V. lu Journal officiel du 15 niai
Le régime du i (i mai
Du IU mai au l.'l décembre 1877.
La démission de M. Jules Simon entraînait naturellement celle de tous ses collègues du cabinet. Tout le monde comprenait d'ailleurs qu'il ne s'agissait pas d'une simple crise ministérielle, mais d'un changement complet de politique, d'une entreprise audacieuse de toutes les réactions coalisées. La majorité républicaine de la Chambre prit sans relard une attitude qui correspondait à la gravité des circonstances. Elle adopta, le 17 mai, par 347 voix contre 149, un ordre du jour dont les termes avaient été arrêtés la veille dans une réunion des gauches. 11 portait « que la confiance de la majorité ne saurait être acquise qu'à un cabinet libre de son action et résolu à gouverner suivant les principes républicains qui peuvent seuls garantir l'ordre et la propriété au dedans et la paix au dehors ». Gambetta, en développant l'interpellation, adressée pour la forme au ministère défunt, avait exprimé avec convenance et fermeté la stupeur du pays, qui s'indignait du congé soldatesque donné à des minisires investis de la confiance des représentants de la nation ; il avait invité ses collègues à dire au Président de la République « qu'on l'avait trompé, qu'on lui avait conseillé une mauvaise politique », et à le conjurer de rentrer « dans la vérité constitutionnelle ». Le puissant orateur ne manifestait d'ailleurs aucune crainte, la dissolution ne pouvant que fournir aux électeurs l'occasion d'exprimer leurs sentiments « contre ceux qui les fatiguent et les obsèdent ». Mais il taxai) de criminels les hommes qui voudraient faire de la dissolution « la préface de la guerre ». C'est pour répondre à cette partie de la harangue de Gambetta que le Maréchal écrivit au duc Uecazes la lettre du 17 mai qui, en priant le ministre des affaires étrangères de conserver son poste, affirmait que le gouvernement entendait conserver avec les puissances étrangères « des relations amicales et confiantes », et que rien ne serait changé à la politique extérieure. Une note de Y Agence Havas, dont l'origine resta d'ailleurs problé-
matique, renouvela même ces assurances pacifiques et prêta au Maréchal l'intention « de réprimer avec la plus grande fermeté les démonstrations ultramontaines qui pourraient se produire ». Cela n'empêcha pas M. de Mac-Mahon de constituer, le 17 mai, un cabinet entièrement réactionnaire sous la présidence du duc de Broglie, qui prenait le portefeuille de la justice1. Le message présidentiel, qui fut lu aux Chambres le 18 mai, accusait les ministères Dufaure et Jules Simon de n'avoir pu réunir dans les Chambres une « majorité solide », de n'avoir pas réussi à concilier la forme républicaine avec les « principes conservateurs ». Or le Maréchal refusait de confier le pouvoir « à une autre fraction de parti républicain ». Tout en affirmant sa résolution de respecter et de maintenir la Constitution de 187o, il invitait la Chambre à suspendre ses séances et fixait cet ajournement à un mois. Les députés se séparèrent sans essayer de manifestation violente, et les bureaux des gauches se bornèrent à lancer un manifeste aux électeurs qui attribuait pour cause à la crise le désir du pouvoir exécutif de peser sur les élections prochaines pour le renouvellement des conseils généraux et municipaux, et engageait les fonctionnaires républicains à « attendre à leur poste d'être révoqués pour se séparer des populations dont ils avaient la confiance ». Ce manifeste exprimait, en terminant, la confiance « que la République sortirait plus forte que jamais des urnes populaires ». Que ferait le Maréchal, dans le cas où les prévisions républicaines se réaliseraient ? Le Moniteur universel déclarait qu'il achèverait sa présidence, tandis que le Français et le Pays laissaient entrevoir l'éventualité d'un coup d'État.
M. Jules Ferry, dans une lettre adressée, sous la date du 31 mai, à l'Echo universel, journal dirigé par M. Jules Simon, apprécia en ces termes la situation qui était faite au pays :
Il n'est pas vrai que l'histoire se répète, mais on la parodie. La France a tant de drames dans son passé, tant de défroques, tant de décors : il y a toujours, parmi nous, quelque plagiat dans l'air.
