‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 5)Chapitre 37 sur 66 · LE MINISTÈRE DUFAURE · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE DUFAURE

rétréd, que se pose la question. Aussi l'honorable M. de Mun, la metlant beaucoup plus haut, vous a dit : Il y a ici en jeu le droit de Dieu, c'est-à-dire le droit de l'Ëglise. {Applaudissements à gauche.)

M. DB Biudry-d'Asson. — C'est vrai ! et voua ne le lui enlèverez pas, malgré tout votre calcul 1

M. JUI.E8 FsBBY. — Je suis très heureux de l'adhésion que m'apportent plusieurs de mes collègues de droite ; car, si nous étions bien d'accord sur la position de la question, nous lui aurions fait faire un ^rand pas, comme vous allez voir.

Quant à moi, j'aime à sortir, dans ce genre de débat, des aflirmations vagues et des déclamations; elles sont trop faciles; je m'entoure de faits, de textes, et je vous en ai cité un tout à l'heure dont vous n'avez pu récuser ni l'autorilé ni la parfaite clarté-

Eh bien, Messieurs, pour montrer comment le parti catholique ou clérical, comme il voudra s'appeler, entend la question de la liberté de l'enseignement, je ne veux pas avoir recours à des déclamations, à des procès de tendance ; il est très facile, dans ce genre de discussions, de se faire les uns aux autres des procès de tendance ; elles dégénèrent, en quelque sorte, par la force même des choses, en procès de tendance ; il faut les éviter, d'un côté comme de l'autre de cette Chambre, Mais la question n'est pas nouvelle. Elle date de quarante ans dans notre pays, et, depuis celle époque que je signalais en commençant, et que j'appelais un grand événement du monde moral contemporain et une révolution profonde dans les doctrines catholiques de notre temps, depuis celle année 1871 précisément, la doctrine de la liberté d'enseignement s'est affirmée, étalée, épanouie avec une parfaite limpidité dans des documents publics, irrécusables, signés, Messieurs, de plusieurs d'entre vous.

Où s'esl-elle produite?

Oh ! Messieurs, je ne la chercherai pas dans le Syllabus. J'aime beaucoup mieux la chercher ailleurs que dans les textes dogmatiques qu'on nous refuse le droit et la science de traduire... [Sourires à gauche) ; elle est dans des documents français, écrits dans un très bon français même : ce sont les résumés de» délibérations catholiques depuis cinq ans.

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A gauche. — C'est cela ! — Très bien ! M. Jules Fkery. — Messieurs, tous n'avez pas prononcé le huis clos dans ces comités...

A droite. — Mais non I

U. DE Bhudbt-d'Assoh. — Nous ne nous cachons pas I M. JuLEB Fbrhy... — vous VOUS vantez d'y parler à la face de l'Earope, à la face du monde ; vous devez donc répondre de ce que viennent y dire vos orateurs, vos adhérents, et de ce que vous y avez dit vous-mêmes.

Vos comités jouissent d'un privilège particulier, d'une liberté sur laquelle je ne veux pas les chicanei', mais que je lenr envie de tout mon cœur; car, seuls, ils la possèdent en France... {Approbation et applaudissementi il gauche] ; car ces comités se réunissent, s'associent, font des collectes et coDsUluent un véritable gouvernement à cAté de l'Etal et à cdté de l'Ëglise. (Ceii vrai! c'est vrai! à gauche.)

Eli bien, j'affirriie que vous, qui venez ici parler de la liberté de l'enseignement supérieur, vous, monsieur Relier, vous monsieur le comte de Mnn, membres de ces associations catholiques, vous n'avez pas le droit de nous dire que vous réclamez simplement, modestement l'introduction d'un professeur, d'un pauvre petit professeur des écoles libres dans les esamens de droit et de médecine. NonI vous devez réclamer davantage, vous devez vous élever plus haut. Dans cette situation exceptionnelle, vous avez l'ame trop haute et trop fière, et vous avez trop définitivement rompu avec les faiblesses du monde pour ne pas exprimer vos convictions dans toute leur âpretë, dans lenr énergie. ( 7'rès bien l très bien ! d gauche.) Ce que vous demandez, je vais vous le dire. Vous demandez ce que l'honorable comte de Mun a appelé le droit de Dieu. Vous demandez, vous revendiquez poar l'Église catholique, et pour l'Église catholique seule... {C'est cela! à gauche), l'indépendance absolue de son enseignement, et vous repoussez en son nom, avec fterlé et avec dédain, tonte espèce de contrôle et d'ingérence de l'État.

