‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 4)Chapitre 43 sur 60 · PROJET DE LOI · texte numérisé non relu

PROJET DE LOI

Article premier. — Les articles 1er et 2 de la loi du 20 janvier 1 87 1i . relatifs à la nomination des maires et adjoints, sont abrogés.

Art. 2. — Provisoirement, et jusqu'au vote de la loi organique municipale, il sera procédé à la nomination des maires et adjoints conformément aux règles suivantes :

Le conseil municipal élit le maire et les adjoints parmi ses membres, au scrutin secret et à la majorité absolue.

Si, après deux scrutins, aucun candidat n'a obtenu la majorité, il est procédé à un scrutin de ballottage entre les deux candidats qui ont obtenu le plus de suffrages. En cas d'égalité de suffrages, le plus âgé est nommé.

La séance dans laquelle il est procédé à l'élection du maire est présidée par le plus âgé des membres du conseil municipal.

Dans les communes cbef-lieux de département, d'arrondissement et de canton, les maires et adjoints sont nommés, parmi les membres du conseil municipal, par décret du Président de la République.

Art. 3. — La présente loi est applicable à l'Algérie, sous réserve des dispositions du décret du 27 décembre 1866, relatives à la nomination des adjoints indigènes musulmans.

La Chambre eut la sagesse de se ranger à l'avis de M. Jules Ferry ; elle adopta le texte modifié par le Sénat, et le 13 août, la loi sur la nomination des maires put être publiée au Journal officiel1. C'était un succès pour le ministère. Le 12 août, un décret prononça la clôture de la session des Chambres, et les membres du cabinet, notamment MM. de Marcère et Christophle, purent dire dans leurs discours de vacances que « la nation, débarrassée enfin des coureurs d'aventures, était tranquille et respirait à l'aise ». Mais les harangues officielles pâlirent à côté du discours prononcé à Betle-

l. C'est le 8 octobre que tous les conseils municipaux de France, sauf ceux des chefs-lieux de canton, d'arrondissement et de département nommèrent leurs magistrats municipaux conformément à la législation nouvelle. Environ les quatre cinquièmes des maires et adjoints en exercice furent maintenus en fonction par les conseils. Dans l'ensemble, ces élections furent favorables au régime établi par la Constitution de 1875.

ville, le 27 octobre, par Gambetta, qui ne craignil pas de flétrir

« l'insurrection criminelle de la Commui il de se prononcer

énergiquement pour la politique de transaction, pour la politique des résultats, opposée « à la politique de la rue, à la politique de la déclamation ». Le puissant tribun, toul en estimant qu'une amnistie partielle eûl été le meilleur moyen de réduire au silence le parti du désordre et de l'agitation, s'eiforçail de rassurer les intérêts,

de rallier 1rs esprits, « ei siii- le monl Aven tin de la déi sratie

française », il disait à la Fia née : . Vois le drapeau, ne tremble pas : tu peux dormir el travailler tranquille. » Ainsi Gambetta rompait définitivement, après ses récentes incertitudes, avec la politique «les jacobins qui, un mois auparavant, reprenaient le programme « de 92 à thermidor1 », et, se rapprochant des républicains de gouvernement, comme M. .Iules Ferry, semblail offrir aux modérés l'appui de sa puissante parole. Le HO octobre s'ouvrait à Versailles la session extraordinaire des Chambres.

Session extraordinaire de 1876.

Celte session s'ouvrit au milieu d'un calme profond, el l'opposition elle-même paraissait désarmer devant la cohésion des centres

républicains ; niais celle lune de miel dura peu. L'éternelle question de l'amnistie, la proposition Gatineau sur la cessation des poursuites et le retour à la juridiction de droit commun mirent aux prises la raideur de M. Dufaure et la fougueuse éloquence de Gambetta. La Chambre exigea des garanties et vota, le 4 novembre, un projet en quatre articles qui accordait le bénéfice de la prescription aux faits se rattachant à la Commune, sauf pour les cas de meurtre, d'incendie ou de vol, qui étaient eux-mêmes restitués à la juridiction des cours d'assises; mais cette dernière disposition n'avait passé qu'à deux voix, et les ministres avaient voté contre.

Les passions anticléricales vinrent ensuite susciter d'autres causes de conflit, et si M. Madier de Montjau n'obtint pas la suppression du crédit destiné à l'ambassade de France près du Saint- Siège, et que défendit Gambetta, une nouvelle bataille s'engagea, à propos du budget de la Légion d'honneur, sur la question de savoir si les troupes devaient suivre les enterrements des légionnaires enterrés civilement.

Il était arrivé qu'aux obsèques de plusieurs légionnaires les troupes s'étaient retirées parce qu'on ne passait pas par l'Église. M. Floquet interpella et demanda des explications en invoquant les immortels principes. Le ministre de la guerre n'était pas à la Chambre, et M. Dufaure répondit pour lui en ne répondant pas. Il désirait en référer au conseil des ministres et trouver un expédient pour éviter de déchaîner de nouveau le conflit des catholiques et des libres-penseurs. Un malaise vague pesait sur la Chambre, et

1. V. dans le Temps du 24 septembre 1876 le discours de M. Naquet.

M. Jules Ferry analyse finement, et non sans tristesse, celte situation pénible dans une correspondance datée du 23 novembre :

Versailles, mercredi 23 novembre 1876.

Quand la majorité républicaine se trouva pour la première fois en présence du cabinet présidé par M. Dufaure, elle eut à choisir entre la paix et la guerre. Le parti de la paix l'emporta. Cette Assemblée, que l'on croyait pétulante, envahissante, batailleuse, se prononça, dans deux circonstances graves, au commencement et à la fin de sa première session, pour la politique pacifique et la médecine expectante. Je ne crois pas que le pays lui en ail su mauvais gré. Je ne sais pas de collège électoral qui n'ait ratifié, dans les manifestations parlementaires de cet automne, lamodération invariable, la réserve systématique, le parti pris de sagesse et de temporisation qui caractérisent la politique de la majorité des gauches. On peut dire que le pays a surpris tout le monde par sa patience; les violents l'ont trouvé sourd aux déclamations vulgaires, les modérés ne s'alten-. daient pas h être en tous lieux aussi bien compris. Il suit de là que la majorité républicaine est rentrée à Versailles, il y a trois semaines, plus satisfaite d'elle-même qu'elle n'en était partie . La formation d'une extrême gauche intransigeante la fortifiait, bien loin de l'affaiblir, el l'attitude de M. Gambetta, définitivement voué par son discours de Belleville à la politique transactionnelle, apportait au cabinet, au lieu des tâtonnements et des hésitations chagrines de la session dernière, l'appui cordial et résolu d'une grande éloquence. La majorité gouvernementale pourrait, à l'extrême rigueur, se passer de M. Gambelta : l'opposition radicale ne peut rester en dehors de lui. Séparé de ce tribun formidable, le groupe d'extrême gauche intransigeante peut lui servir de repoussoir, jamais de contrepoids, et, si ce petit groupe n'existait pas, M. Gambetta devrait l'inventer. Lasecte intransigeante, elle aussi. a, depuis les vacances, mis beaucoup d'eau dans son vin. Est-ce une illusion? Mais il me semble que le saxotromba de M. de Montjau soit moins haut d'un demi-ton; M. Naquet se tait; M. Raspail fils se civilise. La parole est aux habiles, aux politiques de la petite église. Les programmes eux-mêmes, qu'on le veuille ou non, s'assouplissent et s'humanisent : en six mois, n'est-on pas descendu des hauteurs inhabitables de l'amnistie

plénière aux régions moyennes el tempérées de la proposition Gatineau? G'esl ainsi que l'impuissance des uns. [a sagacité des autres, le bon vouloir du plus grand nombre, toul semblait nous promettre, il j a trois semaines, une situation parlementaire plus claire, une action gouvernementale moins indécise, une harmonie moins précaire dans le mariage déraison contracté, au mois de mars dernier, entre une majorité patiente el un cabinet insuffisant.

Il n'en est pas tout à fait ainsi pourtant, et l'événement a quelque peu déjoué tant d'heureux présages ; quelques séances, — quelques fautes — ont suffi pour gâter les bonnes impressions du retour; au lieu d'une majorité paisible, c'est une majorité nerveuse qui se retrouve; au lieu oVun gouvernement fortifié, un cabinet qui s'efface; pas de conflits positifs, mais une série d'incidents subalternes, de fatalités secondaires, qui dénoncent un désaccord profond : l'atmosphère électrique, malsaine, énervante, qui précède les grands orages ; je ne sais quelle puissance secrète et malfaisante qui tourne à mal les plus petites choses, empoisonne les questions d'affaires, muliplie les tempêtes dans un verre d'eau, et, sans brouiller jusqu'ici la majorité et le cabinet, les laisse, à tout coup, moins sûrs l'un de l'autre. Quel ministre est plus cher à la majorité que le ministre de l'intérieur? Nul ne peut se croire plus goûté ni plus solide. Qui imaginerait que sa résistance, peu opportune il en faut convenir, à la suppression des sous-préfectures de Sceaux et Saint-Denis a diminué son crédit dans la Chambre, a compromis son autorité? A côté de lui, voilà un ministre des travaux publics qui a pris résolument le rôle de réformateur, si bien fait pour plaire aux Chambres jeunes et populaires : il a nettoyé, au grand applaudissement de la gauche, les écuries d'Augias du vieux personnel bureaucratique, et mis les grands postes en mains sûres. Qui croirait, que depuis hier, tout cela semble effacé par l'insuccès, dans les bureaux de la Chambre, du projet de fusion de l'Orléans et des chemins des Charentes, présenté par M. Christophle? Et maintenant, si le hasard jette en travers de ces petites coïncidences quelque grave sujet qui porte dans ses flancs les complications ministérielles et gouvernementales les plus sérieuses, comme la question des honneurs funèbres, est-on sûr que le Gouvernement et la Chambre l'aborderont avec l'esprit de

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mesure, de sagesse et de sacrifice qui serait nécessaire? En ajournant à 48 heures la réponse du cabinet sur une matière si irritante, M. Dufaure a clairement montré qu'il comprenait le péril et qu'il allait chercher le moyen de le conjurer. Beaucoup cependant ont blâmé M. Dufaure de son silence : ce sont les mêmes qui l'eussent blâmé d'avoir pris la parole...

Je ne juge personne, je n'accuse personne : je constate. Beaucoup de ces impressions sont fugitives et passent avec le jour qui les apporta. Il est possible, autant que désirable, que la crise qui peut sortir de la séance prochaine avorte en chemin. Le télégraphe vous apprendra demain, quelques heures après que vous aurez lu ces lignes, si le défilé a été heureusement franchi. Mais, quoi qu'il arrive de ce conflit particulier — dont je vous parlerai quelque autre jour, — je répète que le péril n'est pas dans les faits, mais dans le fond des choses ; non dans les incidents, mais dans la situation même. Cette situation ne peut que s'aggraver : après l'avoir dépeinte comme je la vois, vous me permettrez d'en rechercher, dans une prochaine lettre, les causes profondes et inquiétantes.

