Séance du 18 juin. Journal officiel du 19 juin
Voix nombreuses. — Ne répondez pas ! Ne répondez pas !
M. Jules Ferry. — J'ai l'honneur de prévenir mes honorables collègues de la droite que je suis absolument décidé à ne pas répondre à leurs interruptions.
M. Ernest Dréolle. — Vous ave/ raison ! Nous ne vous écoutons pas.
M. le Président. — Ecoutez ou n'écoutez pas, à votre convenance, mais n'interrompez pas !
M. l'w i. m: Cassagnac. — Dites la même chose à la gauche quand un ministre esl à la tribune.
M. i.i. Président. — Je le dirai pour la gauche quand cela me paraîtra juste; je vous le dis en ce moment pane que vous y donnez lieu.
Un membre <> droite. — La politique du salul !
M. Jules Ferry. — La politique qui vient de s'étaler à cette tribune... (Rumeurs à droite. — Très bien! à gauche), je ne crains pas de la qualifier du vrai nom qu'elle doit porter...
Un membre à droite. — Ce sent deux qualités !
M. Jules Ferry. — C'est à la l'ois une politique antiparlementaire et antirépublicaine. (Très bien! très bien! — Applaudissements à gauche.)
M. Viette. — Antinationale. (Bruit.)
M. Jules Ferry.— Messieurs, nous avons fondé, le 25 février 1875, la République parlementaire. Il n'est donc pas surprenant que les théories que vous venez d'entendre portent' atteinte à la l'ois au régime parlementaire et au Gouvernement républicain.
M. de La Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — C'est le rapporteur de
la Constitution qui les a soutenues ces théories. {Humeurs diverses.)
M. Jur,Es Ferry. — Messieurs, au point de vue parlementaire, quelles Ihéories se sont produites, quelles singulières opinions sont venues prendre possession de cette tribune, quel régime constitutionnel véritablement extraordinaire l'honorable M. Paris nous a-t-il décrit?
C'est un régime constitutionnel qui n'a du constitulionnalisme que l'apparence, qui n'aurait du parlementarisme que le mensonge. (Vives réclamations à droite.)
M. Paul de Cassagnac. — Et on tolère cela !
M. le Président .— Oui, on tolère cela, et cela est très possible à
dire. On peut dire d'un régime qu'il n'a qu'une apparence de mensonge.
M. Paul de Cassagnac. — Comme le 4 Septembre !
M. le Président. — On peut qualifier ainsi une opinion ; on ne pourrai! pas adresser cette expression aux personnes.
M. Paul de Cassagnac. — Nous constatons votre manière d'agir suivant les cas.
M. le Président. — N'adressez de semblables expressions qu'aux opinions et non aux personnes, et vous ne rencontrerez pas d'observations de Ja part du président. (Rumeurs à droite.)
M. Jules Feery. — La lutte qui s'établit ici et qui se dénouera devant le pays, seul juge en dernier ressort...
M. le baron de Septenyille. — Vous ne l'avez pas consulté le 4 Septembre.
M. Jules Ferry. — ... seul juge de tous les droits et de toutes les personnes... (Vives approbations à gauche), cette lutte, elle est bien vieille, Messieurs, dans notre pays, et vous la retrouverez, avec les mêmes caractères, dans ce long passé de la France depuis quatre-vingts ans : c'est la lutte du gouvernement personnel contre le gouvernement parlementaire. (Applaudissements à gauche et au centre.)
Qu'est-ce que c'est donc, Messieurs, que la Constitution républicaine du 25 février? Est-ce que c'est une Constitution de gouvernement personnel ou une Constitution de gouvernement parlementaire? Est-ce que nous sommes sous un gouvernement de bon plaisir ou sous un gouvernement de majorité? (Nouveaux applaudissements à gauche.)
Un membre adroite. — Et le 4 Septembre!
M. Jules Ferry. — Est-ce que nous sommes sous l'épée d'un maréchal de France ou sous le régime des lois? (Double salve d'applaudissements à gauche.)
M. Madier de Moxtjat. — Très bien ! très bien ! Répétez cela, monsieur Ferry !
M. Le Provost de Launay. — Nous ne sommes pas sous le réuni' d'émeutiers comme vous.
M. Jules Ferry. — Messieurs, les auteurs de la Constitution du 25 février 1875 auraient encouru devant le pays et devant l'avenir une responsabilité formidable... (Exclamations ironiques à droite) s'ils avaient conçu et s'ils avaient commis ce crime de lèse-nation...
Un membre à droite. — El le i Septembre?
M. Jules Ferry. — ... si au lieu de donnera leur pays un gouvernement durable, ils ne lui avaient donné qu'un chef personnel et viager. [Interruptions à droite.)
M. Paul de Cassagnac. — Vous êtes le produit de l'émeute e! de l'insurrection .
M. le Président. — Laissez donc parler l'orateur.
M. Paul de Cassagnac. — Vous êtes un insurgé, monsieur Ferry.
M. LE BARON Tristan Lamrert. — Vous avez usurpé le pouvoir.
M. Pai i. de Cassagnac. — Vous êtes le complice de l'étranger.
M. le baron Tristan Lamrert. — Vous ave/, reculé les élections pendant cinq mois ! Vous avez brisé les conseils généraux et les conseils municipaux! [Bruit prolongé à droite.)
M. Jules Ferry. — Il y a doux choses que 1rs interruptions n'obtiendront pas de moi : elles ne m'arracheront pas une
réponse....
M. Paul de Cassagnac. — Parbleu! Je le crois bien !
M. Jules Ferry. — ... et, ensuite, elles ne m'empêcheront pas d'exprimer une seule des idées que j'ai le droit d'exprimer. ['Très bien! très bien! à gauche. — Interruptions à droite.)
Un membre à gauche. — Faites faire silence, monsieur le Président.
M. li; Président. — Montez à ma place, et vous ferez mieux. [Rires approbatifs à droite.) Je m'exténue à réclamer le silence d'un côté, quand c'est un orateur du côté opposé qui parle.
M. Jules Ferry. — Parmi les Constitutions qui, en Europe, ont réalisé, sous des formes diverses, l'association des trois pouvoirs et qui se rattachent au type général appelé gouvernement constitutionnel, que ce gouvernement soit républicain ou qu'il soit monarchique, il yen a assurément d'incomplètes, il y en a d'obscures, il y en a dans lesquelles la limite des droits et des pouvoirs n'est tracée que par la tradition. Mais, s'il y a une Constitution claire, à ce point de vue, une Constitution sortie tout entière du cerveau de ceux qui l'ont voulue... [Exclamations diverses), une Constitution qui dit clairement ce qu'elle veut, une Constitution dont les auteurs sont encore vivants, c'est la Constitution du 25 février.
M. Paul de Cassagnac. — C'est un escamotage!
M. Jules Ferry. — Cette Constitution n'a pas d'article 14.
M. Robert Mitciiell. — Mais elle a un article 8 !
M. Jules Ferry. — Cette Constitution... (Interruptions et
murmures à droite.)
Un membre à droite. — Vous ne l'avez pas même discutée.
M. le Président. — Laissez, Messieurs, l'orateur expliquer son opinion sur la Constitution. Tout à l'heure, le ministre l'a fait de son côté. Vous ne voulez donc pas de discussion ?... [Bruit à droite.) Il n'y a rien dans ses paroles qui puisse provoquer vos interruptions continuelles.
M. Jules Ferry. — La Constitution de 1814 avait une fissure, qui était l'article 14. La Constitution prussienne et les autres Constitutions allemandes... (Interruptions bruyantes à droite.)
Les différentes Constitutions allemandes ont plus ou moins laissé dans l'ombre et dans le doute cette question fondamentale, mais elle est résolue, dans les termes les plus explicites, par la Constitution du 25 février, et tout entière cette Constitution repose sur cet article 6, le seul que l'honorable M. Paris n'ait pas voulu lire, article qui dit que les ministres sont solidaires et responsables devant les Chambres, et que le Président de la République n'est responsable que dans le cas de haute trahison. (Vive approbation et applaudissements à gauche et au centre.)
Eh bien, quand, d'après la Constitution que Ton a acceptée et dont on doit être le gardien scrupuleux et le fidèle défenseur, on est déclaré irresponsable, sauf le cas de haute trahison, je dis qu'on n'a pas le droit de revendiquer un atome de gouvernement personnel. (Bravos et applaudissements à gauche et au centre.)
Autrement, il faudrait arriver à cette conséquence que ce gouvernement personnel est irresponsable, et alors se réaliserait ce que je disais tout à l'heure : ce ne serait pas la loi, mais l'épée qui régnerait. ( Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. Gracier de Cassagnac. Ce serait le bâton du Maréchal et
non pas l'épée qu'il faudrait ! (Bruit).
M. Chiris. — Allons donc ! Elles manquent d'originalité vos interruptions : c'est toujours la même chose !
M. Jules Ferry. — L'honorable M. Paris nous fait une description singulière de notre Constitution républicaine, à laquelle pourtant il a longtemps collaboré et qui n'est venue au monde que contre son gré ; car c'est un père d'une singulière nature : il a fait, pour empêcher son enfant de naître, des efforts
surhumains, dont nous avons tous été témoins. (Rires approbati/'s au centre et à gauche.)
L'honorable M.Paris a discuté sur le droit de dissolution, sur le droil de prorogation, sur le droit de suspension, et il a conclu, en croyant faire preuve de logique sans doute, que, puisque le Présidenl de la République a le droit de suspension, le droit de prorogation el de dissolution, il-»' trouve par là même investi du gouvernemenl personnel.
Je ne ferai qu'une réponse : c'est que dans les Constitutions monarchiques où la responsabilité ministérielle et l'irresponsabilité royale sont le mieux établies, dans la Constitution anglaise, par exemple, qui est un chef-d'œuvre en ce genre, le pouvoir royal, qui est essentiellement irresponsable, jouit de ce droit de prorogation, de ce droit de dissolution; mais ce droit, si le Président de la République française l'exerce, c'est par l'organe et par le bras d'un ministère responsable. (Applaudissements. |
Voilà, Messieurs, l'évidence, le bon sens !