Croyez-vous donc, Messieurs, que, dans les réunions des comités catholiques, la question de l'enseignement se pose sur le terrain du droit individuel? La commission qui a présenté, & la réunion des comités catholiques de 1874, une résolution

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LE MINrSTËRE DUFAURE. 84S

d'ensemble, va tous répondre dans les termes que voici : « Dans cette grave question, c'est surtout des droits de l'Église que nous nous préoccupons, et quand on donnerait & chacun de nous la liberté d'enseigner, nous estimerions cela peu de chose, si nous n'avions la possibilité d'établir noire enseignement sous la tutelle et l'inspiration de l'Église.

« Nous ne demandons pas seulement de pouvoir enseigner avec notre Toi catholique, selon notre cœur et selon notre esprit » — c'est la liberté comme nous la comprenons, nous antres profanes ~ «nous demandons surtout le droit légal d'avoir un enseignement catholique, canoniquement institué. » A gauche. — C'est cela ! c'est cela!

M. Jules FKa&y. — Et, dans cette année 1874, un homme éminent de votre parti, le P. Dalzon, répondant à cette question qu'on lui pose, ou qu'il veut bien se poser : « Sur quel terrain les catholiques doivent-ils se placer pour revendiquer la liberté d'enseignement?» le père Dalzon répond : « Tout simplement sur le terrain catholique : au nom de la liberté des cultes, à cause du précepte u Allez et enseignez I u a à cause de l'inraillibilité; car, toutes les fois qu'une branche des sciences se présente à la pensée humaine, que l'Église, en face de cette science, plus ou moins éloignée, en apparence, de son enseignement, viendra dire : « Ceci est mon domaine 1» au nom de l'infaillibilité de l'Église, ceci sera-t-il de son domaine? » {Hirea d gauche.) « ... Il n'y a pas de problème scientifique qui n'ait pour base un problème ou, pour mieux dire, un dogme religieux. >•

Aussi le P. Dalzon veut-il non seulement des facultés de théologie, sous la direction immédiate du souverain pontife, qui seul peut f^re des docteurs de l'Église, mais des facultés des lettres et des sciences, faisant des bacheliers, d'après leurs propres programmes. « 11 nous faut nos programmes, programmes religieux, nos examinateurs à nous, mitres religieux, marchant de pair avec ceux de l'État, des facultés chrétiennes de médecine et de droit. »

Uq autre orateur de ces comités, qui fait aujourd'hui partie du Sénat et qui a joué un grand rflle dans les débats de l'Assemblée nationale de 1871 à 187S, l'honorable M. de Belcastel, s'expliquant sur cette même question du fondement de

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HS DiSCOUBS DE JULES FERRV.

la liberté d'enseignement, vous dit : « Quand nous parlons de liberté, ce n'est point dans noire bouche le sens du libéralisme. Pour nous, la liberté, en principe absolu, c'est la faculté de se mouvoir, sans entraves, dans ie bien. Au point de vue qui nous.occnpe, c'est le renversement de l'usurpation de l'État etia restauration de deux autorités légitimes instituées par Dien. » — Celle du père de famille et celle de l'Église, les seules qu'il reconnaisse en fait d'enseignement. — « Pour le libéralisme, la liberté c'est le conflit des doctrines érigé en régie, et le droit de chacun d'en choisir une et de la propager. Pour lui, on le dirait, le droit de l'homme n'est pas de posséder la vérité, mais de la chercher. »