Le 23 novembre, M. de Marcère vint lire a la Chambre une longue communication qui servait d'exposé de motifs à un projet de loi tendant à supprimer les honneurs funèbres rendus par l'armée aux membres civils de la Légion d'honneur : le ministre, interprétant, le décret du 24 messidor an XII, relatif aux honneurs funèbres, et le décret du 13 octobre 1863 sur le service des places, affirmait « que, par la nature des choses, les honneurs rendus par la troupe se sont trouvés associés naturellement a la. cérémonie religieuse qui, presque universellement, en France, entoure et consacre tes enterrements ». Il estimait que la puissance publique ne devait pas être mêlée « à des funérailles desquelles toute manifestation religieuse d'un culte était écartée par la volonté des mourants >;. Et, distinguant les cas où il s'agissait, du décès d'un légionnaire militaire et celui où il s'agissait d'un légionnaire civil, il proposait de réserver les honneurs militaires aux membres de l'armée, en les supprimant pour les membres de la Légion d'honneur, les fonctionnaires et les dignitaires de l'État de l'ordre civil. Ce fut une stupeur sur les bancs de la Chambre, et la commission nommée pour examiner le projet compta dix commissaires hostiles sur onze. Allait-on aboutir à de nouveaux orages et à une crise ministérielle? Celait à craindre, d'autant plus qu'à propos du budget des cultes, l'extrême gauche les Talandier et les Boysset, renouvelèrent leurs motions tendant à supprimer toutes les dépenses de ce chapitre, et que le prince Napoléon, pour ses débuts, souleva des tempêtes en rendant le

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parti clérical responsable de la perte de l'Alsace- Lorraine. Plusieurs crédits furenl refusés ;'i M. Dufaure pour le chapitre de Saint-Denis, pour l'École des, hautes études ecclésiastiques, pour les séminaires algériens, les édifices diocésains, etc., tandis que le Sénat, par espril de protestation contre ers votes de l'autre Chambre, nommait, le 24 novembre, M. Ghesnelong sénateur inamovible1. M. Jules Ferry, avec sa pénétration habituelle, constate cette anarchie gouvernementale, qui semblait le prélude d'une crise prochaine :

Versailles, vendredi soir, -21 novembre L876. Je vous signalais avant-hier les symptômes inquiétants d'une situation dont la gravité ne faisait que poindre; en deux jours, le malaise a fait des progrès redoutables : la Chambre, à cette heure, a la fièvre. La journée d'aujourd'hui n'a pas été bonne; les résolutions des bureaux ont été absolues; pour la première fois, les ardents ont pris le pas sur les sages. On s'est décidé non seulement à repousser un projet de loi malencontreux, que nul n'a pu défendre, mais à interdire à la majorité d<>± commissaires les temporisations et les compromis. La séance publique a été le théâtre d'une de ces scènes parlementaires aussi vaines que violentes, un de ces hors-d'œuvre furibonds où se complaisent les minorités factieuses, mais que les majorités ont intérêt à éviter, parce qu'elles en reçoivent les éclaboussures. Pourquoi n'a-t-on pas laissé à leur piquant tête-àtête le bonapartisme anticlérical et le cléricalisme ennemi de l'empire? Quelles verges républicaines pouvaient valoir celles que ce prince longtemps entretenu, ce Philippe-Égalité d'estaminet, César débraillé non moins que déclassé, nous o lirait cueillies toutes fraîches dans les secrets de la dynastie? Et le coup de fouet sanglant lancé par M. Relier au nom de l'Alsace et du Saint-Père, avait-il besoin d'un commentaire? Divisée, effarée, consternée, anéantie, la droite de la Chambre ne pouvait se refaire que dans un tumulte : elle l'a eu complet, indescriptible.

Pendant ce temps, à quelques pas plus loin, la coalition clérico-bonapartiste poursuit en silence son œuvre malfaisante. L'absence, justifiée, dit-on, d'un membre de la gauche sénatoriale nous enlève la voix unique nécessaire pour la victoire. Le second tour est une défaite, dont le nom de M. Chesnelong

1. Le Sénat nomma, il est vrai, le même jour M. Renouant, de la liste de gauche, qui battait le général Vinoy, patronné par les droites. {J. 0. du 25.)

accentue l'amertume, el que ne. compense guère le succès octogénaire du savant et inoffensif M. Renouard, qu'un reste de pudeur orléaniste a mis de douze voix en avant sur le général Vinoy! Mince triomphe, sans doute, mais qui, du moins, laisse le Sénat partagé et l'avenir en suspens. Ces douze voix sont la cloison qui nous sépare de l'inconnu. Vinoy doublant Chesnelong, c'était la coalition triomphante, l'anniversaire du 24 mai refait dans la Chambre haute, la guerre à mort au cabinet. Pauvre cabinet! le croyez-vous de force à résister dans la même journée à l'hostilité des deux Chambres? Là est pourtant toute la question.

Longtemps le cabinet Dufaure a puisé dans la situation d'où il était sorti une vitalité toute spéciale, qui lui a tenu lieu de ce qui lui manque, à savoir : l'ascendant personnel, l'unité de vues, la fermeté de direction. Le cabinet Dufaure-Ricard représentait la transaction entre les trois pouvoirs, un modus vivendi bien plus qu'an contrat, une nécessité plutôt qu'un accord. 11 s'imposa parce qu'il fallait vivre; vivre avec les intrigues du centre droit sénatorial, avec les répugnances, les préjugés, les inexpériences du pouvoir présidentiel. C'était un ministère d'acclimatation. Pour franchir les écueils qui semaient cette mer inconnue, le cabinet comptait sur deux choses : l'éloquence de M. Dufaure et le savoir-faire de M. Ricard. Le savoir-faire importait par-dessus tout.

Malheureusement, le ministre de l'intérieur du 10 mars emporta dans sa tombe tout ce que l'esquif ministériel renfermait de diplomatie. 11 ne resta que l'éloquence : une éloquence puissante el rogue, admirable et déplaisante, au service d'un esprit sans souplesse, aussi peu porté aux nouveautés qu'aux concessions, et qui déguise, sous des formes bourrues et solitaires, le vice incurable et fondamental de cette nature d'homme d'État : l'irrésolution passée en habitude, l'hésitation érigée en système, la temporisation éternelle et de parti pris. M. Dufaure est né indécis, a vécu hésitant et. sur la lin de sa noble carrière, ne sait ni ne peut plus vouloir. Pourquoi ne pas tout dire et se payer de vaines apparences? M. Dufaure est volontaire à la tribune quand il oppose aux plaintes de la gauche son humeur quinteuse de vieillard et d'avocat; mais il est sans volonté dans le conseil, sans volonté à la chancellerie.

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sans volonté dans les petites choses aussi bien que dans les grandes. C'est pourquoi vous le voyez, comme garde des sceaux, livrerai] mauvais espril des magistrats placés à ta tête des cours el à la routine des chefs de bureau le recrutement de la magistrature; c'est là l'explication de cet étrange phénomène, d'un homme aussi grand par l'honneur que par le talent, el plus ennemi de l'empire que qui que ce suit au monde, qui aura passé ses années de pouvoir à nommer consciencieusement un juge de paix par jour sur les dossiers préparés par l'empire ! C'est parce que M. Dufaure est président du Conseil que nous voici, après huit mois d'efforts, de bon vouloir et de sacrifices, avec un Sénat qui penche à droite, une Chambre qui va donner à gauche, un cabinel qui ne conduit personne parce que personne ne le conduit, qui a perdu son autorité sur les deux Assemblées pour n'avoir pas su défendre son indépendance vis-à-vis du chef de l'État; une confusion parlementaire, enfin, dans laquelle il n'y a plus ni meneurs, ni menés, où la discipline s'effondre, où l'esprit de transaction se décourage et semble disparaître, où les hommes et les choses, les partis et les volontés risquent de flotter à la merci de cette divinité néfaste et irresponsable : le hasard !

El comme elle travaille, cette fée malfaisante, depuis qu'elle se voit le champ libre! Si l'incident des honneurs funèbres a pris les proportions d'une crise ministérielle et gouvernementale, c'est qu'on en a laissé la conduite au hasard. Il y a ici de la faute de tout le inonde. Quand l'Union républicaine a posé la question, par l'organe de M. Floquet. en avait-elle calculé toute la portée? Avait-elle pressenti la réponse? Je ne le crois pas. Il était pourtant facile de savoir que M. Berthaut partageait à ce sujet tous les préjugés de ses prédécesseurs; qu'on se heurtait, en touchant à celte matière irritante, à une variété de fanatisme intraitable comme une consigne, à cette religiosité officielle, moitié sincère, moitié mondaine, qui est chez nous le fléau des classes dirigeantes, et dont les hauts grades de l'armée française sont forcément imprègnes. Mais il faut avoir raison de ces prétentions intolérables, restaurer, dans l'armée comme dans la nation, les principes essentiels de la Révolution française! D'accord; mais le pouvez-vous en un seul jour et par un seul vote? Une rupture ouverte sur cette

grosse affaire, c'est la crise ministérielle éclatant sur l'heure; or, en est-ce bien le lieu et l'heure? Qui oserait l'affirmer?

Tel était, sachez-le bien, le sentiment des groupes de gauche. Mais c'est ici que l'incurie gouvernementale apparaît « dans toute sa beauté » et que la politique d'irrésolution fait, sans le savoir, sans le vouloir, ce que n'eût jamais produit seule l'ardeur impatiente de l'extrême gauche. Un Gouvernement prévoyant n'eût jamais laissé une question d'aussi maigre importance que les honneurs dus aux légionnaires, s'aigrir et s'enfler en affaire d'État. Un Gouvernement résolu n'eût pas laissé vingt-quatre heures s'écouler sur la question de M. Floquet, et puisqu'il avait le projet de la résoudre par voie législative, il l'eût déclaré sur l'heure. Un Gouvernement bien informé n'eût pas apporté à la séance de jeudi dernier le projet lamentable que l'on sait, puisque les bureaux de gauche, réunis avant la séance, lui avaient fait savoir que l'on était d'accord — à l'unanimité, chose rare — sur les deux points suivants : 1° le Gouvernement annoncerait un projet de règlement sans en préciser les termes; 2° les gauches voteraient, en réponse, un ordre du jour marquant l'espérance « que les modifications apportées au décret de messidor seraient inspirées de l'esprit moderne et du respect rigoureux de la liberté de conscience ». L'ultimatum était inoffensif parce qu'il était vague; il était politique, puisqu'il laissait la porte ouverte aux négociations. Par malheur, le messager qui portait aux ministres ce sage expédient rencontra tout frais éclos, en montant à la tribune, cet exposé de motifs incroyable qui allait mettre le feu aux poudres, manifeste pacifique dans l'intention, provocant sans le savoir, coup d'épée dans l'eau trouble qui éclabousse tout le monde : les libres-penseurs et les légionnaires, et qui, sans plaire aux dévots, se brouille niaisement avec la philosophie. La France libérale a pu juger ce document impardonnable, mais ce qu'elle n'a pu voir et ce qui met le dernier trait au tableau que j'essaye de retracer, c'est la candeur avec laquelle la chose a fait son entrée dans le monde! Oui, le ministère a cru faire un coup de maître! Oui, c'est le sourire aux lèvres, la confiance dans les yeux, que le ministre de l'intérieur en a commencé la lecture! Oui, tel qu'il est, ce maladroit papier, les libéraux du cabinet l'ont arraché au

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Maréchal el aux dévots du Conseil comme on triomphe!... Étonnez-vous après cela que la majorité Motte sans direction, et que les plus modérés sentent parfois la patience leur échapper!

La loi de cessation des poursuites devant le Sénat.

Le projel voté le i novembre par la Chambre des députés, sur la cessation des poursuites motivées par l'insurrection du 18 mars 1871, n'avait pas eu l'heur de plaire au Sénat, car sa commission avait rejeté par :» voix contre ^l'amendement (terthauld, qui était déjà une formule de conciliation, puisqu'il essayait de traduire les intentions manifestées par la lettre présidentielle du 27 juin. Cette commission, par l'organe de M. Paris, se montrait décidément hostile au principe même de la prescription, qui, suivant elle, niait le droit du pouvoir exécutif; elle refusait, en outre, d'approuver L'article 3 iln projet, < 1 1 1 i substituait la juridiction des cours d'assises aux conseils de guerre pour les catégories exceptées du bénéfice de cette prescription assassins, incendiaires ou voleurs), et concluait, en somme, au rejet intégral du projel de loi, en s'en remettant au bon plaisir el à la clémence du chef <le l'État. Lorsque la discussion s'ouvrit, le 1er décembre, M. de Meaux et la droite n'eurent pas de peine à triompher de M. Dufaure, qui soutint cependant avec une grande dignité l'amendement Berlhauld. Il fut rejeté par 148 voix contre 134, et. M. Dufaure donna sa démission.

Voici comment M. Jules Ferry apprécie ce coup de théâtre, d'ailleurs prévu depuis longtemps :

Versailles, samedi soir, 2 décembre 1876.

Le saut est fait dans l'inconnu ! Le président du Conseil a remis sa démission entre les mains du Président de la République à midi et demi. A quatre heures, le cabinet a voulu que le public en fût avisé, et l'agence Havas a reçu l'ordre d'annoncer officiellement l'ouverture d'une crise ministérielle qui, depuis huit jours, était inévitable — je ne vous l'ai pas dissimulé, — mais dont il serait non seulement puéril, mais dangereux de déguiser la gravité. Il y a peut-être encore dans la Chambre des députés des optimistes qui se flattent de n'avoir renversé que M. Dufaure : on rencontrait même, au sortir de la séance, parmi les 357 députés qui ont donné au ministre do l'intérieur la plus écrasante majorité que de mémoire d'homme ministère parlementaire ait jamais recueillie, de bonnes gens persistant à croire que l'orage était conjuré et le cabinet remis sur pied.

