‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 4)Chapitre 38 sur 60 · Ferry, Discours. II · texte numérisé non relu

Ferry, Discours. II

puissance en impuissance, traînait, décevait, lassait la France libérale.... Grâces aux dieux ! la séance d'hier a dissipé tous ces pronostics, coupé court à ces rapprochements. M. Ricard a parlé, et, en parlant, il a agi, car il s'est engagé.

D'abord, il a donné à la majorité républicaine la satisfaction qu'il lui avait refusée il y a huit jours : celle d'accomplir son devoir. Il y a huit jours, M. Ricard arrachait au bon vouloir des chefs des gauches le sacrifice de ce vote d'urgence sur la loi des maires, que les élus du 20 février considèrent, avec raison, comme leur acte de foi républicain et libéral, comme le drapeau rapporté du combat. Aujourd'hui, non seulement il accepte l'urgence, mais il la motive. Il parle de la loi de Broglie, dont quelques-uns lui conseillaient de se faire un instrument, comme on en parle dans les groupes de gauche ; il la condamne sans réserve, sans rélicence, de ce ton résolu, un peu brutal, qu'il apporte volontiers à la tribune, et, passant par-dessus la majorité qui écoule et qui applaudit, le trait va frapper au cœur toutes ces municipalités de combat, qui déjà relevaient la tête, se flattaient d'être inattaquables, se drapaient dans leur impertinence. MM. les maires de l'ordre moral comprendront-ils ? En d'autres temps, une démission en masse serait la réponse à ce coup de fouet, porté de haut. Nous allons bien voir. Gageons que tous ces parangons de réaction, élite des classes dirigeantes, gens du monde et de salon, capables d'entendre à demi-mot, vont encore faire la sourde oreille ! Psous vivons, ne l'oublions pas, à une époque où M. Pascal reste préfet jusqu'à l'heure où on le jette à la porte, où, parmi les gens du 24 Mai, il n'en est pas un seul — pas un préfet, pas un sous-préfet, pas un secrétaire général, pas un garde champêtre — qui ait fait à M. Buffet l'honneur de l'accompagner dans sa retraite ! M. Ricard le sait mieux que personne ; il a les dépêches, il a les confidences, il est au centre des écœurements. Aucune platitude ne doit le surprendre.

Aussi, à côté de la déclaration publique et pour ceux qu'elle n'éclairerait pas suffisamment, il y a les instructions particulières à l'adresse des nouveaux préfets. M. Ricard les a fait connaître aux délégués des gauches. Elles ne pouvaient être portées à la tribune. Comme l'a dit. le ministre, fort judicieusement, on n'annonce pas les révocations, on les fait. Les ins-

inictioiis se résument ainsi : appeler les maires de combat et tout mettre en œuvre pour obtenir, d'abord, leur retraite volontaire. Au nombre i\i'± démissions obtenues, se mesurera la satisfaction ministérielle. A bon entendeur... Et le ministre affirme qu'il aura, par ce moyen, déblayé les maires de l'ordre moral pour la rentrée des Chambres, c'est-à-dire d'ici à un mois. Qui peut douter, en effet, que, s'il le veut, il le peut; et, après la séance d'hier, qui peut douter qu'il ne \r veuille? Le langage de tribune a été irréprochable, l'attitude publique excellente. Les confidences extraparlementaires, celles qui n'ont pas été publiques, mais qui sont officielles, les engagements pris vis-à-vis des délégués de la majorité nouvelle, dans les conférences qui ont précédé et préparé la séance publique, commentent et fortifient le langage public. L'effet d'ensemble est un grand retour de solide et sérieuse confiance, sur le point si aigu, si brûlant, si personnel de la question des municipalités.

Quant à la question elle-même, les juges malveillants ou peu informés font remarquer que le ministre de l'intérieur ne s'est pas prononcé. Il est vrai, M. Ricard, entre les divers systèmes de nomination des maires, la loi de Broglie exceptée, n'a pas manifesté ses préférences. Faut-il tout dire? Au fond, il est, en celte affaire, plus ministre de l'intérieur qu'il ne faudrait : la décentralisation le laisse froid ; il tient moins ardemment que la majorité républicaine à cette bonne et brave loi de 1871, si courageusement, si honnêtement, si heureusement pratiquée, deux ans durant, par M. Thiers. C'est à celte disposition toute personnelle, — et l'avenir le fera voir, — toute passagère du nouveau ministre, qu'il faut attribuer sa résistance au vote d'urgence, il y a huit jours. M. Ricard est, pour la première fois, ministre de l'intérieur, et ces murailles sceptiques, qui ont vu tant de choses, ont pour les hommes nouveaux des murmures tentateurs. Et puis, M. Ricard est du terroir vendéen et de région bonapartiste, et, comme maint député de la région de l'Ouest, il trouve que ses collègues de l'Est et du Midi, vont, sur le fait des maires, un peu vile en besogne. Mais ces hésitations ne tiendront pas ; elles reculent déjà manifestement devant ce grand fait que les réunions de la gauche ont mis en lumière : dans la majorité républicaine, c'est

l'immense majorité qui réclame, appelle, exige le retour à la loi de 1871. C'est ce que les bureaux de la gauche républicaine et du centre gauche se sont évertués à faire entendre depuis huit jours.

