtout, y avait songé un jour. Au moment où l'opinion publique, de plus en plus lasse d'un régime qui devenait intolérable, demandait obstinément toutes les libertés, et où l'on cherchait les moyens de donner celles qui pouvaient être inoffensives ou nuisibles, sauf à prohiber plus sévèrement celles qui auraient pu être utiles, nous avons entendu prononcer dans les sphères gouvernementales Je mot de liberté de l'enseignement supérieur.

A ce propos, permettez-moi de vous citer une page que j'appellerai volontiers une page d'archéologie, tant l'époque qu'elle me rappelle, et qui est séparée de nous par de graves événements, me parait ancienne et oubliée.

« La liberté de l'enseignement qu'on demande de toutes parts, « — j'écrivais cela en 1867, — n'est pas demandée pour la minorité « intelligente; celte minorité n'en a pas besoin, puisqu'elle s'est « affranchie malgré l'enseignement officiel, malgré même l'ensei- « gnement catholique, plus logique, plus despotique que l'enseigne- « ment officiel; elle est demandée pour la majorité, qui n'a pas et « ne peut, avoir d'initiative, qui n'a que la force de suivre le inouve- « ment, lorsque le mouvement est une fois commencé. Il faut donc « nécessairement que la majorité puisse comprendre la liberté, telle « que l'entend la minorité, il faut qu'elle puisse en user pour son « propre bien, pour son émancipation intellectuelle, en un mot, « dans le sens de ce mouvement que l'Europe occidentale a inauguré « depuis la Révolution française. Si c'est pour redevenir catholique, « pour retourner au moyen âge, qu'on demande la suppression des

1. Loge française et écossaise de la Clémente-Amitié. Fête anniversaire de la réception du F.-. Littré. Brochure de la Société franc-maçonnique. Paris, 1876, 111 p. in-12.

« universités et la création des écoles libres, nous, qui voulons nous (( éloigner autant qu'il est possible du passé, nous n*avons rien « à voir à cette liberté; nous devons même lui préférer un état de « choses qui n'est certes pas bon, mais enfin où la puissance théo- « logique est singulièrement limitée.

« Voyez le fait : en France, dans un pays où le régime catholique « est sapé depuis longtemps, où il y a tant d'indifférents et de « sceptiques, qui demande à grands cris la liberté de l'enseigne- « ment? qui se plaint de l'intolérance et des persécutions? Le clergé « et les catholiques d'abord, les libres-penseurs ensuite; deux partis « qu'on s'étonne de voir s'accorder sur une aussi grave question. « Les uns comme les autres veulent tourner la liberté à leur profit, « les uns comme les autres croient s'en faire une arme puissante « pour terrasser leurs adversaires. Il y a évidemment là un malen- <( fendu; dans la lutte, il ne peut pas y avoir deux vainqueurs ou (c deux vaincus ; il faut bien que, d'une part ou de l'autre, règne « l'illusion, et on comprend combien c'est important de se rendre « compte de la situation. L'erreur serait ici funeste, d'autant plus « funeste qu'elle serait irréparable. Y a-t-il accord entre les masses « populaires et le parti libéral, voilà donc la première question « qu'il faut examiner. Mais cette question n'est pas la seule. Si « l'accord existe, les hommes d'initiative ont-ils les moyens matériels « nécessaires pour créer un enseignement complètement libre? « L'exécution pratique d'une réforme sociale n'est pas une petite « affaire, il faut la méditer et la préparer longuement. Le jour où la « liberté serait proclamée, les plus avisés et les plus habiles pren- « dront le dessus, cela n'est pas douteux, quelles que soient les

