‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 5)Chapitre 45 sur 66 · LB MINISTÈRE DUFAURE · texte numérisé non relu

LB MINISTÈRE DUFAURE

et de neulralité présiilenljelle ne glissent sur ce cerveau mililaire sans l'entamer sérieusement. Si le Maréchal sait qu'il est homme de la loi, il parait maltieureusement démontré qu'il se croit en même temps l'homme d'un parti. A cAté de la consigne républicaine, qu'il a loyalement acceptée, il lient pour aussi impérieuse la consigne conservatrice, et comme celle-ci n'est pas écrite, il l'inlerprète avec les préjugés de son milieu et sons l'influence dominante des coteries qui l'entourent, des amitiés qui le détiennent, des intrigues qui lui masquent la vérité. Il s'agit de l'emporter, à cette heure, sur les intrigues, sur les amitiés, sur les coteries, sur les préjugés. II s'agit de faire comprendre au Président de la République que, depuis neuf mois, il sort de son rôle en disputant pied à pied sa signatare aux propositions de son ministère, en opposant au cabinet constituant et responsable l'action occulte d'une sorle de cabinet marron, qui a ses correspondances, ses dossiers, ses employés, et qui perpétue, au travers de l'action régulière des institutions parlementaires, les hommes et les tendances du 24 Mai.

Depuis neuf mois, le Président de la République épluche, avec des collaborateurs inconnus, les nominations de M. de Marcère, critique les choix des maires, bataille pour un sous-préfel et défend les préfets de M. Buffet comme il défendait les ouvrages de Malakoff. Le système que M. Ricard a laissé s'introduire, que M. Dufaure a consacré par son silence, encouragé par son inertie, et que M. de Marcère a vainement cherché â battre en brèche, il s'agit aujourd'hui de le corriger et de l'abolir; il faut, eh quelques jours, modifier des pratiques que neuf mois de laisserfaire ont érigées en habitude, commencer enfln et mener à ferme, dans les pourparlers d'une négociation ministérielle, cette éducation parlementaire et constitutionnelle du Maréchal de Mac-Mahon que tout le monde croit faite et qui est toute à faire. Tel est le problème, et ce ne serait pas trop de tout l'esprit de M. d'Âudiffret-Pasquier, de la grande autorité de M. Jules Grévy, de la diplomatie de M. Duclerc de la souplesse et de l'éloquence de M. Jules Simon, de tout ce que les deux Assemblées contiennent depatriotisme et de lumières, pour en faire concevoir au Maréchal l'immense gravité et l'extrême urgence. Quant k croire qu'il y arrive de lui-même, c'est une illusion qui n'est permise qu'à ceux qui ne voient pas le fond des clioses.

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80! DISœURS DE JULES FERRY.

Le Président <le la Ri'pnblii|ue semblait disposé à s'adresser à H. Grévy ou à M. U'Audiffret-Pasquier pour reconstituer le cabinet; mais ni le prt^sidcnt de la Chambre, ni celui du Sénat ne se montrèrent désireux d'accepter celte mission, d'autant que les représeriLanls du sulFrage universel, y compris le centre gauche, manifestaient fort nettement leur anûpalhie contre le maintien du personnel administratif que le Président de la République s'obstinait h dérendn. U. DuTaure, vivement sollicité par U. de HaC'Hahon de rester aux alTaires, comprenait bien lui-même qu'il n'avait pas les svmpathies de la Chambre, parce qu'il n'avait pas caché son prn d'enthousiasme pour le programme des gauches. M.Jules Simon, en refusant son concours à M. Dufaure, avait discrètement indique qu'une autre politique s'imposait. En attendant, la crise se prolongeait. Le 10 décembre, elle en était au même point, et la Chambre traînait en longueur la discussion générale du budget pour marquer son mécontentement.

H. Jules Ferry nous donne sur les incidents de ces pénibles négociations avec le Président de la République des renseignements très

Versailles, vendredi soir, 6 dâMOibre 1876.

J'essayais de préciseï', U y a deux jours, la difficulté réelle et profonde d'une crise ministérielle qui ne ressemble à aucune autre, qui a ses lois propres, sa logique particulière, et qu'il ne faut pas juger avec les règles ordinaires des gouvememenl* conslilutionnets que nous connaissons. Il s'agit, vous disais-je, d'une éducation à faire. Cette éducation a commencé, mais il est trop clair qu'elle n'avance pas.

Les trois conférences de M. le Président de la République avec M. le président Grévy sont jusqu'à présent les sentes manifestations authentiques de la volonté présidentielle. Elles ont fourni sur ses dispositions intimes, sur ce que cet espril renferme de bon vouloir et de perplexité, de droiture et d'inexpérience , des révélations instructives , heureuses par certains Gâtés, décourageantes par certains autres, mais du moins précises et parfois piquantes. La résolution bien arrêtée, aflinnée avec chaleur, avec siDcérité, de ne permettre « à qui que ce soit n de loucher à l'institution républicaine tant que dureront les pouvoirs présidentiels ; des préjugés profonds, probablemenl incurables, en tous cas soigneusement cultivés et entretenus à l'endroit du parti républicain et des desseins antisociaux qu'on lui attribue ; l'ignorance absolue de ce que nous sommes, de ce que nous pouvons, de ce que nous voulons ; enfin, un attacbe-

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LE MIMSTËRE OUFAURE. 303

ment singulier , passionné , une conflance sans bornes , une déférence véritablement extraordinaire pour la personne , le caractère et les idées de M. Dufaure, tels sont les traits principaux qui se dégagent de ces trois entretiens. L'Agence Havas a beau nier, distinguer, équivoquer ; la coterie élysëenoe n'aime pas, on le conçoit, les négociations à ciel ouvert ; cellesci sont entrées, par la force même des choses, dans le domaine public. M. le président Grévy devait faire connaître aux délégués de la majorité les difricultés particulières auxquelles se heurte la reconstitution ministérielle, et bien qu'on se soit promis le secret, le mystère en ces matières n'est ni sérieux ni désirable. M. Grévy devait tout dire, et il était bon que tout fût redit au pays. Le président de ta Chambre est comme un voyageur qui revient des mers inconnues ; il n'est point surprenant qu'on l'entoure , qu'on l'écoute, qu'on veuille savoir, qu'on l'interroge. Le navigateur est grave, sincère, avisé. On peut taxer de timidité la prudence extrême qui dirige ses moindres évolutions ; on peut trouver malhabile le conseil qu'il donnait aux gauches de se contenter de la restauration intégrale du cabinet, légèrement r^euni et badigeonné par une déclaration de principes et un nouveau programme. On ne saurait, dans tous les cas, lui contester la clairvoyance de regard et la sûreté d'observation.

Ce Tin explorateur a d'abord constaté que le Maréchal est à cent lieues des dispositions que les faiseurs de nouvelles et les politiciens frivoles n'hésitent pas à lui prêter. On nous le dépeignait hésitant entre H. Duclerc et M. Léon Say, entre M.Léon Say et M. Jules Simon, se doutant quelque peu que la crise n'a qu'une seule issue, celle qui mène vers la gauche; marchandant, luttant, mais la voyant du moins et tournant h. l'entour. £t là-dessus l'opinion se fait, raisonne, se donne carrière... Voici l'exacte vérité : Quand M. de Mac-Mahon a vu H. Grévy pour la première fois, il était uniquement et profondément pénétré de la pensée que le cabinet était à refaire avec tes débris du précédent, mais aux conditions suivantes : deux ministres à garder, M. Decazes et M. Berthaut, indispens'ables l'un à l'armée, l'autre à l'Europe « qui prend ses conseils » {tic) ; deux ministres à renvoyer, M. de Marcère et M. Léon Say ; « les autres feront ce qu'ils voudront ».