Et, Messieurs, pour abréger, voici le R. P. Marquipiy, de la Compagnie de Jésus, qui rédigea, à l'adresse de la dernière Assemblée nationale, une pétition en sept poinis qui était, en quelque sorte, le u bill des droits » du parti catholique, et que j'ai eu l'occasion de citer en ce temps-là. Le P. Marquigny s'expliquait avec non moins de franchise; il disait, à propos du projet de l'honorable M. Labou1a;fe :

« Il nous a paru qu'il y avait des réserves à faire sur le principe de la loi. M, Laboulaye reconnaît que l'Église a toujours réclamé la liberté d'enseignement comme lui appartenant en vertu de sa mission divine. Mais le législateur a mieux aimé chercher autre part ses inspirations. Il invoque le principe de la liberté pour tous de tout enseigner. »

Et en tête de la pétition qui fut envoyée à l'Assemblée nationale, en 1874 et en 1875, figurait, -~ j'ai eu l'occasion de le rappeler dans une autre enceinte, — cette déclaration : « L'assemblée des comités catholiques exprime le regret que la commission de l'Assemblée nationale ait cru devoir prendre pour base de son projet le droit pour chacun de tout

En effet, ce qu'il y a au fond de tout cela, ce n'est pas la revendication d'une liberté de l'ordre politique et civil, c'est la revendication d'un droit mystique, d'un droit primordial qui appartiendrait à l'enseignement chrétien, de ne relever d'aucune autre autorité dans ce monde que du Saint-Siège. {Cest celai c'est celai)

La plus haute autorité l'a dit aussi : le Saint-Père, dans un

LE HINISTËHE DUFAURE. S47

disconrs dn 23 mars 1874, qui ligiire é^lemeot dans les documents des comités, Pie IX disait à l'élite de la bourgeoisie et du patriciat romain :

a Ce que l'Église réclame par-dessus tout, c'est la liberté, la liberté de sauver les &mes, et malgré le déplaisir qu'en puissent éprouver nos adversaires, je suis contraint de le répéter, c'est aax ap6tres et à leurs successeurs, et non pas à d'autres, que Jésus-Christ a dit : Euntes docete. Non, ces paroles n'ont pas été adressées aux philosophes du siècle ni aux professeurs d'une université quelconque. »

Et peu de jours après, en bénissant les élèves de son université libre, le Saint-Père prononce de nouveau ces paroles. C'est le P. Hartigny qui parle ;

« Je prie Dieu d'aplanir les obstacles créés par ceux qui s'obstinent à nous refuser la liberté d'enseignement que nous voulons entière. Que telle soit donc, Messieurs, la devise de tous les catholiques de France. Nous voulons la liberté de l'enseignement chrétienne et nous la voulons entière. »

Cela veut dire absolument indépendante de tout contrôle de la part de l'État. {Intm-uptions à droite.)

Messieurs, voilà votre thèse, voilà la thèse des comités catholiques. Quelle est la thèse que nous lui opposons? Qu'on ne vienne pas dire que cette thèse est celle du monopole. J*ai été profondément surpris de trouver cette accusation dans la bouche de quelques-uns des orateurs qui m'ont précédé.

Messieurs, tous les partis peuvent parier de la liberté d'enseignement dans cette enceinte ; il y en a un seul à qui cela n'est pas permis. C'est le parti impérialiste. {Applauditsemenls à gauche. — Bruit à droite.)

Voix diverses. — C'est vrai I

Un membre à droilt. — Pourquoi cela î

M. JtJLEs Feeey. — Pourquoi cela? Je vais vous le dire : parce que la négation de la liberté d'enseignement, la théorie et la pratique du monopole c'est l'œavre de l'empire, c'est l'œuvre de Napoléon. {Aitenliment el applauditsemmU d gauche) .

Vn membre à droite. — Pourquoi le défendeï-vous alors, le monopole!

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us DISCOIJRS DE JLLES FEBRV.

H. DE VALon. — L'empereur Napoléon & bien su remplacer le blocus conlmenta) par la liberté commerciale !

M. Jdlbb Fbeet. — Monsieur, jusqu'à ce que j'aperçom quel lien il peut y avoir entre le blocns 'continental et la question qui nous occupe, je demande la permission de ne pas TOUS répondre...

