Journal officiel du 25 mai (séance du 2i
plana douloureusement sur La situation parlementaire jusqu'aux belles circulaires qui qous ont réconfortés. Il faut que nul n'en ignore, pour que le public ne déplace pas les responsabilités et que le mécontentement aille à son adresse. La légende du 24 Mai n'a pas cessé d'être pieusemenl nourriedans les salons de l'Elysée. Chaque préfel révoqué est venu, depuis deux mois, porter suc cel autel sa larme el sa goutte de Qel, attester son martyre, inscrire son holocauste. Chaque fonctionnaire nouvellement nommé y a trouvé l'étamine d'une enquête sournoise et malveillante, dirigée par un cabinet occulte, à l'affût de toutes les rancunes et de toutes les diffamations, incessamment liante par les trois [dus redoutables revenants du dernier régime. Ce cabinet est celui de M. d'Harcourt. Ces revenants sont M. Depeyre, M. de Broglie, M. Buffet. Vous croyiez M. Depeyre évanoui? Vous vous flattiez de ne, plus rencontrer sur votre chemin cette nullité nasillarde et malfaisante qui a incarné, plus encore que le pauvre Beulé, les fureurs policières, la politique frauduleuse, les passions et l'impuissance de la coterie du 24 Mai? Détrompez-vous : il est debout, il vit, nasille, fait l'important, mêle ses larmes aux larmes des préfets, et s'en va contant aux belles dames des salons présidentiels l'histoire et les malbeurs des anciens Girondins. C'est le beau parleur, c'est le policier, c'est le jurisconsulte du parti. Il avait inventé, après le 25 février, la théorie de la Constitution ajournée, du gouvernement personnel du Maréchal et des ministères pris en dehors de l'Assemblée, par cette belle raison que la Constitution comportait deux Chambres, el que l'Assemblée de Versailles était unique! Il enseigne et prêche aujourd'hui la Constitution faussée, le Président s'appuyant sur le Sénat contre la Chambre des députés, gouvernant sans elle, contre elle... jusqu'au fond du fossé. Plus réservé, plus adroit, mais non moins dévoie d'ambition, le duc de Broglie se prodigue moins, joue la sérénité détachée et souriante, hypocritement conseille de laisser faire, de tout céder, de brûler, s'il le faut, les relais ministériels, d'aller le plus vite possible aux confins de la gauche habitable... afin d'en voir plus tôt la fin. 31. Buffet complète le trio des masques; il en fait la partie solennelle et lamentable, il en est la corneille de sinistre présage; tout meurtri des coups de
J. Ferry, Discours, II. 15
lanière que le pays lui a donnés, il exhibe ses plaies et les offre à Dieu ; car il est sorti plus bigot de cette épreuve, et le cierge est plus long, plus lourd que jamais, qu'il porte à Saint-Louisd'Antin ; plus lourdes que jamais ses homélies funèbres sur le péril social, l'anarchie renaissante, les étapes funestes, les pentes qu'on ne remonte pas : Ricard engendrant Jules Simon, lequel engendre Gambetta, lequel engendre Naquet, lequel engendre le néant. Point tant détaché cependant des choses de la terre, ni si décidé à faire son salut dans ses guérets de Mirecourt, qu'il ne frappe tout doucement à la porte du Sénat et ne se fasse sournoisement porter au siège laissé vide par son infortuné successeur.
Il ne faut pas rire de toutes ces choses. Tous ces gens-là ne sont pas morts. Non contents de semer de petits pièges dans de petits sentiers et sentant qu'en dépit de tout le Président leur échappe, et que la République définitive prend pied de jour en jour, ils se décident à la bataille à ciel ouvert. M. de Broglie, qu'on disait parti et résigné, a reparu dans les couloirs. A-t-il lancé le marquis de Franclieu? Non pas, peut-être; mais il a saisi la halle au bond, et poussé M. Paris en avant. Quant à M. de Castellane, il se pousse tout seul, et vous voyez de quelle façon ! M. Durfort de Civrac est, à la Chambre des députés, un autre Franclieu, moins excentrique, moins pétulant, mais de même bord et de même lignée. L'entente est évidente et le plan saute aux yeux. Le ministère est appauvri, affaibli : sur deux orateurs qu'il comptait, il vient d'en perdre un, le plus décidé des deux. Le terrain semble bien choisi, c'est un terrain d'union : « les espérances factieuses ; » parmi tous ces Messieurs, qui n'en a pas ? L'exécution du complot a commencé par la Chambre des députés : on y a rencontré une première déconvenue. Au lieu d'un ministre sans expérience, tout neuf aux luttes de tribune et qu'on se flattait, non de réduire sans doute, mais d'intimider, la droite monarchique a trouvé dans M. de Marcère un homme résolu sans emphase, aussi précis dans son langage que dans ses actes, une parole qui se cherche parfois encore, mais qui va droit au fait, dit nettement, finement, loyalement surtout, ce qu'il faut dire, rehaussée d'une naturelle ironie qui a mis vite en déroute et la pesante bonhomie du gentilhomme vendéen et la fatuité du petit marquis.