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La volonté de conserver les deux minislres de la guerre el des affaires étrangères est absolue ; le désir de remercier ceux de rintérienr et des [inances ne semblait pas moins arrêté. M.Léon Say surtout parait avoirtouché le fin fond de la disgrâce. L'ordre du jour sur la question des honneurs funèbres a fourni le prétexte : n'est-ce pas lui qui, d'accord avec M. de Marcère, a infligé à la partie cléricale du gouvernement celte humilialiou à ciel ouvert? C'en est assez pour le chef de l'Élat; mais la camarilla qui l'exploite et l'aveugle a, croyez-le bien, de meilleures et moins théologiques raisons. Il faut ici tout dire et mettre bas les masques. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la coterie orléaniste, dont M. de Broglie est l'âme et M. Emmanuel d'Harcourt le factotum, a reconnu dans M. Say le moins brayant, le plus subtil et le plus persistant de ses adversaires. Mais, à c«lte heure, c'est M. le duc Decazes qui mène la campagne contre le ministre des llaances ■' M. Decazes 1 qui fut naguère son ami, son conOdent, son allié dans les deux crises de mars 1875 et de mars I87G ! Oui, il y a contre H. Say une immense intrigue, et c'est M. Decazes qui la conduit. Mais vous connaissez trop le personnage pour croire un instant que le duc « que l'Europe consulte » poursuit en cette affaire une rancune personnelle ou une haine politique. La politique est le moindre souci de ce Mazarin de très petit format, M. Léon Say est la Parque menaçante et — on le sait bien — tout à fait résolue, de MM, les gouverneurs du Crédit foncier. La révocation de H. de Soubeyran est imminente. M. Decazes a l'âme tendre : il veut sauver M. de Soubeyran, couronner par un acte décisif cette longue série de bons offices que notre ministre des affaires étrangères a prodigués au plus gros préteur du khédive. C'est une amitié foncière ! Et qui nous dit qu'Oreste, en fln de compte, n'arrivera pas à sauver Pylade ?

On disait autrefois : « Si le roi savait ! « Nous pourrions dire aujourd'hui : « Si le président savait! » Mais saura-t-il? el quand il saurait, croira-t-il ? Il en était au point que je viens de dire, au début des conférences ; à la troisième entrevue, poui^ lant,'il avait fait un pas. Pour conserver M. Dufaure, auquel le Maréchal s'accroche avec une sorte d'énergie désespérée — M. Dufaui^ qu'il a, dans la soirée de mercredi, en présence de MM. Grévy et d'Audiffret , supplié , imploré , deux heures

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LE HirtlSTÈRE DUFAUBE. . S0&

durant. — M. de Mac-Mahon eût consenti & ne renvoyer personne, à tolérer M. de Marcére, à subir M. Léon Say. Il n'y a pas, pour le moment, h attendre de lui d'autre transaction. C'est l'opinion formelle et réfléchie du président de la Chambre des députés. Sa conviction à cet égard est tellement assise que, sortant de sa réserve habituelle, il a donné aux directeurs de la majorité le conseil de s'en contenler.

Je ne crois pas que l'avis ait été suivi. Le replâtrage pur et simple est impossible, et M. Grévy lui-même ne l'admet pas sans de nouvelles accordailles, sajis des conditions, des garanties, des déclaralions nouvelles. Quelles seront ces conditions? quelles seront ces garanties? M. Dufaure pourrail-il accepter te programme des gauches, Taire, en quelque sorte, amende honorable devant la majorité, s'eugager sur la question du personnel, modifier en un instant ses vues, ses praliques, ses habitudes d'avocat respectueux et de vieillard timide vis-à-vis du corps judiciaire ? M. Oufaure consentirait-il — ce qui serait peut-être une base de iransaclion et comme un minimum d'exigences — à demeurer président du Conseil tans portefeuille, à laisser les sceaux à une main plus ferme, à ouvrir la porte à un renfort de gauche? M. de Marcère obtiendrait-il, dans la combinaison nouvelle, la hberlé de son action? Le cabinet occulte cesserait-il de fonctionner? Toutes choses sur lesquelles M. le président Grévy n'a rien pu dire aux délégués de la majorité, par la raison qu'il n'avait eu ni la pensée ni le loisir d'en parler au maréchal. Il faut bien reconnoitre que, si le Maréchal est à cent lieues d'une combinaison Jules Simon, il est à mille lieues du point de vue politique qui dirige la politique des gauches : il y tourne le dos, il ne saurait l'entendre. Personne, jusqu'à présent, n'a osé poser au Président de la République la question constitutionnelle, la question de gouvernement, celle que tout le monde aperçoit et que personne ne nomme, et de laquelle dépendent cependant la solution du présent et la sécurité de l'avenir.

Aussi la crise n'avance pas. Il semble même qu'elle recule. On bat l'eau, on patauge ; les choses tournent à l'imbroglio. La restauration du cabinet tel quel est un expédient si chimérique qn'it n'a pas même, à ce qu'il semble, vécu l'espace d'un matin. C'était la solution du jeudi soir; ce n'est déjà plus celle du

J. Febky, Dùcoun, II. 20

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306 DISCOUBS DE JULES FERBY.

vendredi matin. Le Président de la République avait donné rendez-vous à ses ministres démissionnaires, priés par lui la veille de reprendre leurs portefeuilles , pour ce matin nenl heures. Or, il n'est pas venu au conseil ; il s'est excusé dans les termes les pins vagues, et il n'a pas même indiqué un nouveau rendez-vous. A-t-il décidément fait son deuil de M. DufaureT D'aulre conseils ont -ils effacé l'impression produite par M. Grévy ? Ou hien le vole malheureux qui a coupé en deux la majorité sur une question de tactique et d'attitude a-t-il fait croire aux meneurs de droite qu'elle serait plus facile à réduire qu'on ne l'avait cru d'abord ? La majorité paierait bien cher alors ce défaut de discipline, ces habitudes d'individualisme, cette humeur indocile et changeante que neuf mois de vie politique ne paraissent pas avoir suffisamment assouplis. Est-ce cela? Est-ce autre chose? Un seul homme le sait, et, jusqu'à ce qu'il ait parlé, il faut vous défier absolument des propos et des conjectures.

Le ministère Jules Simon

Di lî Bmibre IS76 h 16 lu 1S77.

Enfla, fc i3 décembre, le Journal officiel publia la composition du nouveau cabinet dontla direction était confiée â,M. Jules Simon. Il prenait pour lui l'inlérieur, confiait les sceaux ri M. Martel, vicepréaident du Sénat et conservait leurs portefeuilles aux aulreîi ministres. Seuls, H. Marcëre,qui venait pourtant d'obleuir lui succès à la Cbambre en retirant le projet sur les honneurs funèbres, et M. Uufaure disparaissaient.

Le lendemain 44, M. Jules Simon lut aux Chambres une déclaration où le président du Conseil se déclarait ■< profondément républicain et profondément conservateur a, se prononçait pour l'établissement définitif de la Constitution, affirmait son respect pour la liberté de la conscience et pour la religion, promettait une i^re de calme et de paix et engageait les fonctionnaires à servir fidèlement le Gouvernement dont ils étaient les organes. Quelques mesures heureuses, comme la destitution d'un avocat général qui avait fait l'éloge de la loi de sûreté générale du 27 février IfijS, comme l'abrogation par le préfet du Rhâne (24 décembre) de l'arrêté de M. Ducros son prédécesseur de 1873 Sur les enterrements civils, produisirent un excellent efTet, et l'accord des pouvoirs ne fut pas troublé sérieusement par la grande discussion sur les droits respectifs du Sénat et de !a Cbambre, en matière de lois de finances et de créations de crédits. Après le tournoi oratoire dont les principaux champions furent Gambetta et Jules Simon, l'accord finit par se faire entre les deux Chambres et le budget put être définitivement voté le 29 décembre 187S' [1. 0. du 30).

1. On peut consulter, sur cette question des attributions respectives du Sénat et de la Chambre, en matière des lors île finances, le chapitre que nous lui avons consacré dans la deuxiime édition de noire ouvrage La Carulitulion française de 1875, étudiée dans ses rapports avec les conslituLions étrangères (en collaboration avec M. Bard, aujourd'hui conseiller k la ■ m.) Paris, Thorin, 1878, p. 437.

308 UISCOUHS DE JULES f&RRS.

A la suile de cette laborieuse conclusion du différend (jai s'Était élevé enlre les deux Chambres, l'année 1S77 semblait s'ouvrir sous de favorables auspices. H. de Marcère, président du centre gauche, H. Leblond, président de la {;auche, prêchaient à l'envi la concorde. Le ministère, par la révocation de huit préfets, notoirement réactionnaires, et le changement de lo3 fonctionnaires subalternes, s'appliquait à donner des gages à la majorité de la Chnmbre. Toutefois il y avait une omhre au tableau : on pouvait craindre que H. Gambelta, le chef reconnu de l'Union républicaine, ne fit au cabinet de M. Jules Simon une f;uerre plus ou moins vive « sinon â la tribune, du moins dans les colonnes de la République française ■•. Avec une grande sûreté de coup d'œîl, il aperçut clairement le danger de polémiques qui, en déconsidérant le ministère Simon, après la chute du ministère Dufaure, eût certainemeut nui à l'autorité du parti républicain et comblé d'aise ses ennemis. Aussi Garabetta mit-il une sourdine à sa campagne de plume contre )c nouveau cabinet. H. Jules ¥erry, dans une correspondance du 17 janvier, l'en félicite avec chaleur, et recommande de ne pas entraver des ministres qui promettaient de tenir compte des vœux de la Chambre, en ce qui concerne l'épuration du personnel administratif.