M. Paul de Cassagnac. — C'est le blocus moral que vous faites, vous ! (Rires ironiques à gauche.)

M. Jules Ferby. — Il est absolument fani et historiquement calomnieux d'accuser d'avoir inventé, voulu, réalisé le monopole de l'enseignement, un autre pouvoir que l'emperenr Napoléon I". {Appprobation à gauche.)

M. JuiiEB Ferry. — Je ne défends nullement ses idées, puisque je suis contre le monopole. Il ne Taudrait pourtaot pas prendre l'habitude de discuter toutes les questions à la fois et de mêler toutes les idées ensemble.

H. Robeut Metcbell. — Vous l'imitez mal, mais vous l'imitez!

M. Jui.Es Febrt. — Vous nous accusez de vouloir le monopole; je vous réponds que nous ne voulons pas )e monopole, et la preuve, c'est que c'est nous qui l'avons détruit. Mais qui l'avait inventé? L'empereur Napoléon! [Interruption à droite.)

H. Haentjehs. — Ce n'était pas si bétel

M. Jules Febrt. — II paraît qu'il a encore des partisans. (Rire* à gauche.)

Je n'ai pas besoin, et il serait long, fastidieux, de mettre sous vos yeux, ou seulement de résumer les statuts de l'Université impériale, statuts aujourd'hui absolument abrogés, Tons paraissez l'ignorer: je vous dirai tout à l'heure par qui, puisque vous l'avez oublié.

Voici l'esprit de l'institution : il est résumé par l'empereur lui-même dans une note qu'il a adressée à M. de Fontanes. el vous allez voir comment le chef de votre parti, de votre doctrine et de votre dyna.stie... (Sourires à gauche) entendait la liberté de l'enseignement, et ce qu'il faut penser de ce

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LE MINISTÈRE DUFAURE. ità

zèle posthume qui prend le parti île l'empire pour la liberté de l'enseignement.

M. Paul de Cassagnai:. — Je n'ai pas parlé au nom de mon parti, mais au nom de ma conscience !

M. Hakhtjeics. — On a opprimé tous les prêtres au nom... {Bruit.)

H. Pall de Cassagnac. — J'ai parlé en mon nom personnel et comme catholique I [Exclamations ironiques â gauche.)

M. LB Président. — Laissez l'orateur développer sa pensée.

M. JuLEB Feket. — Il est bien visible qu'un certain nombre de DOS collègues, appartenant au parti de l'empire, ont essayé de se glisser dans le parti de la liberté d'enseignement et de se confondre parmi ceux de nos collègues qui ont un vrai titre à s'en parer: car ils appartiennent au parti catholique, dont c'est l'œuvre propre et le vi-ai combat.

U. d'Ariste. — Je proteste. La liberté de l'enseignement supérieur comptait dans le Gouvernement du second empire de nombreux partisans. Mon père l'a défendue au Sénat.

H. Jules Ferrt. — Messieurs, voici la vraie théorie impériale. {Interruption.)

M. Paul de Cassagnac. — Vous continuez « vos Comptes fantastiques ! »

M- JcLES Fbbry. — Les Comptes fantastiques auxquels vous voulez faire allusion avaient ce grand avantage qu'ils n'étaient pas plus fantastiques que la citation que je vais faire ; car c'était aussi de l'histoire.

Voici la citation :

« Sa Majesté a organisé l'Université en un corps parce qu'un corps ne meurt jamais, et parce qu'il y a transmission d'organisation et d'esprit. Elle a voulu réaliser dans un État, de quarante miUions d'individus, ce qu'avaient fait Sparte et Athènes, ce que les ordres religieux avaient tenté et n'avaient fait qu'imparfaitement parce qu'ils n'étaient pas un. Sa Majesté veut un corps dont la doctrine soit à l'abri des petites fièvres de la mode, qui marche toujours quand le Gouvernement sommeille, dont la direction et les statuts deviennent tellement nationaux qu'on ne puisse jamais déterminer le Gouvernement à y porter la main.