Un membre à gauche. — L'honnêteté !
M. Jules Ferry. — Vous avez raison d'ajouter l'honnêteté; car, si nous avions donné au Président de la République les immenses pouvoirs dont vous avez tout à l'heure présenté le tableau, sans ce correctif de la responsabilité ministérielle, nous aurions été malhonnêtes et coupables envers notre pays.
M. Paul de Cassagnac. — Vous avez été malhonnêtes le 4 Septembre, quand vous avez volé le pouvoir! (Alloua donc! a gauche.)
M. le Président. — Renoncez donc à toutes vosintemiptions! Elles ne sont pas dans la question ; ce sont des agressions personnelles, et voilà tout !
M. Pall de Cassagnac. — Le 4 Septembre n'a pas le droit de parler de légalité !
M. le Président. — Toutes les opinions ont le droit de s'exprimer à la tribune.
M. Jules Ferry. — Messieurs, voilà ce que c'est que la Constitution du 25 février, et voilà sur quelles bases nous l'avons élevée ; et voilà pour quelles raisons le parti républicain, qui est un parti loyal...
Un membre à droite. — Oh ! oh !
M. Georges Perin, se levant. — Que celui d'entre vous, Messieurs de la droite, qui dit que le parti républicain n'est pas un parti loyal, se lève. (Très bien! très bien ! et bravos à gauche. — Vive agitation.)
J. Ferry, Discours, II. 2o
M. lk Président. — Monsieur Perin, veuillez vous asseoir : vous n'avez pas la parole.
M. Paul de Cassagnac, se levant. — On nous provoque, Monsieur le président.
M. le Président. — Il ne s'agit pas de vous, Monsieur.
M. Georges Perin, toujours debout. — Je ne veux pas troubler la séance. Je demande seulement que Finterrupleur se lève.
M. le Président. — Je vous prie de nouveau de vous asseoir, monsieur Perin, et je vous répète que vous n'avez pas la parole.
M. Pai l de Gassagnac. — On se révolter et nous n'avons pas dit un mot de ce qu'on nous attribue.
M. Georges Perin. — Je désire que mes paroles soient reproduites par le compte rendu .
M. le Président. — Vous n'avez pas la parole.
M. Paul de Gassagnac. — Nous ne pouvons pas avoir l'air de reculer devant des provocations ; mais je déclare que nous n'avons rien dit de ce qu'on nous impute.
M. Le Provost de Launay. — On n'a fait, de notre côté, aucune interruption de la nature de celle qu'on nous prête.
M. le Président. — On a prononcé la parole qui est reprochée...
M. Paul de Gassagnac. — Ce n'est pas moi.
M. le Président. — Non, Monsieur, ce n'est pas vous, mais on l'a dite, et en prononçant cette parole on a commis une haute inconvenance ; l'auteur de l'interruption le sait bien. Je désire que cet incident lui serve de leçon.
Continuez, monsieur Ferry.
M. Paul de Cassagnac. — Qu'on le nomme, alors, celui qui a «lit cela !
M. Jules Ferry. — C'est à deux ans de ces choses, qui sont dans toutes les mémoires, que tout à coup nous, qui avons entendu faire de M. le maréchal de Mac-Mahon le président constitutionnel d'une République parlementaire, nous apprenons, par la bouche de l'un de ses ministres, qu'il ne l'a pas compris ainsi et que nous n'avons mis dans cette Constitution, en la personne de M. le maréchal de Mac-Mahon, que le garde et le factionnaire des partis hostiles h la République... (Applaudissements à gauche), et, au lieu d'une République constitutionnelle, d'une République parlementaire, si le langage des conseillers responsables de M. le Maréchal était exact, nous n'aurions constitué qu'un président, temporaire ou viager, qui serait là, dans la première magistrature de France, en vertu d'une perpétuelle capitulation de conscience. (Très bien! et applaudissements à gauche.)
Messieurs, l'histoire jugera la Constitution de février 1875, et je crois que lejugemenl qu'elle en portera p.e sera pas très différent de celui que je vais dire.
L'histoire dira que sans doute cette Constitution étail compliquée, qu'elle avail des obscurités, des pièges plus ou moins savamment ménagés, des dangers, des ténèbres : elle dira cela : mais elle ajoutera que, même avec cette Constitution, tout étail facile si on l'eût pratiquée loyalement des deux côtés. (Bravos et applaudissements prolongés à gauche et au centre. — Rumeurs à droite.)
M. I\w i. m: Cassagnac. — Vous permettez d'insulter le Maréchal, monsieur le Président!
M. le baron Tbistan Lambert. — On attaque la loyauté du Maréchal ! 'Nouveaux applaudissements à gauche 1 1 au centre.)
A droite. — A Tordre, l'insulteur ! à l'ordre !
M. Jules Ferry. — J'entends dire...
Nouveaux cris : A l'ordre ! à l'ordre !
M. le Président. — Laissez l'orateur s'expliquer.
M. Jules Ferry. — Ce que je veux expliquer à la Chambre, c'est que le rôle et la politique de la majorité...
A droite. — Retirez le mot.
M. le comte Perrochel. — Ces paroles-là sont factieuses !
A droite. — Oui ! oui ! — A l'ordre !
M. Jules Ferry. — Messieurs... (A V ordre! à V ordre!) J'ai dit et je répète...
A droite. — Retirez le mot! retirez le mot !
M. Jules Ferry. — J'ai dit que pour faire marcher la Constitution du 25 février 187o, une seule condition était nécessaire : la loyauté... {Applaudissements au centre. — Vives protestations à droite et cris : A l'ordre! à l'ordre!)
M. Paul de Ca.ssa.gnac. — Celui qui a affamé Paris n'a pas le droit d'insulter celui qui l'a sauvé !
M. le Président. — Veuillez faire silence, Messieurs !
A droite. — A l'ordre ! à l'ordre ! l'insulteur du Maréchal !
M. Jules Ferry. — Il faut hien que nous discutions...
M. de Baudry-d'Asson. — Non ! non ! retirez le mot d'abord ! M. le comte de Perrochel. — Nous ne souffrirons pas qu'on insulte le Maréchal à la tribune !
M. le Président. — Le respect des autorités de la République
el particulièrement du Président de la République est ici pour tout Le monde un impérieux devoir. (Très bien ! très bien! à droite.)
Lorsque M. Ferry a dit que la condition du bon fonctionnement de la Constitution était la loyauté, je ne pense pas qu'il ait voulu dire, par opposition, que le Président de la République ne l'exécutait pas loyalement. Si telle avait pu être sa pensée, je serais obligé de le rappeler à l'ordre.
A droite . — La censure ! La censure !
M. le comte de Douyille-Maillefeu. — Monsieur le président, consultez la Chambre sur la censure, puisqu'on la demande.
M. le Président. — Laissez au président le soin d'exercer ses fonctions.
M. Jules Ferry. — Messieurs, je juge une politique représentée par les ministres qui sont sur ces bancs; il n'y a plus de discussion parlementaire, et il faut de suite, mettant M. de Cassagnac à la tête d'un bataillon, nous jeter par les fenêtres... [Vives interruptions à droite.)
M. Paul de Cassagnac. — Pour vous, la porte suffit.
M. Jules Ferry. — ... si Ton ne peut pas dire que la politique du cabinet n'est pas une politique loyalement constitutionnelle. (Applaudissements à gauche.)
A droite. — A l'ordre ! à l'ordre !
M. le comte de Maillé se lève et prononce quelques paroles qui se perdent dans le bruit.
M. Robert mitchell. — Nous ne pouvons pas laisser insulter le Maréchal devant nous. Nous préférons quitter la séance.
M. de Baudry-d'Asson. — Je constate que M. Ferry n'a pas retiré les paroles injurieuses qu'il a adressées au Maréchal Président de la République, et qu'il n'a pas été rappelé à Tordre. {Bruit croissant.)
M . Jules Ferry. — Ce n'est pas au Maréchal que je m'adresse : c'est aux minisires qui le représentent ici. (Nouveaux cris : A r ordre! à l'ordre.)
M. le Président. — M. Jules Ferry a dégagé complètement la personne de M. le Président de la République.
M. Paul de Cassagnac. — Non, il n'a rien retiré !
M. le baron Tristan Lambert. — Vous l'avez invité à s'expliquer, monsieur le président, et, au lieu de le faire, il a provoqué M. de Cassagnac !
M. le Président. — M. Ferry a expliqué que son expression ne s'adressait pas au Président de la République, mais à la politique ministérielle.
A droite. — Non! non ! — A l'ordre ! à l'ordre !
M. le Président. — Quand vous voudrez bien le permettre, Messieurs, la délibération pourra continuer.
M. le prince de Léon. — Nous ne permettrons pas a M. Ferrj d'insulter le Maréchal !
M.le Président. — Vous ne voulez pas permettre que la délibération continue ?...
.M. le prince de Léon. — Nous ne permettrons pas a M. Ferry de continuer, tant qu'il n'aura pas retiré l'insulte qu'il a adressée au Maréchal. (C'est cela ! — Très bien ! à droite!)
M. lic vicomte de Bélizal. — Nous no permettrons pas non plus qu'on attaque la Loyauté des ministres du Maréchal. [Agitation.)
M. Girault Cher). — Voilà les défenseurs du Gouvernement !
M. le Président. — M. Ferry s'est expliqué...
M. de Baudrt-d'Asson. — Il n'a donné que des explications insuffisantes. Nous ne pouvons pas nous en contenter ! .Nous demandons le rappel à l'ordre !