LE MINISTERE IlUFAUKE. 227
Les coups pleuvent dru sur l'étourneau, les bravos sur le ministre ; les bulletins blancs s'entassent dans les urnes ; toute la gauche est emportée, M. Marcou lui-même cède au torrent ; seuls, MM. Madier de Montjeau, Barodet, Duportal, Nadaud,
phalange qui ne se rend pas, mais n'a garde de mourir, apportent à la droite, qui se dérobe piteusement, le concours de l'intransigeance aveugle et sourde.
C'est plus qu'un succès pour M. de Marcère,c'est un baptême solennel, une adoption. Tout ce qu'on a fait pour l'ébranler n'a servi qu'à le mettre en selle. Tenez pour certain qu'il y restera. Ministre sans le vouloir, orateur sans le savoir, accepté d'abord comme un expédient, on commence à sentir que cet homme de caractère, tout à fait de droiture et de modestie, n'est pas un pis aller, mais une solution. Je vous disais l'autre jour que nous n'avions pas de bonheur ; je me rétracte. M. de Marcère est une trouvaille : c'est quelqu'un. Savoir ce que l'on veut, vouloir tout ce que l'on peut, voilà le principal pour ceux qui gouvernent. Le reste — en voici bien la preuve — leur sera donné comme par surcroit.
Cette bataille de samedi, si étourdiment engagée, si vivement expédiée, si heureusement et si brillamment tranchée, a jeté dans le jeu de M. le duc de Broglie un trouble que hier, en séance, il dissimulait mal. Les interpellants sont aux champs, plus inquiets que les interpellés, qui le sont beaucoup — beaucoup plus, à mon sens, qu'il ne faudrait. M. Paris dit : « C'est une simple passe pour tâter le fer seulement. » M. le duc de Broglie dit : « Nous ne voulons pas passer pour des brouillons...» Au fond, ces Messieurs cherchent une issue. Il est possible que le gouvernement la leur fournisse en demandant la question préalable par la raison que vous savez : le Sénat n'a pas le droit d'interprétation constitutionnelle. Dans ce cas, je ne doute pas que le duc enferré ne saisisse cette porte de sortie. Je le regretterais. Il ne peut y avoir à cette heure, au Sénat, de majorité antiministérielle. La Chambre des députés est trop sage, et la sagesse de la Chambre c'est la force du cabinet. Il vient de se rencontrer une majorité républicaine pour rejeter toute amnistie, c'est-à-dire pour donner à la République cette consécration rassurante, ce parti pris conservateur dont la masse du pays avait fait la condition essentielle de son
adhésion. Le pays, de son côté, interrogé hier dans treize collèges, des moins émancipés que Ton connaisse, vient de solder par de nouveaux succès cette nouvelle traite républicaine. La vérification des pouvoirs, tant calomniée par les partis, si peu goûtée par les dileitanti de la politique, est justifiée avec éclat : c'est la première fois peut-être dans notre histoire parlementaire que le corps électoral ne s'entête pas, que le suffrage universel ratifie la leçon donnée par ses élus. On ne lutte pas contre de tels courants. Les talons rouges à peine sortis de l'école peuvent seuls choisir cette heure pour ferrailler; les hommes consulaires restent sous la tente, et, quand ils ont, comme M. de Broglie, commis la bévue d'en sortir, ils sont capables de tout pour rentrer chez eux.
Le duc Decazes et M. Naquet.
