‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 4)Chapitre 53 sur 60 · V. le Journal officiel du 2(J juillet · texte numérisé non relu

V. le Journal officiel du 2(J juillet

liotarriment Napoléon III qui, après avoir confisqué à la fois toutes les libertés, avait cherché dans la guerre un refuge contre ces libertés renaissantes. Il concluait en faisant du respect de la souveraineté nationale et de la forme républicaine, son expression nécessaire, « la seule fin sage et utile que la nation dût imposer à la crise ».

Ce beau morceau d'histoire eut un légitime retentissement, mais il s'adressait plutôt aux penseurs qu'aux couches profondes du peuple. Il n'en était pas de même du discours qu'avait prononcé Gambetta à Lille, le 15 août. Il contenait la formule devenue célèbre : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. » En faisant condamner l'orateur à trois mois de prison et deux mille francs d'amende par le tribunal correctionnel pour complicité d'offense envers le Maréchal et ses ministres, le Gouvernement ne réussit qu'à grandir la personnalité de Gambetta.

Le Président de la République commit une faute suprême en lançant, le 19 septembre, un manifeste aux électeurs, dans lequel, sortant de son rôle constitutionnel, il réclamait des « élections favorables à sa politique » et affirmait l'intention « de désigner parmi les candidats ceux qui pourraient s'autoriser de son nom ». Dans l'éventualité d'élections hostiles, le Maréchal promettait de « rester au poste où la Constitution l'avait placé, pour défendre avec l'appui du Sénat, les intérêts conservateurs et pour protéger énergiquement les fonctionnaires fidèles qui, dans un moment difficile, ne se sont pas laissé intimider par de vaines menaces ». Comme si ce premier manifeste ne suffisait pas, le Maréchal en fit afficher un second le 12 octobre, deux jours avant l'ouverture du scrutin, et l'appel du Président devenait presque un ordre : « Vous voterez pour les candidats que je recommande à vos libres suffrages. »

La France répondit, le 14 octobre 1877, en nommant 317 républicains contre 199 candidats officiels. Par rapport à la composition de la Chambre dissoute, les gauches ne perdaient que :jli sièges. Sur les 59 réactionnaires élus qui ne faisaient pas partie de l'ancienne Législature, 21 étaient bonapartistes, 15 légitimistes, 24 monarchistes sans couleur déterminée et 4 orléanistes. Au ballottage du 28 octobre, les candidats officiels obtinrent huit sièges et les républicains quatre. En résumé, les républicains revenaient au nombre de 318, sans compter les colonies, et les réactionnaires au nombre de 208.

M. Jules Ferry s'était présenté dans l'arrondissement de Saint-Dié (Vosges). Voici sa profession de foi, qui doit être mise à côté de celle de M. Thiers et des discours de Gambetta :

Mes chers Concitoyens,

La paix la plus profonde régnait dans le pays ; la Constitution républicaine fonctionnait régulièrement; le sol nouveau s'aller-

naissait de jour en jour. Un ministère, a la fois républicain et conservateur, en possession d'une imposante majorité parlementaire, poursuivait lentement, mais sûrement, l'œuvre de régénération politique et administrative que la République est tenue d'accomplir. Le Gouvernement el la Chambre venaient de s'unir dans un vole solennel, pour opposer aux manifestations cléricales, qui pouvaient mettre en priai noire sécurité extérieure, la barrière et le frein île* lois. L'Europe libérale nous entourait de ses sympathies. C'est ce momenl que M. le Présidenl île la République a choisi pour congédier ses conseillers, rappeler au pouvoir les ailleurs du 24 Mai, remplacer un ministère parlementaire par un ministère de minorité, composé d'orléanistes militants, de cléricaux incorrigibles, de bonapartistes résolus, et présidé par un homme dont le nom, profondément impopulaire, résume à lui seul toutes les intrigues, toules les rancunes, toutes les entreprises réactionnaires et monarchiques contre lesquelles la République a lutté pendant cinq ans. Quel est le motif de ce coup de théâtre qui a jeté la France dans la stupeur, porté aux intérêts industriels et commerciaux un préjudice irréparable, arrêté brusquement toutes les affaires, et soulevé, dans l'opinion européenne, un concert de réprobation, de railleries et de défiances ?

Les nouveaux conseillers de M. le Président de la République ont essayé de l'expliquer dans un Message qu'ils ont lu à la tribune, qu'ils ont fait afficher dans toutes les communes de France, mais qu'ils se sont empressés de soustraire à la discussion publique, en suspendant les séances des deux Chambres pendant un mois.

Nous vous avons fait parvenir les protestations dressées par les républicains des deux Assemblées contre une mesure qui méconnaît l'esprit, sinon la lettre, de la Constitution républicaine et qui tend manifestement à en fausser l'application.

Mais le Message, contresigné par M. le duc de Broglie, renferme une série d'allégations qu'il est impossible de laisser sans réponse. Notre conduite est défigurée, nos intentions sont calomniées et méconnues, les faits les plus éclatants sont mis en oubli. Ne pouvant reprocher aucun acte précis à la majorité républicaine, on lui fait un procès de tendances.