M. Jules Ferry. — Messieurs, vous faites aux orateurs de la majorité une situation vraiment inextricable,.. [A l'ordre! à V ordre! à droite)... car nous avons à nous défendre ici contre un message du Président de la République, et il ne nous est pas permis de le discuter? [Vives réclamations à droite.)
M. Paul de Gassagnac. — Nous n'acceptons pas de leçons de loyauté d'un émeutier !
M. de Baudry-d'Asson. — Si M. Ferry était un membre de la droite, il y a longtemps qu'il aurait été rappelé à l'ordre.
M. le Président. — M. Jules Ferry s'est expliqué... (Non! non! à droite.) Veuillez laisser continuer la discussion. (A l'ordre ! à l'ordre '.)
M. le vicomte de Bélizal. — Qu'il retire le mot dont il s'est servi !
M. Paulde Cassagnac. — Qu'il retire le mot, ou il ne parlera pas !
M. Jules Ferry. — C'est ce que nous verrons.
M. Paul de Gassagnac. — Oui, nous le verrons. (Bruit croissant. — Tumulte.)
M. le Président, se tournant vers les interrupteurs. — Vous vous mettez en état de révolte contre l'autorité du président...
MM. Paul de Cassagnac et de Baudry-d'Asson. — Pour défendre le Maréchal !
M. le Président. — Vous vous mettez en état de révolte contre le règlement...
M. Paul de Cassagnac. — Pour défendre le Maréchal contre les républicains.
M. le Président. — Vous donnez un spectacle que n'a encore donné aucune Assemblée. ( Vives j^rotestations à droite.)
Vous abusez de ce que le règlement, par respect pour le caractère du député, n'a pas voulu prévoir et n'a pas donné au président le moyen de réprimer de pareils excès. (Applaudissements au centre et à gauche. — Nouvelles protestation* à droite.)
Je vous invite à faire silence et à laisser continuer la discussion ; sinon je lèverai la séance.
A droite. — Qu'il retire le mol! qu'il retire le mot !
M. le Président. — Vous êtes à l'état de révolte, et contre le règlement, et contre le président, et contre l'autorité de la Chambre. (Applaudissements au centre et à gauche.)
M. Paul de Ca.ssa.gnac. — Nous sommes à l'état de révolte contre l'injustice et l'outrage !
M. le Président. — Il n'y a ni injustice ni outrage : le mot a été expliqué.
M. Paul de Cassagnac — M. Ferry n'a rien expliqué ; il a fait du jésuitisme rouge. Qu'il retire le mot ou il ne parlera pas ! (Bruit.)
M. Jules Ferry. — On a évidemment l'intention... {Interruptions violentes à droite. — Cris : A l'ordre! à l'ordre!) on a évidemment l'intention... (A l'ordre! à Vordre!), après avoir mis la majorité en accusation devant le pays, de ne pas lui laisser la parole pour se défendre. {Nouveaux cris : A Vordre! à Vordre!)
La majorité a besoin d'établir... (A Vordre! à Vordre! à droite) qu'elle a pratiqué la Constitution non seulement avec une correction parfaite... {Bruit croissant à droite), mais dans un esprit de sagesse, de transaction et de bon accord... {Très bien! très bien ! au centre et à gauche.)
M. Paul de Cassagnac. — Rendez hommage à la loyauté du Maréchal, ou vous ne parlerez pas!
M. Jules Ferry, au milieu du bruit. — Vos clameurs ne m'empêcheront pas de le dire assez haut pour que le pays l'entende : la majorité de la Chambre des députés n'a jamais recherché, depuis un an, que l'harmonie des pouvoirs et l'exécution de la Constitution. (Nouvelles interruptions à droite.)
Je lis, dans le message de M. le Président de la République, cette phrase, qui est l'unique grief sur lequel le pouvoir exécutif a pu s'appuyer... (Interruptions et bruit persistant à droite.)
Vous ne voulez pas écouter le message !
M. Paul de Cassagnac. — Expliquez le mot ou retirez-le !
M. le Président. — L'orateur l'a retiré.
M. de Baudry-d'Asson. — Non! non! il ne l'a pas retiré! C'était une injure au Maréchal et , dans les circonstances actuelles, une explication suffisante est nécessaire.
(Un grand nombre de membres de la gauche se lèvent et sera-
LE RÉGIME M 18 MAI. :i91
blenl disposés à quitter Leurs places. L'orateur Lui-même se retire
de la tribune.)
M. le Président, s'adressant à la droite. — L'orateur ne peul continuer. Il se retire devant vos violences. Son ! non ! à droite.)
M. m. Baudry-d'Asson. — Nous constatons qu'il quille la tribune sans avoir retiré ses paroles.
.M. m. Président. — L'orateur se retire devant vos violences...
M. Paul deCassagnac. — ('.'est de L'indignation, ce n'esl pas de la violence.
.M. ir Président. — ... et le président, impuissant el désarmé...
M. Pauj di Cassagnac. — Nous l'espérons bien !
M. le Président. — ... ne peut qu'en appeler à la France qui vous regarde et fera justice.
.M. Paul deCassagnac. — Si vous êtes désarmé, le Maréchal restera armé, beureusement !
M. Jules Feeey remonte à la Iribune.
A droite. — Expliquez vos paroles !
.M. le Président, ^adressant à la droite. — Si la liberté de la tribune est violée dans la personne de l'orateur, il ne restera au président qu'à proposer à la Chambre la clôture de la discussion et a l'appeler à voter sur l'ordre du jour.
.Monsieur Ferry, veuillez continuer, si ces messieurs le permettent ; autrement, je consulterai la Chambre.
.M. Robert Mitc.hell. — A. la demande des ministres, par déférence pour Jeur demande seulement, nous permettons à l'orateur de continuer.
M. Paul de Cassagnac. — Oui ! nous vous laissons parler, à la demande du ministère.
M. le Président. — Vous n'avez rien à permettre ici. Ne vous arrogez pas un droit que vous n'avez pas! Parlez, monsieur Ferry.
(Le calme et le silence se rétablissent sur les bancs de la droite).
M. Jules Ferry. — Je voudrais très brièvement, et sans provoquer aucun orage, examiner cet unique grief: car il n'y en a qu'un seul qui serve de motif à la dissolution : c'est celui qui est relevé dans le message adressé au Sénat clans la séance d'avant-hier, conforme d'ailleurs au message que nous avions reçu le 18 mai ; il est conçu dans ces termes :
« J'ai constaté .qu'aucun ministère ne pourrait se maintenir dans celte Chambre sans rechercher l'alliance et sans subir les conditions du parti radical. »
Je dis, avec tout le respect qui est dû au premier magistrat de l'État... {Exclamations ironiques ù droite), mais avec toute la liberté qui m'appartient vis-à-vis de ses ministres qui ont contresigné le message...
M. le baron de Septenville. — Comment pouvez-vous parler ainsi, vous, un homme du 4 Septembre !
M. le Président. — Vous répétez constamment la même chose ! Voilà dix fois que les mots « 4 Septembre » frappent mes oreilles. Variez au moins un peu vos interruptions. (Sourires. — Très bien! très bien !)
M. Jules Ferry. — Il y a sept ans que j'entends la même chose !
Je me demande quel est ce parti radical et quelles sont ses conditions.
Je me demande où, quand, comment, depuis que cette Chambre siège, M. le Président de la République s'est trouvé dans la nécessité de rechercher l'alliance et de subir les conditions du parti radical, et je me demande de quel radicalisme il est question ici. (Rires à droite.)
Est-ce par hasard dans la direction des affaires étrangères du pays que le parti radical a fait ses conditions, et que M. le maréchal de Mac-Mahon a eu la douleur de le subir? Mais, Messieurs, notre courte histoire répond que cette majorité, que vous accusez si facilement d'être une majorité indiscrète, brouillonne, impatiente, a donné, pour tout ce qui touche aux relations extérieures de la France et à sa situation dans le monde, un exemple extraordinaire de réserve et de discrétion. [Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Car, alors que, dans tous les Étals de l'Europe, dans tous les parlements libres, il y a eu des explications échangées entre le Gouvernement et la Chambre, cette tribune est la seule où il n'y ait pas eu de débat sur les affaires étrangères.
M. Gambetta. — Et d'accord !
M. Jules Ferry. — Et d'accord.
Est-ce davantage dans la direction des affaires militaires? Mais chacun sait que c'est M. le Président de la République qui a choisi M. le ministre de la guerre, qu'il l'a choisi en dehors du Parlement, alors que le Parlement était prorogé. Je tiens à ajouter qu'il a eu la main heureuse. (Très bien! très bien! à gauche et au centre. — Rires à droite.)
Dans tous les cas, ce n'est pas sur le terrain des affaires militaires que M. le Président de la République a eu à subir les conditions du parti radical.
Dans la dernière séance, M. le ministre de l'intérieur, poursuivant el précisanl l'accusation dressée contre cette Chambre, vous disait : La majorité n'a eu qu'un but, qu'une tendance, c'est d'abaisser les deux autres pouvoirs devant elle!
Ah! Messieurs, je demande à quelle crédulité publique on espère imposer une assertion aussi audacieuse. 11 oe faudrait, en vérité, pour s'y laisser prendre, rien connaître de ce qui s'est passé dans le Parlemenl depuis les élections du 20 février.
La majorité, assurez-vous, a cherché à abaisser les deux autres pouvoirs, la présidence, par exemple.
Messieurs, je proteste au nom de cette majorité, etje crois que l'histoire dira de nous que jamais première magistrature de l'État n'avait été entourée de plus de respect, de plus de déférence. [C'est vrai! — Très bien! à gauche.)
A droite. — Ce son! des excuses!
M. Jules Ferry. — Oui, nous lui avions l'ail dans le respect universel et dans la convention tacite de ne jamais jeter son nom dans nos débats... [Nouvelle approbation à gauche), pratiquant ainsi avec une loyauté, scrupuleuse cette fiction constitutionnelle que nous voyons aujourd'hui si étrangement méconnue par le nouveau cabinet... (Très bien! très bien! à gauche), nous lui avions fait une situation incomparable. Nous sommes restés dans la fiction constitutionnelle avec scrupule, je dirai même avec passion.