Aujourd'hui, à dix jours d'un coup de théâtre, destiné, selon M. le président du Conseil, ministre de la justice, à assurer la stabilité des institutions républicaines, c'est le coup d'État qui semble la pièce en vogue. Depuis dix jours, en effet, qui donc fait cortège à la présidence; qui l'acclame et qui l'appuie? Des amis de la Constitution ? Des partisans de la légalité républi-
J. Les autres ministres étaient MM. de Fourtou [Intérieur), Caillaux (Finances), Brxmet (Instruction publique, Cultes et Beaux-arts), Paris (Travaux publies), de Meaux (Agriculture et Commerce), Berthaut (Guerre), duc Decazes (Affaires étrangères). Ouelques jours après, le cabinet se compléta par la nomination du vice-amiral Gicquel des Touches a la .Marine.
LE RÉGIME DU 16 MAI. 3ô9
caine? Non, niais des plagiaires il"' coups d'État. A.vec une audace qui, à olie seule, esl une offense, avec un cynisme qui s'accroît de jour en jour, tous les professeurs de violence, ions les conseillers de trahison, tous les entrepreneurs de monarchie ont pris position autour de l'Elysée. Ce sonl eux qui, soir el malin, chantenl VAlleluia sons ses fenêtres, ce sonl eux qui encombrenl ses antichambres, ce sonl eux qui se partagent les préfectures.
Ils ont mis au service du pouvoir qu'ils encensent, e1 qu'ils entendent bien exploiter, leurs hommes de plume et leurs lioninies d'action, leurs journalistes et leurs sous-préfets, leurs courtisans et leurs claqueurs. Ils sont de sa suite au Trocadéro; ils lui accommodent dans leurs feuilles un retour de Compiègne. Le journal de Ghislehursl se pâme aux accents du « moi » présidentiel : il le célèbre, il le commente, il le savoure comme un avant-goût. De leur côté, les gens du droit divin ne manquenl pas de se reconnaître dans celui qui ose dire : « La paix, c'esl moi! » Touchante harmonie! la faction qui s'est repue du 2 Décembre, et celle dont le rêve sénile se reporte aux Ordonnances, marchent d'accord, la main dans la main, offrant au Maréchal le choix entre le crime de Bonaparte et celui de Charles X; et les journaux de l'épiscopat, qui n'ont pas de préférence, garantissent, pour l'un comme pour l'autre, l'absolution du Saint-Père et les grâces de la sainte Église.
La révolution de palais du 16 mai en est là, après dix jours. Elle récolte des adhésions, mais ces adhésions sont factieuses. Elle soulève des enthousiasmes, mais ces ardeurs ne sortenl pas du cercle des revenants de la monarchie absolue et des crocheteurs de constitution. Quel spectacle et quelle leçon! En dehors des légitimistes à outrance et des bonapartistes résolus, l'entreprise innommée qui a surpris la France n'a amené à elle, depuis qu'elle a commencé, ni une espérance avouable, ni une illusion sincère, — à moins que l'on ne porte au compte des illusions honnêtes celles de M. le duc de Broglie, qui croit être meneur quand il n'est que mené, et dont la spécialité politique est de livrer à autrui les places qu'il se charge de garder, et de faire aux gens de l'Empire la courte échelle sans le savoir.
Nous voulons faire aux conseillers de « l'acte politique » du 16 mai l'honneur de croire qu'ils s'attendaient à autre chose.
J. Ferry. Discours, II. 24
Infatués d'eux-mêmes et de leurs coteries, ignorants ou dédaigneux de la France, ils s'étaient flattés de rendre, avec l'appui des effarés et des timides, un regain de crédit au pouvoir personnel. Le septennat, que l'Assemblée de Versailles avait jugé insuffisant, puisqu'elle l'avait, bien malgré elle, transformé en présidence républicaine, devait, le 16 mai dernier, renaître de ses cendres. La France, selon eux, était mac-mahonienne. M. de Broglie en répondait, et, dès lors, le Maréchal n'en doutait pas. On allait voir certainement se lever, d'un bout du pays à l'autre, tout un peuple mac-mahonien, ami du provisoire, épris de l'équivoque, érigeant la négation politique en système de gouvernement, race étrange et prédestinée, créée de toute éternité par la Providence, pour permettre à la coterie des ducs de gouverner ce pays de France, au nom d'une dictature sans dignité et d'un doctrinarisme sans drapeau. — Nous avons beau regarder, nous ne voyons accourir à cet appel désespéré que de vieux partis usés, déshonorés, vaincus, tombés sous la colère ou le mépris de la France. Le septennat, isolé de la Constitution républicaine, n'avait été pour les partis royalistes, du 20 novembre 1873 au 20 février 1875, rien de plus qu'un paravent : c'est moins et c'est pis aujourd'hui, car ils affectent d'y voir un complice. Le temps presse, l'équivoque n'est pas durable : chacun déploie au vent ses vraies couleurs. Il y a eu une France monarchique, il existe une France républicaine; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de France mac-mahonienne.