M. Ricard a compris; M. Ricard est ébranlé; M.Ricard, dans un mois, sera converti. Non seulement, il a accepté l'urgence, c'est-à-dire la nomination, avant les vacances, d'une commission qui traduira avec énergie, par sa composition seule, la volonté de la Chambre, — mais il consent à détacher, à la rentrée prochaine, du projet de loi organique qu'il annonce, le chapitre relatif à la nomination des maires. — mais il a formé lui-même, avec une loyauté digne d'éloges, une commission d'études dont il acceptera sans hésitation, dont il fera prévaloir sans faiblesse, dans les conseils du gouvernement, les conclusions, quelles qu elles soient. Or, quoi qu'en dise ce matin la République française, ce n'est pas d'une commission comme celle qui siège au ministère de l'intérieur qu'on peut redouter la solution aussi insuffisante qu'impopulaire qui se contenterait d'un retour à la loi de 1833. MM. Humbert, Hérold, Lamy, Méline, Jozon, Leblond, Merlin (de Douai) ne sont pas des nouveaux venus dans la question ; leurs opinions sont connues : elles sont sagement, mais résolument décentralisatrices, et, s'ils ont accepté de collaborer au projet de loi de M. le ministre de l'intérieur, c'est avec l'intention bien arrêtée de les y faire prévaloir.

La morale à tirer de tout cela, la leçon qui ressort de cette agitation des huit derniers jours, si heureusement apaisée par la séance d'hier, c'est que la majorité nouvelle possède, dans l'organisation qu'elle s'est donnée elle-même et sans avoir recours au bruyant appareil des réunions plénières, tous les moyens d'une action parlementaire mesurée, mais efficace. C'est à l'intervention officieuse, mais résolue, des présidents des groupes de gauche qu'est due incontestablement la bonne attitude du cabinet. L'initiative semblait faire défaut au cabinet; ils l'ont prise, mais pour le fortifier, l'appuyer, l'encourager, non pour le morigéner, l'absorber et l'affaiblir. C'est d'un bon augure pour l'avenir de la République parlementaire.

Le ministre de l'intérieur attesta sa bonne foi en remettant en fonctions beaucoup de conseils municipaux qui avaient été sus-

pi mi du s, en remplaçanl des commissions municipales par des conseils rlus, cl en s'efforçanl d'arracher leurs démissions à un certain nombre de maires pris en dehors des conseils. Sa circulaire aux préfets, datée du l> mai, affirmait même la résolution « de remplacer tous les maires cl adjoints pris en dehors des conseils municipaux ». M. Ricard prenait, en même temps, une attitude Libérale et modérée àl'égard de la presse, si malmenée par M. Buffet, el invitait nettement ses subordonnés à ne pas oublier «puis étaient « les représentants de la République » dans leurs déparlements respectifs *. Ce langage nouveau consterna et indigna les droites, ainsi que le liant clergé. M. Dupanloup, recevant le Maréchal à Orléans, l'invitait à « sauver son peuple ». D'autre part, les journaux d'extrême gauche, comme les Droits de V homme, accusaient le ministre de tiédeur, réclamaient l'amnistie avec fureur et des hécatombes de fonctionnaires. Déjà apparaissaient des motions audacieuses, destinées à former bientôt le programme du parti radical : M. Floquet se prononçait pour la suppression du budget des cultes, el les bonapartistes, par l'organe de M. Rouher, applaudissaient à tous les essais aventureux qui pouvaient désorganiser les finances, affaiblir et diviser le pays.

Mort de M. Ricard.