J'en appelle à vos souvenirs. Est-ce que nous avons jamais apporté ici le nom du Maréchal?
M. Paul de Cassagnac. — Oui, fout à l'heure. Vous avez dit qu'il n'était pas loyal !
31. Jules Ferry. — A cette heure, il n'est pas devant la Chambre, il est devant le pays qui nous juge, lui et nous.
J'affirme que nous n'avons marchandé à M. le Président de la République ni la déférence, ni le respect, ni les concessions. Je puis le dire, nous avons poussé le respect de cette fiction constitutionnelle jusqu'à ne rien laisser paraître de ce qui était dans l'esprit de tout le monde : je veux parler de ce gouvernement occulte dont je vous dirai un mot tout à l'heure. [Exclamations à droite.)
On dit que cette majorité n'a su faire aucun sacrifice, qu'elle
n'a su maintenir aucun cabinet, ni celui présidé par M. Dufâure, ni celui présidé par M. Jules Simon.
Les murs de cette salle retentissent encore de discussions qui répondent à cette accusation injuste, illégitime, mal fondée.
Nous étions arrivés ici, députés républicains, avec un programme qui comportait l'élection des maires dans toutes les communes. Pour vivre en paix et en bon accord d'abord avec M. le président, dont on disait que c'était le vœu le plus cber, et ensuite avec le Sénat, nous avons fait un grand, un pénible et douloureux sacrifice... (litres ironiques à droite. — Très bien! très bien! à gauche et au centre) ... et celui qui l'a demandé, à cette tribune, à ses collègues, a bien le droit de le rappeler, dans l'intérêt de la vérité et de l'histoire!
Nous n'avons donc pas cherché à abaisser le pouvoir présidentiel; au contraire, nous l'avons tenu très haut, et si haut qu'il a eu tort d'en descendre. (Vive approbation et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
Et quant au Sénat, non seulement nous n'avons jamais établi de conflit législatif avec lui, acceptant toujours, avec une facilité que quelques-uns disent excessive, les amendements qu'il apportait à nos projets de loi. Et quand il s'est agi de cette prérogative qui touche aux entrailles mêmes du régime parlementaire, des droits financiers du Sénat, de ses droits sur le budget de l'État, nous lui avons fait une concession que jamais la Cbambre des communes n'a faite à la Chambre des lords. (Nouvelles et vives approbations à gauche et au centre. I
On dit que cette majorité, et c'est l'accusation qui va s'étaler sur tous les murs, si le libéralisme de M. le ministre de l'intérieur nous permet toutefois d'afficher nos candidatures...
M. Pail de Cassagnac. — 11 n'y a pas de décret d'inéligibilité.
(Bravos et applaudissements à droite.) Plusieurs membres. — Répondez à cela !
M. Jules Ferry... On dit que cette majorité est animée de passions subversives, qu'elle ne vise qu'à détruire toutes nos grandes institutions militaires, administratives, religieuses, financières; on dit cela avec l'autorité d'un chef d'État, avec l'éclat et la publicité de plusieurs messages affichés sur toutes les murailles de France.
Voix à droite. — Pendant vingt ans, vous n'avez fait que cela !
M. Jules Ferry. — En vérité, 1rs bras me tombent, permettez-moi l'expression.
Messieurs, la France a vu et nous avons pu connaître des époques,de radicalisme. Après 1848, il j eut, assurément, dans ce pays-ci, une puissante explosion, une efflorescence abondante et touffue d'idées nouvelles...
Voix à droite. — Les journées de Juin !
M. Jules Ferry. — ... souvent dangereuses. Beaucoup d'entre vous peuvent s'en souvenir, et le malheur voulut alors que la France en prît peur. Mais ce n'est pas avec vos argumentations, vos accusations et vos messages que vous réveillerez la peur de ce noble pays. La France aujourd'hui n'a plus peur...
M. Paul de Cassagnac — De vous !
M. Jules Ferry. — Elle n'a pas peur de cette majorité qu'elle a élue; car elle n'a pas peur de ces idées prétendues subversives et prétendues radicales qu'on nous attribue. En entendant, depuis quelques jours, ces accusations qui se produisent et se répètent avec une si singulière persistance, je passais dans mon esprit la revue de ce radicalisme qu'on ne cesse de nous jeter à la tète, et je me disais que ce prétendu radicalisme était bien plus près des idées de 1819 que de celles de 1848; je me disais que ce radicalisme est bien proche parent de ce libéralisme de la Restauration, auquel se rattache, avec tant de gloire, le nom de 31. le président du Conseil.
Vous avez parlé, M. le ministre de l'intérieur, de soixante-sept propositions qui ont été déposées ici à cette tribune. Voulezvous bien m'en citer une seule qu'on puisse qualifier de subversive?
M. Pai i. de Cassagnac. — Et la suppression du budget des cultes ! Et la séparation de l'Église et de l'État !
Voix adroite. — Et la proposition du divorce — Et l'impôl suc le revenu !
M. Jules Ferry. — Comment! dans une assemblée française, dans une assemblée éclairée et posée comme celle-ci, on ne pourrait pas parler de l'impôt sur le revenu qui fonctionne en Angleterre et en Italie! On ne pourrait pas discuter la question du service militaire réduit à trois ans, qui existe en Prusse!
On ne pourrait pas discuter, même avec M. Naquet, la loi du divorce, qui a existé en France sous le premier Empire jusqu'en
1816, sans être taxé de démagogie et de démence! Mais vous vous moquez de nous et de la France. (Applaudissements à gauche.)
Pourquoi nous accusez-vous de radicalisme? Est-ce parce que nous avons eu l'idée extraordinairement sauvage d'organiser, pour les conseils municipaux de France, cette publicité qui fonctionne à vos portes sans danger, en Belgique et en Italie, depuis vingt-cinq ans?
M. delà Billiais. — Mais ce sont des monarchies!
M. Jules Ferry. — Ou bien sommes-nous des démagogues, parce que, cherchant dans le passé récent de M. le président du Conseil, nous y avons trouvé une loi libérale, très libérale, très digne de la filiation libérale à laquelle lui-même se rattache, et que nous vous avons proposé de reprendre? {Mires approbaiifs à gauche.)
En vérité, ceux qui disent ou écrivent ces choses doivent être bien convaincus que notre pays peut supporter une dose de crédulité inépuisable.
Mais, Messieurs, ces doctrines mêmes, que vous avez le tort d'appeler radicales, car elles ne touchent pas au radicalisme, — il serait plus vrai de dire qu'elles appartiennent à un libéralisme avancé, — ces doctrines ont échoué devant la Chambre, parce que celle-ci n'a pas trouvé que leur heure fût venue.
On a dit que cette Chambre avait déclaré la guerre à toutes les grandes institutions du pays.
Passons donc en revue les grandes institutions sur lesquelles elle aurait porté la main.
La Chambre a-t-elle louché aux institutions militaires? Il est vrai qu'une proposition de réduction du service militaire à trois ans a été faite ; mais chacun sait que la commission que nos bureaux ont nommée, à la suite d'un sérieux débat, — commission présidée par l'illustre M. Thiers, — s'est livrée à une discussion approfondie, et qu'elle a conclu, à la majorité de ses membres, au rejet de celte proposition.
M. Gambetta.. — Provisoirement! (Exclamations à droite.) Oui. provisoirement, demandez-le à M. Keller. Il est vrai que M. Keller est un foudre de radicalisme! (Rires approbaiifs à gauche et au centre.)
M. Jules Ferry. — Quelle idée se fait-on, de ce côlé de la
Chambre (l'orateur indique le côté droit) el sur les bancs du ministère, du radicalisme? Qu'avons-nous entendu dire, hier el aujourd'hui?
Hier, nous avons entendu parler d'un radicalisme patient; aujourd'hui d'un radicalisme latent. Mais la patience et la dissimulation, c'est précisément le contraire du radicalisme. Quand on ajourne des solutions radicales, parce qu'on trouve quel'heure n'esl pas venue, ou que le pays n'est pas mûr pour les recevoir, ou qu'elles ne sont pas suffisamment étudiées, on n'est pas, en vérité, un radical. [Applaudissements à gauche.)
Tenez! voilà la commission du budget, qui est présidée parmi homme dont vous vous efforcez de faire l'hydre même du radicalisme, lui, l'élu de Belleville, qui a demandé à Belleville, ô horreur! l'élection des maires, en 1869. Eh bien, cette commission du budget, lavez-vous vue se livrer à un travail de rénovation audacieuse, de refonte, d'utopie, sur notre système d'impôts?
M. le comte de Maillé. — Elle n'a rien fait ! M. Langlois se lève et proleste énergiquement.
M. Jules Ferry. — Je comprends l'interruption : c'est la tactique du parti prétendu conservateur de dire aux radicaux, quand ils deviennent sages, qu'ils ne sont pas d'accord avec leur programme, de crier à la révolution et à la démagogie. [Approbation à gauche.)
M. Gambetta. — Si M. de Maillé avait été membre de la commission, elle aurait fait bien des choses. Demandez à M. de Maillé le programme de ses réformes.
M. le comte de Maillé. — On a nommé deux sous-commissions pour examiner certaines innovations, certaines réformes financières mises en avant par la commission du budget, et nous n'en avons plus entendu parler. Je puis donc dire que la commission du budget n'a rien fait.
M. Jules Ferry. — Messieurs, c'est l'honneur, et le grand honneur de la commission du budget, que certaine presse et certains partis ont entrepris de charger de toutes les iniquités d'Israël... {Réclamations adroite.)
Oui, vous faites cela tous les jours dans vos journaux.