« doctrines qu'ils prêcheront, et la concurrence deviendra difficile

« Autant que qui que ce soit, je suis adversaire déclaré de l'organi- « sation universitaire que nous avons; je déplore profondément la « dangereuse anarchie qui règne dans l'éducation que tous nous « avons reçue, et je n'ai pas de plus grand désir que de voir se « modifier radicalement les principes pédagogiques et les pro- « grammes en vigueur. Je prétends seulement que le progrès et « l'amélioration ne peuvent se faire par l'initiative de la société « tout entière, qu'ils doivent être l'œuvre de quelques individus « assez éclairés pour en comprendre la nécessité, assez puissants « pour vaincre la résistance passive d'une immense majorité qui « ignore encore de quel côté elle doit marcher. 11 faut prendre ici « la contre-partie de l'opinion que Proudhon exprimait, dans ses « Contradictions économiques, sur Je travail : il est impossible qu'un « enseignement libéral s'organise; il faut l'organiser. Quel que soit « leur respect pour la liberté et leur horreur pour le despotisme. « tous les partis deviendront despotes, le jour où, renversant leurs « adversaires, ils arriveront à prendre leur place, et celle contra- « diction entre les principes et les actes estime preuve manifeste de « 1 insuffisance des théories individualistes. Je pousserai plus loin

« encore ma critique: je dirai que la liberté absolue de l'instruction « publique, si, par un décret quelconque, elle pouvaitêtre proclamée, « serait nuisible el deviendrait une arme dangereuse entre les mains « du parti qui trouve que nous marchons trop vite dans la voie du « progrès. Etcela n'est pas une supposition, une hypothèse gral uite : « on a l'ail un essai, et nous en pouvons juger les résultats. Voyez <( ce qui se passe en Belgique: l'enseignement y esl libre ou à peu « près, ce qui se traduit par ce l'ail que les universités catholiques « et spiritualistes s'emparent de toute la jeunesse, et il n'y a pas « d'université de libres-penseurs.

« Que faire donc pour améliorer l'instruction publique? Je puis « dire sur celte question mon opinion avec une entière franchise, « parce que c'est là une question de l'avenir et non une question « du présent. Actuellement, ni en France, ni dans le reste de l'Europe, (( il n'y a pour nous rien à faire qu'à prêcher et à attendre. Mais (( le jour, toujours en perspective en raison des vicissitudes sociales, « le jour, où le parti démocratique, auquel je m'honore d'appar- <( tenir, triomphera quelque part, «pie devra-t-il entreprendre pour « introduire un enseignement libéral? Si je puis lui donner un « conseil, c'est celui de ne pas proclamer la liberté pleine et entière « de l'enseignement, de ne pas se tenir à l'écart dans tout ce qui « touche au domaine de l'instruction publique, à moins que le « monde ne fasse d'ici là un pas immense dans la voie du progrès.

<( Pour moi, la liberté de l'enseignement n'est pas un but, c'est « un moyen. Le but, c'est le régime nouveau vers lequel, depuis « des siècles déjà, nous marchons lentement, mais sûrement. »

Vous voyez qu'à cette époque, c'est-à-dire il y a de cela tantôt dix ans, je n'étais pas partisan de la liberté de l'enseignement; j'en prévoyais les conséquences dangereuses et j'en signalais les mauvais côtés. Depuis, les choses ont marché; ce qui n'était qu'une théorie, qu'un projet plus ou moins vague, est devenu un fait accompli ; l'expérience, une expérience insuffisante encore il est vrai, mais déjà instructive, a parlé et donné raison à mes défiances. 11 y a un an à peine que la loi nouvelle est promulguée, et vous avez déjà des facultés catholiques à Paris, à Angers, à Lyon; vous allez en avoir à Lille : nulle part encore, nous n'avons vu une université, je ne dirai pas libre-penseuse, mais simplement laïque, se fonder à côté de l'Université de l'État. La loi a profité au parti théologique : elle a donc été nuisible aux progrès de l'esprit moderne, qui est le contraire, qui est l'opposé de l'esprit théologique. Les législateurs de 1875, — j'entends ceux d'entre eux qui étaient nos amis, — ■ ont cru bien faire, je n'en doute pas, mais il est permis de regretter qu'ils n'aient pas vu ces résultats, pourtant si probables, sans soumettre la société à une véritable expérience d'empoisonnement par le cléricalisme, qui pouvait être, sinon funeste, — car le savoir moderne ne peut périr dans une pareille lutte, — au moins grandement nuisible à l'équilibre général.