C'est le propre de la situation présente de ne plus souffrir ni temps d'arrêt, ni moyen terme, et de montrer la logique des choses plus forte que la volonté des hommes. N'est-ce pas hier matin qu'une réunion d'hommes graves, appartenant aux groupes républicains des deux Chambres, rassemblés dans les salons de M. Cochery, cherchaient consciencieusement le meilleur moyen de faire entendre au chef du cabinet que ses jours ministériels étaient comptés? On assure qu'une démarche était décidée; des sénateurs de gauche en étaient chargés, mais le destin avait sous sa main d'autres ambassadeurs. C'est la droite du Sénat qui se chargeait le jour même de signifier au garde des sceaux son congé. Après le vole de vendredi soir, un membre du centre droit, que de vieux liens unissent à M. Dufaure, vint à son banc, l'air inquiet : « Vous ne nous quittez pas, n'est-ce pas, pour aussi peu de chose ? — Ce peu de chose me renverse, mon bon ami. » Cela dit sans aigreur, de l'air bonhomme et malicieux d'un philosophe qui a fait ses paquets. M. Dufaure n'avait plus, croyez-le bien, depuis longtemps déjà, d'illusions sur le dénouement. Mais il devait montrer jusqu'à la dernière heure la perplexité qui est le fond de sa nature. Après s'être livré huit jours durant aux coups d'une majorité dont il semblait rechercher systématiquement la défaveur, comme pour tomber dans les bras de la droite, il a eu finalement la coquetterie de tomber du côté gauche. Son dernier discours au Sénat est le meilleur et le plus ferme de tous ses discours, le seul peut-être tout à fait digne d'un premier ministre républicain. Il le justifie en l'enterrant ; il lui fait une bonne fin. Si sa renommée d'homme d'État ne s'est pas agrandie de ces six mois d'irrésolution et de défaillances, sa droiture se dégage avec éclat des nuages amassés par ses tâtonnements. On en peut citer de plus habiles qui n'ont pas su si bien finir.

Cette résolution prise — et les collègues du président du Conseil la connurent dès le soir même, — c'en était fait du cabinet. Dans un pays soumis au régime parlementaire et aux règles du bon sens, le président du Conseil entraîne nécessairement tous ses collaborateurs dans sa retraite. On a beau aimer M. de Marcère, adorer M. Waddinglon, cultiver M. Christophle: il n'y a plus, à cette heure, ni Christophle, ni Waddinglon. ni

de Marcère. Le ministre de l'intérieur l'a bien compris : lui

aussi a voulu bien mourir.

Résolument, vaillamment, lestement, il est tombé à gauche. Ce fut rapide, émouvant, solennel. Le retrait du projet do loi, le dépôt «If l'interpellation de M. Laussédat, la lecture de l'ordre du jour, et, devant l'Assemblée anxieuse, soulevée dans ses profondeurs, ces simples mots tombant du banc ministériel :« Le Gouvernement accepte l'ordre du jour, » qui peut dépeindre cette scène étonnante de surprise, de joie, de trépignements? Et pour les naïfs du dedans connue pour les spectateurs du dehors, ne dirait-on pas le plus heureux et le plus inespéré (\<^ dénouements, une crise qui finit dans une embrassade? 11 n'en est rien, hélas! c'est un cabinet qui meurt enseveli dans son triomphe ! On ne survit pas à certaines victoires, alors même que c'est sur soi-même qu'on les remporte. Un cabinet frappé à mort pouvait seul accepter l'ordre du jour composé par la commission. C'est un remède qui devait tuer le malade. 11 y a surtout un « désormais » qui tombe, comme un coup de foudre, sur les doigts du ministre de la guerre : on a peine à croire que le ministre de la guerre s'en fût contenté. Ce « désormais » fait, dès ce soi!', un assez grand tapage.

Il paraît que le conseil des ministres, qui avait volé — non sans peine — le retrait du projet de loi, n'a point eu connaissance de l'ordre du jour; que, pris au dépourvu dans le sein de la commission, M. de Marcère l'a seul accepté ; que M. le duc Decazes se plaint, dans l'hémicycle, de son air le plus pudibond, de n'avoir pas été consulté: que l'incident sera porté demain devant le conseil des ministres assemblés, etc. Tempi passaii ! Les heures sont des jours en temps de •crise : l'affaire serait grave dans un cabinet vivant ; le cabinet est mort, ce n'est plus que de l'histoire ancienne.

Autorisé ou non, M. de Marcère a rendu à son parti un service que les républicains n'oublieront pas. C'est à lui. à son énergie, à son insistance, à sa résolution, que la majorité républicaine doit d'être sortie intacte et triomphante de cette malencontreuse question des honneurs funèbres, soulevée, grossie, aigrie, par la maladresse des uns, par l'étourderie des autres, par la faute de tous — la plus impérieuse des

questions de principe, la plus fâcheuse des questions ministérielles, puisqu'elle mettait le cabinet en passe d'être battu dans le débat public, comme il l'avait été dans les bureaux, par une coalition de droite et de gauche! Voyez-vous la politique républicaine subitement détournée de ses voies temporelles et versant dans l'ornière des querelles dogmatiques et religieuses? Voyez-vous la question des enterrements civils transformée enplat-form électorale ?

Grâce à M. de Manière, chacun a repris son rang de bataille, et la crise se déroule sur son vrai terrain, qu'il ne faut plus craindre de nettement circonscrire et d'appeler par son nom : le terrain parlementaire et constitutionnel, la question de la responsabilité et de la liberté ministérielles, en face de l'irresponsabilité du président, la vieille lutte du pouvoir parlementaire contre le gouvernement personnel. La tâche est assez difficile, les conjonctures sont assez délicates pour qu'on n'y mette ni hors-d'œuvre, ni fausse manoeuvre : pour aboutir, il n'y en a, en vérité, pas une faute à commettre.

Cette démission du président du Conseil allait-elle entraîner^ conformément aux principes du régime parlementaire, m\ remaniement complet du ministère? Le Maréchal -Président allait-il profiler de la crise pour s'orienter à droite et congédier les ministres, assurément conservateurs, mais en même temps républicains, comme MM. de Marcère et Léon Say? M. Jules Ferry, dans la correspondance qui suit, donne une analyse saisissante des tendances contraires de l'Elysée et de la Chambre, et esquisse une psychologie curieuse du loyal soldai :

Versailles, mercredi, fi décembre 1876.

Voici donc pour la seconde fois le pouvoir exécutif et la majorité du 20 février face à face, et la République parlementaire mise en demeure de montrer, dans une épreuve que personne ne pouvait croire aussi prochaine, qu'elle est bien le gouvernement pratique et souple, avisé et rassurant, que la Fiance a reconnu et acclamé. Il faut faire vite et faire bien. Moins que jamais, à cette heure, il est permis d'oublier que notre pays n'aime et ne tolère ni les crises ministérielles qui se prolongent ni celles qui se multiplient. Bien des années s'écouleront avant que cette grande démocratie, si affairée et si féconde, s'identifie de cœur et d'âme avec les incidents el les secrets ressorts, les habiletés nécessaires et les péripéties iné-

vitables dont se compose le gouvernemenl parlementaire. Elle en suivra longtemps encore de loin les plus grandes lignes : elle n'en connaît bien ni n'en veut connaître 1rs détails intimes el les difficultés journalières. Elle a donné à ses élus un mandat de confiance; voulant fermemenl la République, elle s'en rapporte à leur sagesse pour la faire durer et vivre. La crise présente, aperçue et pressentie par un petit nombre, a surpris évidemment la masse du pays et la grande majorité de la nation républicaine. L'optimisme robuste avec lequel on l'accueille esl un symptôme digne de remarque.

L'instinct public se refuse à croire que l'aventure puisse tourner à mal. Des tiraillements, des tâtonnements, des entêtements, des éclats de voix, de part et d'antre, changeraient plus vite qu'on ne peut croire cette humeur confiante en une juste colère. La force des choses a tout mené sans doute, et la crise était inévitable; mais ceux qui ont pouvoir pour la résoudre ne doivent pas perdre de vue que le hasard a mal choisi son heure : le budget n'est pas voté, la fin de l'année approche, les intérêts et le nom de la France sont engagés dans un arbitrage européen qui est le dernier espoir des amis de la paix du monde. Ce n'est pas le moment des luttes aiguës, des batailles solennelles, des grandes scènes parlementaires : le pays n'y est point préparé.

Tel est bien le sentiment de la majorité républicaine. Il lui faudrait se heurter à des obstinations irréductibles pour qu'elle se décidât à sortir de l'attitude ferme et prudente qu'elle s'est imposée. La majorité est résolue à laisser, tant que cela sera possible, au différend qui est la cause intime et profonde de la crise ministérielle le caractère d'une querelle domestique, qui repose peut-être sur un malentendu et qu'une explication à l'amiable entre les représentants des deux pouvoirs peut aplanir sans scandale. Aussi n'a-t-on pas cru devoir recourir à l'expédient brutal et périlleux des réunions plénières; aussi a-t-on évité, dans la déclaration rédigée au nom des trois gauches, toutes les formules irritantes et jusqu'aux particules comminatoires. Il suffit que l'Exécutif soit clairement avisé du parti pris qui se dresse devant lui, et qu'il sache bien qu'on n'appuiera désormais qu'un cabinet ayant fait ses conditions, un cabinet libre de ses actions, maître de ses agents et résolu à mettre en

harmonie le personnel administratif et judiciaire avec l'esprit delà Constitution républicaine et la pensée du 20 février.

Telles sont les dispositions de la majorité. Celles du pouvoir exécutif sont malheureusement beaucoup moins faciles à pénétrer. Ce qui transpire de ses résolutions n'est ni précis, ni satisfaisant. Depuis six. mois, le chef de l'État répète à tout venant qu'il ne peut dépasser les régions politiques habitées par M. Dufaure. Il est donc mal préparé aux nécessités nouvelles avec lesquelles il se trouve aux prises. Un ministère de droite est impossible: un ministère équivoque s'évanouirait au premier souffle : un ministère de gauche est indiqué par la force même des choses. Rien de plus clair, n'est-il pas vrai? Rien de plus simple. Mais ce qui paraît simple au plus humble des parlementaires de l'heure présente, et ce que le souverain du plus récent des royaumes constitutionnels qui nous avoisinent reconnaîtrait du premier coup d'œil, n'est ni clair, ni aisé, ni simple pour M. le maréchal de Mac-Mahon. On a raison de porter aux nues sa parfaite loyauté : jamais le maréchal ne sortira des voies légales, jamais la pensée d'un coup de force n'a effleuré ni n'effleurera ce respect candide de la loi écrite qu'il tient des habitudes de sa longue carrière et de son honneur de vieux soldat. Le maréchal de Mac-Mahon est de la vieille roche en ce point important; son origine d'antique et pure nohlesse; sa vie réglée autant qu'heureuse, ses goûts corrects et exclusivement militaires, sa modestie qui va jusqu'à la timidité, tout le sépare de cette génération de sacripants militaires dont Saint-Arnaud était le type. Sa fidélité àlaconsigne procède à la fois des délicatesses du gentilhomme et de la passivité du bon gendarme. Ce trait de caractère a fait deux fois notre salut : après la Commune, en donnant à M. ïhiers, dans la personne du vainqueur de Paris, un subordonné au lieu d'un maître; au mois d'octobre 1873, en jetant au travers des illusions fnsionnistes l'obstacle d'un soldat qui tient à son drapeau. .Mais cette parfaite droiture, qui fait face aux grandes crises, ne résout rien dans les cas ordinaires. Il y faut d'autres habitudes, d'autres lumières, que le Maréchal ne possède pas, par la raison bien simple qu'il n'a jamais eu l'occasion de les acquérir. Je crains fort que toutes les dissertations sur le gouvernemenl parlementaire, toutes les théories de responsabilité ministérielle

et de neutralité présidentielle ne glissent sur ce cerveau militaire sans l'entamer sérieusement. Si le Maréchal sait qu'il est homme de la loi, il paraît malheureusement démontré qu'il se croit en même temps l'homme d'un parti. A côté de la consigne républicaine, qu'il a loyalement acceptée, il lient pour aussi impérieuse la consigne conservatrice, et connue celle-ci n'est pas écrite, il l'interprète avec les préjugés de son milieu et sous l'influence dominante des coteries qui l'entourent, des amitiés qui le détiennent, des intrigues qui lui masquent la vérité. Il s'agit de l'emporter, à celle heure, ^\w les intrigues, sur les amitiés, sur les coteries, sur les préjugés, il s'agil de faire comprendre au Président de la République que, depuis neuf mois, il sort de son rôle en disputant pied à pied sa signature aux propositions de son ministère, en opposant au cabinet constituant et responsable l'action occulte d'une sorte de cabinet marron, qui a ses correspondances, ses dossiers, ses employés, et qui perpétue, au travers de l'action régulière des institutions parlementaires, les hommes et les tendances du 24 Mai.