C'est l'honneur, dis-je, de la commission du budget de ne s'être nullement attachée à des réformes hâtives, à des études stériles, et d'avoir préféré dégrever sagement, progressivement,
dans la mesure du possible, les plus mauvais impôts, ceux qui pèsent sur la consommation du pauvre. {Très bien! très bien à gauche et au centre.) Elle a agi comme une commission sage, inspirée du véritable esprit de cette majorité devant laquelle j'ai l'honneur de parler.
Nous avons voulu bouleverser toutes les institutions de notre pays! Lesquelles encore? La justice? Mais, Messieurs, nous n'y avons louché que pour nous plaindre de temps en temps de certains procureurs généraux qui ne sont pas républicains, et des magistrats qui se souviennent trop des commissions mixtes et pas assez de l'exécution des lois. A part cela, qu'avons-nous l'ait de subversif ?
M. Gambetta. — Ah ! il y a le projet de M. Dufaure, car nous n'en avons jamais l'ait de plus radical que celui-là! [On rit.)
M. Jules Fekry. — Le projet de M. Dufaure est, en effet, la mesure la plus étendue du radicalisme de cette Chambre, en matière judiciaire.
Voulez-vous parler des travaux publics?... Il y a eu cette grosse question des chemins de fer que l'honorable ministre de l'intérieur a eu d'autant plus grand tort de traiter si légèrement qu'il est mieux placé pour la connaître. (Applaudissements et rires à gauche. ) Est-ce que cette question-là, nous l'avons soumise à des investigations aventureuses? Je rappellerai ici, pour en faire honneur à cette Chambre, aux deux côtés de cette Chambre, car la Chambre tout entière s'honore par de telles discussions, avec quelle science, avec quel éclat elle a traité un si grave sujet, et tout le monde sait quel en a été le résultat; ce n'est pas une mesure hâtive de rachat qui a été adoptée, mais une mesure de transaction que M. Chrislophle s'était chargé de réaliser. Et, môme en présence de l'honorable M. Paris, j'ose dire que son prédécesseur était l'homme le plus capable de mener à bonne lin cette transaction, car il s'était inspiré, avec une sincérité parfaite, des vues et des sentiments de cette majorité dont il fait partie. {Approbation au centre et à gauche.
Enfin, Messieurs, serait-ce dans les questions religieuses... {Exclamations à droite), notamment dans la question si délicate des rapports du clergé et de l'État, que s'est étalé l'esprit révolutionnaire, subversif, destructeur, de la majorité de celte Chambre?
.Messieurs, quand L'histoire s'occupera des faits de ce Leraps-ci, quand elle rencontrera les accusations contenues dans les messages du noii\e;iu cabinet, elle se demandera : où donc est la trace de ces doctrines de subversion el de destruction? Kl quelle singulière Assemblée de radicaux que celle dont le programme, en matière religieuse, ne déplissait pas le Concordat de Napoléon Ier.
Plusieurs membres au centre. Il ne L'atteignait même pas '.
M. Jules Ferry. — Vous avez raison de dire qu'il ne l'atteignait même pas : car notre grand effort, l'effort que nous avions tenté, et dans lequel nous avions rencontré le concoursdu cabinet quia été renversé par ce. concours même... [Applund.issrnirnis et rires à gauche,) n'avait d'autre objet que de faire rentrer l'Église dans le temple et la société religieuse dans les limites du Concordat... (/lires à droite.)
Messieurs, je ne saisis pas bien le motif de vos rires.
M. Tristan Lambert. — Vous dites : « Faire rentrer l'Église dans le temple » ; cela ne se comprend pas.
M. Ernest Dréolle. — Vous n'avez pas même le style de ces hautes questions.
M. Jules Ferry. — Je serais très heureux que l'honorable interrupteur voulût bien me donner des leçons de grand style : je l'en remercierais profondément.
M. le Président. — 11 faut être bien sur de son talent pour adresser à un orateur de pareilles critiques.
M. Paul de Cassagnac. — On peut être juge !
M. le Président. — 11 ne sut'lit pas d'en être sûr, il faut encore être modeste. (On rit. Très bien.' très bien!)
M. Jules Ferry. — Vous parliez tout à l'heure, — et l'on pouvait s'attendre à cette interruption si mal fondée, — vous parliez de séparation de l'Église et de l'État et de suppression du budget des cultes.
Mais, l'année dernière, ici, cette thèse a été soutenue ; elle n'a rencontré qu'un très petit nombre d'adhérents, et, loin de supprimer le budget des cultes, il se trouve que nous l'avons augmenté... (Applaudissements à gauche et au centre. — Interruption à droite) et que nous avons accru, au prolit des desservants de nos villages, cette prébende, déjà si considérable, prélevée sur nos budgets.
M. Laroche-JoubéRT. — C'est vous qui êtes des cléricaux, alors?
M. Jules Ferry. — Voilà quelle a été notre politique; voilà comment la majorité de cette Chambre a compris ses devoirs sous la règle constitutionnelle qui nous régit.
J'ai le regret de dire que le parti auquel appartiennent les honorables membres qui composent le nouveau cabinet, s'est fait du rôle du pouvoir exécutif une tout autre idée.
L'histoire du 16 Mai, on pourrait en retrouver très haut les origines; mais il suffit, pour voir clair, il suffit de se reporter au vote de la Constitution du mois de février 1875.
Oui, à ce moment-là, les honorables membres qui suivent la direction de M. le duc de Broglie et de ses amis ont consenti à voter avec nous une Constitution républicaine; mais ils avaient, à ce moment même, conçu la pensée de prendre pied dans la Constitution pour la détruire progressivement. (Très bien! très bien !)
M. Raoul Duval. — On vous a prévenus !
Un autre membre à droite. — On vous Fa dit!
M. Jules Ferry. — Ils avaient conçu le plan de ne nous donner de l'établissement républicain que le mot, en gardant pour eux la réalité, c'est-à-dire le pouvoir.
Le premier exécuteur de cette politique fut l'honorable M. Buffet. C'est dans ce sentiment qu'il présida aux élections de 1876, et qu'il ordonna et dirigea, on peut le dire, la chasse à tous les républicains.
Après le 20 février 1876, M. Buffet sortit du pouvoir; mais on vit clairement qu'il avait laissé garnison dans la place, sous la forme d'un corps de fonctionnaires profondément hostiles au nouveau régime, et qui venaient, presque tous, se livrer à cette chasse des républicains que je signalais tout à l'heure avec l'indignation que ces pratiques doivent inspirer à tout ami de la liberté électorale. (Très bien! très bien!)
M. Edouard Lockroy. — Tout honnête homme !
M. Jules Ferry. — Eh bien, ce corps de fonctionnaires, il fallait le modifier. Ce fut le cri, le cri légitime de la France entière, et les retours de pouvoir dont vous nous donnez le spectacle, et dont vous faites l'usage que nous voyons depuis un mois, justifieraient amplement, s'il en était besoin, cette prétention et notre parti. (Approbation.)
LE RÉGIME I»U lfi MAI. 401
La République, arrivée au pouvoir, demandait simplemenl ;"i n'être pas servie par les ennemis de la République. Ce fut là, mi peut le dire, le vœu principal el la politique dominante de cette Assemblée, vœu bien modeste, vœu bien légitime, el surtout parfaitemenl loyal, qui pourrait le contester?
/'// membre à gauche. — Et stricterrienl constitutionnel.
M. Jules Ferry. — Qu'est-il arrivé? Nous avons eu ce spectacle singulier : les fonctionnaires hostiles à la République étaient maintenus, énergiquement maintenus par des influences extraministérielles. Ces influences exlraministérielles je «lirai tout de suite où elles étaient : elles étaient derrière le rideau... (Exclamations ironiques à droite) entourant assidûment le Président de la République, conservant sur son esprit une déplorable et désastreuse influence. (Approbation et applaudissements à gauche.) lis étaient là: ils constituaient le gouvernement occulte qui disputait à un homme aussi modéré que M. Martel, jusqu'à des suppléants déjuges de paix. {Exclama! ions à gauche et au centre.)
Ces hommes politiques, ces conseillers, que j'ai le droit de qualifier de dangereux, — l'événement nie donnera bientôt raison, — ces conseillers néfastes étaient là, ils conseillaient incessamment ; on les écoutait, et c'était un gouvernement occulte . Par ces procédés, Messieurs, car c'est là la profonde habileté de ces hommes d'État, ils avaient usé un ministre bien populaire, l'honorable M. de Marcère. [Oh! oh! à droite. — Exclamations au centre el à gauche.)
Et comme ils ne parvenaient pas à user l'honorable M. Jules Simon, ne pouvant l'user, ils l'ont brisé... (Nouveaux applaudissements au centre et à gauche) ; et alors, le 16 mai, le rideau est tombé et le gouvernement occulte est devenu le gouvernement officiel. (Applaudissements prolongés au centre et à gauche.)
Voilà l'histoire des deux premières épreuves dont on nous parlait hier, de ces deux épreuves que l'on qualifiait de sincères et d'infructueuses. Maintenant, on veut en tàter une troisième.
Une voix à droite. — C'est la bonne !
M. Jules Ferby. — C'est celle des élections générales. Eh bien, nous avons le droit d'exiger que l'épreuve soit sincère, si le pays doit être appelé à prononcer entre nous et le pouvoir exé-
J. Ferry, Discours, II. 26
en til' : car c'est entre le pouvoir exécutif et nous que la question so pose. ( Vifs applaudissements à gauche et aie centre. — Applaudissements ironiques à droite.)
M. Paul de Cassagnac. — Entre le Maréchal et la Révolution ! M. ie la Rochejacquelein. — C'est loyal !
M. Jules Ferry. — L'honorable M. de la Roquejacquelein reconnaît que c'est loyal. Je l'en remercie. Il ne peut, en effet, se rencontrer une plus loyale attitude.
Voix à gauche. — Oui ! oui !
Un membre à droite. — Mais c'est gênant !