« Il y a toujours eu dans les États bien organisés un corps destiné à régler les principes de la morale et de la politique ;

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350 DISOIURS DE IULES FERRÏ.

l'université de Paris, la Sorbonne; celles de Pavie, de Pise, de Parlone en Italie; en Allemagne. Gœttingue et léna ; en Espagne, Salamanque; Oxford en Angleterre; chez les Turcs, le corps des ulémas. {Onrit.) Ces corps étant les premiers défenseurs de la cause de la morale et des principes de l'Ëlat donneront les premiers l'éveil, et seront toujours prêts â résister aux théories dangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser, qui, de période en période, renouvellent les vaines discussions qui, chez tous les peuples, ont si fréquemment tourmenté l'opinion publique. »

Vous le savez, en remettant l'enseignement, à tous ses degrés, dans les mains d'un corps ainsi constitué, avec ce but et celte fonction spéciale. Napoléon 1" avait non seulement rêvé, mais réalisé le plus monstrueux despotisme des opinions et des consciences qu'on ait jamais vu dans le monde... {Approbation d gauche et au centre) et qui n'a vraiment de comparable que c« corps des ulémas, dont l'exemple venait si à propos sous la plume impériale. [Tréi bien! et rire».)

Voilà d'où vient le monopole, et ce n'est pas la vieille monarchie française, ce n'est pas la Révolution qui l'a créé. Si je ne craignais pas d'abuser de votre temps, je vous montrerais que la liberté de l'enseignement est dans plus d'une page de la Révolution française. Hais c'est l'empire, ce sont les lois de l'empire, ce sont les constitutions et le despotisme de l'empire qui nous ont donné le monopole universitaire. Qui a détruit ce monopole universitaire? Qui l'a détruit en deux fois? C'est le Gouvernement républicain. [Vive approbation à gauche et au centre.)

Le monopole existait dans l'enseignement secondaire. La Constitution de 1848 est faite; cette Constitution républicaine, honnête et libérale, a placé dans sa nouvelle Déclaration des droits la liberté d'enseignement, et c'est l'Assemblée de 1850 qui l'a réalisée; elle l'a fait, à mon avis, d'une manière insuffisante et avec un reste de privilèges qu'il sera bon d'émonder quelque jour... C'est l'Assemblée républicaine de i850 quia aboli le monopole universitaire, en ce qui concerne renseignement secondaire 1

M. DE La HocaEFOvrAvui, duc de Bisaccia. — Presque tous le» républicains ont voté contre.

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' LE MimSTËRE DUFAURE. !S1

M. Jules FsRRV.— Et, Messieurs, c'est la République de 1875 qui TOUS a donné la liberté de l'enseigoeincnt supérieur, et qui a aboli ce dernier vestige du monopole universitaire.

M. LE HARQuis DE Castbliane. — Là encore les républicains ont TOlé contre.

M. JuLE8 Ferry. — Mais si vous n'aviez pas eu avec vous un Tort appoint de républicains, l'article 1" de la loi n'eût pas passé.

M. d'Abistk. — Eh, mon Dieu! n'avez-vous pas Tait ta République à une ïoix de majoriléT (Bruit.)

M. JoLsa Fekhy. — Quant à moi. dans l'Assemblée de 1875, j'ai voté le principe de la liberté de l'enseignement. Je ne regrette pas mon vote, et si la liberté de l'enseignement était atteinte, et le jour même où elle le serait, je monterais à cette tribune pour la défendre.

M. Robert Hitcuell. — Ne vous gênez pas de le faire! C'est le moment I

H. DE BArDRT-D'AssoH. — Oui 1 oui ! Le momenl est arrivé : défendez-la 1

M. Jules Febrt. — Mais je n'ai jamais pu tolérer cette confusion qui a été faite si souvent entre la liberté de l'enseignement supérieur et le droit pour l'État de conférer les grades; on l'a rëfuLée bien des fois, mais pas encore assez, puisqu'elle se renouvelle imperturbablement. Je ne veux pas reprendre cette discussion aujourd'hui épuisée ; je veux seulement poser quelques principes et montrer quelle est notre doctrine, qu'elle n'a rien de caché, qu'elle ne poursuit pas un but secret, mystérieux ; que ce n'est pas ici le commencement d'une conspiration, que c'est une doctrine qui s'étale loyalement eL qui pose ses limites qu'elle ne dépassera pas. (7'réj bien/ très bien ! à gauche et au centre gauche.)