Dans sa lettre du 30 mai 1876, M. Jules Ferry raille agréablement les maladresses de tactique des radicaux avancés comme M. Alfred Naquet, qui, en questionnant et en interpellant hors de propos le ministre des affaires étrangères sur le règlement de la dette égyptienne et les opérations du Crédit foncier, parvenaient à consolider la situation du duc Decazes, dont la présence dans le cabinet constituait pour M. de Marcère une gène de tous les instants :
Versailles, 30 mai 1876.
Il est, en politique, une race incommode, rarement inoffensive, quelquefois funeste, toujours maladroite : c'est celle des isolés, des excentriques, des indisciplinés, de ceux qui, n'étant chefs de rien, ne veulent être soldats de personne. Ces vanités qui se suffisent à elles-mêmes, ces fatuités qui se repaissent de leur propre contemplation, ces solitaires impuissants ou ridicules qui ont écrit sur leur chapeau : « Regardez-moi, je m'appelle Légion »,tous ces petits égoïsmes, doublés d'un vaste orgueil, sont le fléau des assemblées : dans l'organisme parlementaire, tout fait d'entente, d'association, de groupement, d'action collective, ces champignons d'individualisme jouent le rôle de corps étrangers, inutiles, quand ils stationnent, perturbateurs, dès qu'ils se remuent et se mêlent à l'économie. La nouvelle Chambre des députés ne contient pas un grand nombre de ces personnalités fâcheuses. La discipline y est instinctive.
la modestie poussée à l'excès. On sent bien, sur les hauteurs, des excentricités tout près d'éclore : il y a là des polypes qui se forment, des prétentions qui couvent, des divagations qui attendent leur heure. Jusqu'à présent, on ne compte qu'une éclosion, et elle ne date pas d'hier. Elle nous vient de L'Assemblée précédente; c'est an héritage. Dans l'ordre des trouble-fête, M. Naquet est, pour l'heure, chef d'emploi; il es1 môme tout l'emploi à lui tout seul. Convenez qu'il s'en acquitte à ravir. Que veut-il? Où tend-il? De qui est-il le compère? Je vous délie de le dire! Veut-il du bien au cabinet? Les électeurs d'Apt ne le lui pardonneront pas, et lui-même est au-dessus d'un si noir soupçon. C'est pourtant au cabinet que profitent ses discours, et le ministre interpellé par lui est un ministre consolidé. L'autre jour, à propos du Crédit foncier, il lit un succès à M. Léon Say : c'était justice. Aujourd'hui, M. Decazes a pu, grâce à lui, cueillir dans le même champ un tout petit bouquet : c'était de trop. On dit que M. Naquet. en veut au Crédit foncier, et il n'a pas tort, si c'est aux gouverneurs légers et coupables, agioteurs et déréglés que sa colère s'adresse ; mais c'est sur leurs victimes, sur le petit porteur, sur l'actionnaire, sur le pauvre monde, en somme, que retombent ses coups de verges. La petite interpellation d'hier s'est traduite dans les cours de la Bourse par une baisse de 11 fr. 25. M. Naquet fait cela, notez-le bien, en pleine et entière innocence, dans toute la candeur de son âme — je me trompe — de son amour-propre. Oh ! l'auteur de la lettre à M. de Soubeyran, celui qui a trouvé cette réponse immortelle : « Je ne veux pas vous voir, parce que tout le monde croirait que vous m'avez acheté, » — celui-là n'est point de la race des faiseurs. Il n'est faiseur qu'à la tribune. Pourvu qu'il s'épanouisse sous les feux de la rampe, qu'il puisse étaler aux yeux des galeries surprises et captivées les beautés de sa basse profonde et de son profil assyrien, pourvu que son nom retentisse et que le monde s'occupe de lui, il importe peu, croyez-le bien, que ce soit en bien ou en mal. M. Naquet est de l'école romantique; il fait de l'art pour l'art. Sait-il qu'en politique mieux vaut ne pas frapper que de manquer son coup? qu'il y a, pour pincer un ministre, de bons terrains et de mauvais? En conscience, n'a-t-il pas vu qu'ici le terrain était détestable?