M. Jules Ferry. — Messieurs, nous ne désirons pas la dissolution, mais nous ne la redoutons pas. (Exclamations ironiques à droite.)
Si, au lieu de consulter l'état du pays, l'agonie à laquelle vous allez le condamner pendant trois mois, nous ne consultions que nos désirs personnels et le légitime souci de notre honneur politique, nous vous dirions : Vous nous jetez au visage la dissolution comme une menace; nous l'acceptons comme une délivrance! (Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)
M. Paul de Cassagnac. — Une délivrance de quoi ?
M. Jules Ferry. — La délivrance de l'équivoque.
Plusieurs voix à droite. — Alors, votez la dissolution ! M. Gambetta. — La délivrance du pouvoir personnel ! M. de Baudry-d'Asson. — Cette délivrance, nous verrons Lien si vos amis la voteront au Sénat !
M. Jules Ferry. — Nous avons le droit d'exiger que cette grande épreuve soit loyale et sincère. Nous l'exigerons et nous vous le demanderons, pour l'honneur du cabinet qui est sur ces bancs... (Interruptions diverses) et dans l'intérêt du pays.
Or, j'ai le droit de dire que la conduite du nouveau pouvoir, depuis un mois, nous permet d'affirmer, à la face du pays, que l'on ne veut pas de celte partie loyale, de ce franc jeu, le fair play, comme disent les Anglais, et qu'on prépare, au contraire, je ne sais quelle épreuve monstrueuse, sans exemple dans notre histoire, de la candidature officielle, la honte et le fléau de notre pays.
M. Brierre. — Sous la dictature de M. Gambetta, avant qu'il se fût réfugié en Espagne, les préfets et les sous-prél'ets étaient candidats officiels. (Bruit.)
M. le Président. — Ne recommencez donc pas vos interruptions, monsieur Brierre !
M. Jules Ferry. — Le nouveau cabinet est en fonctions depuis un mois; depuis un mois, il tient le pouvoir et il l'exerce. Eli bien, j'ose dire qu'il ne s'est, pour ainsi dire, pas passé un jour sans qu'il ail mis la main sur un de nos droits el sur une de nos libertés. [Cest vrai! c'est vrai! — Très bien! très bien! à gauche et au centre.) Dans ce mois de prorogation, le nouveau cabinet a montré ce qu'il sail faire.
Il n'a respecté ni le droil de réunion privée, que l'Empire lui-même avait proclamé connue un droit inattaquable et souverain, du liant de la tribune du Corps législatif.
M. Pai i. de Gassagnac — Il avait torl !
M. Jules Ferry. — M. le ministre de l'intérieur s'est permis, — et je le prie de s'expliquer sur la série «les actes arbitraires que je vais avoir l'honneur de lui signaler, — il s'est permis d'interdire des réunions purement privées.
A Corbeil, notamment, il a empêché un membre de celte Chambre d'entrer en communication avec ses amis. En cela, Messieurs, il a violé la loi... [Applaudissements à gauche et au centre); en cela, il a dépassé l'Empire, car M. de Vuitry disait à la tribune, en 1865, que le droit de réunion privée électorale était aussi sacré que le foyer lui-même.
M. Paul de Cassagnac. — J'ai été poursuivi pour celle de Belleville.
M. Gambetta. — Qu'est-ce que cela vous fait, puisque vous ne subissez pas votre peine?
M. Jules Ferry. — Le ministre de l'intérieur a porté atteinte à la libre vente des journaux: ; il a mis la main sur une loi votée par l'Assemblée souveraine qui nous a précédés, celle de 1875.
I7;i membre n droite. — Vous en avez fait bien d'autres !
M. le Président. — Messieurs, ne répétez donc pas constamment la même chose ! {Rires' d'assentiment n gauche.) Dites-les une fois pour toutes. (Xon ! non ! à droite.) Autrement, c'est trop faslidieux.
M. Jules Ferry. — Cette loi du 29 décembre 1875 portail que l'interdiction de la vente de journaux sur la voie publique ne pouvait plus être édictée que par l'autorité administrative, comme mesure particulière contre un journal déterminé.
Qu'a fait la circulaire du ministre de l'intérieur, à la date du
4 juin 1870 ? Elle a imposé à ce texte légal, si clair par lui-même, si clair par le débat qui l'avait précédé, la plus abominable torture. {Applaudissements à gauche.)
On n'interdit plus la vente d'un journal sur la voie publique par une mesure particulière, non, mais on interdit aux colporteurs par mesure individuelle de vendre le journal.
Un membre au centre. — C'est une indignité !
M. Jules Ferry. — Vous avez ramassé cette interprétation jésuitique dans les bagages de M. Buffet {Applaudissements au centre et à gauche), mais elle n'en vaut pas mieux.
Qu'avez-vous fait encore? Vous avez empêché les électeurs d'écrire à leurs élus et, transformant, par une circulaire émanée des procureurs généraux, les juges de paix en agents de police, et de police électorale, vous leur avez prescrit de saisir les lettres que les commettants envoyaient à leurs élus. {Exclamations et violents murmures d'indignation au centre.)
M. Raoul Duval. — Il faut expliquer cette parole. Que veut-elle dire ? {Bruit.)
M. Jules Ferry. — Vous avez été plus loin : vous avez porté la main sur les manifestations les plus légitimes et les plus innocentes des intérêts atteints par vous.
Il y avait une crise; il fallait bien croire qu'elle avait quelque réalité, puisque d'un bout à l'autre du territoire les intéressés portaient plainte! Je n'imagine pas que l'esprit de parti et la passion politique puissent s'emparer, du soir au matin, de toute la nation industrielle et commerçante. (Interruptions à droite.) On ne fait pas de ces miracles-là. La crise existait, les commerçants se plaignaient et ils en portaient la respectueuse expression...
Un membre à droite. — Politique!
M. Jules Ferry. — ... à qui? aux pieds du Maréchal- Président de la République. Mais, comme ces adresses vous déplaisaient et pouvaient peut-être nuire à votre crédit et troubler votre jeu... (Applaudissements à gauche et au centre. — Rumeurs à, droite) ... vous avez imaginé de transformer en inculpés les signataires de ces adresses. Cela se passe à Vienne (Isère), Monsieur le garde des sceaux, et cela se passe par vos ordres. (Nouveaux applaudissements.)
Et à ces commerçants, qui se plaignent modestement, honnêtement, dans des termes de la plus exquise convenance, du mal fait à leur fortune, vous leur avez, par L'organe du juge d'instruction...
Un membre n gauche. — De trois juges d'instruction !
M. Jules Ferry. — ... donné l'ordre de faire la preuve qu'ils disaienl vrai <■( de montrer leur livres. {Exclamations <m centre et à gauche.)
Un membre au centre. — CVsl une infamie ! Un membre adroite. — Ils exagéraient !
M. Jules Ferry. — Mais, Messieurs les ministres, vous avez fait mieux que cela jusqu'à présent : vous vous étiez contentés d'être les émules du second empire, j'ose dire que, dans les acles du second empire que je vais vous signaler el qui est tout récent, Messieurs, car il en fleurit un nouveau tous les jours... (Sourires ironiques à droite), j'ose dire que par cet acte vous avez dépassé les plus mauvais jours de 1852.
M. Haentje.ns. — Et ceux de 1870?
M. Jules Ferry. — Il y a un département, celui de la Haute-Loire, qui a le bonheur d'avoir pour administrateur un des amis de M. le président du Conseil, M. le baron de Nervo. Savez-vous ce qu'a fait ce préfet, pour son entrée en matière, et quel don de joyeux avènement il apporte à l'heureux département qui le possède ? L'arrêté que voici :
« Art. 1er. — Sont déclarées nulles et non avenues toutes les autorisations délivrées par nous ou nos prédécesseurs... » (Très bien! à droite. — Exclamations au centre.)
Écoutez ! nous allons voir si vous applaudirez jusqu'à la fin.
« ... par nous et nos prédécesseurs, à l'effet d'autoriser l'ouverture des cafés, cabarets, débits de boisson et débits sur le comptoir dans le département de la Haute-Loire. » (Exclamations à gauche et au centime.)
M. Parent (Savoie). — C'est de la confiscation !
M. Madier de Montjau. — C'est le respect de la propriété!
Un membre à droite. — Ce sont vos salles d'asiie qu'on ferme, voilà tout !
M. Jules Ferry. — Laissez-moi continuer.
« Art. 2. — Les propriétaires ou délenteurs desdites autori-
salions ont un délai de cinq semaines à l'effet de se faire conférer un nouveau titre. » {Mouvement prolongé).
M. Gambetta. — C'est, la confiscation rétablie ! Il y a des lois contre la confiscation.
M. Cantagrel, au pied de la tribune, — Ils seront, responsables !
M. le Président, s'adressant aux membres qui sont dans l'hémicycle. — Je vous prie, Messieurs, de regagner vos places.
M. Jules Ferry. — J'affirme, Messieurs, qu'il ne s'est jamais commis en France une perversion plus effrontée de la loi et du droit... (Applaudissements), et je demande à Messieurs les ministres de dire ce qu'ils en pensent, et s'ils connaissent cet arrêté, s'ils l'ont autorisé et s'ils s'en rendent les complices; car, s'ils s'en rendent complices en l'approuvant, je leur promets que nous les en rendrons judiciairement responsables. (Bravos et applaudissemeiits) .
Voix nombreuses. — Oui ! oui ! (Un certain nombre de membres se lèvent en applaudissant.)
Un membre à droite. — Il faudra attendre 1880 !
M. Jules Ferry. — Messieurs, je dis judiciairement et je répète le mot, je désire qu'il soit entendu et compris. On a beaucoup reproché...
M. Cramer de Cassagnac père. — Et vous, vous nous rendrez compte de tout ce que vous avez fait !
Un membre à droite. — H y a encore quatre ans avant 1880 !