Versailles, 11 janvier 1877.

Le phénomène caraciérislique de la nouvelle sessioa, c'est l'apaisement; c'est le beau lixe après les ëquinoxes. Le calme n'est pas seulement à la surface, il est dans le fond des chose^^. La satisfaction de soi-même, la confiance dans l'avenir, la résolution bien arrêtée d'éviter les aventures, le sentiment, enfin, qui s'affermit de jour en jour, « qu'il y a un gouvernement », tout annonce une ère nouvelle, régulière, paisible, fructueuse. Les Assemblées sont comme les femmes : elles veulent êlre conduiles. Quand elles ne trouvent pas leur pilote dans les eaux du Gouvernement, elles le prennent ailleurs, et celui-ci, bon gré, mai gré, par la force des cboses, les mène â l'opposition. Assurément, M. Gambctta ne nourrissait pas contre le ministère Dufaure d'implacables ressentiments. Il ne voulait pas la mort du pêcheur. A l'occasion, il mettait sa coquetterie à le tirer d'affaire, et ce n'est pas de lui qu'il a dépendu que le cabinet, dont il s'était fait le sauveteur en titre, se traioàt encore une ou deux sessions. 11 peut donc se dire, de très bonne foi, innocent de sa chule. Mais le gouvernement des Assemblées ne se prête pas longtemps à ces prodiges d'équilibre. On dit que ce gouvernement repose sur des fictions ; il en est une

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LE mniSTÈRE JULES SIMOS. 309

au moins qu'il ne supporte guère, c'est celle d'an cabinet pseudo-parlementMre, qui, sans force propre dans la Chambre, ne vit que de tolérances. On peut planer quelque temps dans les régions intermédiaires, mais bientôt la logique reprend ses droits.

On a pu craindre un instant que, le ministère disparu et M ■ Dufaure remplacé par un homme capable de jouer lui aussi le rôle de leader de ta majorité, M. fiambetta ne fût tenté de se transformer de protecteur en opposant. C'est, en eiïet, un merveilleux chef d'opposition que M. Gambetta : 11 a l'ofTensive incomparable, il est passé maître en stratégie, il choisit bien son terrain, il y manœuvre avec une i-are vigueur et une prestesse qui a peu d'égales. Mais l'épreuve du grand débat de décembre ne lui a pas permis de se tromper sur les conséquences d'une telle évolution. Il fut acclamé, il ne fut pas suivi. Son succès de tribune, aussi éclatant que mérité, ne lui donna pas ta possession de la majorité. Je vous l'ai dit bien des fois : lamE^orilé républicaine n'appartient à personne, ei, dans les crises sérieuses, elle ne se donne et ne se donnera ni au pins éloquent, ni au plus glorieux, ni au plus eniraînant, mais au plus sage. Et, comme elle est le fruit patiemment mûri de longues et pénibles épreuves, comme elle est et veut être, avant toute chose, une majorité de gouvernement, elle préférera toujours nn gouvernement, même fort éloigné de l'idéal, à une opposition hasardeuse. Que peut-on, en elTet, espérer de mieux que le cabinet actuel, dans ce conflit de pouvoirs et d'opinions que les événements ont créé? Que peut-on faire de mieux que de négocier, quand on n'a ni la volonté ni le désir de se battre? Négocier avec le Sénat, négocier avec la Présidence, négocier avec la majorité des députés, — tel est le triple et perpétuel compromis qui formera jusqu'en 1880 le programme de tous les ministères républicains. M. Gambetta est-il l'homme le plus prnpre à cette diplomatie à trois visages? Serait-il de son intérêt de s'y engager, par conséquent de s'y affaiblir? Et, s'il peut attendre de l'avenir un mandat moins tourmenté, pourquoi suscilerait-il à ceux qui ont pris sur leurs épaules ce formidable fardeau, des difilcultés qui pourraient avant l'heure le faire tomber entre ses mains?

Aussi le puissant leader de la session dernière a-t-il eu bicnlél

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310 DlSCOl'RS DE IULES FERHV.

pris son parti. Il avait trop de finesse et de patriotisme pour se tromper de route. On a donc tu cesser brusquement « dans le principal organe de l'Union républicaine n une campagne de mauvaise humeur qui n'entamait ni le minislëre, ni son chef, ni même le jeune sous-secrétaire d'Ëtat qu'on avait choisi pour bouc émissaire. Ce fui, sur toute la ligne, un changeine.nt à vue. La petite guerre d'épigrammes, d'insinuations el d'ironies, prit fin comme par enchantement. Cette sage évolution date tout justement de la rentrée des Chambres. On comprit, en effet, au premier contact avec la majorité républicaine, que le courant gouvememental était le plus fort, et qu'on s'userait, sans profit et sans gloire, à le contrarier. L'opposition était possible la plume à la main; elle n'avait pas de terrain dans le Parlement. Entre un cabinet si clairement républicain el une - majorité si naturellement ministérielle, l'union se faisait d'ellemême. M. Jules Simon, avail-on dit, rêvait l'union des centres, — et voici qu'il ouvrait la campagne par la révocation de huit préfets dont plusieurs étaient chers au centre droit, et la nomination de huit républicains purs de tout alliage ! Bientôt l'henreuse intervention de M. du Bodan fournissait au plus honnête des gardes des sceaux l'occasion de souflleter la coalition légitimo-bonapartisle sur tes deux joues. Avec quelle droiture, quel entrain, quelle candeur! c'est trop peu de le dire : il faut l'avoir vu. Ainsi débutait un cabinet si véhémentement soupçonné de coquetterie ! La déception fut grande chez les adversaires de la majorité. On s'attendait à des finesses, à des hésitations, à une politique de demi-jour et de demi-mesures; et c'est une conduite simple, claire, à ciel ouvert, qui se produisait devant la Chambre. Impossible aux mécontents de rien pécher dans ces eaux limpides. Dire nettement ce que l'on veut, tenir loyalement ce que l'on promet, ne pas promettre surtout plus que l'on ne peut tenir : voilà un programme bien bourgeois peutêtre, bien terre à terre ; mais, avec ce terre à terre, on mènerait la Chambre. M. Jules Simon, qui a cette qualité maltresse, le coup d'œil, l'a compris dès la première heure. Le jour oii il a accepté la présidence du Conseil, il a appelé les bureaux des gauches ; il leur a parlé en homme sage, modeste même, qui ne se monte pas la tête et ne cherche pas à la monter aux autres. Son discours fut à peu près ceci : « Je suis avec vous corps et

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Ame ; mais je ne vous promets pas de miracles. Je ne serai pas UR faiseur d'tiécalombes; mais j'ai la volonté, l'esprit de suite, le labeur. Je ne me flatte pas d'ëlre le maître absolu «lu gonvemement ; mais je le suis du cabinet; le reste est affaire de temps et de patience, surtout de bon accord entre la Chambre et moi. Plus elle me donnera de force, plus j'en saurai montrer... »

N'est-ce pas exactement la partie qui se joue ?

Il y faut de l'habileté sans doute, mais il y faut surtout de la droiture. Avec les élus du 20 février, l'babileté suprême est de n'en pas avoir. La Cbambre des députés n'écoule, ne suit, ne prise qu'une espèce d'hommes : ceux qui vont droit au fait. Elle est, en cela comme en beaucoup de choses, tout l'opposé de sa devancière. L'Assemblée de Versailles était une grande école de réticences ; rien ne s'y faisait que par les détours, et l'art des précautions oratoires y avait atteint des hauteurs inconnues... La Chambre des députés est juste aux antipodes. Elle n'a rien d'un salon politique, rien d'une académie. La majorité se compose d'hommes nouveaux, ayant conquis leur siège dans le sillon électoral, à la sueur de leur front : pour eux, les bonnes raisons seront toujours supérieures aux beaux discours, et les bons sous-préfels aux bonnes raisons; M. de Marcère ne faisait pas de beaux discours, mais il donnait souvent de bonnes raisons. Il eut duré s'il avait eu le pouvoir de faire des sous-préfets.

Que M. Jules Simon, qui est passé maître en beaux discours comme en bonnes raisons, y jyoute les sous-préfets, et il aura réalisé le rêve que caresse, à l'heure présente, tout patriote républicain, d'un ministère vraiment solide, vraiment dirigeant, vraiment respecté, qui nous fasse traverser sans trop de secousses les trois longues années qui nous séparent encore des échéances de 1880.