Les Chambres se séparèrent le 10 avril et rouvrirent leur session le 10 mai; mais dès le lendemain de la rentrée M. Ricard succomba, au moment où les républicains de gouvernement, qui l'avaient accepté avec une certaine défiance, le soutenaient et commençaient à lui accorder toutes leurs sympathies. M. Jules Ferry, qui, dix-septans plus tard, devait succomber au même mal et disparaître aussi en un jour de triomphe, rendit, dans la lettre suivante, un éloquent hommage au ministre frappé par la mort imbécile. On ne peut se défendre d'un sentiment de mélancolie amère en lisanl aujourd'hui cette belle page sur le destin cruel qui enlève à la République ses serviteurs les plus dévoués, « sur ces coups de foudre qui remettent tout à néant, tout ce qui est fait, tout ce qui était tenté, tout ce qu'on espère, tout ce qu'on attend... »

Paris, lundi, 15 mai 1876.

On ne dira pas de notre jeune République qu'elle est l'enfant gâté du destin. Si elle a visiblement pour elle la force des choses, les hasards heureux lui font défaut : elle n'a jamais rien dû au sort complaisant. Elle ressemble à ces enfants vigoureux et malingres qu'aucun des accidents du bas âge. n'a épar-

1. A ces paroles correspondaient les actes du ministre, car un décret du 14 avril 1876 destitua onze préfets, et en déplaça trente-trois autres, sans parler de huit sous-préfets.

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gnés, et qui tiennent bon contre toute apparence. Vingt fois, depuis cinq ans, les hommes se sont acharnés à la détruire, et quand ses ennemis lassés la regardent faire et grandir, c'est la mort qui prend plaisir à souffler sur le frêle édifice et défait brutalement ce que nous croyions fait. Elle est née, elle a duré, elle se développe dans les conditions les plus défavorables, sans aucune de ces trouvailles heureuses qui, clans d'autres pays et dans d'autres temps, ont placé à côté d'un gouvernement nouveau la tête ou le bras prédestinés à le fonder. Elle a peu d'hommes, et elle les dévore. Elle vit pourtant, elle se consolide et recoud imperturbablement ce que les hasards de la mort ont déchiré. C'est qu'elle est, toutes les crises le démontrent, la solution unique, la seule possible depuis longtemps, et désormais la seule voulue, la seule en qui la France ait foi. Les cartes nous sont hostiles et nous n'avons pas de bonheur au jeu; mais nous avons toujours de quoi faire la mise, et nous finirons bien un jour par lasser la chance ennemie !

Ces réflexions sortent naturellement du spectacle des derniers jours, de celte première semaine parlementaire, si remplie d'événements en dehors du Parlement. Après une prorogation difficile, pleine d'impressions moroses et de mécontentements accumulés, une rentrée souriante, presque joyeuse; des actes de décision, des circulaires qui sont des actes ; l'esprit public, qui ne s'écartait du ministère nouveau qu'à contre-cœur, lui revenant avec transport; un renouveau de popularité d'autant plus sensible que le détachement menaçait d'être plus profond; la session s'ouvrant sous ces heureux auspices; puis un coup de foudre qui remet tout à néant, tout ce qui est fait, tout ce qui était tenté, tout ce qu'on espère, tout ce qu'on attend. C'est un malheur public : les plus frivoles l'ont ainsi compris. Notre nation, prompte et généreuse, a l'esprit singulièrement ouvert à ces grandes leçons de la mort. Elle comprend tout à coup ce qu'elle a perdu. Dénigrés, contestés, méconnus de leur vivant, jugés seulement quand la mort les enlève : c'est le destin des hommes de pouvoir qui ne peuvent être des hommes de parti. Une popularité posthume enveloppe la mémoire du ministre éloquent, courageux et sincère qui n'a connu, pendant les deux mois que le sort lui concédait du pouvoir, que les

obstacles el les mécomptes, de l'opinion, que les rigueurs el les impatiences. Son grand lort, aux yeux de la galerie, inattentive un mal informée, étail de ne pas être le ministre qu'on avait rêvé. Au lendemain des élections triomphantes du 20 février el <ln 5 mars, l'imagination publique attendait un grand ministère, un ministère de coups de théâtre el de coups de balai. 11 fui bientôt visible que le ministère Dufaure-Ricard ne l'était pas. Mais il fallait se demander s'il pouvait l'être. Qui dira ses luttes intérieures, ses déboires de chaque jour, toute cette partie, nécessairement confidentielle, partant point glorieuse, de son œuvre quotidienne? Comme l'a dit hier le président de la gauche républicaine, la situation de M. Ricard était telle qu'il était condamné à être aussi incompris dans ses victoires que dans ses défaites. C'est après coup, quand l'homme n'es! plus, quand le voile peut se déchirer sans rien compromettre, que les révélations arrivent et que la vérité apparaît. Saviezvous qu'il y eût une question Lizot? Vous saviez que M. Lizot, préfet de la Seine-Inférieure, un des pires soutiens du dernier régime, avait été envoyé à Lille avec avancement, et vous vous en étiez scandalisé, comme nous tous. Or, sur cette « défaillance », comme nous disions, M. Ricard jouait son portefeuille. Question de portefeuille, question de cabinet, question de gouvernement, pour un préfet, et pas même un préfet révoqué, un préfet transplanté, avancé, favorisé! Ainsi allaient, dans ce conseil des ministres où s'essaye en trébuchant une politique constitutionnelle mal définie, les hommes, les choses et les nominations. Néanmoins, là aussi le temps faisait encore son œuvre; remorqueur ou remorqué, l'esquif avançait, et quand l'équipage mécontent voulut, après deux mois, relever « le point », il s'aperçut qu'on avait marché. On le vit surtout, le jour, tout récent encore, où le ministre de l'intérieur, au nom de son droit et de sa responsabilité, de la bonne règle constitutionnelle et du bon sens, refusa net de soumettre aux arguties et aux discours du conseil des ministres cette belle circulaire aux préfets, qui allait devenir son testament. Cela conquis, il était en selle : c'est à cette heure que la mort l'a pris...