Il semble que M. le duc de Broglie en ait lui-même le sentiment. Après avoir découvert le pouvoir personnel par le message du 18 mai, il fait mine de vouloir le couvrir par sa circulaire du 28. « Bien que son initiative se soit fait sentir dans les derniers événements, sa responsabilité est toujours couverte parcelle de ses ministres, et l'offense, sous aucune forme, ne doit monter jusqu'à lui. » Qu'est-ce à dire ? Après avoir posé, à la face du pays et du monde, la question entre le pouvoir personnel et le pouvoir parlementaire, songerait-on déjà à battre en retraite? Après avoir mis en mouvement les grandes responsabilités, voudrait-on se réfugier dans les petites? Aurait-on le dessein, après avoir caché le pouvoir ministériel derrière la responsabilité du président, défaire aujourd'hui un rempart au président de la responsabilité ministérielle ? De la part d'un
ministre qui a congédié la Chambre et qui \ «mil La dissoudre, [tour échapper précisémenl aux responsabilités qu'il invoque,
1-e trait est à la fois imprévu ri héroïque : mais nous croyons que la France n'en sera pas touchée. Si M. le présidenl du Conseil n'a visé qu'à réclamer pour lui-môme une part, une large part de l'impopularité qu'oui méritée les perturbateurs du repos public, sa revendication est superflue, et le pays j a l'ail droit depuis Longtemps. S'il se flatte do L'assumer ^\w lui tout entière, il demande à la fiction constitutionnelle un miracle dont elle n'a été capable dans aucun temps ni dans aucun pays. Ce n'est pas le parti républicain, c'est le Présidenl de la République lui-même qui a mis en avant sa responsabilité devaul la France. Cette responsabilité, la France a le droit de la discuter sans outrage, de la peser sans offense. La police correctionnelle n'a rien à y voir : c'est un procès qui est en dehors et fort audessus do sa compétence.
La circulaire de M. de Broglie à laquelle fait allusion l'article de M. Jules Ferry, menaçai) la presse de répressions sévères, si elle attaquait « la morale, la religion, la propriété », si elle faisait l'apologie de la Commune, ou enfin si elle se rendait coupable d'offenses contre le chef de l'État. Elle affirmait que le Maréchal était résolu à respecter la Constitution, et justifiait l'acte du 16 mai par la nécessité « d'arrêter l'envahissement des théories radicales ». De son côté, le ministre de l'intérieur, M. de Fourtou, que la Presse de Vienne appelait « l'âme noire du ministère », limitait son programme, en invitant ses subordonnés à la défense de l'ordre sur le terrain de la Constitution; mais sa manière d'entendre le fonctionnement des institutions républicaines était tout à fait caractéristique. Deux jours après son entrée au ministère, il frappait trente-huit préfets de destitution et changeait la résidence de vingt et un autres. Des décrets, datés du 24 et du 29 mai, remplacèrent 127 sous-préfets et secrétaires-généraux, et les nouveaux administrateurs étaient presque tous empruntés à l'ancien personnel de MM. de Broglie et Buffet. Des magistrats aussi furent l'objet d'une épuration significative : on destitua notamment cinq procureurs généraux, entre autres M. Serre, qui avait flétri les commissions mixtes, lors de l'incident Bailleul. M. Renouard, procureur général à la Cour de cassation, donna, par contre-coup, sa démission. Enfin, d'innombrables condamnations tombèrent sur les journaux républicains, et les colporteurs furent menacés de retraits d'autorisation par circulaire de M. de Fourtou « s'ils se faisaient les complices des mensonges, des calomnies et des attaques dont la société, le gouvernement et les lois sont journellement l'objet ». Ce n'étaient là
que les préliminaires du combat, et tous les yeux étaient tournés vers le Sénat. Allait-il voter la dissolution de la Chambre et subir docilement le caprice du pouvoir exécutif? C'était probable, en raison de la composition de la haute Assemblée et des avances faites aux légitimistes par le ministère, qui leur avait promis l'appui officiel aux prochaines élections, pour un certain nombre de sièges. M. Jules Ferry, dans deux lettres successives, adressées à l'Écho universel, crut devoir tenter un dernier effort pour mettre le Sénat en garde contre les manœuvres et les intrigues « des casse-cou de salons » qui allaient compromettre l'institution nouvelle de la seconde Chambre. Voici la première de ces lettres, qui est datée du 7 juin 1877 :
7 juin 1877.