On dit que cette majorité n'a voulu donner son concours ni

au ministère présidé par M. Dufaure, ni à celui de M. Jules Simon. Et, comme si l'on avait conscience de la vanité de ce premier grief, on ajoute que la Chambre des députés est animée de passions subversives, et qu'elle ne vise à rien moins qu'à bouleverser de fond en comble toutes nos institutions militaires, judiciaires, administratives et financières.

Ce sont là, chers concitoyens, des prétextes frivoles, auxquels vous ne sauriez vous laisser prendre.

La majorité du 20 février 1876 a su faire à l'accord des pouvoirs de l'État tous les sacrifices que le patriotisme lui commandait. Ses actes importants ont tous été marqués de cet esprit de conciliation et de sagesse pratique que nous vous avions promis d'apporter dans la conduite des affaires publiques. Pour éviter à notre pays, affamé d'ordre et de paix, les troubles et les périls d'une crise ministérielle et gouvernementale, nous avons, en mainte occasion, fait taire nos plus justes griefs, sacrifié nos opinions personnelles, contenu, au risque de compromettre notre popularité électorale, les impatiences les plus légitimes de nos commettants. Au ministère Dufaure, qu'on nous accuse de n'avoir pas soutenu, n'avons-nous pas accordé une loi sur la nomination des maires, qui demeurait assurément fort en deçà de nos vues propres et de celles du pays? Et, quand le ministère de M. Jules Simon vint traiter devant nous la grave et délicate question des droits du Sénat en matière budgétaire, n'avons-nous pas, celte fois encore, préféré le possible à l'absolu. la conciliation à la rupture?

Quant au pouvoir exécutif, qui se découvre imprudemment, nous avons le droit de dire bien haut que nous ne lui avons marchandé ni les respects, ni les concessions. M. le Président de la République n'était ni notre élu, ni celui de la nation. Mais nous l'avions accepté sans arrière-pensée, comme la Constitution elle-même, et nous lui avons fait, dans la déférence universelle, la place la plus haute que pût souhaiter le premier magistrat d'un pays libre. Rigoureux observateurs de la loi constitutionnelle, jaloux d'écarter des débats parlementaires la personne et le nom du Chef de l'État, nous n'avons pas seulement respecté ses droits, nous avons ménagé ses scrupules, tenu compte de ses attachements, et cette majorité républicaine, que l'on dénonce comme ingouvernable, a poussé l'esprit de

concorde jusqu'à supporter en silence l'ingérence, irrégalière mais quotidienne, d'un véritable cabinel occulte, qui tenait en échec le cabinet légat et parlementaire, surveillait tous ses actes, éplucha il tous ses choix, défendait enfin pied à pied, avec une obstination dont les ministres successifs ont éprouvé la

puissance, un persoi I administratif el judiciaire condamné

par la logique <lu nouveau régime el par l'opinion du pays.

Mais, dit-on aussi, cette majorité esl radicale; ce u'esl pas l'esprit de gouvernement, c'esl l'esprit de révolution qui l'anime : elle a résolu de détruire « toutes nos grandes institutions ».

Où sont les preuves? Dans quel ordre de faits la majorité républicaine s'est-elle montrée révolutionnaire?

Est-ce dans l'ordre militaire? Mais, quand on lin a proposé de réduire à trois ansla durée du service, la Chambre des députés a nommé dans ses bureaux, après de longs et sérieux déliais, une commission qui conclut, comme chacun sait, au maintien du statu quo. Est-ce clans Tordre financier? Mais l'accord n'a cessé de régner entre la Commission du budget et le ministre des finances ; cette Commission n'a proposé aucune nouveauté fiscale, et elle se montre beaucoup plus soucieuse d'alléger progressivement le poids des plus mauvais impôts que d'en refondre tout le système. Est-ce dans l'ordre judiciaire? La majorité n'y a touché que pour se plaindre des procureurs de la République qui ne sont pas républicains, et des magistrats qui réservent pour l'Empire déchu leurs regrets et leurs espérances. Quant à cette loi sur la presse que le Message de M. le duc de Broglie reproche à la Chamhre d'avoir votée, et qui est le prétexte de la crise actuelle, savez-vous, mes chers concitoyens, que c'est la même l<>i dont, il y a six ans, /<• même duc de Broglie se faisait le rapporteur éloquent et convaincu?

Est-ce eniin dans l'ordre religieux, que la majorité s'est montrée révolutionnaire? La majorité esl, en ce point, plus encore qu'en tout autre, vraiment l'image du pays. Résolument anticléricale, elle n'a pas dépassé dans ses exigences les limites du Concordat ; justement elïrayée des menées ultramontaines, elle entend que l'Église reste dans l'Église et défend énergiquement l'État laïque contre tout empiétement, mais la majorité républicaine n'a ni refusé, ni menacé le budget des cultes ; non

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seulement elle l'a voté, mais elle l'a augmenté, et les discussions que le Message rappelle, pour s'en faire un grief contre" nous, ont abouti à une élévation notable du traitement des desservants.