M. Paul de Cassagnac. — Rendez compte de l'argent volé pendant la Défense nationale.
M. Charles Floqiet. — Silence ! les apologistes de la dictature et du 2 Décembre !
M. Jules Ferry. — On a souvent reproché à la Chambre, et c'est un des thèmes les plus usités contre la majorité de cette Assemblée, le grand nombre d'annulations qu'elle a prononcées. (Rires à droite.)
Un membre à droite. — C'est le remords qui vous fait parler!
M. Jules Ferry. — Eh bien, à la suite des candidatures officielles ainsi conduites et qui nous ramèneront ici, Messieurs... (Dénégations à droite.)
A gauche. — Oui! oui ! tous !
M. Tristan Lambert et d'autres membres à droite. — Nous verrons! nous verrons !
y\. Camhetta. — Oui, monsieur Tristan Lambert, vous serez remplacé.
LE REGIME l»( 16 MAI. 407
M. Tristan Lamberl quitte su place pour aller devant le banc où siège M. Gambetta ci, après avoir échangé quelques paroles avec celui-ci, il regagne son banc.)
M. Jules Ferrv. — Quand on corn t de pareils abus de
pouvoir, quand on s'attaque à ce que les intérêts les plus humilies ont de respectable, quand on persécute ainsi les petites gens, le pauvre monde... [Exclamations à droite), quand on fait ces choses, violant touirs les lois, ressuscitant la confiscation, sous sa forme la plus odieuse... [Réclamations à droit e.)
A gauche. — Oui ! oui !
M. Jules Ferry. — ... Il \ a ici des jurisconsultes auxquels je fais appel, — cela est élémentaire, — exerçant sous cette forme odieuse, inqùisitoriale, persécutrice, bassemenl et petitement vexatoire, exerçant un pouvoir qui n'appartient à aucune autorité en France, ce pouvoir réglementaire que la Révolution de 1789 avait arraché aux anciens parlements; car cet arrêté, Monsieur le ministre, vous n'auriez pas vous-même le droit de le prendre : vous n'auriez pas le droit de supprimer par un décret général, fait pour toute la France, toutes les autorisations de débits de boissons, afin de vous faire donner. en échange de la nouvelle autorisation, la promesse de ne recevoir ni le journal républicain, ni la circulaire, ni la personne, ni les amis du candidat républicain... (Applaudissements à gauche et au centre.)
Quelques membres à droite. — C'est la liberté de la bouteille que vous demandez !
M. Jules Ferry. — Je dis que, quand on pousse l'abus du pouvoir à ce degré de sans-façon et de scandale, on fait nos affaires. [Oui! oui! au centre et à gauche. — Exclamations à droite.)
Nous reviendrons ici, et nous ne nous contenterons pas, cette fois, d'annuler des élections frelatées par une candidature officielle aussi éhontée. [Oh ! oh ! <i droite.)
M. Gavixf. — Nous en prenons note.
M. Jules Ferry. — Nous saurons montrer aux fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, et si haut placés qu'ils soient, qu'il y a dQ^ juges en France. {Applaudissements répétés à gauche et au centre. — Exclamations ù droite.)
408 DISCOURS DE JDLES FEIUU.
M. r.Avi.M. — H y a des gendarmes aussi !
M. Jules Ferry. — Le gouvernement du 4 Septembre a supprimé, permettez-moi de lui rendre ici cet hommage, qui sera ma seule réponse à tous les outrages dont vous l'abreuvez, il a supprimé l'article 75 de la Constitution de l'an VIII. Vous l'avez oublié, vous, monsieur de Fourtou ! (Bravos et applaudissements.) Que ce soit ma dernière parole, si vous voulez.
A droite. — Tant mieux ! avec plaisir !
M. Jules Ferry. — Nous vous disons à tous, artisans de
candidatures officielles...
M. Paul de Cassagnac. — Vous n'avez jamais fait que cela, vous autres !
M. Jules Ferry. — ... Nous vous donnons à tous, préfets, juges de paix, agents de tous ordres, cet avertissement solennel : c'est qu'il y a non seulement pour le pouvoir législatif le droit naturel de se purger lui-même en annulant les élections vicieuses, mais qu'il y a aussi des responsabilités civiles et même correctionnelles écrites dans nos lois, et que ces responsabilités, nous saurons les appliquer sans faiblesse. (Très bien! très bien ! et applaudissements prolongés à gauche et au centre.)
(L'orateur descend de la tribune. Il est accueilli en retournant à sa place par de nouvelles salves d'applaudissements et par les acclamations d'un grand nombre de ses collègues.)
Le 19 juin J 877, on entendit les discours de MM. Louis Blanc et Léon Renault, orateurs de l'extrème-gauche et du centre-gauche; puis, la Chambre adopta, par 363 voix, le fameux ordre du jour dont le dispositif déclarait « que le ministère n'avait pas la confiance des représentants de la nation ». (J. off. du 20 juin).
Le lendemain 20 juin, M. Depeyre, au nom de la Commission sénatoriale chargée d'examiner le projet de dissolution1, déposait sur le bureau du Sénat un rapport qui invitait la haute Assemblée à répondre par un avis conforme aux propositions du Président de la République. L'urgence fut déclarée et la discussion s'ouvrit le 21 juin.
Victor Hugo lut une déclaration où le grand poète menaçait le Gouvernement du sort de Charles X ; Jules Simon prit ensuite la parole pour l'aire l'histoire de ses rapports avec le Président de la République et avec la Chambre. Il indiqua nettement que le principal grief qu'on
1. Cette commission ne comprenait que trois sénateurs de gauche contre six de droite.
avail eu contre lui, c'étail l'acceptation de l'ordre du jour du i mai qui visail l'empiétenienl d'une religion surle domaine civil de l'Etat. Il rappela toutes les concessions qu'il avail obtenues de la Chambre, les résistances que lui avait opposées le Maréchal, au poinl de vue des changements du personnel administratif, dénia au ministère le droit de se réclamer de 89, car il n'avail ni doctrine, ni principes, el déclara en terminant « que la République étail plus forte que ces critiques d'antichambre qui venaient de donner à la France pour quelques mois un Gouvernemenl ». M. de Broglie répondit, au nom de ce Gouvernemenl. Il justilia, d'une manière assez habile, la demande du Maréchal, en essayant d'établir que le Sénat, depuis vingt mois qu'il existait, s'était trouvé en dissentiment avec la Chambre sur presque toutes les questions importantes, el qu'à la Chambre même, M. Jules Simon n'étail pas le véritable chef de la majorité, ce chef n'étanl autre que Gambetta. Or, le Maréchal ne voulait pas devenir « l'allié politique » de Gambetta. Il avail averti le pays el dégagé sa conscience d'une lourde responsabilité. S'il eûl fait un pas de plus, il l'eût fait contre le Sénat. « Eh bien ! quand le Maréchal a l'ait ce qu'il a fait, concluait M. de Broglie, vous le laisseriez seul !» Et il montrait, d'un côté, le Maréchal «groupant autour de lui toutes les forces sociales, et, de l'aulre, le dictateur de Bordeaux, l'orateur de Belleville ». Le pays « suivant le ministre du 16 Mai, ne pouvait hésiter ». Le pays, en etfet, ne devait pas hésiter.
Le centre-gauche sénatorial, dans cette circonstance, ne se sépara pas du .grand parti républicain, et M. Bérenger démontra l'injustice des accusations portées contre la Chambre, qui n'avait voté aucun projel de loi subversif. C'est ainsi que la séparation des Églises et de l'État n'avait été appuyée que par 60 députés sur 500, et que le choix des maires de chefs-lieux de canton n'avait même pas été laissé aux électeurs! L'orateur insista ensuite, comme M. Léon Renault l'avait fait dans l'autre Assemblée, sur l'imprudence qu'on avait commise en découvrant le chef du pouvoir exécutif, en le solidarisant avec les ennemis de la République, les partisans des coups d'État. Et qu'arriverait- il, si la Chambre dissoute obtenait la grande majorité des suffrages? Le Maréchal serait forcé ou de gouverner sans elle ou de donner sa démission. On pouvait aboutir à la nécessité d'un congrès e( d'une revision de la Constitution qui serait faite contre le Sénat. Le lendemain, 22 juin, M. Berthauld plaida la même thèse que M. Bérenger et montra le péril d'une lutte entre la société civile et l'Église.
Ce fut M. Brunet qui se chargea de répliquer, au nom du cabinet, à ces orateurs aussi graves que modérés. 11 parla dans les termes les plus violents, les plus déplacés, et se fit deux fois rappeler à l'ordre par le président du Sénat, M. d'Audiffret-Pasquier, pour avoir insulté M. Martel et avoir prétendu que le précédent cabinet « avait mis en péril la dignité même du Président de la République ». Il prédit, d'ailleurs, avec une rare audace, que les électeurs ne renom-
nieraient pas la même Chambre. « Lorsque nous vous entendons dire que nous courons à un échec, à vos avis nous répondons par des sourires parce que nous avons la certitude du contraire ».
M. Jules Ferry dans sa lettre parlementaire, publiée par l'Écho universel du 26 juin, apprécia avec une verve indignée l'attitude du Ministre de l'Instruction publique qu'il qualifia de « Delesvaux parlementaire ». Voici ce curieux article :
On ne dira plus que le 16 Mai n'a ni hommes, ni idées, et que cette chose néfaste n'a rien produit, rien fait surgir qu'une vieille pièce déjà sifflée, reprise par de vieux acteurs tout récemment tombés à plat. Le 16 Mai est fécond, le 16 Mai rajeunit et donne des fleurs nouvelles : on y a grefiTé M. Brunet.