Il est une idée que beaucoup d'honnêtes gens, réfléchis, patriotes et sages, se sont mise dans l'esprit et qui, à cette heure, fait son tour de France ; une confiance robuste qui, de proche en proche, — en province, au moins, — a gagné tout le monde et soudain tempéré la stupeur des premiers jours : le pays ne croit pas, ne veut pas croire que la dissolution soit votée par le Sénat.
Ce sentiment est très vif dans les classes industrielles et commerçantes; il a profondément pénétré les classes rurales. Ne leur dites pas que les élections sont prochaines, qu'il suffit que le Maréchal demande au Sénat l'autorisation de dissoudre la Chambre pour qu'il l'obtienne, que tel est l'avis des constitutionnels de la haute Assemblée, et que M. le duc d'Audiffret- Pasquier entend ainsi la politique. Nos gens vous écouteront, hocheront la tête, et ne vous croiront pas. Il y a sur ce point une révolte de bon sens public, avec laquelle une institution, quelle qu'elle soit, ne joue pas impunément. Ne se trouvera-t-il donc pas, dans cette coterie de politiques frivoles et de cassecou de salons qui, pour le malheur de la seconde Chambre et pour le nôtre, y tiennent le haut du pavé, un homme de bon sens, un bon citoyen pour crier aux autres : Prenez garde à vous ! prenez garde au Sénat! vous allez vous brouiller avec la France, au moment même où le pays vous prenait au sérieux ?
En effet, soit naïveté politique, soit grandeur d'âme, soit inexpérience, cette seconde Chambre, si étrangement venue, si bizarrement composée, le pays s'en accommodait. Car ce pays, que les meneurs du centre droit disent ingouvernable, est le
plus accommodanl de tous les pays. Il s'esl attaché à la Constitution du !'■') iï'\ rier beaucoup plus que ses auteurs ne l'espéraient. Où les politiques n'avaient \u qu'un expédient, ce peuple de bonne foi voyait iine solution. Si grand étail le besoin d'un refuge après l'orage, qu'on avait pris, les yeux fermés, celui qui était offert, el que, sans regarder aux détails, nu s'j était nssi<. on y voulait vivre, convaincu que ce n'est pas l'étoffe des constitutions qui est le principal, mais l'esprit public qui leur donne l'àmeei la vie. Par là. cette institution de deux Chambres, à Laquelle la démocratie française n'était préparée ni par ses instincts, ni par sa tradition, cette institution peu populaire, mais indispensable, a l'ail son chemin, tenant sa place, et, malgré bien des fautes et plus d'une déception, l'on put dire qu'elle était acclimatée.
Voulez-vous compromettre ce résultat heureux, ou voulezvous le consolider ? Voulez-vous fonder à jamais dans la démocratie française l'autorité du gouvernement parlementaire et la popularité de la seconde Chambre? Ou voulez-vous nous rejeter, malgré nous, dans les aventures, dans les périls, dans les vertiges de la Chambre unique?
C'est ainsi qu'à cette heure la question se pose, et ceux qui ne la voient pas ainsi ferment les yeux à l'évidence.
Il y a sans doute, dans le centre droit sénatorial, des gens de courte vue qui se flattent de concilier le devoir et la courlisanerie, qui s'imaginent, en accordant au Président de la République un décret de dissolution, lui en laisser la responsabilité tout entière : le Sénat n'en peut mais, disent-ils : il n'a pas eu l'initiative ; il ressemble au juge des divorces, qui constate l'incompatibilité d'humeur et prononce la séparation; après tout, n'est-ce pas, en dernier ressort, le pays qui prononcera !
C'est là un triste sophisme, également condamné par la Constitution, dont le Sénat a la garde, et par le bon sens, dont relèvent les pouvoirs.
En faisant du Sénat l'arbitre des cas de dissolution, la Constitution ne lui a pas, apparemment, donné mission d'enregistrer tous les caprices, toutes les fantaisies, tous les coups de tète du pouvoir exécutif. Une dissolution ne peut se passer de bonnes raisons. Où sont-elles? Car c'est un procès qui va se plaider, c'est un dossier, et au programme que l'on sollicite il faut
trouver des considérants. Des raisons précises, juridiques, avouables, on vous met au défi d'en découvrir.