Le terrain choisi par le « groupe Naquet » était mauvais; la question posée étant trop niaise, la réponse était trop facile. Quelle mission avez-vous donnée au commissaire français près la dette égyptienne? Réponse: aucune mission, en vérité. — Question, réponse, approbation générale; c'était prévu, réglé d'avance. Un ami du ministre n'aurait pas mieux fait ; la question ne pouvait pas recevoir d'autre réponse, et la réponse ne pouvait pas recevoir un autre accueil. Un orateur moins candide ou moins radical s'y serait pris autrement. La mission, c'est la chose claire, c'est le visible, c'est l'irréprochable même, étant donnés les grands intérêts engagés, les obligations de bon voisinage, les précédents. Mieux vaudrait, sans doute, pouvoir s'abstenir même de cette frêle intervention ; le ministre a beau dire que ce n'est pas là une garantie : comme il avoue que c'est un secours, un bienfait, si ce n'est pas une garantie, c'est quelque chose qui y ressemble... La bonne règle, la plus absolue, c'est celle que l'Angleterre a appliquée, — non pour commencer, — mais en dernier lieu. Entre un Français, lésé par le caprice barbare d'un despote musulman ou nègre, atteint dans sa personne, pillé, volé dans son avoir, et un prêteur français, lésé par la faillite de ce même despote, il n'y a aucune parité à établir. Le prêteur a mis au jeu; il a couru des chances; il a fait le compte des risques et celui des prolits, soupesé l'aléa; en un mot, il a spéculé. C'est un usurier. L'énorme intérêt stipulé par les chrétiens qui prêtent aux musulmans, serait criminel s'il n'était aléatoire : les gouvernements civilisés n'ont rien à voir là-dedans. Voilà le principe. Le commissaire français, si petit qu'il soit, est contre le principe ; mais il l'est si peu, et le gouffre est si grand, et les petites gens sont si nombreux que le char embourbé du Crédit foncier enchaîne à sa triste fortune ! On peut bien transformer un inspecteur des finances français en commissaire à la faillite du khédive, quand on a laissé le Crédit foncier français devenir, sous la surveillance et par la volonté des commissaires, gouverneurs et administrateurs délégués par le Gouvernement français, le grand usurier du khédive d'Egypte! Si le petit commissaire, après coup, est critiquable, que dire des grands commissaires préalables, responsables, et jusqu'à présent impunis, qui ont méconnu leur mandat, faussé leur mission, ouvert ce gouffre, infligé ce
désastre à l'épargne nationale? Commenl s'explique cette colossale et publique incurie? S'est-elle accomplie loule seule? dans quelles ténèbres volontaires? avec quels complaisants? avec quels complices? Là est l'énigme, là est le mystère, l'inconnu qu'on soupçonne sans le voir, qu'on flaire sans le palper encore, et ce ne sont pas les interpellations de M. Naquet qui parviendront à l'éclaircirl II n'y a d'éclairci, dans tout ceci, que le front du ministre des affaires étrangères.
Le pauvre duc était morne depuis quelque temps ; il y avait des nuages dans son sourire. On sentait passer de secrètes angoisses dans cet œil joyeux où les chancelleries européennes aiment, nous dit-on, à lire écrite la paix du monde. Sans doute, les affaires d'Orient, les mouvements des softas, la Bosnie et Salonique, la Bulgarie et l'Herzégovine sont pour un Mazarin de cette taille assez de sujets de mélancolie... Pour la première fois depuis deux mois, on l'a revu soulagé, triomphant; les initiés le croiront sans peine. La situation de M. Decazes en face de la majorité républicaine est des plus singulières qui se puissent imaginer. Pour bien l'entendre, songez au lièvre au gîte, qui se blottit, fait le mort, rentre ses oreilles, sachant que le chasseur est là, le guette, va le tirer s'il bouge. Le duc Decazes se sent gibier : il se rend justice. Plus le temps marche, plus l'allure républicaine du cabinet s'accentue, et plus apparaît l'étrange dissonance, la disparate scandaleuse de cet échappé du 24 Mai siégeant dans les conseils d'un gouvernement républicain parlementaire, de ce don Juan politique qui coquetait avec le centre gauche, au temps de M. Buffet, et recoquette avec la droite, sous M. Dufaure, le même que vous avez vu faisant à Bordeaux les doux yeux aux bonapartistes qu'il avait mine de pourfendre à Versailles. Qui a coqueté coquettera; à cet âge surtout, elles sont incorrigibles. 0 Ninon ! vous l'aviez pourtant échappé belle! Sans siège sénatorial, sans collège de département, pourchassé par Pascal à Bordeaux, rejeté par les gauches à Versailles, vous aviez trouvé dans un arrondissement parisien, tout infecté de bonapartistes, une République assez ouverte, assez tolérante, assez bonne enfant pour vous sauver d'un naufrage irréparable ; vous l'aviez embrassée comme un radeau : elle vous supportait comme une épave. Pourquoi donc faire parler de vous?