Toutefois l'exlrPine gauchr, craignant que M. (iambelta ne fût écarté de la présidence de la commission du budget qu'il avait déjà eïercée l'année précédente, ne sut pas résister à la tentation de se coaliser avec la droite pour faire entrer dans le sein de la commission le plus grand nombre possible de républicains avancés. Grâce à ces alliances de couloirs, la liste de l'union républicaine eut, en effel, l'avantage dans les scnitins, et la commission élue comprit seize membres d'extrême fîauche, dix de f;auche, six du

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813 DISCOURS DE JULES FEBttV.

centre gauche et un du groupe constilutionnel, ce qui assurais présidence à Gambetta.

M. Jules Ferr/, en termes d'ailleurs fort modérés, et tout en louantGambelta du discours sage et conciliant, après la victoire, par lequel il inaugura sa présidence de la commissioji du budf-el, dévoila l'intrifîue peu édifiante qui s'était nouée dans les bureaui entre des hommes lels que HH. de l'.assQgnac ou de Bosredon et des républicains comme MM. Nadaud et Greppo :

Versailles, 37 janvier 1877,

Si l'on veut se faire une idée juste des derniers incidenls parlementaires, il ne la faut point chercher dans les journanx pailiculièrement inspirés par l'Union républicaine. Il semblerait, à les entendre, que la République vient d'échapper à un grand péril, que la patrie a été en danger, et qu'il y a lieu pour quelques-uns de monter au Capitule. 11 n'est question que d'intrigues déjouées, de complots avortés, de toutes sortes de noirceurs accomplies ou tentées dans l'ombre ; ce n'est pas seulement un chant de triomphe, c'est un réquisitoire. Les coupables sont désignés en termes à la fois menaçants et vagues, tantdt dans les rangs de la gauche républicaine, tantôt dans ceux du centre gauche. Pauvre centre gauche ! son ambition a fait tout le mal ; il a prêté l'oreille à des suggestions perfides; le tentateur a fait briller à ses yeux les royaumes de la terre, et il a conçu le projet infernal d'absorber à son proiit la commission du budget tout entière. El encore n'était-ce là qu'une entrée de jeu, un coup de sonde: la trame qui vient d'être déjouée et que l'on dénonce à la face du monde, n'allait û rien moins qu'à exclure de la majorité gouvernementale le groupe entier de l'Union républicaine 1

Vous êtes trop loin de ces petites discordes, trop dégagés de toutes les coleries pour laisser s'accréditer dans l'e^sprit de vos nombreux lecteurs d'aussi romanesques assertions. Leur moindre défaut est d'aller directement contre le but que l'on semble poursuivre. S'il fallait les prendre au pied de la lettre, l'union des gauches serait bien malade. SI les efforts lentes dans les derniers jours par les deux groupes les plus modérés, pour amener une entente avec le troisième, tendaient secrètement à l'éliminer, — et c'est là apparemment le complot qoe l'on a CD vue, — la mïy'orité républicaine ne serait plus qu'une apparence, un vain décor, un mensonge. La majorité est ainsi

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faite que les contingents républicains qui ta composent se font seDsiblement équilibre les uns aux antres. L'Union républicaine y entre pour un tiers, le Centre gauclie pour un tiers ; la Gauche républicaine, dégagée des alluvions d'Union républicaine et de Centre gauche qui lui donnent la supériorité numérique sur les deux autres groupes, possède en propre le troisième tiers. D'où il résulte que, pour exclure un des trois groupes du concert parlementaire, il ne suffit pas de l'accord de deux d'entre eus : il y faut nécessairement l'appoint de la minorité antirépublicaine. En cas de lutte ou de désaccord entre les gauches, c'est la droite qui les départage. Les plus beaux raisonnements n'y peuvent rien, ni les regrets, ni les désirs: l'arithmétique le veut ainsi, et l'arithmétique est souveraine. Il n'y a de complot possible qu'avec la droite, d'intrigue possible que par elle et avec elle. Les vieux juges, en face d'un méfait, se demandent d'abord : Ou est la femme ? Sur le terrain parlementaire, il n'y a qu'à voir où est la droite.

La droite n'était à coup sur, cette fois, ni avec la gauche modérée ni avec le centre gauche. Quand M. Albert Grévy proposait à la gauche républicaine, dans sa séance de mercredi dernier, un ordre du jour qui prohibait les alliances compromettantes, il ne faisait pas apparemment d'avances au cOté droit; quand, le soir de ce même jour, dans une dernière et infructueuse conférence, il adjurait, deux heures durant, ses collègues de l'Union républicaine d'accepter une liste établie sur la double base de la représentation proportionnelle des trois gauches et de l'exclusion de toutes les droites, et que l'Union républicaine se dérobait, sous prétexte de garder intacte '1 l'indépendance des députés », on ne dira pas que la gauche modérée convoitait l'alliance du côté droit ! La vérité, c'est ijue les positions étaient prises, la partie liée depuis plusieurs jours; on refusait de négocier parce qu'on était prêt pour la bataille, et la conférence des bureaux des gauches devait avoir le même dénoùment que celle de Constantinople. Le reste allait de soi. Dans tous les bureaux où l'opposition antirépublicaine était en force, elle a fait cause commune avec les républicains du groupe dissident. Cela s'est passé à ciel ouvert, sans manège ni pruderie. Ici, c'est M. de Cassagnac qui apporte bruyamment son suffrage à l'excellent M. Nadaud ; là, c'est

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3U lUSCOURS DE IULES FEKHV.

M. Greppo, le plus honnête des hommes, qui ne se cache pas de voter pour M. Raoul Duval; ailleurs, M. Crozet-Foumeyron (exti'Ome gauche) et M. de Bosi'edon (bonapartiste) font ménage de compagnie. Après coup, on s'en défend ; on renie ces coalitions un peu étranges; mais c'est une attitude bonne pour le dehors, et, dans l'intérieur de la Chambre, chacun sait là-dessus à quoi s'en tenir. Les allées et venues, les rapprochements significatifs, les pourparlers visibles, les péripéties des scrutins, le dépouillement lui-même, tout ce que le public ne voitpa^, mais que la Chambre eait par le menu, tous ces détails, toutes ces menées, toutes ces adresses ont eu trois cents témoins, et ceux qui les ont vus ne les oublieront pas.

Il ne faut pourtant rien exagérer, ni surtout rien noircir. J'avoue que le jeu était tentant pour l'extrême gauche. Elle était entrée, l'année demièie, en grande force dans la commission des finances, à vrai dire par un coup de fortune et grâce au tohu-bohu inévitable d'une majorité qui faisait ses débuts et ne se connaissait pas elle-même. L' extrême gauche a voulu, celte année, garder ce qu'elle avait par un coup de partie. De plus sages ne l'eussent pas joue, mais le rflle de ce groupe n'est pas d'être le plus sage. Sa prétention est d'être le plus fort. Il lui sufllt même d'en avoir l'apparence, puisqu'il ne craint pas d'acheter la prépondérance au prix de ceilains concours. Tout cela s'explique, el le cas est moins grave a-ssurèinenl que \e Journal des Débats ne se plaît à le dire. Mais le cas n'est pouilant pas des meilleurs, puisqu'on le nie, et que les vainqueurs de la bataille de jeudi s'évertuent, depuis qu'ils sont dans la place, à couvrir le chemin qu'ils ont pris pour s'en rendre maîtres. Cette pudeur, après coup, est, en somme, honorable, el l'on ne peut que former le souhait qu'elle mette un peu de baume aux blessures des vaincus.