Je dis que ces résultats étaient probables, et il m'importe de vous le démontrer, parce que cette démonstration m'amènera directement au plan de l'école que j'ai à vous exposer aujourd'hui. En effet, en examinant les choses avec cette maturité et cette impartialité qui doivent caractériser les vrais législateurs, il n'était pas difficile de se convaincre que le parti libéral, pris daus son ensemble, avec ses nombreuses subdivisions et ses nuances variées, depuis le spiritualisme le plus orthodoxe jusqu'au matérialisme le plus radical, était absolument impuissant à fonder une université. Pour faire une école vraiment supérieure, vraiment rationnelle, il faut partir d'une doctrine déterminée, d'une idée nette et précise, et quelle idée nouvelle, quels programmes nouveaux qui ne soient déjà dans les facultés de l'État, le parti libéral pouvait-il apporter? Prenez pour exemple l'École de médecine; est-ce que toutes les fractions du parti libéral n'y sont pas représentées? est-ce que vous ne trouvez pas là des professeurs illustres qui appartiennent à tous les degrés de la liberté de penser, sans qu'on puisse dire qu'une doctrine quelconque domine l'enseignement? L'École de médecine, — et l'on peut en dire autant de toutes les autres facultés, — est une image fidèle de l'état des esprits dans le parti avancé; on y trouve de tout par un peu : spiritualisme, matérialisme, positivisme, déterminisme y vivent côte à côte, sans s'aider, il est vrai, et sans se prêter un mutuel concours, mais aussi sans trop se faire la guerre et sans se gêner dans la poursuite du luit commun qui est renseignement professionnel. « La science, qui n'est ni catholique ni athée, mois qui est la science », suivant l'expression d'un ministre de l'Empire, — tel est sinon en droit, au moins en fait, le mot d'ordre qui a été adopté dans les écoles supérieures entretenues par l'État, telle est aussi la devise des libéraux qui veulent la laïcité, c'est-à-dire l'exclusion du théologisme et l'absence de toute doctrine particulière. Dans de pareilles conditions, il est évident que le parti libéral ne peut faire qu'une édition nouvelle des facultés de l'État, et encore n'est-il pas bien sûr que cette édition puisse être suffisamment revue et corrigée, car l'Etat, possédant des ressources considérables qu'il lui est très facile d'augmenter, attirera toujours vers lui les hommes les plus marquants et donnera toujours toutes les facilités pour l'étude. Croyez-vous qu'on puisse faire, même à Paris, ou pourtant les éléments ne manquent pas, une école de médecine ou une faculté des sciences meilleures que celles qui existent, sans changer tout le système de l'enseignement, sans bouleverser les programmes, sans mettre, en un mot, à la base quelque chose qui manque aux écoles de l'État? Et ce quelque chose, dans quelle doctrine le prendrez-vous? Dans le matérialisme? vous aurez tous les spirilualistes contre vous; Daus le positivisme? tous les matérialistes vous feront la guerre. Sitôt qu'on veut mettre sur son drapeau une doctrine qui porte un nom et qui est classée, on s'isole et l'on a tout le monde contre soi : les catholiques, qui étaient vos ennemis

L'ISSEMBLÉE NATIONALE. 191

de la veille, el vos anciens amis, qui deviennent vos adversaires parce qu'ils sont forcément vos concurrents.

Laissez-moi vous rappeler un l'ait qui se rapporte à l'époque de L'article dont je vous citais toul à l'heure quelques fragments. La perspective d'une prochaine liberté de IVnsei^neinenl préoccupait dans ce temps-là beaucoup les esprits; on craignait d'être devancé et l'on voulail être prêt a tout événement. Un comité se constitua pour discuter le plan d'une université libre; comme beaucoup d'autres, je lus invité à m'y rendre. Chacun de nous arrivail avec sa philosophie imite l'aile, excluant toutes les autres philosophies,