Toutes ces récriminations ne sont donc pas sérieuses, mes cbers concitoyens ; il n'y a de sérieux ici que le dessein qu'elles dissimulent à peine et qui éclate à tous les yeux.

Aujourd'hui, comme après le 24 mai, la coalition monarchique et cléricale dont M. le duc de Broglie est le chef, proteste de son respect pour les institutions existantes et pour la légalité républicaine. Mais aujourd'hui, comme alors, son premier acte est de livrer l'administration des départements au parti bonapartiste. Aujourd'hui, comme en ces temps néfastes, c'est la candidature officielle que l'on prépare, c'est sur la candidature officielle que l'on compte, et. si le ministère obtient du Sénat la dissolution de la Chambre, attendez-vous à le voir ramasser sur le champ de bataille électoral les candidats de toutes les monarchies, les vaincus de tous les scrutins, tous ces hommes de ruse ou de violence que la France a rejetés, condamnés, bafoués depuis six ans.

Vous connaissez la pièce, et vous l'avez sifflée, et puisqu'on va la reprendre, vous n'en serez assurément ni surpris ni effrayés.

Vous avez triomphé des hommes du 24 Mai, alors qu'ils menaient campagne contre le pays républicain, appuyés par la majorité d'une assemblée souveraine, armés de l'état de siège et de la loi des maires, sous un régime contesté et mal défini, et quand la nation n'avait pas dit son dernier mot.

Que pourront-ils, cette fois, sous la République sans équivoque, en présence d'une Constitution ratifiée par la souveraineté nationale, avec une presse libre, des municipalités soustraites à l'arbitraire préfectoral, une opinion publique, active, résolue, vigilante?

On nous présente la dissolution comme une menace : nous l'acceptons comme une délivrance.

On prétend qu'en acclamant, il y a quinze mois à peine, une assemblée républicaine, vous entendiez simplement consolider, sous une forme nouvelle, le pouvoir d'un maréchal de France. Nous croyons, au contraire, que vous avez voulu fonder, à l'abri

des aventures et des fantaisies du pouvoir personnel — sous quelque nom qu'il se déguise — le gouvernemènl du pays par le pays. Nous croyons que le temps des sauveurs esl passé, el qu'il n'y a plus d'heure pour la dictature. Nous croyons que la sagesse de la France est supérieure à toutes les sagesses, el qu'elle a payé trop cher la folie de se donner un maître pour qu'elle >e soucie désormais de remettre à d'autres qu'à ellemême la disposition de ses destinées.

Nous acceptons la question comme on la pose. Entre le pouvoir personnel et nous, il n'y a qu'un juge : La Nation. Nous ne doutons pas de sa réponse.

Jules Ferry,

Député des Vosges.

En ce qui concerne M. Jules Ferry, la réponse de ses électeurs fut très démonstrative : il obtint au premier tour 13230 voix contre

8729. Son concurrent réactionnaire était M. de Ravinel. Il v avait eu 22 loi votants dans l'arrondissemenl deSaint-Dié,sur27 955 électeurs inscrits. L'élection fut validée sans discussion, sur le rapporl de M. Huon de Penanster, dans la séance du 9 novembre 1877 '.

On ne pouvait contester de bonne foi la signification du verdict que venait de rendre la France. Si les gauches perdaient. 38 sièges, la droite restait en minorité de 110 voix, en dépit de la pression électorale la plus énergique et de l'intervention inconstitutionnelle du chef de l'État dans la lutte. Les réactions coalisées étaient loin d'avoir gagné les 1 10 sièges dont M. de Fourtou avait audacieusemenl prédit la conquête. M. Decazes avait échoué à Libourne ; bien des chefs ou des notabilités bonapartistes comme MM. de Maupas, de Mouchv, Tristan Lambert étaient restés sur le terrain. A Paris, l'élection de M. Grévy, dont Gambelta avait posé la candidature à la présidence de la République dans la réunion du Ghâteau-d'Eau, constituait un véritable triomphe, carie total des suffrages exprimés sur son nom dépassait de neuf mille les voix données à son concurrent. La retraite du cabinet de Broglie-Fourtou semblait donc s'imposer, mais il crut devoir annoncer officiellement, après le premier tour de scrutin, qu'il resterait à son poste, bien que les journaux orléanistes comme le Soleil et le Moniteur, ne cachant pas leur découragement, fussent d'avis de se soumettre « à la sentence du suffrage universel ». Le 4 novembre, les élections pour le renouvellement partiel des conseils généraux firent gagner 113 sièges aux républicains sur 1346 élections, et M. de Broglie fut battu dans son propre canton par un concurrent bonapartiste. Une note, parue à l'Officiel du 7 novembre, annonça que les ministres avaient remis

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