Messieurs, pourquoi ne voulons-nous pas renoncer pour l'État à ce contrôle de l'enseignement supérieur qui s'exerce parla coll^on des grades?

Parce que nous considérons que l'enseignement public, la mission d'enseif^ier est essentiellement un intérêt social. Non point que je veuille dire par là qu'il faille arracher l'enseignement à l'activité et à l'initiative individuelles. Loin de là, puisque je proclame la nécessité de la liberté d'enseignement et que jai contribué à vous la donner. Mais je liens, Messieurs,

SM DISCOURS DE JULES FEKflY.

4|ue c'est une chimère, une chimère funeste, et antisociale de croire que l'État pourra jamais en aucun temps, à aucun pris, se dèsiniëresseï- des matières d'enseignement. Je ne crains pas de dire. Messieurs, les sociétés modernes retourneraient très vite à la barbarie, si l'Ëtat, si la société civile, si la puissance publique ne veillaient incessamment sur l'enseignement.

Messieurs, est-ce que l'enseignement du peuple deviendra jamais une industrie? Est-ce que les mobiles écoaomiqnes, industriels, est-ce que le désir du gain sulllront jamais à faire vivre et progresser l'enseignement populaire? Et le haut enseignement? Est-ce que vous l'abandonnerez aux caprices des individus, dans une société comme la ndire, dans une démocratie laborieuse, affairée, emportée par les nécessités de la vie et le courant des intèrfils?

Messieurs, il y a sur ce sujet de bien belles paroles de H. de Tocqueville sur la nécessité qui s'impose suivant lui, — et ce qu'il disait il y a quarante ans, ce qui était vrai il y a quarante ans, l'est encore plus aujourd'hui, — sur la nécessité qui s'impose à la société moderne, en face de l'industrialisme qui monte et qui menace de tout étouffer, de ne Jamais délaisser le haut enseignement. Oui, dans une société vouée au travail, dans une société démocratique, il ne faut pas que l'Ëtat se désintéresse du haut enseignement; de moins en moins il s'en désintéressera, de plus en plus il doit se passionner et tirer, extraire de ses budgets jusqu'au dernier écu pour ne pas laisser tomber l'enseignement supérieur dans les mains des spéculateurs et des charlatans! {AppUmdusementi à gauche et au centre.)

Il l'a dit admirablement, ce grand Tocqueville qui a vu tant de choses :

« Si ceux qui sont appelés à diriger les nations, de nos jours, apercevaient clairement et de loin les instincts nouveaux qui, bientôt, seront irrésistibles, ils comprendraient qu'avec des lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques ne pourront manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences, et que désormais tout l'effort du pouvoir social doit se porter à soutenir les hautes études et à créer de grandes passions scientifiques.

« De nos jours, il faut retenir l'esprit humain dans la théorie;

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LE H[MSTERE OUFAUHE. aSS

il court de loi-même à la pratique, et, an lieu de le ramener sans cesse Ters l'examen détaillé des efTets mondains, il est bon de l'en distraire quelquefois pour l'élever jusqu'à la contemplation des causes premières. » {Très bien! très bien!)

Voilà, Messieurs, un des plus grands offlces de l'État moderne !

Je ne crois pas que, sur ce point, je puisse rencontrer de contradicteurs sérieux. Je ne suis pas en face d'économistes à outrance qui proclament l'indifférence de l'Ëtat dans les matières d'enseignement comme dans toutes (es autres matières. Nous ne sommes pas dans le parlement belge où, avec une très grande hauteur de vues, mais en bravant, à mon sens, des conséquences funestes et de grand périls, l'illustre M. Frère-Orban a professé, comme conséquence dernière de la liberté de l'enseignement, la liberté des professions, l'abolition des grades. Nous ne sommes pas en présence d'une école ayant ces prétentions. L'école catholique que nous avons en face de nons ne nie pas qu'il doive exister un contrôle supérieur de l'euseignement ; elle ne nie pas le contrôle, mais elle en réclame l'exercice; et voici à quoi se réduit la question : ce contrôle doit-il être exercé par la société civile, ou par la société reli^euse? Nous disons qu'il ne peut l'être que par la société civile, que par l'État laïque.