avec son idée fer ■! arrêtée sur la direction à donner aux études,

el, des les premières séances, il fui ('vident pour tout le monde qu'on allait recommencer la fameuse histoire de la lourde Babel, avec cette différence, à noire désavantage, qui' la confusion des langues se produisait non à la lin, mais au débul de l'entreprise. Nous nous séparâmes fort bons amis, mais convaincus, les uns <\ les autres, (pie nous ne pouvions pas marcher ensemble sans abouti) à une œuvre bâtarde qu'il ne valait pas la peine de tenter. Chacune des philosophies qui se trouvaient ainsi en présence et qui réclamaient le privilège exclusif de diriger renseignement, pouvait, sans doute, logiquement parlant, essayer de faire une école dans laquelle elle serait la maîtresse absolue; seulement aucune d'elles n'avait ni assez de puissance matérielle, ni assez d'adhérents pour trouver un public. Dix années se sont écoulées depuis, dix années qui ont bouleversé bien des choses. et bien des idées: elles n'ont pas changé la situation. Maintenant, comme alors, les philosophies particulières sont trop pauvres matériellement pour fonder des universités, et le parti libéral, dans son ensemble, trop hétérogène intellectuellement pour faire autre chose qu'une copie, plus ou moins pâle, des facultés entretenues par l'État. C'est pour cela qu'en fait d'universités libres, nous n'entendons parler que des universités catholiques.

Ah! les catholiques se trouvent à cet égard dans une tout autre situation. Ils ont, eux, quelque chose de tout à l'ait différent et, en même temps, quelque chose de complet et d'homogène à mettre à la place de ce qui s'enseigne dans les écoles publiques. Ils trouvent que l'astronomie doit calculer non seulement l'orbite suivant laquelle se meuvent les astres, mais encore la puissance de Dieu qui les l'ait se mouvoir; que le médecin, en dehors des lois inexorables de la physiologie et de la pathologie, doit compter avec l'intervention miraculeuse des agents surnaturels; que le jurisconsulte, à côté des législations positives, doit admettre l'éternelle vérité des lois révélées. Ce sont là des idées qui, si elles ne sont ni bien compliquées ni bien neuves, sont, à coup sûr, peu conformes à ce que l'on nous enseigne partout. Vraie ou fausse, celte doctrine qui a eu sa raison d'être, arrive toute prête, tout armée en guerre, avec ses hommes et ses livres, réclamer la place qu'elle a occupée pendant des siècles et dont elle a été violemment chassée. Dévoue-

menl des adeptes, public façonné à l'avance, ténacité dans l'entreprise, habilité pratique, longue expérience, absence de scrupules clans le choix dt-s moyens: rien ne lui manque. C'est pour cela qu'il était à prévoir que les universités cléricales surgiraient immédiatement puissantes et nombreuses ; c'est pour cela qu'elles ont surgi avec une si prodigieuse rapidité.

En votant la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, les républicains devaient donc savoir qu'ils travaillaient pour leurs adversaires, qu'ils contribuaient au développement de l'intluence cléricale.

Ce reproche rétrospectif ne change malheureusement pas la situation ; la loi existe, et nous devons en tirer le meilleur parti possible, afin de combattre, autant qu'il est en notre pouvoir, les envahissements du parti théologique.

Et l'orateur concluait en traçant le plan d'un enseignement nouveau qui eût supprimé la division traditionnelle en trois catégories nettement déterminées: instruction primaire, instruction secondaire et instruction supérieure; en substituant un plan d'instruction généi'ale, combiné avec Y instruction spéciale et professionnelle, pour aboutir « à un nivellement qui ne se propose pas de rabaisser les intelligences fortes, mais de relever celles qui sont faibles ». C'est à coup sûr dans ces idées de Wyroubotf qu'on peut trouver le germe de ce que l'Université rajeunie a appelé depuis l'enseignement moderne.