Le péril, en cfTet, n'est pas dans la victoire elle-même, il est dans ses conséquences, non pas matérielles, mais morales; non pas directes, immédiates, mais peut-être lointaines. Le (langer prochain, c'est-à-dire ministériel, n'existe pas. L'attitude si prudente, si avisée, si politique de M. Gambetta reprenant son fauteuil de président, — ce fauteuil que l'imagination des nouvellistes était seule à lui disputer, — ce discours si mesuré, si rassurant, si sage, témoigne non seulement des meilleures

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et des plus paciûques intentions, mais de la résolution bien arrêtée de l'immense majorité de la Chambre de ne donner prise désormais ni aux conflits ni aux aventures. Chose curieuse ! dans ces bureaux où les luttes personnelles ont été si vives, tous ]es orateurs ont tenu le même lanpiage. ?jul ne songe à Taire de ta commission du budget ni un comité de gouvernement, ni même un grand comité de finances. Elle doit travailler vite, rapporter vite, faire voter vite. Elle n'aura dès lors à remuer ni le monde administratif, ni le monde financier. Elle laissera à des commissions spéciales les réorganisations administratives, les grands problèmes fiscaux à d'autres commissions joignant plus de loisir à plus de compétence. Et, bien que la minorilë de 135 voix qui s'est prononcée, à la fin de décembre, pour le conflit financier et constitutionnel, soit malheureusement — et par la grâce du côté droit — en majorité dans la commission, on peut être assuré que les plus décidés sur la doctrine ne seront pas les moins atlenlifs à veiller à ce que le conflit ne descende pas de le théorie dans la pratique. La raison en est simple : c'est que la minorité ne les suivrait pas et qu'ils retrouveraient, à la première incartade, deux cent quatre-vingLs ou trois cents voix de gauche, compactes, résolues et barrant le passage- Quant à refaire en séance publique la coalition qui vient de se trémousser dans les bureaux, croyez bien que c'est chose impossible. Les alliances de couloir et de scrutin secret sont faciles autant que tentantes ; on en profite, et puis on les renie. En public et au grand jour, elles engagent trop profondément les responsabilités, devant le pays et devant l'histoire, pour qu'elles soient jamais à redouter des patriotes qui composent l'Union républicaine- Ces aUiances momentanées, mais qui se sont si souvent renouvelées depuis eiUre les intransigeants et ta droite, n'en créaient pas moins de graves difficultés au Gouvernement. Rochefort, installé â Gânes depuis son évasion de la Nouvelle-Calédonie, rivalisait de violence, dans ses correspondances adressées au Journal les Di-oits de l'Homme, avec le Pays, l'organe de M. Paul de Cassagnac. Le 2 février, le tribunal correctionnel suspendit pour six mois la publication des Droits de l'Homme, qui ne tarda pas k ressusciter sous le titre du Radical. M. Jules Simon se Ht en même temps autoriser par le conseil des ministres à poursuivre M. Paul de Cassagnac, qui assimilait délicatement la République au choléra.

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316 DISCOUnS DE JULES FEKRY.

L'exlr£-me fiatiche el ies bonaparlistes ne se lassaient pas d'înUrpeller; (anlôt c'était H. Joiibois, qui s'en prenait au garde des sceaux, coupable d'avoir destitué un avocat général de Besançon, H. Bailleul, l'apologiste des commissions mixtes; tanldt, c'était M. Naquel ou M. Madier de Monljau, qui s'indignaient de la suppression de la feuille de Itochefort ou déposaient des demandes d'amnistie pour tous les délits de presse.

M. Jules feiT}', avec une ironie ferme et atlristée, condamne, dans une correspondance du 7 février 1877, toutes ces manœuvres et ces compromissions qui méconnaissaient si étrangement les conditions d'existence du Gouvernement républicain :

Versailles, 7 février 1877.

Il est évident que la majorité se forme et qu'elle commence à savoir son métier. Les jeunes troupes s'aguerrissent dans les surprises ; leur véritable instructeur, c'est l'imprévu. II n'y a pas grand mérite à soutenir son Gouvernement dans ces assauts commandés, organisés, annonces d'avance, qui sont les balaille.<t rangées du Parlement, C'est par les petites choses, en vérité, que les ministères vivent et menreni, succombent ou se consolident. Les cabinets ne périssent jamais le jour où ils tombent : on les a toujours tués auparavant. On les use dans le détail, avant de les abattre dans les formes. Les majorités qui ne veillent pas aux petites choses, ressemblent à ces femmes (idèles ■ mais chicaneuses, sublimes au chevet du malade, insupportables dans la vie courante, très propres aux nobles dévouements, mais incapables de petits soins. Le ménage politique n'est pas fait seulement de grandes journées, il se compose d'heures et d'incidents. La majorité républicaine, au cours de la session dernière, avait souvent r.air de l'ignorer. Elle vient de moDlrei', cette fois, qu'elle a pris de bonnes leçons. En exécutant avec un entrain, une spontanéité, un ensemble, qu'amis el ennemis ne lui connaissaient guère, la fausse manœuvre du groupe intransigeant, elle a mis le pied résolument dans la voie qui transforme les tempéraments d'opposition en tempéraments de gouvernement. Elle a fait preuve de volonté, de cohésion, d'autorité. I.,e ministère ne l'a pas sollicitée, implorée : d'elle-même et sans hésiter, elle s'est mise entre lui et les assaillants. Il n'y a, sous ce rapport, que le premier pas qui coûte : on peut être sûr désormais qu'elle ne s'en tiendra pas là.

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C'est un plan bien arrêté panni les meneurs de l'extrême gauche de ne plus laisser au cabinet ni repos ni trêve. La suppression des Droits de l'Homme n'est qu'un prétexte : le dessein n'est pas d'hier; on n'attendait que le moyen et l'occasion. Le moyen, ce sera l'alliance avec la droite bonapartiste : alliance choquante, sans doute, mais on ne peut s'y faire : il suffirait de porter au grand jour des séances publiques la tactique si bien essayée dans les bureaux. La liberté de la presse sera l'occasion. Avec une Assemblée jeune, mal disciplinée, libérale avec passion, avec naïveté, on ne saurait choisir un meilleur terrain. Où tout cela mène? A quoi profiteront ces coalitions savantes et contre nature ? Il faut /aire à ces messieurs l'honneur de croire qu'ils ne l'aperçoivent pas clairement. Peu leur importe, d'ailleurs. La politique d'extrême gauche est uniquement une politique de démonstration. Elle ne cherche pas le succès, mais le tapage; elle ne parle pas pour la Chambre, mais pour le dehors : c'est une politique par les fenêtres. Elle se caractérise par le culte exclusif et égoïste d'une certaine popnlarilë parisienne ou lyonnaise, qui ne tient compte ni des nécessités du présent, ni des enseignements du passé le plus récent, ni des diflicullés du pouvoir, ni des devoirs de l'opposition. Pour MM. de Montjau, Naquet et leur église, l'opposition n'a pas de devoirs ; elle ne doit rien au ministère républicain, rien au gros du parti, rien à la France. Elle se reconnaît le droit de sacrifier quand il lui plaira, non seulement le ministère, mais le parti républicain, mais la France elle-même aux exigences de sa mise en scène. On n'a jamais poussé plus loin l'idolâtrie de soi-même ou la scjvilité envers les foules. Impatience d'orgueil ou plaie obéissance, voilà entre eux toute la nuance. Ceux qui parlent sont plus pleins d'eux-mêmes, ceux qui se taisent, plus asservis. Tel est ,1e fond de l'intransigeance. On ne doit à ces excentricités de parti pris ni ménagements ni condescendance.

Naturellement, d'ailleurs, dans ce groupe qui vit de violence et se pare de sa déraison, ce sont les fous qui mènent les sages. On avait tout fait auprès de M. Madier pour le déterminer à renoncer à ime interpellation que les habiles de la secte jugeaient prématurée et malencontreuse. Il était, à ce qu'on assure, en minorité dans sa propre église. Mais il a sur

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ses collègues une supériorité incontestable, celle de l'entélement. Il a fallu le suivre bon gré, mal gré. M. Madier entrainail le groupe des vingt-cinq; les vingt-cinq, à leur tour, se flattaient d'entraîner l'Union républicaine. Où finit l'extrême gauche ? Où commence l'Union? L'Union ne compte-t-elle pas de ses dignitaires dans les conciliabules des vingt-cinq? L'Union républicaine n'a-t-elle pas elle-même des adhérents nombreux dans les rangs de la gauche? La contagion de proche en proche, qui est la thèse éternelle des ennemis de la République, est tout l'espoir des intransigeants. Celte lactique, il faut le reconnaître, leur a réussi plus d'une fois sous le ministère précéilent. Plus d'une fois, ou a vu. sous l'impulsion d'un discours d'extrême gauche, la majorité dépasser sa propre nature et glisser, sans le vouloir, sur ta pente des aventures!...

C'est à quoi la manifestation de lundi a coupé court. Aussi la leçon inlligée aux intransif^eants vaut dis exécutions bonapartistes. Il est touJDui-s bon, toujours aisé, toujours politique, de piétiner la faction de décembre. La besogne est utile, quoique un peu banale. Mais la chose importante, héroïque et méritante, c'est l'opération dont beaucoup parlent et à laquelle peu se résolvent : celle qui consiste " à couper sa queue ». La majorité l'a pratiquée lundi avec une résolution et une belle humeur inattendues. Il a sufll d'un mot de M. Leblond pour rallier 300 républicains, laisser l'extrême gauche en tête à tête avec les bonapartistes, et réduire à ses proportions les plus intimes l'opposition qui érige le contresens politique en système, l'étourderie en doctrine, et qui met son honneur à parler hors de saison.

