Circulaire aux évêques, en date du 18 avril
mesures déjà prises par le ministère et le blâme officiel adressé à l'évêque de NeVers, promit de faire respecter les lois « contre tous ceux qui compromettaient la France au dehors ». Puis, Gambetta, ne trouvant pas sans doute ces assurances suffisantes, crut devoir généraliser la question ; il démontra que, quand Rome parle, tout le clergé obéit ; que « le mal clérical s'était infiltré profondément dans ce qu'on appelle les classes dirigeantes du pays » ; que l'esprit jésuitique, dénoncé sous l'empire par M. Bonjean, par M. Rouland et par Msr Darboy, avait fait des progrès immenses, qu'il inspirait aujourd'hui la campagne de Rome, à l'intérieur et à l'extérieur, et, après avoir mis le Gouvernement en demeure « de délivrer la France des étreintes de la politique ultramonlaine » il termina en répétant la formule de Peyrat : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! »
Comme le président du Conseil s'en tenait à ses déclarations de la veille, assurément très correctes, M. Bernard-Lavergne produisit un article du journal de M. Dupauloup, la Défense, qui aflinnait que le Maréchal, président de la République, avait invité M. Jules Simon à « donner solennellement au clergé et aux catholiques toutes les garanties désirables de protection et de sécurité... » À quoi, le président du Conseil répondit par un démenti énergique et un éloge sans réserve du caractère du Président de la République « dont la conduite politique lui inspirait, de jour en jour davantage, une respectueuse admiration ». La Chambre, qui n'avait nulle raison de révoquer en doute un semblable témoignage, adopta, par 346 voix contre H4, un ordre du jour qui invitait le Gouvernement « à réprimer l'agitation antipatriotique » du parti clérical et « à user des moyens légaux dont il dispose ».
Bien que personne ne pût prévoir qu'on touchait à une crise, les déclarations de M. Jules Simon devant la Chambre n'avaient pas dissimulé, à travers les témoignages de respect et même d'admiration pour le Maréchal, qu'il existait entre lui et le ministère des dissentiments politiques. En dépit de l'optimisme calculé du président du Conseil, qui espérait, par sa souplesse et sa grâce, introduire une harmonie factice dans les rapports des pouvoirs publics, les chefs du parti républicain s'indignaient de la sourde résistance des bureaux, dont les ministres étaient prisonniers, et de l'influence occulte qui entravait l'épuration du personnel des fonctionnaires, presque tous hostiles à la République. Dans une curieuse correspondance, adressée à la Gironde et datée du 30 avril, M. Jules Ferry, arrivé à ce tournant de l'histoire, trace des honorables ministres, qui se Irouvaient placés entre les tendances opposées de la Chambre et de l'Elysée, un piquant portrait. On trouve dans cette lettre la plus fine et la plus juste analyse des caractères de M. Jules Simon et de M. Martel :
Versailles, 30 avril 1S"7.
Il y a toujours de l'inconnu dans une rentrée de Chambres. C'est le moment où le bail de la majorité se renouvelle, le
quart d'heure de Rabelais parlementaire, le clearing-house des échéances ministérielles. Le député s'en est allé léger comme un écolier : il revient grave el froncé comme un juge. C'est que les électeurs d'arrondissement mil passé par là, avec le défilé des griefs locaux, plainte éternelle el régulière comme celle <lu Ilot qui meurt sur la rive; el l'agaçante revue des percepteurs suspects, des juges de paix compromis, des gendarmes compromettants, de toul le personnel des ministères de combat, caché dans les replis du gouvernement républicain comme un parasite hostile et inextricable. Griefs légitimes, lamentations trop bien fondées, mais que le scrutin d'arrondissement a prodigieusement grossis et qui sont devenus pour beaucoup le souci principal, le but suprême, la grande et unique affaire. Le scrutin d'arrondissement tend manifestement à réduire toute la science politique, tout l'art de gouverner, tout le mouvement parlementaire, tous les destins ministériels en des questions de juges de paix. On a beaucoup ri, ce printemps, d'un député, qui n'était pas de l'extrême gauche, écrivant à deux ministres ce billet légendaire : « J'ai l'honneur de vous prévenir que tant que l'on ne m'aura pas délivré du juge de paix de X..., je voterai, en toute circonstance, contre le cabinet. » Toute la philosophie du scrutin d'arrondissement est dans cette rustique boutade. Cette préoccupation exclusive, passionnée, on pourrait presque dire maladive, peut olîrir à un ministère républicain, selon les temps, tantôt une difficulté sérieuse, tantôt d'incroyables facilités de gouvernement. Avec des révocations de fonctionnaires, un cabinet libre de son action mènerait la majorité parlementaire à la baguette. Obligé de lui marchander les satisfactions secondaires ; gêné, en bas, par la bureaucratie qui se défend à outrance; en haut, par le pouvoir qui résiste, se débat, s'évade, joue au plus fin, le ministère n'a ni sur la majorité tout le crédit qu'il devrait avoir, ni dans la politique générale toute l'autorité, toute l'a sécurité, tout le loisir intellectuel qui sied à un gouvernement sûr des autres comme de lui-même.