La parole fut ensuite donnée à M. Jules Ferry, qui prononça le discours suivant où il fît sa profession de foi philosophique1 :

Mes frères, si je n'étais rempli de déférence pour les ordres du Vénérable de la Clémente-Amitié, j'hésiterais à prolonger votre fatigue par quelques paroles qui ne seront peut-être guère dignes de vous et qui, dans tous les cas, seront bien peu de chose à côté de celles que vous venez d'entendre. Je ne suis pas un philosophe, et la vie qui nous est faite ne nous laisse guère le loisir de philosopher. Si nous n'avions pas, au temps jadis, philosophé dans nos heures de loisir, je ne sais si nous aurions le temps de méditer assez sur les grandes questions qui vous occupent pour en parler dignement devant vous.

Qui d'ailleurs oserait philosopher après Littré, que vous venez d'entendre ? Qui oserait vous parler, sans préparation, de l'enchaînement des sciences après cet exposé si savant, si lumineux, du collaborateur de Littré, après ce travail si remar-

1. Ce discours était improvisé et non écrit. 11 a été sténographié par M. Labonne, sténographe de la loge.

quable, si cligne d'être médité, du F.*. Wj roubofl ? Qui L'oserait, mes frères! Aussi, ferais-je presque une querelle, une affectueuse querelle à noire Vénérable d'avoir mis mon nom dans le programme avec une étiquette si solennelle. Mais puisque enfin ce sonl des impressions maçonniques qu'on me demande, je vais vous donner les impressions d'un maçon de date très récente, mais très frappé de ce qu'il a vu dans la maçonnerie et qui veutvous le dire en quelques mots.

Nous célébrons aujourd'hui, mes frères, l'anniversaire de l'initiation du F.-. Littré, de ce grand l'ait maçonnique, de ce l'ait reconnu, accepté, célébré comme grand. Ar l'entrée officielle du positivisme, par un de ses représentants les plus illustres, dans le soin de la maçonnerie. Est-ce que ce fait est un fait, de hasard? mes frères, et n'y a-t-il la qu'un simple caprice d'un grand esprit, et, de votre part, le désir bien nature] de le faire asseoir à côté d'autres nobles esprits dans la Clémente-Amitié? J'y vois quelque chose de plus. Je crois qu'il n'y a là rien de fortuit, et je crois que si ce grand et sage esprit, cet homme de grande science et de hautes vertus, \ ous est venu, dans le déclin rayonnant de sa belle carrière, de cette vie si pleine, clans laquelle se trouvent tous les services sociaux ei toutes les grandeurs morales (Salve oV applaudissements, bravos répétés), ah ! croyez-le bien, ce n'est pas une fantaisie tardive qui l'a amené parmi vous ; c'est quelque chose de plus, c'est qu'il y avait une affinité intime, secrète, entre la maçonnerie et le positivisme.

Et si le positivisme a fait son entrée dans la maçonnerie, c'est que la maçonnerie était depuis longtemps positiviste sans le savoir. (Bravos.) Est-ce que vous n'avez pas, depuis que vous existez, inscrit sur votre bannière ces deux mots : Tolérance et Charité ? La tolérance, je ne dis pas que ce soit F œuvre de la maçonnerie; la charité, elle lui était antérieure; mais ce qui est remarquable ici, c'est l'alliance indissoluble que vous avez faite de ces deux termes et qui, à elle seule, est un programme et une définition. Car que veut dire charité unie à tolérance? Cela veut dire que la fraternité est quelque chose de supérieur à tous les dogmes, à toutes les conceptions métaphysiques, non seulement à toutes les religions, mais à toutes les philosophies. Cela veut dire que la sociabilité, qui n'est

J. Ferry, Discours, II. 13

pas autre chose que le nom scientifique de la fraternité, que la sociabilité est capable de se suffire à elle-même; cela veut dire que la morale sociale a ses garanties, ses racines dans la conscience humaine ; qu'elle peut vivre seule, qu'elle peut enfin jeter ses béquilles ihéologiques et marcher librement à la conquête du monde. (Bravos répétés.)