La Chambre des députés, dira-t-on, a légiféré à tort et à travers. Elle a décrété (en première lecture) la publicité des séances des conseils municipaux, a manifesté la volonté de revenir, en matière de liberté de la presse, à la loi de 1819, fort goûtée de M. le duc de Broglie, l'ancien, et à la loi de 1871 . provoquée par M. le duc de Broglie, le nouveau. Ce sont là tous ses crimes; mais, eût-elle fait dix fois pire, n'est-il pas évident qu'à des entreprises législatives inconsidérées ou périlleuses, ce n'est pas le remède de la dissolution qui est applicable; que la dissolution, à aucun égard, ne tranche rien, n'avance à rien, et que le Sénat, seconde Chambre, à lui tout seul suffit à la règle, au frein et au remède?
Ce n'est point cela, réplique l'accusateur. Une s'agit pas de ce que la Chambre a fait, mais de ce qu'elle va faire. Qu'elle refuse seulement le budget, et, si l'on n'aime mieux arrêter tous les services publics et suspendre la vie sociale, il ne restera qu'à la dissoudre. Tel est le plan des meneurs. On ne le cache pas, on l'étalé, on l'essaie par avance. Placer la Chambre des députés entre le vote du budget, qui la désarme, et la dissolution, qui la tue; braver ses interpellations, se railler de sa défiance, acculer le pouvoir parlementaire, dans son dernier retranchement, le condamner au refus de concours et dire ensuite à la Chambre haute : Vous voyez bien ! Pareille chose s'est faite, en Prusse, il y a quinze ans. Le pouvoir royal a tenu en échec, plusieurs années durant, une série de législatures. C'est dans cette lutte de la force contre le droit que M. de Bismarck a cueilli ses premiers lauriers. J'ai lu dans je ne sais quel officieux que M. le duc de Broglie méditait ce grand exemple. Heureusement pour nous, ni les hommes, ni les temps, niles institutions ne sont comparables. M. de Broglie ressemble aussi peu à M. de Bismarck que M. de Mac-Mahon au grand Frédéric.
La Constitution prussienne était obscure et monarchique. La Constitution française est libérale, républicaine et parfaitement claire; elle n'a pas d'article 14. C'est la consécration la plus simple et la plus explicite de l'irresponsabilité présidentielle et du régime parlementaire ; il ne s'y rencontre pas un atome de gouvernement personnel. Le gouvernement personnel! Au fond.
il oe s'agil que de cela entre le ministère de Broglie el la Chambre. L'argumenl budgétaire a'esl qu'un prétexte, une duplicité, une apparence. Les services publics sonl assurés jusqu'au 1" janvier de l'année prochaine. Refuser, eu juin ou juillel 1877, de voter les dépenses de 1<S~S. ce n'esl point suspendre la vie sociale, ni prendre la France par la famine. Il ne l'aui pas six mois pour voici' le budget de la France, el quand l'exécutif et le législatif seronl d'accord, comme ils relaient avant le \H mai, il suffira de quelques semaines pour pourvoir au nécessaire. La question est plus haute, plus solennelle. Il faut que le Sénat dise, non s'il importe qu'un budget soit volé. — ce qui ne fait point question pour le quart d'heure, mais si la responsabilité ministérielle n'est qu'une expression \ ide de sens, si le régime parlementaire, qui consiste essentiellement dans la soumission tles ministres aux ordres du Parlement, n'est chez nous qu'une hypocrisie, et si le parti constitutionnel et parlementaire, qui a introduit ce noble appareil dans la Constitution républicaine, n'a vanté, revendiqué, proclamé toutes ces grandes choses pendant quarante ans, que pour les tourner aujourd'hui contre lui-même, et enfermer dans cette apostasie sans excuse tout ce qu'il a. tout ce qu'il a pu avoir de principes, tout ce qu'il peut garder d'espérances, tout son passé et tout son avenir.
Que le parti constitutionnel y réfléchisse, mais qu'il ne se fasse aucune illusion sur la portée de son vote : la France entière l'attend à celte dernière épreuve, et l'on va savoir avanl peu ce que les parlementaires préfèrent. Ils jouent le va-tout de leur amhition, ou le va-tout de leur honneur.