C'est une situation analogue, mais devenue tout à fait aiguë, qui, dès le début de la dernière session d'automne, faisait prévoir aux esprits un peu sagaces la chute inévitable du ministère Dufaure. Je ne rappelle ce souvenir que pour faire ressortir les
différences profondes qui se rencontrent heureusement dans l'état présent des choses. Les deux ministères débiteurs (la justice et l'intérieur) au mois de novembre dernier étaient, comme on dit vulgairement, arrivés au bout de leurs pièces. A l'un le bon vouloir, à l'autre le pouvoir faisaient défaut. Il était avéré que M. Dufaure opposait aux exigences les plus modestes, aux réclamations les plus criantes, une force d'inertie invincible et une mauvaise humeur de parti pris. À côté de lui, tout pr.vé de bonnes intentions, le ministère de l'intérieur ne vivait plus que de belles promesses et d'aveux d'impuissance. Le moindre grain de sable arrêtait sa marche ; chaque nomination de maire exigeait un siège en règle, et, neuf fois sur dix, livré à lui-même, abandonné par le président du Conseil, sans appui dans le cabinet, sans crédit sur le Maréchal, le ministre devait battre en retraite.
Nous n'en sommes plus là, Dieu merci ! Il a été beaucoup fait, depuis trois mois, pour la transformation du personnel administratif, et, sans bruit, mais sans trêve, jour par jour, heure par heure, il se fait quelque chose. Quand M. Jules Simon lit connaître aux délégués des groupes de gauche, au moment de la formation du cabinet nouveau, dans quelles conditions il entendait accepter le fardeau du pouvoir, il ne promit pas — je vous l'ai maintes fois écrit — de procéder par hécatombes. Il n'est l'homme ni des coups de balai ni des coups de théâtre. Sa prudence répugne aux coups de théâtre; ses habitudes administratives, son amour de la règle, et aussi je ne sais quel fond de scepticisme à l'endroit des fonctionnaires, l'inclinent médiocrement aux coups de balai. M. Jules Simon s'engagea uniquement à faire le nécessaire, non d'un seul bloc, mais feuille par feuille et avec l'aide du temps, comme se font toutes les choses durables. Une éducation était à faire : il l'entreprenait, comptant plus, pour la faire avancer, sur la douceur que sur la violence. Ce que M. Jules Simon promettait alors, il l'accomplit incessamment.
Sans doute, l'opinion attendait des façons plus bruyantes. Il est aisé de dire : « Le ministère est libre, puisqu'il s'en vante. » Dans un régime constitutionnel, si parfait qu'il puisse être, — et le nôtre a toutes les faiblesses, il contient tous les écueils et toutes les contradictions ! — la liberté du cabinet n'est jamais
que relative. Elle est pleine el entière, quand les vues du cabinet sont d'accord avec les vues propres du pouvoir; elle est gênée, partant incomplète, quand le ministère a pour mission il»' faire faire au pouvoir tout juste le contraire de ce que le pouvoir aimerail à faire. <>n u'esl pas pour cela un chef d'Étal inconstitutionnel, on ne manque pas pour cela à ses engagements; niais avec un peu d'adresse, et les chefs d'Étal en ont toujours, on trouve le moyen d'être à la fois suffisamment correct dans l'ensemble, el dans le détail fort incommode. Dans ces luttes intimes que le public ne voit pas, mais dont les esprits politiques doivent prendre leur parti, la victoire est au prix de la patience, de la persévérance, du savoir-faire. Ces qualités sont celles de M. Jules Simon, et si elles ne lui ont pas l'ait faire jusqu'à présent, il faut bien l'avouer, tout le chemin qu'on en pouvait attendre, c'est qu'il a affaire à forte partie. Quoi qu'il en soit, le personnel s'épure successivement , on expulse peu à peu, par des moyens divers, les derniers préfets incorrigibles : les douteux s'améliorent ou se font oublie!-; surtout, à la différence de ce qui se passait sous les mains novices de M. de Marcère, tous obéissent; enfin, l'épuration des maires de canton, que le précédent ministre avait dû renoncer à poursuivre, se continue silencieusement; les colonnes du Journal officiel l'attestent deux ou trois fois par semaine, et les départements, l'un après l'autre, s'en aperçoivent.