C'est là votre foi, c'est votre instinct séculaire, et c'est précisément tout le fond du positivisme. Pour le positivisme, la morale est un fait essentiellement humain et distinct de toute croyance sur le commencement et sur la fin des choses. La morale est un fait social, qui porte en lui-même son commencement et satin; et la morale sociale devient ainsi par-dessus tout une question de culture, non pas seulement la culture que donne l'éducation primaire ou supérieure, mais celle qui résulte des législations bien faites, et aussi de la pratique intelligente de l'esprit d'association. Eh bien, de même que ce philosophe qui démontrait le mouvement en se mettant à marcher, vous existez comme association, et il se trouve que vous êtes un des plus précieux instruments pour cette culture du sentiment social, pour ce développement de la morale sociale et laïque à laquelle vous vous êtes consacrés. ; Très bien ! très bien! applaudissements.)

Comment la maçonnerie est-elle ce précieux instrument de culture morale ? C'est d'abord parce qu'elle développe la solidarité en la pratiquant; mais c'est, par-dessus tout, par un autre trait de votre institution, qui est également fondamental : par l'esprit d'égalité, qui est l'essence même de votre doctrine et de votre pratique. Oui, son plus grand caractère, sa portée sociale est dans ce fait que vous voyez réunis dans le même temple le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant: à côté d'hommes comme Litlré, vous voyez s'asseoir l'ignorant avide de connaître; vous voyez accourir celui qui ne sait rien, qui veut savoir et le veut souvent avec plus d'ardeur que celui qui sait déjà quelque chose. (Bravos.)

Mes frères, vous êtes les adversaires traditionnels de ce sentiment aristocratique, qui joue dans l'organisation sociale le même rôle rétrograde et funeste que l'égoïsme dans la morale privée; de ce sentiment aristocratique qui survit aux révolutions les plus profondes, les plus radicales, et même dans notre

société démocratique sail s»1 revêtir de tant de formes ingénieuses pour cacher de si réels el si profonds dédains ! Eh bien, ce sentiment-là, la maçonnerie tend à le faire disparaître, car iv qu'on l'ait ici c'est de la démocratie pratique, affectueuse et non dédaigneuse. (Très bien !

C'est là un de ses principaux mérites : elle en a d'autres à mes yeux. Elle a pris résolumenl position et elle réagit contre les deux principaux ennemis de la libre pensée moderne : le mysticisme, d'une pari, et la frivolité intellectuelle, de l'autre. Oui, deux ennemis que nous voyons en ce temps-ci vivre d'accord et se coaliser volontiers contre le progrès. Le mysticisme, d'abord : c'est pour vous l'ennemi héréditaire et vous travaillez tous les jours à le détruire. N'est-ce pas un étrange phénomène, mes frères, que cet accroissement de mysticisme auquel nous assistons de nos jours; ce mysticisme qui. voyant la science prendre un développement incessant, ce développement que rien n'arrête, comme l'a dit Littré dans ses belles pages, ne trouve lien de mieux à lui opposer qu'un déchaînement de surnaturel grossier et stupide ! [Salve d'applaudissements.) Ce mysticisme qui croit fortifier l'idéal en le matérialisant, et qui s'efforce d'asseoir sa domination sur la partie de la société qu'il suppose la plus facile à tromper, sur les femmes, d'abord, et il y réussit trop, hélas! par la faute des maris; même sur les ouvriers des villes (mais ceux-ci résistent victorieusement, grâce à leur bon sens inné et à leur instinct généreux de progrès), de sorte qu'à la science qui grandit, aux associations qui cherchent à verser la lumière, le mysticisme et le théologisme contemporain répondent par l'embrigadement général de la sottise humaine... (Vifs applaudissements.) Eh bien, quel meilleur moyen de lutter contre ces choses, sinon de faire ce qm; vous faites, d'appeler la lumière croissante et d'amener le contact entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas...