Depuis neuf mois, le Président de la République épluche, avec des collaborateurs inconnus, les nominations de M. de Marcère, critique les choix des maires, bataille pour un sous-préfet et détend les préfets de M. Buffet comme il défendait les ouvrages de Malakoff. Le système que M. Ricard a laissé s'introduire, que M. Dufaure a consacré par son silence, encouragé par son inertie, et que M. de Marcère a vainement cherché à battre en brèche, il s'agit aujourd'hui de le corriger et de l'abolir; il faut, en quelquesjours, modifier des pratiques que neuf mois de laisserfaire ont érigées en habitude, commencer enfin et mener à ferme, dans les pourparlers d'une négociation ministérielle, cette éducation parlementaire et constitutionnelle du Maréchal de Mac-Mahon que tout le monde croit faite et qui est toute à faire. Tel est le problème, et ce ne serait pas trop de tout l'esprit de M. d'Audi llïet-Pasquier, de la grande autorité de M. Jules Grévy, de la diplomatie de M. Duclerc de la souplesse et de l'éloquence de M. Jules Simon, de tout ce que les deux Assemblées contiennent de patriotisme et de lumières, pour en faire concevoir au Maréchal l'immense gravité et l'extrême urgence. Quant à croire qu'il y arrive de lui-même, c'est une illusion qui n'est permise qu'à ceux qui ne voient pas le fond des choses.

Le Président de la République semblait disposé à s'adresser à M. Grévy ou à M. d'Audiffret-Pasquier pour reconstituer le cabinet; mais ni le président de la Chambre, ni celui du Sénat ne se montrèrent désireux d'accepter cette mission, d'autant que les représentants du suffrage universel, y compris le centre gauche, manifestaient fort nettement leur antipathie contre le maintien du personnel administratif que le Président de la République s'obstinait à défendre. M. Dufaure, vivement sollicité par M. de Mac-Mahon de rester aux affaires, comprenait bien lui-même qu'il n'avait pas les sympathies de la Chambre, parce qu'il n'avait pas caché son peu d'enthousiasme pour le programme des gauches. M. Jules Simon, en refusant son concours à M. Dufaure, avait discrètement indiqué qu'une autre politique s'imposait. En attendant, la crise se prolongeait. Le 10 décembre, elle en était au même point, et la Chambre traînait en longueur la discussion générale du budget pour marquer son mécontentement.

M. Jules Ferry nous donne sur les incidents de ces pénibles négociations avec le Président de la République des renseignements très précieux :

Versailles, vendredi soir, S décembre 1876.

J'essayais de préciser, il y a deux jours, la difficulté réelle et profonde d'une crise ministérielle qui ne ressemble à aucune autre, qui a ses lois propres, sa logique particulière, et qu'il ne faut pas juger avec les règles ordinaires des gouvernements constitutionnels que nous connaissons. Il s'agit, vous disais-je, d'une éducation à faire. Cette éducation a commencé, mais il est trop clair qu'elle n'avance pas.

Les trois conférences de M. le Président de la République avec M. le président Grévy sont jusqu'à présent les seules manifestations authentiques de la volonté présidentielle. Elles ont fourni sur ses dispositions intimes, sur ce que cet esprit renferme de bon vouloir et de perplexité, de droiture et d'inexpérience, des révélations instructives, heureuses par certains côtés, décourageantes par certains autres, mais du moins précises et parfois piquantes. La résolution bien arrêtée, affirmée avec chaleur, avec sincérité, de ne permettre « à qui que ce soit » de toucher à l'institution républicaine tant que dureront les pouvoirs présidentiels ; des préjugés profonds, probablement incurables, en tous cas soigneusement cultivés et entretenus à l'endroit du parti républicain et des desseins antisociaux qu'on lui attribue ; l'ignorance absolue de ce que nous sommes, de ce que nous pouvons, de ce que nous voulons ; enfin, un attache-

iiiciii singulier, passionné, une confiance sans bornes, une déférence véritablemenl extraordinaire pour la personne, le caractère et les idées de M. Dufaure, tels sont les traits principaux qui se dégagenl de <vs trois entretiens. L'Agence limas a beau nier, distinguer, équivoquer; la coterie élyséenne n'aime pas, on le conçoit, les négociations à ciel ouvert ; cellesci sont entrées, par la force même des choses, dans le domaine public. M. le président Gréw devail faire connaître aux délégués de la majorité les difficultés particulières auxquelles se heurte la reconstitution ministérielle, et bien qu'on se soit promis le secret, le mystère en ces matières n'est ni sérieux ni désirable. M. Grévy devait tout dire, et il était bon que tout tût redit au pays. Le président de la Chambre est comme un voyageur qui revient des mers inconnues ; il n'est point surprenant qu'on l'entoure , qu'on l'écoute, qu'on veuille savoir, qu'on l'interroge. Le navigateur est grave, sincère, avisé. On peut taxer de timidité la prudence extrême qui dirige ses moindres évolutions; on peut trouver malhabile le conseil qu'il donnait aux gauches de se contenter de la restauration intégrale du cabinet, légèrement rajeuni et badigeonné par une déclaration de principes et un nouveau programme. On ne saurait, dans tous les cas, lui contester la clairvoyance de regard et la suivie d'observation.

Ce fin explorateur a d'abord constaté que le Maréchal est à cent lieues des dispositions que les faiseurs de nouvelles el les politiciens frivoles n'hésitent pas à lui prêter. On nous le dépeignait hésitant entre M. Duclerc et M. Léon Say, entre M. Léon Say et M. Jules Simon, se doutant quelque peu que la crise n'a qu'une seule issue, celle qui mène vers la gauche; marchandant, luttant, mais la voyant du moins et tournant à l'entour. Et là-dessus l'opinion se fait, raisonne, se donne carrière... Voici l'exacte vérité: Quand M. de Mac-Mahon a vu M. Grévy pour la première fois, il était uniquement et profondément pénétré de la pensée que le cabinet était à refaire avec les débris du précédent, mais aux conditions suivantes : deux ministres à garder, M. Decazes et M. Berthaut, indispensables l'un à l'armée, l'autre à l'Europe « qui prend ses conseils » {sic) ; deux ministres à renvoyer, M. de Marcère et M. Léon Say ; « les autres feront ce qu'ils voudront ».

La volonté de conserver les deux ministres de la guerre et des affaires étrangères est absolue ; le désir de remercier ceux de l'intérieur et des finances ne semblait pas moins arrêté. M.Léon Say surtout paraît avoirtouché le fin fond delà disgrâce. L'ordre du jour sur la question des honneurs funèbres a fourni le prétexte : n'est-ce pas lui qui, d'accord avec M. de Marcère, a infligé à la partie cléricale du gouvernement cette humiliation à ciel ouvert? C'en est assez pour le chef de l'État; mais la cuinarilla qui l'exploite et l'aveugle a, croyez-le bien, de meilleures et moins théologiques raisons. Il faut ici tout dire et mettre bas les masques. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la coterie orléaniste, dont M. de Broglie est l'âme et M. Emmanuel d'Harcourt le factotum, a reconnu dans M. Say le moins bruyant, le plus subtil et le plus persistant de ses adversaires. Mais, à cette heure, c'est M. le duc Decazes qui mène la campagne contre le ministre des finances : M. Decazes ! qui fut naguère son ami. son confident, son allié dans les deux crises de mars 1875 et de mars 1876 ! Oui, il y a contre M. Say une immense intrigue, et c'est M. Decazes qui la conduit. Mais vous connaissez trop le personnage pour croire un instant que le duc « que l'Europe consulte » poursuit en cette affaire une rancune personnelle ou une haine politique. La politique est le moindre souci de ce Mazarin de très petit format. M. Léon Say est la Parque menaçante et — on le sait bien — tout à fait résolue, de MM. les gouverneurs du Crédit foncier. La révocation de M. de Soubeyran est imminente. M. Decazes a 1 ame tendre : il veut sauver M. de Soubeyran, couronner par un acte décisif cette longue série de bons offices que notre ministre des affaires étrangères a prodigués au plus gros prêteur du khédive. C'est une amitié foncière! Et qui nous dit qu'Oreste, en fin de compte, n'arrivera pas à sauve r Pylade?

On disait autrefois : « Si le roi savait! » Nous pourrions dire aujourd'hui: «Si le président savait! » Mais saura-t-il? et quand il saurait, croira-t-il ? Il en était au point que je viens de dire, au début des conférences; à la troisième entrevue, pourtant, il avait fait un pas. Pour conserver M. Dufaure. auquel le Maréchal s'accroche avec une sorte d'énergie désespérée — M. Dufaure qu'il a, dans la soirée de mercredi, en présence de MM. Grévy et d'Audiffrel, supplié, imploré, deux heures

LE MINISTÈRE DUFAUBE. 305

durant, — M. de Mac-Mahon eût consenti à ne l'envoyer personne, ù tolérer M. de Marcère, à subir M. Léon Say. Il n'\ a pas, pour le moment, à attendre de lui d'autre transaction. C'est l'opinion formelle et réfléchie du président de la Chambre des députés. Sa conviction à cet égard est tellement assise que, sortant de sa réserve habituelle, il a donné aux directeurs de la majorité le conseil de s'en contenter.

Je ne crois pas que l'avis ait été suivi. Le replâtrage pur et simple est impossible, et M. Grévy lui-même ne l'admet pas sans de nouvelles accordailles, sans des conditions, des garanties, des déclarations nouvelles. Quelles seront ces conditions? quelles seront ces garanties? M. Dufaure pourrait-il accepter le programme des gauches, faire, en quelque sorte, amende honorable devant la majorité, s'engager sur la question du personnel, modifier en un instant ses vues, ses pratiques, ses habitudes d'avocat respectueux et de vieillard timide vis-à-vis du corps judiciaire ? M. Dufaure consentirait-il — ce qui serait peut-être une base de transaction et comme un minimum d'exigences — à demeurer président du Conseil sans portefeuille, à laisser les sceaux à une main plus ferme, à ouvrir la porte à un renfort de gauche? M. de Marcère obtiendrait-il, dans la combinaison nouvelle, la liberté de son action? Le cabinet occulte cesserait-il de fonctionner? Toutes choses sur lesquelles M. le président Grévy n'a rien pu dire aux délégués de la majorité, par la raison qu'il n'avait eu ni la pensée ni le loisir d'en parler au maréchal. Il faut bien reconnaître que, si le Maréchal est à cent lieues d'une combinaison Jules Simon, il est à mille lieues du point de vue politique qui dirige la politique des gauches : il y tourne le dos, il ne saurait l'entendre. Personne, jusqu'à présent, n'a osé poser au Président de la République la question constitutionnelle, la question de gouvernement, celle que tout le monde aperçoit et que personne ne nomme, et de laquelle dépendent cependant la solution du présent et la sécurité de l'avenir.

Aussi la crise n'avance pas. Il semble même qu'elle recule. On bat l'eau, on patauge ; les choses tournent à l'imbroglio. La restauration du cabinet tel quel est un expédient si chimérique qu'il n'a pas même, à ce qu'il semble, vécu l'espace d'un matin. C'était la solution du jeudi soir; ce n'est déjà plus celle du

J. Ferby, Discours, II. 20

vendredi matin. Le Président de la République avait donné rendez-vous à ses ministres démissionnaires, priés par lui la veille de reprendre leurs portefeuilles , pour ce matin neuf heures. Or, il n'est pas venu au conseil ; il s'est excusé dans les termes les plus vagues, et il n'a pas même indiqué un nouveau rendez-vous. A-t-il décidément fait son deuil de M. Dufaure? D'autre conseils ont- ils effacé l'impression produite par M. Grévy ? Ou bien le vote malheureux qui a coupé en deux la majorité sur une question de tactique et d'attitude a-t-il fait croire aux meneurs de droite qu'elle serait plus facile à réduire qu'on ne l'avait cru d'abord? La majorité paierait bien cher alors ce défaut de discipline, ces habitudes d'individualisme, cette humeur indocile et changeante que neuf mois de vie politique ne paraissent pas avoir suffisamment assouplis. Est-ce cela? Est-ce autre chose? Un seul homme le sait, et, jusqu'à ce qu'il ait parlé, il faut vous défier absolument des propos et des conjectures.

Le ministère Jules Simon

Du 12 Décembre 1876 au lli Mai 1877.

Enfin, le 13 décembre, le Journal officiel publia la composition du nouveau cabinet dont la direction était confiée à M. Jules Simon. Il prenait pour lui l'intérieur, confiait les sceaux à M. Martel, viceprésident du Sénat et conservait leurs portefeuilles aux autres ministres. Seuls, M. Marcère, qui venait pourtant d'obtenir un succès à la Chambre en retirant le projet sur les honneurs funèbres, et M. Dui'aure disparaissaient.