On dit aujourd'hui que tout n'est pas lîni, et que l'entreprise qui vient d'être ch&liée doit être renouvelée vendredi prochain. Cette fois, c'est M. Naquet qui doit entrer en scène. Il n'y a pas de bonne fête sans M. Naquet. Cet esprit subtil a son plan, dont il ne fait pas mystère. Si son interpellation, que la majorité semble résolue à ne pas subir, a le même sort que celle de M. de Montjau, le maUcieux tient en réserve un projet merveilleux. Il proposera â la Chambre de voter une amnistie pour tous les délits de presse, la gr&ce entière pour tous les journaux. Celto façon de repécher les Droit» de l'Homme lui parait d'une adresse infaillible. II a peine à croire que le

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ministère s'y oppose ; il compte bien, lians tous les cas, qu'ainsi mise en demeure entre le ministère et les Droiu de l Homme la majorité n'hésitera pas. C'est aussi mon sentiment. Le moindre défaut de toutes ces manœuvres est de démontrer le câble avec lequel elles sont cousues. Ce n'est pas la loi que l'on vise, c'est le Gouvernement. On sait fort bien que ce que la Chambre peut le moins, c'est légiférer. On sait bien que la Uiambre n'est pas seule pour faire et défaire les lois, et que, si elle était assez folle pour écouter ces étranges tentateurs, ce n'est pas la loi qui tomberait devant le vote, c'est le cabinet tout entier. Le piètre est si grossier que j'ose à peine vous (lire que je te trouve odieux. Il y a pourtant, dans toutes Cfs façons, une évidente déloyauté, qui se comprend de la part de la faction bonapartiste, mais à laquelle devrait répugner même une conscience d'intransigeant.

Il n'est pas loyal d'exiger du ministère, vis-à-vis de la presse, une conduite, des déclarations, une attitude incompatibles avec son origine, périlleuses pour sa durée. Il n'est pas loyal de placer le chef du cabinet républicain, formé par M. le maréchal de Mac-Mahon, entre ses ibéories d'il y a dix ans et ses devoirs de l'heure présente. Entre les théories du philosophe et les devoirs du premier ministre, la contradiction est flagrante, sans doute, mais je dis qu'elle ne prouve rien. Elle n'empêche pas que le premier ministre n'ait envers le chef de l'Etat un devoir élémentaire, qui est de le protéger contre les outrages, qu'ils viennent de Chislehurst ou de Genève ; envers les lois existantes,uneobligation essentielle, qui estdc ne pasles abroger à lui tout seul. Oublier cela, c'est méconnaître — de mauvaise foi — les conditions d'existence, en l'an de grâce 1877, d'un ministère i-épubtîcain. Ce ministère a pour mission de dresser aux pratiques républicaines les deux pouvoirs qui ne sont pas républicains. Lui demander de les cabrer systématiquement, de se les aliéner comme à plaisir, de rompre brutalement avec leurs préjugés ou leurs ombrages, c'est une politique à rebrousse-poil, au rebours des faits et du sens commun. H. Jules Simon peut beaucoup à cette heure, mais il ne peut pas ces choses-là. Il a fait ses conditions en entrant au pouvoir, mais il en est qu'il n'a pas faites, parce qu'il ne pouvait pas, ne devait pas les faire ; il n'a pas tenu au Maréchal ce

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langage : '< Je veux une presse libre, libre jusqu'à la licence, libre jusqu'à l'outrage envers voire personne, votre ponvoir et votre hoaneur, libre jusqu'à Tapologie de l'incendie et de l'assassinat. » Non, il n'a pas i1it cela, et ce qui rend odieuse ta querelle qu'on lui fait, c'est que les radicaux eux-mêmes, appelés aux affaires, ne l'auraient pas dit plus que lui.

Dans le sein même du cabinel, le président du Conseil aiaii souvent à critiquer la mauvaise volonté sourde ou la légèreté de quelques-uns de ses collègues : il n'avait aucune aciionsurle département de la guerre, ni sur celui des affaires étrangères. Et pourtant, le duc Decozes n'était pas un ministre impeccable : parfois ses agents le servaient fort mal. C'est ainsi qu'il apprit ai tard la disgrâce de Hidhat-Pacha, le grand'vizir d'Abdul-Hamid {5 février;, que les gens de finance accusèrent le noble duc d'avoir voulu favoriser des spéculations suspectes. Dans sa lettre du 11 février, M. Jules Ferry l'accuse simplement « de légèreté h.

Versailles, 11 février 1877,

La mésaventure de M.' le duc de Decazes a ramené l'attentioa publique sur cet homme d'État si habile à « faire le mort ». Ces retours de notoriété ne tournent pas généralement à sa gloire, et ne servent guère qu'à mettre en relief la froideur de la Chambre, qui se ferme comme le pAle nord dés que le ministre paraît à la tribune, et les mauvaises dispositions do public, qui, lors même qu'on cherche à boucher toutes les issues, comme a fait M. Proust l'autre jour, se font place, pénètrent, s'inliltrent, flottent dans l'air, et rinissent par éclater dans quelque interruption inattendue, sous le pas hésitant de l'orateur, au travei's du tissu fdandreux de ses périodes crépusculaires.

Le public est visiblement prévenu contre M. le duc de Decazea, non pas le public européen, qui l'agrée, l'a pris eu faveur suivant les uns, en patience suivant les autres, — mais le public parisien, et cette portion du public parisien, très remuante, très soupçouneuse, très dure aux gens en place qu'elle croit capables de tout, parce qu'elle les juge à son niveau ; tout ce qui spécule, opère, agiote et boursicote sur ce grand tapis vert qui, à Paris, commence partout et ne finit nulle part. La race des joueurs est implacable; il n'y a pas de beaux joueurs à la Bourse, et les perdants éprouvent tous le besoin de s'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose. Ponr eux, tous les dés sont pipés, toutes les caries frauduleuses.

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LE HINISTËRE JULES SINON. Sil

toules les aouvelles frelalécs, exploitées, maqnignonnées. La fausse nouvelle étant, dans ce monde-là, l'abc du métier et le pain de chaque jour, on s'y exagère singulièrement l'usage qui peut être fait des vraies, j'ignore s'il y a eu des ministres jouant sur leurs dépêches; on l'a beaucoup dit dans tous les temps, on le chuchote plus que jamais en ce temps-ci. M'est avis qu'on le dira beaucoup plus que cela ne se fait. Le télégraphe n'est plus cette énigme aux longs bras qui ne livrait son mot qu'aux confidents ofQciels et attitrés; le télégraphe n'est plus le monopole des gouvernements et des ministres : c'est la chose commune de tous ceux qui ont intérêt à s'en servir. ]1 y a aujourd'hui bien peu d'événements que les gouvernements soient les premiers à savoir, et j'estime qu'en fait de nouvelles de Bourse, MM. de Rothschild, qui sont en communication perpétuelle avec toutes les places d'Orient et d'Occideut, en savent plus long et le savent plus vite que tous les ducs, tous les diplomates et tous les ministres du monde. A ce jeu, les ducs seront toujours battus par les banquiers, et les banquiers même, quoi qu'on en dise, peuvent se passer des ducs. Le tout n'est pas, du reste, d'avoir les nouvelles : le fin est d'en tirer parti. Qui peut dire, au temps où nous sommes, ce que vaut la nouvelle du jour? Le plus souvent, on ne sait guère si hausse ou baisse en sortira. L'échec de la conférence de Constanti- Dople n'a pas agi sur les cours. La chute de Midhat-Pacha a produit une baisse d'un jour, rattrapée, dès le lendemain, par ooe hausse équivalente. Ainsi, {)utre que le métier est laid, outre qu'il est difiicile, il brûle les doigts de ceux qui le fonL Trois raisons pour qu'il soit moins répandu que ne le pensent tant de gens, qui n'auraient aucun scrupule à l'exercer, si le hasard leur mettait en main le moyen.