J'ai parlé d'un autre ennemi :1a frivolité ; celte frivolité mondaine qui s'aveugle volontairement, qui vit au joui- le jour, qui trouve plus commode de ne pas voir les questions que d'essayer de les résoudre. Pascal a là-dessus un très beau mot. Il a dit quelque part : « Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. »

Vous n'êtes pus de cette école, car vous n'avez pris votre parti ni de l'ignorance, ni de la misère. L'ignorance est votre ennemi personnel, et on vous a apporté ici de nouveaux moyens de la combattre. Je vous recommande le projet du F.\ Wyroubotï, bien qu'il soit susceptible d'amendements, et je voudrais que les loges attachassent leur nom à la réalisation pratique de ce projet. (Oui! oui!) Vous en avez abordé bien d'autres. Et quant au problème de la misère, vous n'en avez pas pris non plus votre parti, car, en combattant l'ignorance, vous faites la guerre la plus efficace à la misère. (Bravos! Très bien!)

Pascal, dans le même passage, parle aussi de la crainte de la mort ; eh bien, j'estime qu'il est de l'essence de votre institution, que c'est une de ses vertus de dégager l'homme de la crainte de la mort, parce qu'à cette terreur séculaire, à cette servitude la plus difficile à rejeter, vous opposez le sentiment fortifiant et consolateur de la continuité et de la perfectibilité de l'espèce humaine. C'est bien là, en effet, le sens de vos vieilles légendes, qui sont très touchantes et très belles, et qui m'ont ému le jour où je les ai connues. Quand elles ont placé dans des temps très reculés l'origine d'une société idéale, fondée sur le travail et sur l'égalité, je dis qu'elles ont pressenti la loi même de l'humanité ; la maçonnerie vit, depuis qu'elle existe, sur l'instinct du progrès humain. (Très bien!) Eh bien, mes frères, si la maçonnerie a l'instinct du progrès humain, j'ose dire que la philosophie positive en a fait la démonstration scientifique. (Très bien !) C'est ici que se placent tous ces travaux, auxquels Littré a pris une si grande part, et qui ont abouti à démontrer la continuité du progrès dans l'espèce humaine. Oui, mes frères, disons-le bien haut ! il n'est pas douteux qu'à prendre les choses clans leur ensemble, et malgré des reculs locaux et passagers, ce qui caractérise la marche constante de l'humanité, notamment depuis cent ans, dans la société occidentale, c'est un progrès constant de sociabilité, c'est la charité, qui prend de plus en plus le pas sur l'égoïsme individuel. Ce phénomène se peut caractériser d'un mot : c'est de plus en plus le droit du plus fort remplacé par Le <(',voir du plus fort. (Applaudissements.) Quand on est animé de cette conviction, quand l'humanité nous apparaît non plus comme une race déchue, frappée de décadence originelle et se traînant

péniblement dans une vallée de larmes, mais comme un cortège sans fin, qui marche en avanl vers la lumière, alors on se senl partie intégrante du grand Être qui ne peul périr, de cette humanité incessammenl grandie, sauvée, améliorée; alors on a conquis toute la liberté, car on esl affranchi de la crainte de la mort. {Bravos redoublés.) Voilà, mes frères, ce qui me paraîl être l'esprit dominant de vos entretiens, de votre œuvre commune, voilà pourquoi le positivisme y tient si bien sa place, voilà pourquoi il esl bon de répéter comme conclusion de tous nos discours les belles paroles, si simples et si éloquentes à la fois, de Littré, quand il vient nous dire : « Toute la morale sociale est là : Instruisez-vous, instruisez les autres. »

L'achèvement des lois constitutionnelles et organiques.

La nouvelle Commission des Trente, où la gauche comptait une majorité considérable, entendait mener à bonne fin l'examen des lois déposées par M. Dufaure. Dès le 9 juin 187."., M. Laboulaye déposait son rapport sur la loi relative aux pouvoirs publics, et la discussion commença le 21 juin. Grâce à la discipline des groupes républicains et à l'habile tactique de Gambetta, en dépit des déclamations de l'extrême gauche et des violences de l'extrême droite, la première lecture fut achevée en deux séances et le passage à la seconde lecture réunit une imposante majorité. La seconde lecture ne prit qu'une séance (7 juillet), et tout ce que la droite put obtenir, c'est l'obligation des prières publiques pour attirer les bénédictions du ciel sur les travaux de l'Assemblée au début de chaque session. Le passage à la troisième lecture fut voté par o26 voix contre 93, et, le 16 juillet, la loi sur les rapports des pouvoirs publics devint définitive. Le même jour, et sans discussion, fut adoptée en première lecture la loi organique sur les élections des sénateurs, et, le 2 août, 533 voix contre 72, consacrèrent cette loi en troisième lecture. Après avoir voté le budget à la hâte, l'Assemblée décida, le 22 juillet, de se proroger du 4 août au 4 novembre, sans avoir nommé les 7o sénateurs inamovibles, connue le demandait le centre gauche par l'organe de M. Ferav.