Le lendemain 14, M. Jules Simon lut aux Chambres une déclaration où le président du Conseil se déclarait « profondément républicain et profondément conservateur », se prononçait pour l'établissement définitif de la Constitution, affirmait son respect pour la liberté de la conscience et pour la religion, promettait une ère de calme et de paix et engageait les fonctionnaires à servir fidèlement le Gouvernement dont ils étaient les organes. Quelques mesures heureuses, comme la destitution d'un avocat général qui avait fait l'éloge de la loi de sûreté générale du 27 février 1838, comme l'abrogation par le préfet du Rhône (24 décembre) de l'arrêté de M. Ducros son prédécesseur de 1873 sur les enterrements civils, produisirent un excellent effet, et l'accord des pouvoirs ne fut pas troublé sérieusement par la grande discussion sur les droits respectifs du Sénat et de la Chambre, en matière de lois de finances et de créations de crédits. Apres le tournoi oratoire dont les principaux champions furent Gambetta et Jules Simon, l'accord finit par se faire entre les deux Chambres et le budget put être définitivement voté le 29 décembre 18761 (J. 0. du 30).

1. On peut consulter, sur cette question des attributions respectives du Sénat et de la Chambre, en matière des lois de finances, le chapitre que nous lui avons consacré dans la deuxième édition de notre ouvrage La Constitution française de 1875, étudiée dans ses rapports avec les constitutions étrangères (en collaboration avec M. Bard, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation.) Paris, Thorin, 1878, p. 437.

A la suite de cette laborieuse conclusion du différend qui s'était élevé entre les deux Chambres, l'année 1877 semblait s'ouvrir sous de favorables auspices. M. de Marcère, président du centre gauche, M. Leblond, président de la gauche, prêchaient à l'envi la concorde. Le ministère, par la révocation de huit préfets, notoirement réactionnaires, et le changement de 153 fonctionnaires subalternes, s'appliquait à donner des gages à la majorité de la Chambre. Toutefois il y avait une ombre au tableau : on pouvait craindre que M. Gambetta, le chef reconnu de l'Union républicaine, ne fit au cabinet de M. Jules Simon une guerre plus ou moins vive « sinon à la tribune, du moins dans les colonnes de la République française ». Avec une grande sûreté de coup d'œil, il aperçut clairement le danger de polémiques qui, en déconsidérant le ministère Simon, après la chute du ministère Dufaure, eût certainement nui à l'autorité du parti républicain et comblé d'aise ses ennemis. Aussi Gambetta mit-il une sourdine à sa campagne de plume contre le nouveau cabinet. M. Jules Ferry, dans une correspondance du 17 janvier, l'en félicite avec chaleur, et recommande de ne pas entraver des ministres qui promettaient de tenir compte des vœux de la Chambre, en ce qui concerne l'épuration du personnel administratif.

Versailles, 17 janvier 1877.

Le phénomène caractéristique de la nouvelle session, c'est l'apaisement; c'est le beau fixe après les équinoxes. Le calme n'est pas seulement à la surface, il est dans le fond des choses. La satisfaction de soi-même, la confiance dans l'avenir, la résolution bien arrêtée d'éviter les aventures, le sentiment, enfin, qui s'affermit de jour en jour, « qu'il y a un gouvernement », tout annonce une ère nouvelle, régulière, paisible, fructueuse. Les Assemblées sont comme les femmes : elles veulent être conduites. Quand elles ne trouvent pas leur pilote dans les eaux du Gouvernement, elles le prennent ailleurs, et celui-ci, bon gré, mal gré, par la force des choses, les mène à l'opposition. Assurément, M. Gambetta ne nourrissait pas contre le ministère Dufaure d'implacables ressentiments. Il ne voulait pas la mort du pécheur. A l'occasion, il mettait sa coquetterie à le tirer d'affaire, et ce n'est pas de lui qu'il a dépendu que le cabinet, dont il s'était fait le sauveteur en titre, se traînât encore une ou deux sessions. Il peut donc se dire, de très bonne foi, innocent de sa chute. Mais le gouvernement des Assemblées ne se prêle pas longtemps à ces prodiges d'équilibre. On dit que ce gouvernement repose sur des fictions ; il en est une

au moins qu'il ne supporte guère, c'est celle d'un cabinet pseudo-parlementaire, qui, sans force propre dans la Chambre, ne vit que de tolérances. On peut planer quelque temps dans les régions intermédiaires, mais bientôt la logique reprend ses droits.

On a pu craindre un instant que, le ministère disparu et M. Dufaure remplacé par un homme capable de jouer lui aussi le rôle de leader de la majorité, M. Gambetta ne fût tenté de se transformer de protecteur en opposant. C'est, en etfet, un merveilleux chef d'opposition que M. Gambetta: il a l'offensive incomparable, il est passé maître en stratégie, il choisit bien son terrain, il y manœuvre avec une rare vigueur et une prestesse qui a peu d'égales. Mais l'épreuve du grand débat de décembre ne lui a pas permis de se tromper sur les conséquences d'une telle évolution. Il fut acclamé, il ne fut pas suivi. Son succès de tribune, aussi éclatant que mérité, ne lui donna pas la possession de la majorité. Je vous l'ai dit bien des fois : la majorité républicaine n'appartient à personne, et, dans les crises sérieuses, elle ne se donne et ne se donnera ni au plus éloquent, ni au plus glorieux, ni au plus entraînant, mais au plus sage. Et, comme elle est le fruit patiemment mûri de longues et pénibles épreuves, comme elle est et veut être, avant toute chose, une majorité de gouvernement, elle préférera toujours un gouvernement, même fort éloigné de l'idéal, à une opposition hasardeuse. Que peut-on, en effet, espérer de mieux que le cabinet actuel, dans ce conflit de pouvoirs et d'opinions que les événements ont créé? Que peut-on faire de mieux que de négocier, quand on n'a ni la volonté ni le désir de se battre? Négocier avec le Sénat, négocier avec la Présidence, négocier avec la majorité des députés, — tel est le triple et perpétuel compromis qui formera jusqu'en 1880 le programme de tous les ministères républicains. M. Gambetta est-il l'homme le plus propre à cette diplomatie à trois visages? Serait-il de son intérêt de s'y engager, par conséquent de s'y affaiblir? Et, s'il peut attendre de l'avenir un mandat moins tourmenté, pourquoi susciterait-il à ceux qui ont pris sur leurs épaules ce formidable fardeau, des difficultés qui pourraient avant l'heure le faire tomber entre ses mains?

Aussi le puissant leader de la session dernière a-t-il eu bientôt

pris son parti. Il avait trop de finesse et de patriotisme pour se tromper de route. On a donc vu cesser brusquement « dans le principal organe de l'Union républicaine » une campagne de mauvaise humeur qui n'entamait ni le ministère, ni son chef, ni môme le jeune sous-secrétaire d'État qu'on avait choisi pour bouc émissaire. Ce fut, sur toute la ligne, un changement à vue. La petite guerre d'épigrammes, d'insinuations et d'ironies, prit fin comme par enchantement. Cette sage évolution date tout justement de la rentrée des Chambres. On comprit, en effet, au premier contact avec la majorité républicaine, que le courant gouvernemental était le plus fort, et qu'on s'userait, sans profit et sans gloire, à le contrarier. L'opposition était possible la plume à la main ; elle n'avait pas de terrain dans le Parlement. Entre un cabinet si clairement républicain et une majorité si naturellement ministérielle, l'union se faisait d'ellemême. M. Jules Simon, avait-on dit, rêvait l'union des centres, — et voici qu'il ouvrait la campagne par la révocation de huit préfets dont plusieurs étaient chers au centre droit, et la nomination de huit républicains purs de tout alliage! Bientôt l'heureuse intervention de M. du Bodan fournissait au plus honnête des gardes des sceaux l'occasion de souffleter la coalition légitimo-bonapartiste sur les deux joues. Avec quelle droiture, quel entrain, quelle candeur! c'est trop peu de le dire : il faut l'avoir vu. Ainsi débutait un cabinet si véhémentement soupçonné de coquetterie ! La déception fut grande chez les adversaires de la majorité. On s'attendait à des finesses, à des hésitations, à une politique de demi-jour et de demi-mesures ; et c'est une conduite simple, claire, à ciel ouvert, qui se produisait devant la Chambre. Impossible aux mécontents de rien pêcher dans ces eaux limpides. Dire nettement ce que l'on veut, tenir loyalement ce que l'on promet, ne pas promettre surtout plus que l'on ne peut tenir : voilà un programme bien bourgeois peutêtre, bien terre à terre ; mais, avec ce terre à terre, on mènerait la Chambre. M. Jules Simon, qui a cette qualité maîtresse, le coup d'œil, l'a compris dès la première heure. Le jour où il a accepté la présidence du Conseil, il a appelé les bureaux des gauches ; il leur a parlé en homme sage, modeste même, qui ne se monte pas la tête et ne cherche pas à la monter aux autres. Son discours fut à peu près ceci : « Je suis avec vous corps et

âme ; mais je ne vous promets pas de miracles. Je ne serai pas un faiseur d'hécatombes; mais j'ai la volonté, l'esprit de suite, le labeur. Je ne me flatte pas d'être le maître absolu du gouvernement; mais je le suis du cabinet; le reste est affaire de temps et de patience, surtout de bon accord entre la Chambre et moi. Plus elle me donnera de force, plus j'en saurai montrer... »

N'est-ce pas exactement la partie qui se joue ?

Il y faut de l'habileté sans doute, mais il y faut surtout de la droiture. Avec les élus du 20 février, l'habileté suprême est de n'en pas avoir. La Chambre des députés n'écoute, ne suit, ne prise qu'une espèce d'hommes : ceux qui vont droit au fait. Elle est, en cela comme en beaucoup de choses, tout l'opposé de sa devancière. L'Assemblée de Versailles était une grande école de réticences ; rien ne s'y faisait que par les détours, et l'art des précautions oratoires y avait atteint (\es hauteurs inconnues... La Chambre des députés est juste aux antipodes. Elle n'a rien d'un salon politique, rien d'une académie. La majorité se compose d'hommes nouveaux, ayant conquis leur siège dans le sillon électoral, à la sueur de leur front : pour eux, les bonnes raisons seront toujours supérieures aux beaux discours, et les bons sous-préfets aux bonnes raisons. M. de Marcère ne faisait pas de beaux discours, mais il donnait souvent de bonnes raisons. Il eut duré s'il avait eu le pouvoir de faire des sous-préfets.

Que M. Jules Simon, qui est passé mailre en beaux discours comme en bonnes raisons, y ajoute les sous-préfets, et il aura réalisé le rêve que caresse, à l'heure présente, tout patriote républicain, d'un ministère vraiment solide, vraiment dirigeant, vraiment respecté, qui nous fasse traverser sans trop de secousses les trois longues années qui nous séparent encore des échéances de 1880.

Toutefois l'extrême gauche, craignant que M. Gambètta ne fût écarté de la présidence de la commission du budget qu'il avait déjà exercée l'année précédente, ne sut pas résister à la tentation de se coaliser avec la droite pour faire entrer dans le sein de la commission le plus grand nombre possible de républicains avancés. Grâce à ces alliances de couloirs, la liste de l'union républicaine eut, en effet, l'avantage dans les scrutins, et, la commission élue comprit seize membres d'extrême gauche, dix de gaucbe, six du

centre gauche et un du groupe constitutionnel, ce qui assura la présidence à Gambetta.

M. Jules Ferry, en termes d'ailleurs fort modérés, et tout en louant Gambetta du discours sage et conciliant, après la victoire, par lequel il inaugura sa présidence de la commission du budget, dévoila l'intrigue peu édifiante qui s'était nouée dans les bureaux entre des hommes tels que MM. de Cassagnac ou de Bosredon et des républicains comme MM. Nadaud et Greppo :

Versailles, 27 janvier 1877.

Si l'on veut se faire une idée juste des derniers incidents parlementaires, il ne la faut point chercher dans les journaux particulièrement inspirés par l'Union répuhlicaine. Il semblerait, à les entendre, que la République vient d'échapper à un grand péril, que la patrie a été en danger, et qu'il y a lieu pour quelques-uns de monter au Capitole. 11 n'est question que d'intrigues déjouées, de complots avortés, de toutes sortes de noirceurs accomplies ou tentées dans l'ombre ; ce n'est pas seulement un chant de triomphe, c'est un réquisitoire. Les coupables sont désignés entérines à la fois menaçants et vagues, tantôt dans les rangs de la gauche républicaine, tantôt dans ceux du centre gauche. Pauvre centre gauche ! son ambition a fait tout le mal ; il a prêté l'oreille à des suggestions perfides ; le tentateur a fait briller à ses yeux les royaumes de la terre, et il a conçu le projet infernal d'absorber à son profit la commission du budget tout entière. Et encore n'était-ce là qu'une entrée de jeu, un coup de sonde : la trame qui vient d'être déjouée et que l'on dénonce à la face du monde, n'allait à rien moins qu'à exclure de la majorité gouvernementale le groupe entier de l'Union républicaine !