Mais ni l'humanité, ni les gouvernements ne s'attardent sur les tombes. L'œuvre humaine est essentiellement faite de

continuité et d'héritage; l'édifice se bâtit de pièces et de morceaux; chacun y apporte sa pierre; heureux ceux qui l'y laissent durable, si petite qu'elle soit, avec la marque de leur nom! L'œuvre de M. Ricard ne sera pas défaite; elle va, dès à présent, continuer. Quand vous recevrez cette lettre, vous saurez déjà que le ministre qui remplace M. Ricard est l'associé le plus intime de son œuvre et de sa pensée, son collaborateur, son confident, son ami, son sous-secrétaire d'État : M. de Marcère. Je n'hésite pas à dire que, de toutes les solutions, c'est la meilleure, — non la plus brillante, la plus politique, au sens large du mot. La solution brillante et politique, vous l'avez devinée, indiquée, comme tout le monde : c'était l'entrée d'un homme nouveau, d'un seul, mais qui s'appelait Jules Simon. M. Jules Simon, qui ne s'était point senti de goût, il y a deux mois, pour une combinaison Casimir Périer, eût accepté aujourd'hui, sans même se réserver le bénéfice d'inventaire, la succcession de M. Ricard. C'était son devoir, si elle lui était offerte. J'aime mieux, je l'avoue, qu'on ne l'ait pas l'ait. Ainsi reconstitué, le ministère assurément était plus solide, il faisait plus grande figure devant les Chambres; il était assuré d'une majorité formidable. M. Thiers promettait, à ce prix, d'oublier même le 24 Mai. M. Gambetta engageait son concours entier, loyal, non résigné, mais chaleureux. C'était séduisant; mais, à tout prendre, c'était trop beau. C'était un grand pas en avant, un relais accompli, une étape constitutionnelle brûlée. Mais est-il sage, dans l'état présent, de brûler les étapes sur ce rude chemin? La République est pauvre en hommes : qu'elle en soit économe et se garde de les user prématurément. Qu'elle ménage sa réserve et ne néglige aucun des éléments que le sort lui fournit. M. de Marcère est un de ces éléments nouveaux, transitoires, si l'on veut, mais appropriés au jour et à l'heure; ce n'est qu'un à-peu-près, mais cet à-peu-près a l'avantage incomparable de combler le vide sans dépense de force, et de marquer la route sans changer l'horizon. Il est curieux que cette vue, tout à fait pratique et gouvernementale, ait louché spontanément l'instincl public, môme avant de s'imposer à la sagesse du Conseil et du Président. C'est que l'esprit public, en veine de bon sens, comprend à merveille qu'en ce temps de crise et d'hésitation, où les

forces gouvernementales balancent encore entre Le bien et Le mal, entre le chemin qui va devant et qui mène à La République, et celui qui retourne en arrière <it conduit droit au conflit, la solution la plus heureuse, la plus politique, la plus républicaine enfin, est celle qui tiendra le moins longtemps la République en suspens.