M. Paui. de Cassaghac. — Et obligatoire! (Aires li droite.)

M. Jules Febbt. — Je prononce ce mot d'État laïque sans aucun tremblement, bien qu'il paraisse avoir, pour un certain nombre de nos honorables collègues, je ne sais quelle saveur radicale, anarcbique et révolutionnaire. Je ne dis pourtant rien ni de nouveau, ni de révolutionnaire, ni d'anarchique, quand j'aftlrme que l'État doit être laïque, que l'ensemble de la société est nécessairement représenté par des organes laïques.

Qu'est-ce donc, au fond, que ce principe ? C'est une doctrine que vous vous honorez d'avoir introduite dans le monde : c'est la doctrine de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Oui, le christianisme a introduit dans le monde la doctrine de la séparation des deux domaines, le domaine de l'État et celui de la conscience, le temporel et le spirituel ; il y a réussi en plein paganisme, après plusieurs siècles de lutte. Cependant, il y a un reproche îi lui faire, c'est qu'après avoir

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mis quatre on cinq siècles û l'introduire. l'Église en a mis sept ou huit â le battre en brèche, [Applaudistements à gauche.)

Messieurs, quel a été l'œuvre principale, le grand souci, la grande passion et le grand service de la HévoluUon fi-aoçaise ? C'est précisément d'avoir constitué cet état laïque, c'est d'avoir achevé de rendre les organes de la société exclusivement laïques ; c'est d'avoir enlevé au clergë son organisalion pohlique, son rôle de corps de l'État. Cela, c'est la Révolution française tout entière. Eh bien, nous n'avons pas la prétention de convertir à DOS doctrines de la Révolution les honorables membres qui siègent de ce cAté; seulement, nous voulons qu'il soit bien entendu que nous ne sortons pas de ces doctrines ; qu'estimant que le premier souci, le premier devoir d'un gouvernement démocratique, c'est de garder sur l'enseignement public on contrôle incessant, vigilant, puissant, effîcace; convaincus de cela, nous ne pouvons pas admettre que ce contrôle appartienne à une autre autorité que celle de l'État ; nous ne pouvons pas admettre, nous n'admettrons jamais et ce pays de France n'admettra jamais que l'Etat soit autre chose qu'un laïque. [Très bien! Irét bien ! à gauche et au centre gauche.)

Je me résume et je dis qu'il ne faut voir et que nul n'a le droit de voir dans ce projet que ce qui y figure. Ce qui y figure, c'est le maintien du contrôle de i'Élat sur l'enseignement supérieur, dans sa forme la plus pratique, la plus efficace. Vous nous avez démontré, en etTet, que c'était une forme très efficace d'intervention ; j'en suis désolé pour vous, mais j'y suis d'autant plus attaché qu'elle est plus eTtlcace, et c'est pour cela que je votemi le projet de loi. {TrH bien! très bien! d gauche. — Applaudi siemenls prolongés à gauche et au centre, — L'orateur en descendant de la tribune reçoit de vives et nombreuses félieita-

A )a suite de cette vigoureuse intervention de M, Jules Ferrj, la Chambi-e décida, ii l'immeDae majorité de 365 voix contre 133, de passera la discussion des articles du projet. Dans la séauce du 7 juin et après le rejet de l'amen dément Ftaoul Duval, qui avait reproduit son système du Jury spécial nommé par le ministre, la Cbambre adopta, par 357 su (Traites contre 123, l'article unique du projet. Mais le parti clérical allait aussitôt rouvrir la lutte sur un terrain plus favorable, car le projet de loi devait nécessairement être porté au Sénat. Les menaces de H. de Hun n'étaient pas restées

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