Vous voudriez plus de vigueur, plus d'entrain apparent, plus d'effet d'ensemble? Celte politique vous paraît molle, parce qu'elle manque de dehors? C'est aussi mon sentiment. Mais, si modeste qu'elle se fasse, il est clair qu'elle porte ses fruits. La République a-t-elle perdu ou gagné, dans nos provinces, depuis trois mois? Les in transigeants eux-mêmes n'oseraient-ils pas dire qu'elle est en perte. L'impression générale des députés qui rentrent est, au contraire, celle d'un progrès sérieux, lent et sûr dans nos affaires. En dépit de griefs locaux et. de mécontentements particuliers, une brise générale et régulière enfle nos voiles ; le courant des élections de février n'a pas passé comme un orage : il subsiste, s'étend, se canalise. Que faut-il davantage?
Tel est le bilan du ministère de l'intérieur. Malheureuse-
ment, au ministère de la justice, l'inventaire est moins favorable. Si les effets de M. Jules Simon sont au pair, les valeurs de son collègue de la chancellerie risquent fort, ce me semble, de tomber au-dessous du cours. Il a débuté par une ovation, et il menace de finir par une déconvenue. Un langage excellent, une superbe attitude, un bon vouloir infini, des intentions vaillantes, une vue droite des hommes et des choses, une honnêteté que nul ne conteste, un courage qu'on aurait tort de mettre en doute, — M. Martel a tout cela. L'activité qu'il ne possède pas, le labeur qu'il ne peut donner, la souplesse et la finesse qui lui manquent, M. Méline les lui apporte. A eux deux, ils devraient faire un ministre : ne nous donneront-ils qu'une déception? On leur reproche de travailler beaucoup et de peu produire, et de battre éternellement le jeu de cartes de M. Dufaure, comme s'ils comptaient y trouver les atouts qui n'y sont pas. Quelques mouvements longtemps mûris et qui avortent; de grandes promesses qui s'évaporent; des choix hiérarchiques à foison, et pas un choix politique; dans le menu des fonctionnaires, pas d'exécutions ; pas le plus petit coup de foudre sur les sommets.
La volonté bien connue, hautement affirmée, du garde des sceaux est de faire des nominations républicaines. Par quel secret maléfice toutes celles qu'il prépare lui échappent-elles à la dernière heure? Sur trois sièges vacants à la Cour de cassation, M. Martel en destinait un à un vieux parlementaire, républicain d'ancienne date, avocat honoré, homme de cœur et de bonne renommée, qui a tenu, dans des temps difficiles, le premier parquet de France : le candidat de M. Martel n'a pas été nommé. M. Martel propose; au-dessus de lui, quelqu'un dispose. Ce n'est plus un mystère que l'Elysée fait expier à la Justice toutes les libertés qu'il a dû, bon gré, mal gré, laisser prendre à l'Intérieur. Qui croirait que cet homme excellent, au chevet duquel on a porté les sceaux de France et qu'on a fait ministre moitié par force et moitié par prière, est épluché comme un commis, et qu'on lui marchande jusqu'aux juges de paix? C'est là le côté faible de cet homme de bien : il ne fait peur à personne. Il est lent, et on l'a cru irrésolu, et toutes les mauvaises traditions, que sa belle attitude dans l'affaire de l'avocat général Bailleul avait fait reculer, ont bientôt repris
courage el se sont de nouveau rnrrs dans les bureaux. Il est scrupuleux, et on l'a cru faible. Il esl bon, et tout le monde en abuse, depuis les évoques, qui raillenl son ion paterne el ses conseils attendris, jusqu'aux freluquets de robe, qui le paient m injures de son insigne débonnaireté.
Dans ces conditions, l'autorité est un leurre et le pouvoir un déboire quotidien. Il est à craindre que le garde des sceaux n'en ait que trop le sentiment, et que, lassé, dégoûté, impuissant, il oe rejette, un beau malin, un fardeau qui l'écrase. Si justifié qu'il puisse élre, ce coup de tête serait regrettable. Le successeur de M. Mai-tel. quel qu'il fût, ne saurait le dépasser en droiture, en probité politique, en lionne volonté républicaine, et il n'est pas démontré qu'il ait plus que lui l'énergie, l'autorité, je serais presque tenté de dire, en considérant l'immensité de la tâche, le génie nécessaire pour dompter à la fois le pouvoir qui résiste, la magistrature qui se défend, les bureaux qui conspirent, tons les intérêts, tous les préjugés, toutes les réactions, coalisés et cantonnés dans l'ordre judiciaire, comme dans leur suprême refuge et leur dernier retranchement.
La loi sur l'organisation municipale.
A la suite de son vote caractéristique contre l'agitation cléricale, la Chambre se remit au travail et commença, dans la séance du 5 mai •, la discussion de la loi sur l'organisation municipale dont M. Jules Ferry était rapporteur2. Après le retrait de l'urgence