Les républicains avaient le droit d'exiger deux choses de M. le duc Decazes : un certain concours, une entière et loyale neutralité. Il ne leur donne ni l'un ni l'autre. Si peu que ce fût, on attendait quelque chose du ministre des affaires étrangères. Quand tout changeait en France, le quai d'Orsay pouvait-il, seul, prétendre à l'immutabilité ? Quoi! pas un ministre, pas un consul, pas un secrétaire d'ambassade, pas un choix qui montre à l'Europe qu'une révolution pacifique, mais profonde, vient de s'accomplir? Pas un signe, pas un mot, pas un nom, pas même une circulaire? Tant de raideur étonne dans un homme si souple, tant d'entêtement dans un tel sceptique. Pour concevoir sur ces capacités qui ont nom Leflô, Gontaut- Biron, de Bourgoing et compagnie, l'ombre d'une illusion, il faudrait être un sot, et M. Decazes n'est point un sot. Il les défend pourtant comme la chair de sa chair, comme la prunelle de ses yeux. Il a déclaré nettement, il a définitivement signifié aux chefs de la majorité nouvelle qu'il maintenait son vieux personnel, tout son personnel, rien que son personnel. Chaudordy était démissionnaire : il a refusé sa démission. Gonlaut- Biron est odieux à Berlin, persona tngrata s'il en fut, et M. de Bismarck le porte sur les épaules. M. Decazes maintient Gontaut-Biron. Et si Target, pris d'une honte tardive, voulait résigner le poste qu'il doit à la trahison, il prierait Target d'avaler sa honte. Et ce n'est pas tout. C'est dans le sein du conseil des ministres que ce survivant du 24 Mai déploie, de la façon la plus efficace, son intrigante et changeante humeur. M. Decazes, il faut qu'on le sache, est l'extrême droite du conseil. Il y représente l'esprit de résistance, l'immobilité administrative, le culte des vieux cadres, la haine des hommes nouveaux. Ce n'est pas M. Dufaure, trop amoureux de sa propre indépendance pour toucher à celle d'autrui, qui épluche, contrarie, énerve les mouvements préparés par M. de Marcère : c'est M. Decazes. C'est M. Decazes qui combattit, dans les derniers jours de la vie de M. Ricard, cette circulaire sur les maires de combat, applaudie par la France entière. C'est M. Decazes qui utilise, d'accord avec M. Emmanuel d'Harcourt, les notes sur le personnel laissées par La Marlinière. Il n'est plus seulement une épave, il est un obstacle. Il se Halte sans doute qu'on l'ignore; mais, en politique comme en amour, tout finit par se savoir, et
quand l'orage éclatera, il ne suffira peut-être plus d'un Naquel pour se tirer d'affaire.
Le parti républicain n'avait d'ailleurs pas lieu de redouter beaucoup la mesquine opposition des débris du centre droit. Le pays, chaque fois qu'il était consulté, l'épondail par des élections républicaines. C'est ainsi que, sur les quinze scrutins nécessités parles invalidations, huit. Furenl défavorables aux droitiers renvoyés devant le suffrage universel. M. Ghesnelong fut notamment battu à Orthez par un républicain modéré, M. Vignancourt, et, à Ajaccio, .M. Rouher n'affronta même pas la lutte contre le prince Jérôme Napoléon (mai 1876).
Projet Waddington sur la collation des grades.
On pouvait dès lors aborder sans crainte les lois de défense contre les entreprises cléricales qui avaient dépouillé l'État de ses prérogatives essentielles.