Dans une seconde lettre, datée du 12 juin, M. Jules Ferry insiste et s'adresse particulièrement aux constitutionnels du Sénat; il leur indique, en termes énergiques, quels seraient pour la Chambre haute les périls d'un conflit avec une majorité compacte de députés, acclamés par les suffrages populaires:
Le vote de la dissolution par les constitutionnels de la Chambre haute est assuré, si l'on en croit les feuilles officieuses. Et la raison qu'elles en donnent est aussi simple que saisissante : Ils suivent le Maréchal.
C'est la formule consacrée, et ce sera l'argument de la dernière heure. Suivre le Maréchal, cela tient lieu de toute
sagesse et de toute stratégie. Suivre le Maréchal, c'est toute une politique! C'est une ligne de conduite claire, honorable, fière surtout, pour un parti qui a 1830 dans son histoire, la responsabilité ministérielle inscrite sur son drapeau, pour un parti dont on a pu dire qu'il comptait plus de généraux que de soldats, et qui, dans tous les cas, se flattait jusqu'à présent d'être un parti de meneurs, non de menés.
Mais les temps sont durs, et l'on fait ce que l'on peut. La responsabilité ministérielle et le gouvernement parlementaire sont de grandes choses; elles avaient leur place et leur rôle dans l'institution républicaine, où les constitutionnels euxmêmes les avaient introduites... Mais je ne m'étonne pas que les petits hommes d'aujourd'hui trouvent ces grandes choses un peu lourdes pour leurs épaules. J'admets que les partis vieillissent, qu'ils se fatiguent, j'admets même qu'ils se déshonorent en abdiquant.
Le parti constitutionnel va abdiquer; il consent à « suivre ». Soit; mais encore faut-il qu'il regarde où on le conduit.
Suivre le Maréchal part d'un bon naturel. Mais où va le Maréchal? Qui le sait bien? Est-il sur la route de Sedan ou sur celle de Magenta? Aujourd'hui, comme au mois d'août 1870, à Châlons et à Reims, M. de Mac-Mahon est encore le maître de la destinée. Entre le retour sur Paris, qui pourrait tout sauver, et la marche vers le nord-est. il peut encore choisir.
A qui prêtera-t-il l'oreille? A la politique étroite, à l'esprit de parti, au mauvais génie qui lui parle, aujourd'hui comme alors, par la bouche de M. Rouher, ou à la voix du bon sens et du patriotisme qui pourrait être son bon génie ? Livré à lui-même, il n'eût pas, chacun le sait, marché sur les Ardennes. Livré à lui-même, eût-il fait l'acte du 16 mai? Vous voulez suivre le Maréchal? C'est bien; mais suivrez-vous ceux qui le mènent ?
La dissolution, c'est la marche vers le nord-est. On dit que la dissolution tranchera tout, arrangera tout. Le propos se comprend de la part des républicains. Mais, de la part de ceux qui se donnent pour les amis du Maréchal, et le Sénat en renferme des plus sincères, c'est un propos de vertige et de déraison.
Le défaut capital de la dissolution, même au point de vue conservateur, c'est qu'elle n'est pas une solution. Elle n'apaise
pas, elle aigrit. Elle ne résoul rien, mais elle aggrave tout, compromet tout, rend toul obscur, difficile, insoluble. Veut-on supposer l'invraisemblable: un»' défaite du parti républicain? Même en ce cas, je- n'imagine pas que 1rs praticiens de candidatures officielles les plus êhonlés, que les casse-cou les plus infatués d'eux-mêmes, se flattenl il»' tirer du suffrage universel, parla peur et par la corruption, quelque chose de mieux que l'ancienne Assemblée de Versailles, quelque chose de plus monarchique, quelque chose de plus réactionnaire, quelque chose de plus délicat. Le, parti orléaniste, dans tous les cas, ne saurait faire un rêve plus beau. Il y tenait toul : le talent, le nombre, l'influence et les ficelles. Assurément, le parti constitutionnel s'abonnerait aux élections de lévrier 71! Je veux croire que c'est bien de ce côté que M. de Fourtou se dirige; j'admets que cette doublure de M. de Saint-Paul, en livrant les administrations départementales aux gens île l'empire, n'ait d'autre but que de cultiver les boutures orléanistes et les champignons « libéraux-conservateurs ». Je suppose, en un mot, qu'on va rendre au parti orléaniste son jeu de 1871-1875, avec tous ses atouts. Qu'en a-t-il fait alors? Une république, pour éviter le fossé et la honte du bonapartisme. Qu'en ferait-il demain, en face du bonapartisme, plus audacieux que jamais, plus menaçant, plus libre dans sa propagande, plus cynique dans ses convoitises? Doit-il souhaiter qu'on le replace dans les conditions qui l'ont amené, d'une fusion royaliste impossible, au vote d'une constitution républicaine ? Est-ce là un but? une solution ? A quoi bon recommencer le provisoire, refaire l'interrègne, remonter sur ce radeau sans voile et sans lendemain ?