M. de Marcère a de moins que M. Ricard l'ampleur tribunitienne, la massue oratoire, la grande voix et la grande vaillance; M. Ricard était un ministre en dehors, un orateur exubérant, un procédurier politique de premier ordre. M. de Marcère était le ministre du dedans, l'homme du travail et de l'action. Il est facile de reconnaître dans la circulaire aux préfets la plume habile et forte qui produisit naguère, au grand scandale de l'Assemblée de Versailles, certain rapport où la loi des maires et le régime de l'ordre moral étaient fustigés de main de maître. Aussi M. de Marcère arrive-t-il au pouvoir avec une double consécration : la vive sympathie des gauches, la répugnance et la haine de tout ce qui survit de l'ancien régime. S'il rencontre à droite, et particulièrement dans la droite du Sénat, des aversions que la rare souplesse et la bonbomie extraordinaire de son prédécesseur avaient su désarmer, il trouvera dans la Chambre des députés cette nuance particulière de confiance et de cordialité que les républicains avaient le tort de marchander à M. Ricard. M. de Marcère n'est pas un orateur, mais c'est un caractère. La solidité d'esprit, la fermeté de volonté, le désintéressement et la droiture sont ses traits dominants. S'il est moins éloquent, il n'en sera peut-être que plus écouté. Moins brillant, il sera moins menacé. On le soutiendra sans arrière-pensée. Vous en aurez prochainement la preuve dans les deux seules discussions qui aient l'air de porter un conflit dans leurs flancs : la loi des maires et l'amnistie. M. de Marcère est l'homme le plus propre à amener une transaction sur la question des maires. Quant à l'amnistie, tenez pour certain qu'il n'en va sortir aucune tempête. Ce sera peut-être un débat : grâce à la fermeté du Gouvernement et à la sagesse de la gauche, ce n'est plus, à cette heure, une question.

A l'ouverture de la séance de la gauche républicaine, M. Jules

Ferry prononça le discours suivant, qui renouvelait, sous une autre forme, l'éloge de M. Ricard et de son successeur désigné.

Messieurs,

Depuis notre dernière réunion, un événement tragique, dans lequel les esprits réfléchis ont senti un malheur public, est venu jeter le deuil dans nos cœurs et l'inquiétude dans le pays. La mort de M. Ricard ne nous met pas seulement une fois de plus sous les yeux l'ironie du sort, qui défait sans pitié tout ce que nous faisons : ce coup de foudre nous l'appelle les conditions particulièrement délicates de notre équilibre politique. Il en est du dernier ministre de l'intérieur comme de tous les hommes qui tiennent le pouvoir en temps de crise : on ne mesure bien la nécessité de leur rôle qu'au vide immense qu'ils laissent après eux.

M. Ricard, par les qualités complexes de sa nature, était l'homme d'une situation essentiellement complexe et difficile: à une remarquable souplesse, il unissait une volonté forte et une profonde résistance.

Il n'avait pas seulement les dons de la parole, chez lui si amples, et qui se développaient de jour en jour; pas seulement le sens politique, dont il a donné tant de preuves pendant cinq ans, et la bonté du cœur, qui faisait de lui un ami fidèle et chaleureux, un homme d'État bienveillant, qui pouvait avoir des adversaires, mais qui n'avait pas d'ennemis; sa qualité maîtresse était le courage : il en fallait beaucoup pour prendre le pouvoir dans des conditions aussi peu définies; il en fallait plus encore pour soutenir une lutte obscure, mais quotidienne, contre des obstacles que le public n'apercevait pas, contre les préjugés, les rancunes et les survivants du dernier régime.

Avoir toutes les responsabilités sans avoir la totalité du pouvoir, se condamner à être aussi incompris dans ses défaites que dans ses victoires, vivre de demi-mesures et de demisuccès, tels furent ses débuts pénibles, pendant près de deux mois, dans l'exercice du pouvoir. Mais il était soutenu, au milieu de ses mécomptes, par une ferme volonté républicaine. M. Ricard avait toujours été républicain, et, de même qu'à la dernière Assemblée, il avait été un des principaux instruments de la politique qui tendait à placer la République au milieu du

centre gauche, il voulait, dans les Chambres nouvelles, porter la politique du centre gauche au sein du Gouvernement. C'était là L'unité de sa vie, el il cuirai! déjà dans la phase victorieuse. Il avait assis son influence el son crédit. Il venait de signer une circulaire qui restera comme un des plus grands actes dont un républicain puisse se faire honneur, quand la mort l'a foudroyé.

Assurément, Messieurs; pour lui, l'heure étail belle pour mourir; mais elle est triste pour nous, car elle laisse l'œuvre constitutionnelle subitement interrompue, au milieu d'un mouvement administratif qui allait se faire, à la veille d'une loi municipale qui allait être présentée dans un moment d'hésitation et de crise.