Vous êtes trop loin de ces petites discordes, trop dégagés de toutes les coteries pour laisser s'accréditer dans l'esprit de vos nombreux lecteurs d'aussi romanesques assertions. Leur moindre défaut est d'aller directement contre le but que l'on semble poursuivre. S'il fallait les prendre au pied de la lettre, l'union des gauches serait bien malade. Si les efforts tentés dans les derniers jours par les deux groupes les plus modérés, pour amener une entente avec le troisième, tendaient secrètement à l'éliminer, — et c'est là apparemment le complot que l'on a en vue, — la majorité républicaine ne serait plus qu'une apparence, un vain décor, un mensonge. La majorité est ainsi

faite que les contingents républicains qui la composent se font sensiblement équilibre les uns aux autres. L'Union républicaine y entre pour un tiers, le Centre gauche pour un tiers; la Gauche républicaine, dégagée des alluvions d'Union républicaine el de Centre gauche qui lui donnent la supériorité numérique sur les deux autres groupes, possède en propre le troisième tiers. D'où il résulte que, pour exclure un des trois groupes du concert parlementaire, il ne suffit pas de l'accord de deux d'entre eux : il y faut nécessairement l'appoint de la minorité antirépublicaine. En cas de lutte ou de désaccord entre les gauches, c'est la droite qui les départage. Les plus beaux raisonnements n'y peuvent rien, ni les regrets, ni les désirs: l'arithmétique le veut ainsi, et l'arithmétique est souveraine. Il n'y a de complot possible qu'avec la droite, d'intrigue possible que par elle et avec elle. Les vieux juges, en face d'un méfait, se demandent d'abord : Où est la femme ? Sur le terrain parlementaire, il n'y a qu'à voir où est la droite.

La droite n'était à coup sûr, cette fois, ni avec la gauche modérée ni avec le centre gauche. Quand M. Albert Grévy proposait à la gauche républicaine, dans sa séance de mercredi dernier, un ordre du jour qui prohibait les alliances compromettantes, il ne faisait pas apparemment d'avances au côté droit; quand, le soir de ce môme jour, dans une dernière et infructueuse conférence, il adjurait, deux heures durant, ses collègues de l'Union républicaine d'accepter une liste établie sur la double base de la représentation proportionnelle des trois gauches et de l'exclusion de toutes les droites, et que l'Union républicaine se dérobait, sous prétexte de garder intacte « l'indépendance des députés », on ne dira pas que la gauche modérée convoitait l'alliance du côté droit ! La vérité, c'est que les positions étaient prises, la partie liée depuis plusieurs jours; on refusait de négocier parce qu'on était prêt pour la bataille, et la conférence des bureaux des gauches devait avoir le même dénoûment que celle de Constantinople. Le reste allait de soi. Dans tous les bureaux où l'opposition antirépublicaine était en force, elle a fait cause commune avec les républicains du groupe dissident. Cela s'est passé à ciel ouvert, sans manège ni pruderie. Ici, c'est M. de Cassagnacqui apporte bruyamment son suffrage à l'excellent M. Nadaud ; là, c'est

M. Greppo, le plus honnête des hommes, qui ne se cache pas de voter pour M. Raoul Duval ; ailleurs, M. Crozet-Fourneyron (extrême gauche) et M. de Bosredon (bonapartiste) font ménage de compagnie. Après coup, on s'en défend ; on renie ces coalitions un peu étranges ; mais c'est une attitude bonne pour le dehors, et, dans l'intérieur de la Chambre, chacun sait là-dessus à quoi s'en tenir. Les allées et venues, les rapprochements significatifs, les pourparlers visibles, les péripéties des scrutins, î« dépouillement lui-même, tout ce que le public ne voit pas, mais que la Chambre sait par le menu, tous ces détails, toutes ces menées, toutes ces adresses ont eu trois cents témoins, et ceux qui les ont vus ne les oublieront pas.

Il ne faut pourtant rien exagérer, ni surtout rien noircir. J'avoue que le jeu était tentant pour l'extrême gauche. Elle était entrée, l'année dernière, en grande force dans la commission des finances, à vrai dire par un coup de fortune et grâce au tohu-bohu inévitable d'une majorité qui faisait ses débuts et ne se connaissait pas elle-même. L'extrême gauche a voulu, cette année, garder ce qu'elle avait par un coup de partie. De plus sages ne l'eussent pas joué, mais le rôle de ce groupe n'est pas d'être le plus sage. Sa prétention est d'être le plus fort. Il lui suffit même d'en avoir l'apparence, puisqu'il ne craint pas d'acheter la prépondérance au prix de certains concours. Tout cela s'explique, et le cas est moins grave assurément que le Journal des Débats ne se plaît à le dire. Mais le cas n'est pourtant pas des meilleurs, puisqu'on le nie, et que les vainqueurs de la bataille de jeudi s'évertuent, depuis qu'ils sont dans la place, à couvrir le chemin qu'ils ont pris pour s'en rendre maîtres. Cette pudeur, après coup, est, en somme, honorable, et l'on ne peut que former le souhait qu'elle mette un peu de baume aux blessures des vaincus.

Le péril, en effet, n'est pas dans la victoire elle-même, il est dans ses conséquences, non pas matérielles, mais morales; non pas directes, immédiates, mais peut-être lointaines. Le danger prochain, c'est-à-dire ministériel, n'existe pas. L'altitude si prudente, si avisée, si politique de M. Gambetta reprenant son fauteuil de président, — ce fauteuil que l'imagination des nouvellistes était seule à lui disputer, — ce discours si mesuré, si rassurant, si sage, témoigne non seulement des meilleures

LE MINISTÈRE JULES SIMON. 31.r»

et des plus pacifiques intentions, mais de la résolution bien arrêtée de l'immense majorité de la Chambre de ne donner prise désormais ni aux conflits ai aux aventures. Chose curieuse ! dans ces bureaux où les luttes personnelles ont été si vives, tous les orateurs ont tenu le même langage. Nul ne songe à faire delà commission du budgetni un comité de gouvernement, ni même un grand comité de finances. Elle doit travailler vite, rapporter vite, faire voter vite. Elle n'aura dès lors à remuer ni le monde administratif, ni le monde financier. Elle laissera a des commissions spéciales les réorganisations administratives, les grands problèmes fiscaux à d'autres commissions joignant plus de loisir à plus de compétence. Et, bien que la minorité de 135 voix qui s'est prononcée, à la fin de décembre, pour le conflit financier et constitutionnel, soit malheureusement — et par la grâce du côté droit — en majorité dans la commission, on peut être assuré que les plus décidés sur la doctrine ne seront pas les moins attentifs à veiller à ce que le conllit ne descende pas de la théorie dans la pratique. La raison en est simple : c'est que la majorité ne les suivrait pas et qu'ils retrouveraient, à la première incartade, deux cent quatre-vingts ou trois cents voix de gauche, compactes, résolues et barrant le passage. Quant à refaire en séance publique la coalition qui vient de se trémousser dans les bureaux, croyez bien que c'est chose impossible. Les alliances de couloir et de scrutin secret sont faciles autant que tentantes ; on en profite, et puis on les renie. En public et au grand jour, elles engagent trop profondément les responsabilités, devant le pays et devant l'histoire, pour qu'elles soient jamais à redouter des patriotes qui composent l'Union républicaine.

Ces alliances momentanées, mais qui se sont si souvent renouvelées depuis entre les intransigeants et la droite, n'en créaient pas moins de graves difficultés au Gouvernement. Rochefort, installe à Gênes depuis son évasion de la Nouvelle-Calédonie, rivalisait de violence, dans ses correspondances adressées au journal les Droits de l'Homme, avec le Pays, l'organe de M. Paul de Cassagnac. Le 2 février, le tribunal correctionnel suspendit pour six mois la publication des Droits de l'Homme, qui ne tarda pas à ressusciter sous le titre du Radical. M. Jules Simon se fit en même temps autoriser par le conseil des ministres à poursuivre M. Paul de Cassagnac, qui assimilait délicatement la République au choléra.

L 'ex Ironie gauche et les bonapartistes ne se lassaient pas d'interpeller; tantôt c'était M. Jolibois, qui s'en prenait au garde des sceaux, coupable d'avoir destitué un avocat général de Besançon, M. Baille ul, l'apologiste des commissions mixtes ; tantôt, c'était M. Naquet ou M. Madier de Montjau, qui s'indignaient de la suppression de la feuille de Bochefort ou déposaient des demandes d'amnistie pour tous les délits de presse.

M. Jules Ferry, avec une ironie ferme et attristée, condamne, dans une correspondance du 7 février 1877, toutes ces manœuvres et ces compromissions qui méconnaissaient si étrangement les conditions d'existence du Gouvernement républicain :

Versailles, 7 février 1877.

Il est évident que la majorité se forme et qu'elle commence à savoir son métier. Les jeunes troupes s'aguerrissent dans les surprises ; leur véritable instructeur, c'est l'imprévu. Il n'y a pas grand mérite à soutenir son Gouvernement clans ces assauts commandés, organisés, annoncés d'avance, qui sont les batailles rangées du Parlement. C'est par les petites choses, en vérité, que les ministères vivent et meurent, succombent ou se consolident. Les cabinets ne périssent jamais le jour où ils tombent : on les a toujours tués auparavant. On les use dans le détail, avant de les abattre dans les formes. Les majorités qui ne veillent pas aux petites choses, ressemblent à ces femmes fidèles mais chicaneuses, sublimes au chevet du malade, insupportables dans la vie courante, très propres aux nobles dévouements, mais incapables de petits soins. Le ménage politique n'est pas fait seulement de grandes journées, il se compose d'heures et d'incidents. La majorité républicaine, au cours de la session dernière, avait souvent l'air de l'ignorer. Elle vient de montrer, cette fois, qu'elle a pris de bonnes leçons. En exécutant avec un entrain, une spontanéité, un ensemble, qu'amis et ennemis ne lui connaissaient guère, la fausse manœuvre du groupe intransigeant, elle a mis le pied résolument dans la voie qui transforme les tempéraments d'opposition en tempéraments de gouvernement. Elle a fait preuve de volonté, de cohésion, d'autorité. Le ministère ne l'a pas sollicitée, implorée : d'elle-même et sans hésiter, elle s'est mise entre lui et les assaillants. Il n'y a, sous ce rapport, que le premier pas qui coûte : on peut être sûr désormais qu'elle ne s'en tiendra pas là.

C'est un plan bien arrêté parmi les meneurs de l'extrême gauche de ne plus laisser au cabinet ni repos ni trêve. La suppression des Droits de VHomme n'est qu'un prétexte : le dessein n'est pas d'hier; on n'attendait que le moyen et l'occasion. Le moyen, ce sera l'alliance avec la droite bonapartiste : alliance choquante, sans doute, mais on ne peut s'y faire : il suffirait de porter au grand jour" des séances publiques la tactique si bien essayée dans les bureaux. La liberté de la presse sera l'occasion. Avec une Assemblée jeune, mal disciplinée, libérale avec passion, avec naïveté, on ne saurait choisir un meilleur terrain. Où tout cela mène? A quoi profiteront ces coalitions savantes et contre nature? Il faut faire à ces messieurs l'honneur de croire qu'ils ne l'aperçoivent pas clairement. Peu leur importe, d'ailleurs. La politique d'extrême gauche est uniquement une politique de démonstration. Elle ne cherche pas le succès, mais le tapage ; elle ne parle pas pour la Chambre, mais pour le dehors : c'est une politique par les fenêtres. Elle se caractérise par le culte exclusif et égoïste d'une certaine popularité parisienne ou lyonnaise, qui ne tient compte ni des nécessités du présent, ni des enseignements du passé le plus récent, ni des difficultés du pouvoir, ni des devoirs de l'opposition. Pour MM. de Montjau, Naquet et leur église, l'opposition n'a pas de devoirs ; elle ne doit rien au ministère républicain, rien au gros du parti, rien à la France. Elle se reconnaît le droit de sacrifier quand il lui plaira, non seulement le ministère, mais le parti républicain, mais la France elle-même aux exigences de sa mise en scène. On n'a jamais poussé plus loin l'idolâtrie de soi-même ou la servilité envers les foules. Impatience d'orgueil ou plate obéissance, voilà entre eux toute la nuance. Ceux qui parlent sont plus pleins d'eux-mêmes, ceux qui se taisent, plus asservis. Tel est le fond de l'intransigeance. On ne doit à ces excentricités de parti pris ni ménagements ni condescendance.