Prenez-y garde : si M. de Fourtou triomphe trop, la vague bonapartiste passe par-dessus vos têtes, vous balaye et vous emporte. Et si M. de Fourtou ne triomphait pas? Si le pays persistait à dédaigner ce charlatan d'autorité, ce, faux homme d'État, ce faux habile homme, contrefaçon périgourdine des Persigny et des Morny, esprit pavé de mauvaises intentions, qui aurait eu, sous l'empire, l'étoffe d'un policier sans scrupules, d'un pourvoyeur de commissions mixtes, mais à qui le malheur des temps ne laisse que des colporteurs à pourchasser et des cabaretiers à terroriser? Si la France se raillait, comme
elle Le fait, depuis six ans, de tous ces croquemitaines qui veulent « la faire marcher? » si le paysan français, foncièrement anticlérical, passionnément ami de la paix, aussi dédaigneux du gouvernement des ducs qu'ennemi du gouvernement des piètres, opposait aux petits hommes et aux petits moyens cette attitude résolue et goguenarde dont rien ne le tire quand il sait ce qu'il veut? Si ce qui est probable se réalise, si ce qui a commencé se continue, qu'arrivera- t-il de la dissolution? et quel nom faudra-t-il donner à cet immense effondrement ?
Entre le Président de la République, qui aura dissous la Chambre, et la Chambre que le pays aura réélue, quel modus vivendi entrevoient les amis de la présidence?
Entre la Chambre haute, associée volontaire, éditeur responsable d'une politique d'aventure et d'ineptie, et la Chambre populaire, poussée par le Ilot de l'opinion triomphante, quelle possibilité de contrepoids, quels miracles d'équilibre imaginent les amis de la Chambre haute?
Il y a aujourd'hui dans la Constitution trois pouvoirs, combinés pour assurer au Gouvernement républicain les garanties du régime constitutionnel ; sur leur accord loyal et sans arrière-pensée reposait l'édifice d'une République conservatrice, c'est-à-dire capable de compter avec le temps, avec la tradition, avec les intérêts.
Au lendemain des élections nouvelles, il n'existerait plus, en fait, qu'un pouvoir dans la République : celui qui aurait reçu de la volonté nationale l'investiture la plus récente, la plus précise, la plus disputée et, par conséquent, la plus puissante.
De ce jour, la République pondérée et constitutionnelle aurait fait place, quoi que l'on dise et que l'on fasse, à la République conventionnelle.
Encore une fois, les constitutionnels peuvent choisir. En refusant la dissolution, ils maintiennent la crise sur le terrain parlementaire; ils savent où ils vont et ce qu'ils font, et, dans toute hypothèse, connaissant la Chambre actuelle, ils voient exactement quelles solutions il en peut sortir. En se prêtant a un appel au pays, qui ne sera pas autre chose qu'une déclaration de guerre à la France, ils transportent le conflit sur le terrain populaire, plébiscitaire, passionné, et finalement révo-
LE RKIMMK HT 113 M\l. 379
Lutionnaire ; ils jouonl la Constitution, la présidence, la liberté et la patrie, à pile ou face.
Mais les constitutionnels paraissaient devoir rester sourds à ces objurgations, toul en se défendanl par l'organe du Soleil el par la voix autorisée de M. le duc d'Audiffret-Pasquier de tonte complicité avec les bonapartistes, qui poussaient ouvertement le Maréchal à faire un coup d'État. Les gauches sénatoriales, qui venaient de perdre trois membres, MM. de Tocqueville, Edmond Adam, inamovibles, et Pierre Lefranc, sénateur des Pyrénées- Orientales, étaient, cela va sans dire, unies contre la dissolution; et les gauches de la Chambre annonçaient l'intention de ne voter que les crédits militaires, en refusant de discuter le budget tant qu'elles ne seraient pas en face d'un ministère véritablement parlementaire et responsable.