C'est le rrjuin 1876 que s'ouvrit à la Chambre la discussion sur le projet du ministre de l'instruction publique, M. Waddington, qui restituait à l'Université le monopole de la collation des grades. La commission, par l'organe de M. Spuller, appuyait chaudement le texte proposé par le Gouvernement, et qui n'était autre que le rétablissement du régime antérieur à la loi du 12 juillet 187o. A la Chambre, la majorité républicaine était trop forte pour qu'un échec fût a craindre, mais les débats n'en furent pas moins passionnés. M. Paul de Cassagnac se fit, on devine avec quelle violence, le champion de l'Église catholique, et MM.Deschanel et Pascal Duprat mirent en relief ce qu'avaient d'inacceptable pour la société laïque les prétentions cléricales, consignées dans le Syllabus de 1864, et qui tendaient à préparer la revanche de la Révolution française, l'enterrement civil des principes de 1789.
M. Jules Ferry se trouvait naturellement désigné pour défendre encore une fois la cause qu'il avait si vaillamment prise en main devant l'Assemblée nationale. Peut-être se fût-il abstenu, après un solide discours du ministre de l'instruclionpublique, M. Waddington, qui, tout en affirmant que « la religion et la liberté étaient faites pour s'entendre et s'aimer, qu'elles étaient absolument nécessaires l'une à l'antre », à la condition « de rester dans la sphère que les lois divines et humaines ont assignée à chacune d'elles », tout en protestant de son désir de maintenir intacte la liberté de l'enseignement supérieur, proposa à la Chambre de revenir sur ce qu'il considérait comme une atteinte aux droits de l'État, sur ce partage de la collation des grades, qui ne pouvait aboutir qu'à l'ahaissement des études, et plaçait à côté des professeurs des facultés de l'État, nommés au concours ou par élection, inamovibles et d'une haute impartialité, les porte-parole et les représentants d'un parti.
Et cette première usurpation de l'Église semblait au ministre d'autant plus grave que les pétitions distribuées au Sénat par les cbefs de la catholicité en France, revendiquaient déjà L'institution des jurys mixtes en matière d'enseignement secondaire, et le partage du monopole, en ce qui concerne le baccalauréat.
Mais lorsque M. Waddington eut quitté la tribune, on y vit monter un nouvel et redoutable champion de l'Église, M. le comte Albert de Mun, qui, dans un langage empreint d'une éloquence mystique, vint proclamer « le droit de Dieu » sur l'éducation de la jeunesse, droit supérieur dont « l'Église, établie par Dieu pour être l'interprète de la vérité, tient sa mission d'enseignement ». Toutefois, par des arguments d'un caractère plus terrestre et plus habile, l'orateur de la droite soutint que le jury mixte ne portait aucune atteinte au droit de l'État, puisque ses membres étaient nommés parle ministre, et ([ne la majorité était assurée aux professeurs de l'Université; il ajouta que l'expérience n'avait pas démontré les inconvénients du nouveau système, puisqu'il n'avait pas eu le temps de fonctionner. M. de Mun termina son discours en menaçant le parti républicain d'une nouvelle levée de boucliers de la part « des familles catholiques », et en faisant appel « à une autre assemblée » où la voix de ses amis « trouverait plus d'écho ». C'est pour répondre à celte harangue, couverte par la droite de « longs applaudissements», que M. Jules Ferry monta à la tribune et prononça le discours qui suit l :
M. Jules Ferry. — Messieurs, je ne serais assurément pas monté à cette tribune, et j'aurais laissé la discussion générale se clore sans y intervenir, si les derniers orateurs de ce côté de la Chambre (l'orateur désigne la droite), que nous avons eu le plaisir d'entendre, n'avaient tiré la question du domaine qui lui est propre.
Dans ce domaine et sur ce terrain défini et limité des principes qui mènent à la solution, j'ose dire que le débat est épuisé depuis longtemps.
Mais, Messieurs, si les principes qui résolvent la question sont simples, les passions qu'elle soulève sont profondes, sont vivaces et, des deux parts, légitimes.
On a eu raison de le dire, — l'orateur qui descend de cette tribune l'a dit justement, et l'orateur de droite, qui l'avait précédé à la séance d'hier, l'a bien fait voir, — celte question est une de celles qui touchent à la passion la plus vive, la plus profonde de ce pays, à une passion à laquelle l'honorable