Naturellement, d'ailleurs, dans ce groupe qui vit de violence et se pare de sa déraison, ce sont les fous qui mènent les sages. On avait tout fait auprès de M. Madier pour le déterminer à renoncer à une interpellation que les habiles de la secte jugeaient prématurée et malencontreuse. Il était, à ce qu'on assure, en minorité dans sa propre église. Mais il a sur

ses collègues une supériorité incontestable, celle de l'entêtement. Il a fallu le suivre bon gré, mal gré. M. Madier entraînait le groupe des vingt-cinq; les vingt-cinq, à leur tour, se flattaient d'entraîner l'Union républicaine. Où finit l'extrême gauche ? Où commence l'Union? L'Union ne compte-t-elle pas de ses dignitaires dans les conciliabules des vingt-cinq? L'Union républicaine n'a-t-elle pas elle-même des adhérents nombreux dans les rangs de la gauche? La contagion de proche en proche, 'j'ii est la thèse éternelle des ennemis de la République, est tout l'espoir des intransigeants. Cette lactique, il faut le reconnaître, leur a réussi plus d'une fois sous le ministère précédent. Plus d'une fois, on a vu, sous l'impulsion d'un discours d'extrême gauche, la majorité dépasser sa propre nature et glisser, sans le vouloir, sur la pente des aventures!...

C'est à quoi la manifestation de lundi a coupé court. Aussi la leçon infligée aux intransigeants vaut dix exécutions bonapartistes. Il est toujours bon, toujours aisé, toujours politique, de piétiner la faction de décembre. La besogne est utile, quoique un peu banale. Mais la chose importante, héroïque et méritante, c'est l'opération dont beaucoup parlent et à laquelle peu se résolvent : celle qui consiste « à couper sa queue ». La majorité l'a pratiquée lundi avec une résolution et une belle humeur inattendues. Il a suffi d'un mot de M. Leblond pour rallier 300 républicains, laisser l'extrême gauche en tête à tête avec les bonapartistes, et réduire à ses proportions les plus infimes l'opposition qui érige le contresens politique en système, l'étourderie en doctrine, et qui met son honneur à parler hors de saison.

On dit aujourd'hui que tout n'est pas fini, et que l'entreprise qui vient d'être châtiée doit être renouvelée vendredi prochain. Cette fois, c'est M. Naquet qui doit entrer en scène. Il n'y a pas de bonne fête sans M. Naquet. Cet esprit subtil a son plan, dont il ne fait pas mystère. Si son interpellation, que la majorité semble résolue à ne pas subir, a le même sort que celle de M. de Montjau, le malicieux tient en réserve un projet merveilleux. Il proposera à la Chambre de voter une amnistie pour tous les délits de presse, la grâce entière pour tous les journaux. Cette façon de repêcher les Droits de l'Homme lui paraît d'une adresse infaillible. Il a peine à croire que le

ministère s'y oppose; il compte bien, dans tous les cas, qu'ainsi mise en demeure entre le ministère et les Droits de l Homme la majorité n'hésitera pas. C'est aussi mon sentiment. Le moindre défaut de toutes ces manœuvres est de démontrer le câble avec lequel elles sont cousues. Ce n'est pas la loi que l'on vise, c'est le Gouvernement. On sait fort bien que ce que la Chambre peut le moins, c'est légiférer. On sait bien que la Chambre n'est pas seule pour faire et défaire les lois, et que, si elle était assez folle pour écouter ces étranges tentateurs, ce n'est pas la loi qui tomberait devant le vote, c'est le cabinet tout entier. Le piège est si grossier que j'ose à peine vous dire que je le trouve odieux. Il y a pourtant, dans toutes ces façons, une évidente déloyauté, qui se comprend de la part de la faction bonapartiste, mais à laquelle devrait répugner même une conscience d'intransigeant.

Il n'est pas loyal d'exiger du ministère, vis-à-vis de la presse, une conduite, des déclarations, une attitude incompatibles avec son origine, périlleuses pour sa durée. Il n'est pas loyal de placer le chef du cabinet républicain, formé par M. le maréchal de Mac-Malion, entre ses théories d'il y a dix ans et ses devoirs de l'heure présente. Entre les théories du philosophe et les devoirs du premier ministre, la contradiction est flagrante, sans doute, mais je dis qu'elle ne prouve rien. Elle n'empêche pas que le premier ministre n'ait envers le chef de l'État un devoir élémentaire, qui est de le protéger contre les outrages, qu'ils viennent de Chislehurst ou de Genève ; envers les lois existantes, une obligation essentielle, quiestde ne pas les abroger à lui tout seul. Oublier cela, c'est méconnaître — de mauvaise foi — les conditions d'existence, en l'an de grâce 1877, d'un ministère républicain. Ce ministère a pour mission de dresser aux pratiques républicaines les deux pouvoirs qui ne sont pas républicains. Lui demander de les cabrer systématiquement, de se les aliéner comme à plaisir, de rompre brutalement avec leurs préjugés ou leurs ombrages, c'est une politique à rebrousse-poil, au rebours des faits et du sens commun. M. Jules Simon peut beaucoup à cette heure, mais il ne peut pas ces choses-là. Il a fait ses conditions en entrant au pouvoir, mais il en est qu'il n'a pas faites, parce qu'il ne pouvait pas, ne devait pas les faire ; il n'a pas tenu au Maréchal ce

langage : « Je veux une presse libre, libre jusqu'à la licence, libre jusqu'à l'outrage envers votre personne, votre pouvoir et votre honneur, libre jusqu'à l'apologie de l'incendie et de l'assassinat. » Non, il n'a pas dit cela, et ce qui rend odieuse la querelle qu'on lui fait, c'est que les radicaux eux-mêmes, appelés aux affaires, ne l'auraient pas dit plus que lui.

Dans le sein même du cabinet, le président du Conseil avait souvent à critiquer la mauvaise volonté sourde ou la légèreté de «nelques-uns de ses collègues : il n'avait aucune action sur le département de la guerre, ni sur celui des affaires étrangères. Et pourtant, le duc Decazes n'était pas un ministre impeccable : parfois ses agents le servaient fort mal. C'est ainsi qu'il apprit si tard la disgrâce de Midhat-Pacha, le grand-vizir d'Abdul-Hamid (5 février), que les gens de finance accusèrent le noble duc d'avoir voulu favoriser des spéculations suspectes. Dans sa lettre du 11 février, M. Jules Ferry l'accuse simplement « de légèreté ».

Versailles, 11 février 1877.

La mésaventure de M. le duc de Decazes a ramené l'attention publique sur cet homme d'État si habile à « faire le mort ». Ces retours de notoriété ne tournent pas généralement à sa gloire, et ne servent guère qu'à mettre en relief la froideur de la Chambre, qui se ferme comme le pôle nord dès que le ministre paraît à la tribune, et les mauvaises dispositions du public, qui, lors même qu'on cherche à boucher toutes les issues, comme a fait M. Proust l'autre jour, se font place, pénètrent, s'infiltrent, flottent dans l'air, et finissent par éclater dans quelque interruption inattendue, sous le pas hésitant de l'orateur, au travers du tissu filandreux de ses périodes crépusculaires.

Le public est visiblement prévenu contre M. le duc de Decazes, non pas le public européen, qui l'agrée, l'a pris en faveur suivant les uns, en patience suivant les autres, — mais le public parisien, et cette portion du public parisien, très remuante, très soupçonneuse, très dure aux gens en place qu'elle croit capables de tout, parce qu'elle les juge à son niveau ; tout ce qui spécule, opère, agiote et boursicote sur ce grand tapis vert qui, à Paris, commence partout et ne finit nulle part. La race des joueurs est implacable; il n'y a pas de beaux joueurs à la Bourse, et les perdants éprouvent tous le besoin de s'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose. Pour eux, tous les dés sont pipés, toutes les cartes frauduleuses,

toutes les nouvelles frelatées, exploitées, maquignonnées. La fausse nouvelle étant, dans ce monde-là, Vabc du métier el le pain de chaque jour, on s'j exagère singulièremenl l'usage qui peut être l'ait des vraies. J'ignore s'il > a eu des ministres jouant sur leurs dépêches; on l'a beaucoup dit dans tous les temps, on le chuchote plus .que jamais en ce temps-ci. M'est avis qu'on le dira beaucoup plus que cela ne se fait. Le télégraphe n'est plus cette énigme aux longs bras qui ne livrait son mot qu'aux confidents officiels et attitrés; le télégraphe n'est plus le monopole t[c> gouvernements el des ministres : c'est la chose commune de tous ceux qui ont intérêt à s'en servir. Il va aujourd'hui bien peu d'événements que les gouvernements soient les premiers à savoir, et j'estime qu'en fait de nouvelles de Bourse, MM. de Rothschild, qui sont en communication perpétuelle avec toutes les places d'Orient et d'Occident, en savent plus long et le savent plus vite que tous les ducs, tous les diplomates et tous les ministres du monde. A ce jeu, les ducs seront toujours battus par les banquiers, et les banquiers même, quoi qu'on en dise, peuvent se passer des ducs. Le tout n'est pas, du reste, d'avoir les nouvelles : le fin est d'en tirer parti. Qui peut dire, au temps où nous sommes, ce que vaut la nouvelle du jour? Le plus souvent, on ne sait guère si hausse ou baisse en sortira. L'échec de la conférence de Constantinople n'a pas agi sur les cours. La chute de Midhat-Pacha a produit une baisse d'un jour, rattrapée, dès le lendemain, par une hausse équivalente. Ainsi, outre que le métier est laid, outre qu'il est difficile, il brûle les doigts de ceux qui le font. Trois raisons pour qu'il soit moins répandu que ne le pensent tant de gens, qui n'auraient aucun scrupule à l'exercer, si le hasard leur mettait en main le moyen.

Je n'ai aucun faible, vous le savez, pour le ministre des affaires étrangères, mais j'estime que vis-à-vis d'un ministre, et particulièrement vis-à-vis de celui qui représente la France devant l'Europe, il n'est ni séant ni utile de procéder, en matière si délicate, par insinuations, par mots couverts, par demi-teintes et demi-jour. Il ne faut rien alléguer qu'on ne puisse prouver; rien donner à entendre au delà de ce qu'on allègue. Il y a dans cette affaire un premier reproche à adresser au ministre des affaires étrangères, ou plutôt au

J. Ferry, Discours, II. 21

département qu'il représente. M. le duc Decazes pouvait se couvrir d'autant plus aisément qu'il n'était qu'indirectement et hiérarchiquement responsable. Si le chargé d'affaires de France à Constantinople n'a écrit qu'à cinq heures du soir à son Gouvernement sur le grand événement du matin, il a évidemment manqué ou de vigilance ou d'intelligence. Permis à M. le duc Decazes de dire à la Chambre que la chute de Midhal- Pacha n'a point, à ses yeux, une « capitale importance ». C'est 'aune échappatoire de tribune, sur la valeur et la portée de laquelle les députés ne se méprennent pas. Mais, si M. de Mouy l'eût ainsi pensé, il mériterait le bonnet d'âne. A quoi bon le couvrir, le justifier, par son bavardage de l'après-midi, de son silence du matin? Et à quoi mène cet optimisme ministériel, sinon à faire dire aux mauvaises langues : « Il y a une dépèche du matin, et c'est celle-là qu'on ne montre pas! »

Ainsi, à moins que nous n'ayons un administrateur des lignes télégraphiques capable de supprimer, de complicité avec le ministre des affaires étrangères, les traces d'une dépêche de Constantinople, ce qui est assurément une hypothèse monstrueuse; à moins que nous n'ayons à la tête des grands services de l'État des détrousseurs de grande route et des prévaricateurs, nous avons à Constantinople un agent qui, de façon ou d'autre, remplit mal son devoir, puisqu'il est le dernier à savoir, le dernier à écrire. Encore une fois, pourquoi n'en convient- on pas?

Voilà pour l'agent. Quant au ministre, son laisser-aller n'est pas moindre. Sa sérénité pour lui-même explique l'indulgence qu'il accorde aux autres. Envoyer à deux heures du matin au ministère de l'intérieur un télégramme de Constantinople! quelle incongruité! quel manque d'égards! M. le duc s'en amuse fort. Il semble, à le voir, à l'entendre, que cela ne se soit fait de mémoire d'homme! M. le duc fait mieux : non ■seulement il garde la dépêche sous son chevet, mais elle passe ■de son chevet dans sa poche, et il la porte lui-même au conseil. Je ne doute pas qu'elle n'y ait fait sensation, et ce petit coup de théâtre a dû flatter infiniment notre moderne Mazarin. Mais comment ne pas lui dire qu'en pareille matière, il conviendrait de se soucier un peu plus des sensations du public, et un peu moins de celles de ses collègues.

Ce qui ressorl de cet incident n*esl ni si tragique que quelques-uns le (lisent, ni si mystérieux que 1<' grand nombre s'obstine à le croire. Sans rien exagérer, sans forcer les couleurs, sans pousser au mélodrame cette comédie dont l'amourpropre du principal personnage a, en somme, payé tous les frais, ne voyons dans cette aventure que ce qui s'\ révèle une t'ois de plus, à savoir la qualité maîtresse de M. le ministre des affaires étrangères, son trait distinctif, sa vraie physionomie : la légèreté.