Il est pourtant permis, Messieurs, d'espérer une solution favorable. Il est parfaitement exact que le conseil des ministres s'est réuni et qu'après avoir discuté un certain nombre de combinaisons, il s'est arrêté à celle qui modilic le moins l'état actuel des choses. Les ministres conseillent à M. le Président de la République de confier le portefeuille de l'intérieur à M. de Marcère, le collaborateur le plus intime de 31. Ricard. l'associé de ses actes et de sa pensée. Si cette combinaison l'emporte, à l'accueil favorable que lui font tous les organes de l'opinion libérale, nous sommes assurés de pouvoir joindre l'appui non résigné mais chaleureux de tous les républicains de l'Assemblée, tant la confiance est générale dans la fermeté du caractère, la solidité d'esprit, la droiture simple et désintéressée dont a fait preuve l'honorable sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur. ( Vive et unanime approbation.)

M. de Marcère fut officiellement nommé ministre de l'intérieur, le

15 mai 1876 (Journal officiel du 16).

Les propositions d'amnistie.

La discussion des propositions d'amnistie s'ouvrit à la Chambre le

16 mai. Au plaidoyer de M. Clemenceau, qui insisla sur la cruauté de la répression et rappela que la Convention avait amnistié les Vendéens, coupables d'aussi graves excès que les condamnés de la Commune, M. Lamy répondit par une éloquente philippique contre cette insurrection qui opposait un drapeau au drapeau sacré de la patrie, et recevait à coups de canon les débris de l'armée nationale.

Il établit la nécessité de prouver que la République peut être l'ordre, et que la République voulue par la France en 1870, n'était pas celle qui avait figuré sur les barricades de 1871. Malgré les discours, plus ou moins violents, de MAI. Georges Périn et Raspail, la motion d'amnistie fui rejetée, le 18 mai, par 392 voix contre 50 et 58 abstentions, notamment celle de Gambetta (Journal officiel du 19).

M. Dufaure se chargea de répondre à la motion plus modérée de M. Marcou, qui réclamait l'amnistie pour les crimes ou délits politiques et crimes de droit commun manifestement connexes aux événements politiques. Il est curieux de lire, sur ce discours, assez rogue et cassant de M. Dufaure (18 mai], les appréciations de M. Jules Ferry :

Samedi. 20 mai 1876.

C'est un grand acte, un acte de grande décision et de grande conséquence, que la Chambre des députés vient d'accomplir. On peut affirmer hardiment que, dans cette carrière qui s'ouvre devant elle, elle ne se trouvera jamais en présence d'une résolution qui importe davantage au salut de la République. Par là, elle marque sa voie et son avenir ; elle l'ait son choix, sans faiblesse comme sans colère, entre les deux politiques qui se partagent nécessairement toute Assemblée républicaine : la politique de réflexion et la politique d'entraînement; la politique rassurante et la politique d'aventure; la politique positive, définie, qui sait ce qu'elle veut et ne va qu'où elle veut, et la politique sans frontières, sans contrepoids, qui sacrifie l'intérêt public au sentiment, l'esprit de gouvernement à l'esprit de parti, les résultats pratiques à la popularité bruyante, et qu'on a vue tant de fois, depuis quatre-vingts ans, rouler de pente en pente, de faiblesse en faiblesse, d'impuissance en impuissance, jusqu'au néant, c'est-à-dire à l'anarchie. Voici une Assemblée républicaine qui rompt enfin le charme néfaste, qui échappe au fatal atavisme, librement, spontanément, et non, comme cela s'est vu en d'autres temps, au lendemain d'une de ces leçons cruelles que donne l'émeute aux Assemblées complaisantes ; celle-ci n'aura pas à apprendre, comme plus d'une de ses devancières, par de douloureuses expériences, que, sous la République légale et régulière, les éléments anarchiques s'éliminent tôt ou tard.

La Chambre nouvelle, si jeune qu'elle soit, n'a pas eu besoin de cette leçon ; elle ne s'y est pas exposée, elle a eu le courage

et la sagesse de la prévenir. La majorité républicaine a éliminé l'anarchie du premier jour. Les deux cents républicains nouveaux venus qui tiennenl dans leurs mains ses destinées, se sonl classés, sous l'œil de la France attentive; ce grand inconnu, qui renferme tout notre avenir, cette majorité a dit son mol, à la grande confusion îles prophètes de malheur qui la çalomniaienl d'avance, et des docteurs en révolution qui se flattaient de l'intimider ou de la séduire. Ils en sont pour leurs Irais les uns et les autres. Aussi les faux docteurs jettent-ils feu et (lammes. La colère est extrême dans le camp anarchique. Le Corsaire, les Droits de Vhomme, tous les ressuscites de la cohue bonapartocommunalisle, toute la queue des affolés et des incorrigibles, s'emportent en violences impuissantes, en menaces retentissantes, mais — croyez-le bien — sans écho. Quant aux détracteurs du nouveau régime, aux prophètes démodés du péril social, les voilà réduits à chercher dans le Sénat, qu'ils croient à eux, le conflit qu'ils désespèrent de se voir fournir par l'autre Chambre. 31. Rochefort injurie, 31. Paris interpelle. Chacun, à sa manière, atteste qu'un temps nouveau a commencé.