Je n'ai aucun faible, vous le savez, pour le ministre des affaires étrangères, mais j'estime que vis-à-vis d'un minUtre, et particulièrement vis-à-vis de celui qui représente la France devant l'Europe, il n'est ni séant ni utile de procéder, en matière si délicate, par insinuations, par mots couverts, par demi-teintes et demi-jour. II ne faut rien alléguer qu'on ne puisse prouver; rien donner à entendre au delà de ce qu'on allègue. Il y a dans cette alTaire uq premier reproche h adresser au ministre des affaires étrangères, ou plutAt au

J. PnsT, BUcmirt, IL 21

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Sis DlSCOUnS DE JULES FERBV.

départenienl qu'il représente. M. le duc Decazes pouvait se couvrir d'autant plus aisément qu'il n'était qu'indirectement et hiérarchiquement responsable. Si le chaîné d'aiïaires de France à Constanlinople n'a écrit qu'à cinq heures du soir à son Gouvernement sur le grand événement du matin, il a évidemment manqué ou de vigilance ou d'Intelligence. Permis à M. le duc Decazes de dire à la Chambre que la chute de Midhat- Pacha n'a point, à ses yeux, une « capitale importance «. C'est là une échappatoire de tribune, sur la valeur et la portée de laquelle les députés ne se méprennent pas. Mais, si M. de Mouy l'eût ainsi pensé, il mériterait le bonnet d'âne. A quoi hon le couvrit', lejustitier, par son bavardage de l'aprés-mîdi, de sod silence du matin? Et à quoi mène cet optimisme ministériel, sinon à faire dire aux mauvaises langues : >< II y a une dépêche du matin, et c'est celle-là qu'on ne montre pasl »

Ainsi, à moins que nous n'ayons un administrateur des lignes télégraphiques capable de supprimer, de complicité avec le ministre des affaires étrangères, les traces d'une dépêche de Cous tan tinople, ce qui est assurément une hypothèse monstrueuse; à moins que nous n'ayons à la télé des grands services de l'Ëtat des détrousseurs de grande route et des prévaricateurs, nous avons à Constanlinople un agent qui, de façon ou d'autre, remplit mal son devoir, puisqu'il est le dernier à savoir, le dernier à écrire. Encore une fois, pourquoi n'eo convient-on pas?

Voilà pour l'agent. Quant au ministre, son laisser-aller n'est pas moindre. Sa sérénité pour lui-même explique l'indulgence qu'il accorde aux autres. Envoyer à deux heures du matin au ministère de l'intérieur un télégramme de Constantinople I quelle incongruité ! quel manque d'égards I M. le duc s'en amuse fort. II semble, à le voir, à l'entendre, que cela ne se £oil fait de mémoire d'homme! M. te duc fait mieux : non seulement il garde la dépêche sous son chevet, mais elle passe de son chevet dans sa poche, et il la porte lui-même au conseil. Je ne doute pas qu'elle n'y ait fait sensation, et ce petit coop de théâtre a dû flatter inrmiment notre modenie Mazarin. Mais •comment ne pas tul dire qu'en pareille matière, il conviendrait de se soucier un peu plus des sensations du public, et ua pea moins de celles de ses collègues.

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LE HINISTËHE JIJLEB SIMON. 83a

Ce qui ressort de cet incident o'est ni si trasique que quelques-uns le disent, ni si mystérieux que le grand nombre s'obstine à le croire. Sans rien exagérer, sans forcer les couleurs, sans pousser au mélodrame cette comédie dont l'amourpropre du principal personnage a, en somme, payé tous les frais, ne voyons dans cette aventure que ce qui s'y révèle une fois de pfus, à savoir la qualité maitresse de M. le ministre des alTaires étrangères, son trait distinctif, sa vraie physionomie :

M. le duc Decazes n'est pas un bon ministre des relations extérieures, parce qu'il est essentiellement, fondamentalement, incorrigiblement léger. J'ignore ce que pèsent ses vertus privées dans les balances de l'Ëternel, mais je sais qu'il est léger dans le conseil, léger dans la négociation, comme il est léger et sautillant, malhabile et trébuchant dans le discours. A la façon dont il mène les petites choses, je juge sa manière de conduire les grandes. A la façon dont il plaide sa propre cause, j'augure mal de ce qu'il fait pour celle de la France.

Voici plus de trois ans que M. le duc dirige — à lui tout seul, on peut le dire — les plus grandes, les plus difficiles, les plus redoutables de nos affaires. Il y fait, depuis trois ans, à peu près tout ce qu'il veut : il règne en maître dans ce domaine où M. Buiïet n'a jamais songé à le suivre, et qui, pour M. Dufaure, fui toujours lettre close. Par patriotisme et par oécessiLé, les Chambres ne lui ont jamais demandé de comptes. Par détachement et par ignorance, les présidents du Conseil se sont contentés de ceux qu'il lui plaisait de rendre. II était temps, en vérité, que M. Jules Simon mit un terme à cet état de choses. Il n'a pas, heureusement, attendu l'incident d'avant* hier pour s'y résoudre. Là aussi, il a établi et fait reconn^lre sa présidence. C'est une garantie, en attendant mieux.

Quelques jours après, daos une correspondance du 14 février, H. Jules Ferry revienl encore sur les infortunes diplomatiques du duc Decazes, et il se plaint sans violence, mais avec une clairvoyante mélancolie, des influences occultes qui maintenaient au pouvoir des ministres dangereux et soi-disant nécessaires.

Versailles, U février I8TT.

Il s'est passé certainement quelque chose comme une crise ministérielle à la suite de la séance oit M. le duc Decazes avait

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fait si piteuse ligure. Disons, pour être tout à fait exacts, nn semblant de crise. M. le duc a fait mine de se démettre, on a fait mine de refuser sa démission ; il s'est empressé de la reprendre. A l'exception du Maréchal, qui croit de bonne fol avoir ua ministre « que l'Europe consulte », et de la camarilla, qui ne l'aime ni pour lui-même ni pour l'Europe, mais pour les faveurs qu'elle en reçoit, l'émotion n'a été, j'imagine, ni bien sincère ni bien profonde, de part et d'autre. M. le duc a joué la colère, l'indignation, la surprise : « C'était une situation intolérable t Le Siècle elle XIX' Siècle ont demandé, annoncé son départ. Le Siècle n'est -il pas le journal de M. le président du Conseil? Le XIX* Siècle ne porte-l-il pas la marque récente de ses piQs précieuses faveurs? Est-ce à dire que l'on veut son portefeuille? On sait qu'il ne le défendra pas. » On lui a riposté par le Moniteur univerxet, le Français et autres compères, qui sont beaucoup plus à M. le duc que le Siècle n'est à M. Jules Simon. — Ces douceurs se sont échangées dimanche chez M. le duc d'Audiffrel-Pasquier, pris pour arbitre de la querelle, et qui n'a paseu grand'peine à jeter les deux combattants dans les bras l'un de l'autre.

Il faut être de bon compte : l'inetdeat ne pouvait autrement finir. M. Jules Simon ne doit avoir aucun désir, a l'heure qu'il est, de se Réparer de M. le duc Decazes. Le cabinet n'est assurément solidaire, en quoi que ce soit, ni du long passé diplomatique du chef de notre Foreign-Office, ni de la politique qu'il a pu suivre depuis dix-huit mois, ni de ses faits et gestes particuliers, ni de ses télégrammes en relard, ni de ses combinaisons avortées. Il y a là toute une situation personnelle, diplomatique et délicate dont le cabinet du 13 décembre n'a hérité en aucune façon, pas même sous bénéfice d'inventaire, puisque l'Inventaire ne se fera que le jour môme où elle prendra fin. Néanmoins, et pour peu que M.le duc s'y prête, qu'il évite les accidents télégraphiques, les faux pas de tribune et les pataquès parlementaires, pourvu qu'il reste fidèle au pacte arrêté entre lui et le président du Conseil, en vertu duquel celui-ci doit présider aux relations extérieures comme à tout le reste, et recevoir commuDication quotidienne, intégrale et sincère de tout ce qui s'écrit d'important : il n'y aura point urgence de quelque temps à changer le ministre des affaires étrangères. L'heure est grave, critique, et

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celle main, si légère, tient le fil de loutes choses. Ce n'est point le moment de risquer un apprentissage. A un autre point de Tue, la reconstitution, même partielle da ministère, offrirait certains périls, parce qu'elle «onticnl certain inconnu. Un homme d'État prudent, et la prudence est une des vertus maîtresses de M. le président du Conseil, doit prérérer le connu, dont il est maître, à l'inconnu, qui peut mal touroer. Avec un chef d'Ëtat qui a l'horreur des crises, c'est une grande force d'exister, c'est une règle de sagesse de rester tel que l'on est. On peut dire encore que, sans amis dans la Chambre, le ministère menacé a du soutien dans le Sénat; qu'il est considéré par plusieurs comme nn gage et sert à d'autres de bouclier ; et qu'il faut y regarder à deux fois avant de négliger, dans les calculs de la politique républicaine, cette quantité changeante, cette nébuleuse sans frontièi-es qui s'appelle l'orléanisme vacillant.