M. le duc Decazes n'est pas un bon ministre ^(^ relations extérieures, parce qu'il est essentiellement, fondamentalement, incorrigiblement léger. J'ignore ce que pèsent ses vertus privées dans les balances de. l'Éternel, mais je sais qu'il est léger dans le conseil, léger dans la négociation, comme il est léger et sautillant, malhabile et trébuchant dans le discours. A la façon dont il mène les petites choses, je juge sa manière de conduire les grandes. A la façon dont il plaide sa propre cause, j'augure mal de ce qu'il fait pour celle de la France.

Voici plus de trois ans que M. le duc dirige — à lui tout seul, on peut le dire — les plus grandes, les plus difficiles, les plus redoutables de nos affaires. Il y fait, depuis' trois ans, à peu près tout ce qu'il veut : il règne en maître dans ce domaine où M. Buffet n'a jamais songé à le suivre, et qui, pour M. Dufaure, fut toujours lettre close. Par patriotisme et par nécessité, les Chambres ne lui ont jamais demandé de comptes. Par détachement et par ignorance, les présidents du Conseil se sont contentés de ceux qu'il lui plaisait de rendre. Il était temps, en vérité, que M. Jules Simon mit un terme à cet état de choses. Il n'a pas, heureusement, attendu l'incident d'avanthier pour s'y résoudre. Là aussi, il a établi et fait reconnaître sa présidence. C'est une garantie, en attendant mieux.

Quelques jours après, dans une correspondance du 14 février, M. Jules Ferry revient encore sur les infortunes diplomatiques du duc Decazes, et il se plaint sans violence, mais avec une clairvoyante mélancolie, des influences occultes qui maintenaient au pouvoir des ministres dangereux et soi-disant nécessaires.

Versailles, 14 février 1877.

Il s'est passé certainement quelque chose comme une crise ministérielle à la suite de la séance où M. le duc Decazes avait

l'ail si pileuse figure. Disons, pour être tout à fait exacts, un semblant de crise. M. le duc a fait mine de se démettre, on a fait mine de refuser sa démission; il s'est empressé delà reprendre. A l'exception du Maréchal, qui croit de bonne foi avoir un ministre « que l'Europe consulte », et de la camarilla, qui ne l'aime ni pour lui-même ni pour l'Europe, mais pour les faveurs qu'elle en reçoit, l'émotion n'a été, j'imagine, ni bien sincère ni bien profonde, de part et d'autre. M. le duc ajoué la colère, l'indignation, la surprise : « C'était une situation intolérable ! Le Siècle et le XIXe Siècle ont demandé, annoncé son départ. Le Siècle n'est-il pas le journal de M. le président du Conseil? Le XIXe Siècle ne porte-t-il pas la marque récente de ses plus précieuses faveurs? Est-ce à dire que l'on veut son porlefeuille? On sait qu'il ne le défendra pas. » On lui a riposté par le Moniteur universel, le Français et autres compères, qui sont beaucoup plus à M. le duc que le Siècle n'est à M. Jules Simon. — Ces douceurs se sont écbangées dimanche chez M. le duc d'Audiffret-Pasquier, pris pour arbitre de la querelle, et qui n'a pas eu grand'peine à jeter les deux combattants dans les bras l'un de l'autre.

Il faut être de bon compte : l'incident ne pouvait autrement finir. M. Jules Simon ne doit avoir aucun désir, à l'heure qu'il est, de se séparer de M. le duc Decazes. Le cabinet n'est assurément solidaire, en quoi que ce soit, ni du long passé diplomatique du chef de notre Foreign-Office, ni de la politique qu'il a pu suivre depuis dix-huit mois, ni de ses faits et gestes particuliers, ni de ses télégrammes en retard, ni de ses combinaisons avortées. Il y a là toute une situation personnelle, diplomatique et délicate dont le cabinet du 13 décembre n'a hérité en aucune façon, pas même sous bénéfice d'inventaire, puisque l'inventaire ne se fera que le jour même où elle prendra fin. Néanmoins, et pour peu que M. le duc s'y prête, qu'il évite les accidents télégraphiques, les faux pas de tribune et les pataquès parlementaires, pourvu qu'il reste fidèle au pacte arrêté entre lui et le président du Conseil, en vertu duquel celui-ci doit présider aux relations extérieures comme à tout le reste, et recevoir communication quotidienne, intégrale et sincère de tout ce qui s'écrit d'important : il n'y aura point urgence de quelque temps à changer le ministre des affaires étrangères. L'heure est grave, critique, et

cette main, si légère, limii le lil de toutes choses. Ce n'esl point le momrni de risquer un apprentissage. A un autre point de vue, la reconstitution, môme partielle du ministère, offrirail certains périls, paire qu'elle contient certain inconnu. Un homme d'Étal prudent, el la prudence est une des vertus maîtresses de M. le présidentdu Conseil, doil préférer le connu, dont il est maître, à l'inconnu, qui peul mal tourner. Avec un chef d'Étal qui a l'horreur di's crises, c'esl une grande force d'exister, c'est une règle de sagesse de rester tel que l'on est. On peut dire encore que, sans amis dans la Chambre, le ministère, menacé a du soutien dans le Sénat; qu'il est considéré par plusieurs comme un gage el sert à d'autres de bouclier; et qu'il faut y regarder à deux fois avant de négliger, dans les calculs de la politique républicaine, cette quantité changeante, cette nébuleuse sans frontières qui s'appelle l'orléanisme vacillant.

En politique comme en médecine, le mieux est toujours, quand on le peut, de laisser agir la nature. Le fruit tombe à terre quand il est mûr, et la force des choses fait bien tout ce qu'elle fait. L'espalier de M. le duc a reçu l'autre jour, à la tribune, un de ces coups de soleil qui hâtent la vendange et précipitent la maturité. Un minisire des relations extérieures qui déclare, à la face de l'Europe, que la chute de Midhat-Pacha lui est apparue comme un événement de médiocre importance, est un ministre jugé. L'Europe a souri, mais n'est pas désarmée. On vivait sur un certain renom, sur je ne sais quel prestige de fausse habileté, de finesse transparente et d'imperturbable fatuité. Ce mot lâché, le ballon crève; peu importe le temps qu'il peut mettre à se dégonfler. Ce mot restera historique. Ce mot est précieux autant qu'instructif. Il jette sur la politique de M. le duc Decazes, sur la nature de son crédit diplomatique, des clartés singulières. Les rivaux et les ennemis de la diplomatie française sont, nous dit-on, pleins de bonne grâce pour celui qui la représente; nous en étions, à tout prendre, fort aises, quoiqu'un peu surpris ; mais ne trouvez-vous pas qu'après l'algarade du 10 février, il y a lieu d'en être un peu plus inquiet et beaucoup moins étonné?

Quand sorlirons-nous des situations boiteuses, de la politique d'à-peu-près, des minisires dangereux mais nécessaires? Quand en finirons-nous avec les fictions? Quand serons-nous en pos-

session d'un ministre de la guerre qui nous réponde sérieusement des affaires militaires, d'un ministre des affaires étrangères dont l'autorité européenne soit une force et une garantie? Le pays n'a jusqu'à présent aucune action sérieuse, aucune prise efficace sur ces deux grands objets de son souci et Je ses angoisses : la guerre et la diplomatie. Ni de l'un ni de l'autre il ne sait rien et ne peut s'informer au grand jour. Pour l'un et pour l'autre, il est tenu de remplacer la lumière par la confiance, îtt- raison par la foi : il est condamné à croire, à payer, à laisser faire. La haute direction des affaires militaires est aux mains du chef de l'armée, qui est, en même temps, le chef de l'État, patriote excellent, soldat dévoué mais irresponsable. La politique extérieure échappe, depuis trois ans, à toute discussion, à toute clarté, à tout contrôle. Ainsi va la France, dans les choses qui la touchent de plus près, aussi peu instruite de ses affaires, aussi peu sûre de son chemin, aussi aveugle et aussi docile qu'elle le fut en aucun temps, comme pour montrer une fois de plus que, de toutes les nations libres, elle est la plus confiante, la plus distraite, la plus facile à gouverner.

11 y avait certainement un manque de sincérité et d'harmonie dans le fonctionnement du régime parlementaire, par suite des préjugés du pouvoir exécutif et de l'opposition du Sénat, qui rejetait avec empressement les lois les plus inoffensives qu'avait approuvées la Chambre : par exemple, la loi sur les conseils des prudhommes et celle qui prononçait la suppression des sous-préfectures de Sceaux et de Saint-Denis1. D'autre part, le clergé se montrait de plus en plus exigeant, malgré la souplesse de M. Jules Simon, dont M. Freppel avait dit: « Il sera cardinal avant moi.» Et les cléricaux ne trouvaient pas encore assez catégorique le refus opposé au père Hyacinthe qui avait, par deux fois, sollicité l'autorisation de faire des conférences sur des sujets de morale et de religion. Le comte de Chamhord, au commencement de mars, se déclarait toujours prêt à faire le bonheur de la France, et ses journaux prédisaient à l'envi la restauration prochaine de la monarchie, tandis que les bonapartistes réussissaient, le 10 mars, à faire nommer M. Dupuy de Lôme sénateur inamovible en remplacement du général Changarnier. Le

1. La Chambre avait discuté dans la séance du 2 février 1877 {Journal officiel du 3) la proposition de MM. Jules Ferry et de Sonnier tendant à la suppression des sous-préfectures de Sceaux et Saint-Denis, ainsi que celle de M. Camille Sée ayant pour objet la réorganisation de la préfecture de la Seine, au point de vue des services se rattachant aux arrondissements de Sceaux et Saint-Denis. M. Jules Ferry, qui était président de la commission, prit la parole au cours de la discussion.

LE MINISTERE JULES SIMON. :i-7

ministère • 1 1 1 1 se décider à poursuivre M. de Cassagnac, el la Chambre autorisa les poursuites par 286 voix contre 17Î-1 (mars).

Les préludes du 16 mai.

Les menus incidents de noire p< >l i liqu*- intérieure ne paraissaient pas de nature à passionner l'opinion, et le grave conflit qui s'étail ouvert en Orient; depuis que le czar, par son manifeste <lu 24 avril, avait déclaré la guerre à la Turquie, donnait le pas aux préoccupations extérieures. En dépit des déclarations de neutralité que le duc Decazes avait faites à la tribune, les patriotes n'observaienl pas sans crainte les armements de l'Allemagne, les demandes de crédits formulées au Reichstag par M. de Moltke, qui avait manifesté sans ambages son peu de confiance dans la durée de la paix et annoncé des concentrations prochaines sur la frontière des Vosges. Enfin, l'attitude de l'Italie n'était pas sans inspirer aux politiques des appréhensions sérieuses et, par une aberration singulière, les évoques français, cédant aux instructions du pape Pie IX, provoquaient une agitation des plus vives contre le gouvernement italien, qui venait de présenter aux Chambres la loi sur 1rs abus du clergé. Il se trouva même un prélat, l'évêque de Nevers, pour sommer directement le maréchal de Mac-Mahon, par une lettre rendue publique et envoyée à tous les maires du diocèse, de répudier toute solidarité avec la « révolution italienne ». Ces excès impolitiques forcèrent le ministère Jules Simon à interdire, par une circulaire du 23 avril, le colportage des pétitions réclamant l'intervention de la France en faveur du Saint-Siège et à dissoudre l'association formée à Paris sous le nom de « comité catholique ». Enfin, le garde des sceaux, M. Martel, invita les évêques à ne pas autoriser des orateurs laïques à faire des conférences dans les églises2. A la Chambre, la majorité ne se fit pas faute de manifester ses sentiments contre les incartades du parti clérical. A la suite du dépôt par les présidents des trois groupes de gauche d'une interpellation sur « les menées ultramontaines dont la recrudescence inquiétait le pays », il y eut, les 3 et 4 mai, un grand débat qui fournit à M. Leblond l'occasion d'exposer les empiétements du clergé, ses conquêtes récentes dans le domaine de l'enseignement, le développement des cercles catholiques, destinés à maintenir sous la tutelle du clergé l'adulte à qui l'instituteur congréganiste a déjà appris la haine de la société civile ; enfin, les dangers auxquels le pays se trouvait exposé par les déclamations violentes des évêques contre l'Italie, qui n'était déjà que trop portée à subir l'influence et a accueillir les avances de l'Allemagne. M. Jules Simon, président du Conseil, après avoir rappelé les

1. Le tribunal correctionnel condamna M. de Cassagnac à deux mois de prison et trois mille francs d'amende; la cour d'assises à deux mois de prison et deux mille francs d'amende.

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