Ce résultat était prévu. Il ne s'est pourtant pas produit sans péripéties. C'est dans la séance d'hier seulement que l'action s'est nouée, compliquée un instant, puis enfin dénouée dans un universel assentiment. Il faut bien constater que si un moment d'incertitude a ébranlé les rangs de la majorité républicaine, c'est à 31. Dufaure que la responsabilité en remonte. 31. le président du Conseil semble ignorer que dans une République parlementaire, dans une Assemblée jeune, qui a besoin d'être conduite, mais qui est toujours prête à se laisser conduire, l'orateur du cabinet doit être le vrai leader, c'est-à-dire le porteparole, de la majorité, l'organe de ses sentiments, l'expression de sa moyenne politique et intellectuelle, non le porte-férule d'un gouvernement placé en quelque sorte en dehors d'elle, dans d'autres courants, sous d'autres inspirations. Dans sa réponse à 31. Marcou, 31. Dufaure a parlé comme le chef des parquets de France ; il n'a pas parlé comme un homme politique, comme un leader de majorité. Il a méconnu, découragé une fois de plus cet étonnant bon vouloir, cet instinct gouvernemental qui caractérisent à un si haut point la majorité nouvelle. Il a été amer, irrité, sans ampleur, sans générosité, là où la

condescendance dans les paroles, la largeur dans les promesses étaient espérées, attendues, nécessaires. Plus la majorité républicaine était décidée sur le point de l'amnistie, plus elle avait besoin d'être rassurée sur le chapitre de la clémence. Un large exercice du droit de grâce peut seul ôter à l'attitude de la Chambre celte apparence implacable qui n'est ni dans le cœur des députés, ni dans l'intention du Gouvernement, ni dans l'àme de la France. Un large exercice du droit de grâce peut liquider en un an tout ce qu'il y a d'intéressant, tout ce qui reste digne de pitié dans les bandes de la guerre civile. Le Gouvernement l'entend bien ainsi; le président du Conseil en avait fait la promesse, l'attitude de la gauche républicaine s'était réglée là-dessus.

Quelle surprise, quel désarroi, on le devine, quand à cette Assemblée, affamée de bonnes paroles et qui voulait bien s'en contenter, le ministre, aigre et rogue. n'a su jeter que des formules non seulement insuflisantes, mais restrictives, comme s'il eût voulu retirer solennellement, à la tribune, ce qu'il avait promis dans le demi -jour de la commission ! Jamais gouvernement sut-il moins faciliter la tâche, ingrate parfois, de ceux qui le soutiennent? Parler de « quelques » grâces en un moment pareil ; poser — ou paraître poser — une question de confiance, une question de cabinet, à une Assemblée aussi remplie de bon vouloir, et dans laquelle la proposition de l'extrême gauche venait de cueillir tout juste 50 voix : c'était, en vérité, à n'y pas croire, si les antécédents, les lacunes, les faiblesses de l'homme éminent qui esta la tête du cabinet n'étaient connues de vieille date, et si les vieux parlementaires n'avaient pu rappeler aux jeunes cet apologue du chien de garde, fidèle à la maison, mais funeste aux mollets de ceux qui l'habitent, qui courait sur M. Dufaure il y a bientôt trente ans... Ni l'homme ni l'apologue n'ont vieilli, et le talent a gardé la même verdeur, mais aussi la même mauvaise grâce. Combien de fois le gouvernement de M. Thiers n'eut-il pas, dans la période qui s'étend du 8 février au 24 mai, à souffrir de cette humeur ironique et bilieuse, qui est une force dans l'opposition, mais une faiblesse, un péril au pouvoir ! Que de blessures faites à la gauche, que la souplesse infinie du chef de l'État, le grand crédit républicain qui lui était accordé, parvinrent seuls à adoucir! Aujourd'hui, de lieutenant