C'est dans ces conditions que M. de Broglie vint lire au Sénat, le 16 juin, un message présidentiel qui réclamait la dissolution, parce motif principal « qu'aucun minisire ne pouvait se maintenir dans la Chambre sans rechercher l'alliance et subir les conditions du parti radical ». Devant les représentants du suffrage universel, M. de Fourtou fut plus agressif. Il eut de suite à répondre à l'interpellation déposée dès le 18 mai par les gauches, et les séances des 16, 18 et 19 juin furent signalées par un échange d'invectives entre les républicains et leurs adversaires. A M. Belhmont, chargé de soutenir l'interpellation et qui avait dit : « Ce ministère n'est pas nouveau pour nous : nous l'avions vu déjà au 24 mai 1 873 », le ministre de l'intérieur répondit : « Nous n'avons pas votre confiance ; vous n'avez pas la nôtre. » Et il se répandit en attaques personnelles contre Gambetta, en évoquant son programme de 1869. Il commit même l'imprudence d'attribuer à la majorité de l'Assemblée nationale l'honneur d'avoir été « la libératrice du territoire », ce qui fournit aux républicains de la Chambre l'occasion de taire une ovation superbe à M. Thiers, en s'écriant : « C'est lui ; voila le libérateur! »
Gambetta, directement mis en cause, se chargea de répondre à M. de Fourtou, et il prononça la philippique la plus enflammée contre les hommes du 24 Mai, qui voulaient recommencer l'histoire et se dérobaient derrière l'épée du Maréchal, leur dernière ressource. Il attribua énergiquement l'origine du 16 Mai à la déclaration faite à la tribune par M. Jules Simon, qui avait traité la prétendue captivité du pape d'invention mensongère, et avait accepté l'ordre du jour du 4 mai contre les ultramontains et les jésuites. « Deux jours après, s'écria l'orateur, du haut du Vatican on relevait cette parole du ministre républicain, et c'est de là qu'est parti le coup du 16 mai. Un cri a traversé la France. On a dit : C'est un coup de prêtres ; c'est un ministère de curés! » Et il poursuivit en rappelant le blâme unanime de la presse de tous les pays, le trouble
jeté dans les affaires, la fausseté des accusations dirigées contre une majorité qui, loin d'amnistier la Commune, l'avait flétrie, contre une Assemblée qui avait prodigué les crédits pour reconstituer l'année, pour réorganiser l'enseignement public à tous les degrés, et avait introduit dans le budget « la règle, l'ordre et le contrôle ». En terminant, Gambetta Ht cette prophétie : « En 1830, on est parti 221 et on est revenu 270. J'affirme que, partant 363, nous reviendrons 400.
A la seconde séance de ce grand débat1, le duc Decazes affirma que les puissances étrangères n'avaient pas fait mauvais accueil au gouvernement du 16 Mai, et M. Paris, ministre des travaux publics, s'attacha à démontrer que la crise commerciale, qui datait de 1876, s'étendait à toute l'Europe. Après avoir exposé, à sa manière et non sans talent, l'historique des ministères Dufaure et Jules Simon, il exprima la conviction que la France rendrait bientôt « un de ces verdicts solennels qui arrêtent les nations sur la pente de la décadence ».
Chacun des groupes de gauche devant avoir son orateur dans une discussion aussi grave, c'est à M. Jules Ferry qu'avait été réservé l'honneur de parler-aunom de la gauche républicaine. Nous reproduisons son discours, qui souleva des orages et fut coupé à chaque instant par les interruptions de la droite :
M. le Président. — La parole est à M. Jules Ferry.
M. Jules Ferry. — Messieurs, il me semble qu'au point où est arrivé ce grand débat, il importe de le dégager des détails, des minuties et de ce que j'appellerai la procédure de la discussion... (Légères rumeurs à droite) et de le préciser en quelques points destinés à éclairer la Chambre et le pays... (Interruptions à droite), dans une dernière explication qui, si l'on en croit les prévisions de l'honorable ministre qui descend de la tribune, n'aura pas de lendemain. - Messieurs, je viens demander au cabinet au nom de quelle politique il est sur ces bancs...
Un membre à droite. — Il ne vous répondra pas, allez !
M. Jules Ferry. — Je viens lui demander quel usage il a fait et il entend faire du pouvoir.
Un membre à droite. — Il n'a pas voulu vous le dire.
M. Jules Ferry. — ... et enfin où nous conduit sa politique (Très bien! très bien! à gauche.)
Un membre à droite. — On ne vous l'a pas demandé au 4 Septembre. (Rires à gauche et au centre.) .