Les vacances s'écoulèrent dans un calme profond, mais les discours prononcés par les principaux personnages politiques présentèrent quelque intérêt. M. de Rroglie se résignait à accepter les nouvelles institutions, comptant sans doute, pour les fausser, sur le personnel administratif qui était resté, en grande partie, réactionnaire. A la suite d'un discours hostileà la Constitution qu'avait prononcé M. Raoul Duval, aubanquet, d'Evreux, le 6 septembre, etd'une lettre adressée à l'organisateur de ce banquet par l'amiral La Koncière Le Noury, commandant l'escadre de la Méditerranée, le Gou-

vernement n'hésita pas à retirer son commandement à cet officier général, qui avait affirmé que « la formule du gouvernement interdisait à la France de reprendre sa place dans le concert européen». Ces incartades n'étaient d'ailleurs possibles que grâce à l'attitude du vice-président du Conseil, M. Buffet, qui réservait toutes ses duretés pour les républicains et semblait accuser le centre gauche dans son discours de Dompaire (10 septembre) de frayer la voie « à la politique révolutionnaire », tandis que le ministre des finances, M. Léon Say, dans son allocution prononcée le 26 septembre au château de Stors, constatait que, « le 25 février dernier, l'ancienne majorité était heureusement dissoute, qu'une nouvelle majorité s'était formée pour sortir enfin d'un provisoire dont le pays était. fatigué, et qu'il n'y avait en France de gouvernement durable que celui qui rallie autour de lui le parti libéral... » De là des tiraillements graves au sein du ministère que partageaient des tendances contraires. Cette série de programmes divers fut complétée par les discours de M. Alfred Naquet qui développa les idées du parti radical socialiste, de M. Routier, organe des plébiscitaires impérialistes l, de M. Tbiers qui, dans son discours d'Arcachon2, railla M. Buffet de sa prédilection pour les fonctionnaires auxquels c'était « un miracle d'arracber le mot de République » ; enfin^par la lettre de Gambetta aux électeurs lyonnais 3, qui préconisait l'alliance des républicains et faisait l'éloge de la transaction du 25 février, tout en recommandant à la future Chambre, qu'il voulait voir nommer par le scrutin de liste, l'adoption de l'impôt sur le revenu, le service militaire universel et l'amnistie pour les condamnés de la Commune.

Reprise de la session. Le scrutin d'arrondissement. La fin de l'Assemblée nationale.

La session se rouvrit à Versailles le 4 novembre 1875. Immédiatement, M. Buffet demanda la mise à l'ordre du jour en deuxième lecture de la loi sur l'élection des députés. File commença le 8 novembre et donna lieu à de mémorables débats. C'est sur la question du mode de scrutin que se livra la grande bataille. Elle se termina, le 11 novembre, par l'adoption du scrutin d'arrondissement qui rallia 357 voix contre 326. M.Jules Ferry ne prit pas part à celte joute oratoire,dans laquelle M. Ricard, le rapporteur, et Gambetla plaidèrent éloquemnxent pour le scrutin de liste, et MM. A. Lefèvre-Pontalis et M. Dufaure, au nom du ministère, pour le scrutin d'arrondissement. Lors de la troisième lecture, Gambetta essaya en vain de faire revenir l'Assemblée sur un vote, et l'amendement Jozon, qui proposait

1. Discours d'Ajaccio, publié dans l'Ordre du 22 octobre 1875.

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