Le duc de Broglie se fatiguait ; sa voix était plus rauque, son geste plus bizarre, et sa muse essoufflée alignait avec plus d'effort les fleurs de rhétorique en papier peint dont elle habille sa nudité. Toutes les ficelles étaient usées, tous les vieux tours montraient la corde. Ce qui, du temps du 24 Mai, pouvait passer pour un sourire, n'est plus qu'une grimace attristée, ou un symptôme d'épilepsie. Si content que l'on soit de soi-même, on recule parfois devant son miroir. Le noble duc a senti le besoin de se renforcer, en renforçant son personnel. Il avait déjà M. Paris, comme repoussoir, M. de Meaux, comme satellite,
Le farouche Alcantor, suivi du triste Arbale,
mais n'égayaient pas le paysage : il s'est adjoint M. Brunet.
Tant que M. Brunet se taisait, on pouvait ne voir en lui qu'une ironie du sort, un accident, un de ces caprices de la destinée qui donnent aux Cumont de ce bas monde, en échange d'une heure de pouvoir, une éternité de ridicule. Mais M. Brunet a parlé, et, je vous le dis en vérité, M. Brunet n'est point un hasard, M. Brunet n'est point un comparse : M. Brunet est quelqu'un, ou plutôt quelque chose. 11 est un pilier, il est un fondement. Le 16 Mai a toujours eu deux faces, mais l'une d'elles restait encore dans la pénombre. A présent, la médaille est complète, le Janus a ses deux visages : M. de Broglie, c'est le 24 Mai, et M. Brunet c'est l'Empire.
L'empire peut revendiquer tout entier ce magistrat de province, avisé et violent, provoquant et rusé, qui fut nommé juge à Paris, puis conseiller, après avoir eu l'honneur de passer la
LE RÉGIME DU 16 MAI. ill
main, dans les élections corréziennes, à M. Mathieu, d'heureuse mémoire. L'empire, qui n'a touché à rien sans le fausser el le corrompre, est le père naturel de cette race heureusemenl disparue — de Jeffries au petit pied, que nous avons mis. pendant vingt ans. jouer les matamores à la tête de la sixième chambre, Insultant les prévenus, outrageant les témoins, apostrophant les avocats; hautains d'altitude, grossiers de propos, colériques et railleurs, sceptiques et malfaisants, — le contrepied , la perte et la désolation de la vraie magistrature. M. Brunet a le malheur de rappeler cette école à la tribune. (Test un Delesvaux parlementaire. C'est la même façon altière el injurieuse, c'est surtout le même tact, la même hauteur d'idées, le même bon goût, le même art de style et de nuances. Il traite M. Jules Simon comme un habitué du Dépôt; il rabroue l'honnête et courageux M. Martel, comme un témoin à décharge; il insinue gracieusement que M. Bérenger a un faible pour les cabarets. Le premier mot que prononce ce ministre « île la République vraiment conservatrice » est. pour réhabiliter les commissions mixtes, el cela devant M. le duc Pasquier, devanl M. Dufaure, devant 200 sénateurs, pour le moins, qui, de leur vote ou de leur parole, les ont flétries ! Cet orateur ministériel se fait, pour ses débuts, rappeler deux fois à la décence parlementaire. L'attitude est à la fois servile et hautaine, le ton doucereux et provocant : dans cette tête énorme, bizarre et chauve, qui ressemble à un œuf d'autruche posé sur deux grosses épaules, dans ce teint blême, dans cet œil impassible, il y a beaucoup d'audace, de bile et de faconde ; mais la faconde est de Brives-la- Gaillarde, et l'audace est de celles qui trébuchent et se font cingler au premier pas. Tel est l'homme à qui M. de Broglie réservera les sceaux de France, le jour où il aura pu mettre la main sur le seul portefeuille qu'il convoite et qu'il croie à sa hauteur : celui des affaires étrangères.
Il est sorti bafoué de la séance de vendredi. Mais ne croyez pas qu'il en soit amoindri. Ce qui a pu, au Sénat, choquer des gens de goût, à droite comme à gauche, n'est point fait pour déplaire en d'autres lieux. Le coup du 16 mai a été commencé militairement; c'est militairement que les Fourlou et les Brunet ont résolu de le poursuivre. Et, puisque les militaires se tiennent à l'écart, et que l'armée n'est plus que l'armée de la loi.
c'est un ancien magistrat qui va jouer les Saint-Arnaud. Je vous le dis. en vérité, M. Brunet a de l'avenir. Sans doute, il s'est montré sans talent, mais il s'est surtout montré sans scrupules. Homme de loi, tout lui paraît simple dans la violation des lois. Ni la circulaire sur le colportage, ni la fermeture en masse de tous lr-s débits, ni les élections sous l'état de siège ne sauraient inquiéter sa conscience, ni troubler sa sérénité ; il parle des responsabilités, en homme décidé à les braver toutes. Il est là pour couvrir les audacieux de sa toge, et pour prouver, une fois de plus, qu'il y a quelque chose de pire en politique qu'un soldat sans remords : c'est un magistrat sans préjugés.
Après un dernier effort de M. Laboulaye, qui mit en relief, une fois de plus, l'incroyable aveuglement des politiques de salon, grâce auxquels le cbef du pouvoir exécutif allait se trouver placé « entre une humiliation et une abdication », la dissolution fut votée par 149 voix contre 130. (Séance du Sénat du 22 juin.)
Le 23 juin, le décret de dissolution fut signé et communiqué à la Chambre, qui avait, avant de se séparer, voté 20,-i millions du compte de liquidation, tout en refusant de voter la loi des contributions directes, afin de ne pas fournir au ministère les moyens de retarder les élections. Le président Grévy, en donnant connaissance aux députés du décret de dissolution, les remercia du grand honneur qu'ils lui avaient fait, et ajouta ces paroles : « Le pays, devant lequel la Chambre va retourner, lui dira bientôt que, dans sa trop courte carrière, elle n'a pas cessé un seul jour de bien mériter de la France et de la République. »
Période électorale. — Les élections du 14 octobre 1877.
Il est permis de passer rapidement sur la période qui sépare la dissolution de la Chambre des élections des 14-28 octobre 1877. Elle fut signalée par des hécatombes de fonctionnaires. — M. de Fourtou, en deux mois, avait destitué 217 préfets ou sous-préfets; tous les juges de paix républicains avaient été balayés. Il n'est pas jusqu'aux inspecteurs d'académie et aux instituteurs primaires qui soient restés à l'abri des foudres ministérielles. Par-dessus tout cela, des dissolutions de conseils municipaux, des destitutions de maires, même aussi modérés que MM. Feray d'Essonne et Rampon. Le Bulletin des Commîmes faisait prévoir une série de dissolutions, si la nouvelle Chambre déclarait la guerre au Maréchal; l'autorisation de vendre les journaux était refusée aux colporteurs qui distribuaient les journaux républicains ; les condamnations pleuvaient sur la presse et tous les ressorts de la candidature officielle se tendaient comme aux beaux temps de l'Empire. Mais le parti républicain ne se laissa pas troubler. Il conserva une admirable discipline, observant le mot
d'ordre de n'opposer aucune candidature à celles des 363 députés <[ui avaient voté l'ordre du jour de défiance.
Les factions monarchiques, au contraire, avaient refusé d'adopter un programme identique qui eût englobé tous les candidats réactionnaires smh> la rubrique équivoque il :andidats conservateurs ».
Royalistes el bonapartistes s'invectivèrenl à l'envi, en étalant au grand jour leurs prétentions el leurs préférences dynastiques. Les impérialistes donnèrent même L'édifianl spectacle d'une polémique violente entre Ri. Rouher et .M. de Gassagnac, tandis que le Figaro attaquai! M. de Broirlio, en lui ivprochanl d'avoir fail le 16 Mai (( s'il ne voulait pas employer la force »; cet organe bien pensant ne respectail même pas le général Berlhaut, ministre de la guerre, que M. do Saint-Genest qualifia de •■ chef de bureau allemand », noyé dans ses paperasses au momenl du danger. On essaya vainemenl de couvrir ces dissidences en faisant voyager le Maréchal a travers la France, mais il s'en fallut de beaucoup qu'il rencontrai partout un accueil enthousiaste. Plusieurs villes comme Tours, Bourges, Angoulème refusèrent les crédits destinés à recevoir le chef de l'État. D'autres, par l'organe de leurs magistrats municipaux, exprimèrent tout leur dévouement pour les institutions républicaines. Déconcerté sans doute par les effets de ce contact direct avec le peuple, le Maréchal dut plusieurs fois se défendre, connue dans le discours prononcé à Bourges le 28 juillet, de subir «l'influence occulte qu'on a appelée Je Gouvernement des prêtres1 ». Cette connivence du in Mai avec le parti clérical n'en éLait pas moins affirmée par les discours de bienvenue des évêques et par le pape Pie IX lui-même qui, dans une allocution aux pèlerins français, engagea vivement les électeurs français à l'aire choix de députés exempts de l'esprit de parti et « unis avec le Gouvernement ».
Mais une autre voix s'éleva bientôt pour parler à la France et lui dicter son devoir : ce fut une voix d'outre-tombe. Le 3 septembre, M. Thiers s'était éteint subitement à Saint-Germain-en-Laye. Paris lui fit, le 8 septembre, des funérailles magnifiques et M. Mignet publia, quelque temps après, la circulaire que le grand homme d'État se proposait d'adresser aux électeurs du IXe arrondissement, de Paris. Ce testament politique résumait l'histoire du pays pendant, les six dernières années, justifiait les actes du premier Président de la République, dévoilait les intrigues des partis monarchiques, l'impuissance des coalitions criminelles et la nécessité île la République. Il flétrissait toutes les illégalités commises parle régime du 16 Mai, montrait « la libre circulation de la pensée arrêtée sur tous les points, la librairie, le colportage, les chemins de fer forcés de se rendre à discrétion... et tous les fonctionnaires, les plus étrangers à la politique, frappés à la fois pour intimider les citoyens qu'on révolte et qu'on n'intimide pas ». M. Thiers rappelait, ensuite où avaient conduit, la France les prétendus sauveurs de la société, et