passé commandanl eu chef, privé du concours de M. Ricard à la veille d'un débal où le ministre de l'intérieur aurail apporté précisément ce que le ministre de la justice n'j mettait pas, M. Dufaure a failli mettre en péril l'esquif, si fragile encore, dont il a la direction. Non que personne ail jamais pu craindre qu'une majorité s.' rencontrai pour l'amnistie : le péril n'étail pas dans le vole final, mais dans la division <\r> gauches. Si le mécontentemenl légitime qui a suivi le premier discours de M. Dufaure avait eu toutes ses conséquences, un nouveau groupement des suffrages pouvail s'ensuivre : la dernière proposition portée ;ï la tribune par .M. Lisbonne, l'amnistie politique avec exceptions, pouvail rallier un fort appoinl de voles républicains, et la majorité finale devenait peut-être une majorité de droite et de centre gauche. Le danger élail immense. Il a été conjuré parle bon esprit *]<>> groupes républicains, la fermeté de ceux qui possèdent leur confiance, l'habileté du rapporteur qui a su faire accepter au ministre une rétractation muette, mais d'autant plus significative qu'elle était plus insolite; par le ministre, enfin, qui lui-même a clos le débat comme il aurait dû l'ouvrir, par un bon langage, clément, expansif, équitable, D'hésitant ni sur le fond ni sur les termes des engagements pris devant la Chambre, comme il convient à un cabinet responsable devant la majorité dont il procède.

C'est sous cette salutaire impression qu'a fini ce tournoi de quatre jours, que je n'ose appeler une bataille, — on apporte à se baltre plus de passion vraie et de sincère ardeur, — et qu'on pourrait nommer plutôt une passe d'armes de liquidation électorale, instituée pour l'acquit des promesses imprudentes et des candidatures aventureuses. Tout est bien qui finit bien.

Mais, comme le reconnaît M. Juies Ferry à la lin do son article, ce n'était là qu'une série de passes d'armes, et le résultat n'en pouvait être douteux. La Chambre rejeta par dis majorités considérables les motions d'amnistie, restreinte ou non, de MM. Marcou, Margue et Lisbonne, et, sur des déclarations de M. Dufaure, plus conciliantes que son premier discours, M. Allain-Targé retira sa proposition de cesser toutes poursuites ultérieures pour faits insurrectionnels.

La question de l'amnistie revint, il est vrai, quelques jours plus tard au Sénat (22 niai . Mais, après avoir écouté avec respect un discours écrit de Victor Hugo, qui comparait l'impunité du coup

d'État de décembre à la répression implacable de la Commune (dont le grand poète ne prétendait pas d'ailleurs justifier les crimes), la haute Assemblée rejeta l'amnistie à l'unanimité, moins une dizaine de voix.

Toutefois, les droites n'avaient pas désarmé. On le vit bien lorsque M. de Franclieu adressa, le 19 mai, une question à M. de Marcère sur la circulaire de M. Ricard qui qualifiait de factieuses les espérances des partis monarchiques, et lorsque M. de Broglie poussa M. Paris à interpeller le Gouvernement, au Sénat, sur l'interprétation à donner à l'arLicle 8 de la loi du 2o février 187,'i, qui ouvrait la porte à la revision des lois constitutionnelles. Grâce à l'altitude correcte des constitutionnels du Sénat et de M. d'Audiffret-Pasquier, cette brusque attaque contre les institutions républicaines n'aboutit qu'à fournir à M. de Marcère l'occasion d'un grand succès personnel, auquel M. Dufaure s'associa en obtenant du Sénat Tordre du jour pur et simple '.

L'interpellation Durfort de Civrac.

A la Chambre, le ministre de l'intérieur ne fut pas moins heureux, en répondant, le 20 mai, à l'interpellation de M. Durfort de Civrac, qui critiquait les nominations de maires faites par le ministre ou les préfets en remplacement de maires destitués ou démissionnaires. Par 323 voix de majorité, la Chambre adopta l'ordre du jour de M. Bardoux, par lequel l'Assemblée se déclarait satisfaite « de trouver dans le langage du ministre l'expression d'une politique libérale, conforme aux vœux du pays >>.

Voici en quels termes énergiques M. Jules Ferry raconta dans ses lettres parlementaires le petit complot de MM. de Broglie, Depeyre et Buffet. On a rarement manié l'ironie avec une verve plus terrible.

Versailles, 23 mai 1876.

La guerre est déclarée, les hostilités sont ouvertes, les vaincus du 20 février ont repris position. Ils n'avaient pas désarmé. Ce sont eux qui, depuis deux mois, mènent contre le ministère de l'intérieur, renouvelé et rajeuni, cette campagne souterraine clans laquelle M. Ricard s'est dépensé jusqu'à la mort; ce sont eux qui, d'intrigues incessantes, de dénonciations sourdes, de lamentations intimes, de lettres à effet, d'articles à scandale, ont fait autour de la présidence comme un nuage d'équivoque et de malentendus, un brouillard de regrets qui ne s'avouent pas, et de mauvais vouloirs inconscients que la volonté la plus ferme a peine à déchirer, et qui

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