En politique comme en médecine, le mieux est toujours, quand on le peut, de laisser agir la nature. Le fruit tombe à terre quand il est mdr. et la force des choses fait bien tout ce qu'elle fait. L'espalier de M. le duc a reçu l'autre jour, h la tribune, un de ces coups de soleil qui h&tent la vendange et précipitent la maturité. Un ministre des relations exlérietires qui déclare, à la face de l'Europe, que la chute 4e Midhat- Pacha lui est apparue comme un événement de médiocre importance, est un ministre jugé. L'Europe a souri, mais n'est pas désarmée. On vivait sur un certain renom, sur je ne sais quel prestige de fausse habileté, de finesse transparente et d'imperturbable fatuité. Ce mot lâché, le ballon crève; peu importe le temps qu'il peut mettre à se dégonfler. Ce mot restera historique. Ce mot est précieux autant qu'instructif. Il jette sur la poUlique de M. le duc Decazes, sur la nature de son crédit diplomalique, des clartés singulières. Les rivaux el les ennemis de la diplomatie française sont, nous dit-on, pleins de bonne grâce pour celui qui la représente; nous en étions, à tout prendre, fort aises, quoiqu'un peu surpris; mais ne trouvez-vous pas qu'après l'algarade du 10 février, il y a lieu d'en être un peu plus inquiet et beaucoup moins étonné?

Quand sortirons-nous des situations boiteuses, de la politique d'à-peu-près, des ministres dangereux mais nécessaires? Quand en finirons-nous avec les fictions? Quand serons-nous en pos-

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session d'an ministre de la guerre qui nous réponde sérieusemenl des affaires militaires, d'un ministre des affaires étrangères dont l'autorité européenne soit une force et une garantie? I^ pays n'a jusqu'à présent aucune action sérieuse, aucune prise efficace sur ces deux grands objets de son souci et de ses angoisses : la guerre et la diplomatie. Ni de l'un ni de l'autre il ne sait rien et ne peut s'informer au grand jour. Poar l'un et pour l'autre, il est tenu de remplacer la lumière par la confiance, la raison par la foi : il est condamné à croire, à payer, à laisser faire. La haute direction des affaires militaires est aux mains du chef de l'armée, qui est, en même temps, le chef de l'État, patriote excellent, soldat dévoué mais irresponsable. La politique extérieure échappe, depuis trois ans, à toute discussion, à toute clarté, à tout contrôle. Ainsi va la France, dans les choses qui la touchent de plus prés, aussi peu instruite de ses affaires, aussi peu silre de son chemin, aussi aveugle et aussi docile qu'elle le fut en aucun temps, comme pour montrer une fois de plus que, de toutes les nations libres, elle est la plus confiante, la plus distraite, ta plus facile à gouverner.

11 y avait certainement un manque de sincérité et d'harmonie dans le fonctionnement du régime parlementaire, par suite des préjugés du pouvoir exécutif et de l'opposition du Sénat, qui rejetait avec empressement les lois les plus inolTensives qu'avait approuvée la Chambre : pareremple.la loi sur les conseils des prudliommes el celle qui prononçait la suppression des sous-préfectures de Sceaux et de Saint-Denis'. D'autre part, le clergé se montrait de plus en plus exif^eant, malgré la souplesse de M. Jules Simon, dont M. Freppel avait dit: « Il sera cardinal avant moi.» Et les cléricaux ne trouvaient pas encore assez catégorique le refus opposé au ppre Hyacinthe qui avait, par deux fois, sollicité l'autorisation de faire des conTérences sur des sujets de morale et de religion. Le comte de Chambord, au commencement de mars, se déclarait toujours prêt à faire le bonheur de la France, et ses journaux prédisaient â l'eiivi la restauration prochaine de )a monarchie, tandis que les bonapartistes réussissaient, le 10 mars, ù faire nommer H. Dupuy de Ldme sénateur inamovible en remplacement du général Changamier. Le

1. La Chambre avait discuté dans la séance du! février ISTT {Journal officiel du a) la proposition de MM. Jules Ferrî et de Sonnier tendant à lu suppression des souS' préfectures de Sceaux et Saint-Denis, ainsi que celle de M. Camille Sée ayant pour objet la réorganisation de la prétecture de la Seine, au point de vue des services se rattachant aui arrondi sèment» de Sceaux el Saint-Denis. M. Jules Ferry, qui était président de la commission, prit ta parole au coui-s de la discussion.

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ministère dut se décider ù poursuÎTre M. de Cassagnac, et la Chambre autorisa les poursuites par 286 voix contre 174 ■ (mars) .

L«s prândea dn 16 mai.

Les menus incidents de noire politique intérieure ne paraissaient pas de nature h passionner l'opinion, et le grave conflit qui s'était ouvert en Orient, depuis que le ciar, par son manifeste du 24 airil, avait déclaré la guerre à la Turquie, donnait le pas aux préoccupations eitérieures. En dépit des déclarations de neutralité que le duc Decazes avait faites à la tribune, les potriotes n'obseï^ vaient pas sans crainte les armements de l'Allemagne, les demandes de crédits formulées au Reichstaf^ par M, de Moltke, qui avait manifesté sans ambages son peu de confiance dans la durée de la paix et annoncé des concentrations prochaines sur la frontière des Vosges. Enfin, l'attitude de l'Ilalie n'était pas sans inspirer aux politiques des appréhensions sérieuses el, par une aberration singulière, les évêques français, cédant aux instructions du pape Pie IX, provoquaient une agitation des plus vives contre le gouvernement italien, qui venait de présenter aux Chambres la loi swr tes abus du clergé. L se trouva même un prélat, Vévêque de Nevers, pour sommer directement le maréchal de Mac-Habon, par une lettre rendue publique et envoyée à tous les maires du diocèse, de répudier toute solidartlé avec la « révolution italienne .>. Ces excès impolitiques forcèrent le ministère Jules Simon a interdire, par une circulaire du 23 avril, le colportage des pëLitions réclamant l'intervenUon de la France en faveur du Saint-Siège et h dissoudre l'association formée à Paris sous le nom de u comité catholique ». Enlln, le garde des sceaux, M. Martel, invita les évSques & ne pas autoriser des orateurs laïques a. faire des conférences dans les églises'. A la Chambre, la majorité ne se fit pas faute de manifester ses sentiments contre les incartades du parti clérical. A la suite du dépôt par les présidents des trois groupes de gauche d'une interpellation sur " les menées ultramontaines dont la recrudescence inquiétait le pays », il y eut, les 3 et 4 mai, un grand débat qui fournit à M. Leblond l'occasion d'eiposer les empiétements du clergé, ses conquêtes récentes dans le domaine de l'enseignement, le développement des cercles catholiques, destinés à maintenir sous la tutelle du clergé l'adulte à qui l'instituteur congréganiste a déjà appris la haine de la société civile; enfin, les dangers auxquels le pays se trouvait exposé par les déclamations violentes des évéques contre l'Italie, qui n'était déjà que trop portée à subir l'intluence et à accueillir les avances de l'AIIemattne. M. Jules Simon, président du Conseil, après avoir rappelé les

I- Le tribunal correctionnel condamna H. de Cassagnac A deux mois de prison et trois mille francs d'amende; la cour d'assiaesàdeuii mois de prison et ileu.i mille francs d'amende.

?. Circulaire aux évéques, en date du 18 avril.

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sas DISCOURS DE JULES FERRT.

mesores déjà prises par le ministère et le blâme ofllciel adreasi k l'évéqiie de Nevers, promit de faire respecter les lois « contre tous ceux qui compromettaient la France au dehors ». Puis, Gambetta, ne trouvant pas sans doute ces assurances surilsantes, crut deroir généraliser la question ; il démontra que, quand Rome parle, tout le clergé obéit ; que « le mal clérical s'était inliltré profondément dans ce qu'on appelle les classes dirigeantes du pays » ; que l'esprit jésuitique, dénoncé sous l'empire par H. Bonjean, par M. Rouland et par M" Darboy, avait fait des progréa immenses, qu'il inspirait aujourd'hui la campagne de Rome, à l'intérieur et à l'eitériear,et, après avoir mis le Gouvernemeat en demeure » de délivrer la France des étreintes de la politique ullramontaine » il termina en répétant la formule de Pej'rat : u Le cléricalisme, voilà l'ennemi! >•

Comme le président du Conseil s'en tenait à ses déclarations de la veille, assurément très correctes, M. Bernard- Lavergne produisit un article du journal de M. Dupauloup, i« D^/'ense,qui affirmait que le Maréchal, président de la République, avait invité H. Jules Simon à V donner solennellement au clergé et aux catholiques toutes les garanties désirables de protection et de sécurité... n A quoi, le président du Conseil répondit par un démenti énergique et un élo^'e sans réserve du caractère du Président de la République a dont la conduite politique lui inspirait, de jour en jour davantage, une respectueuse admiration >•. La Chambre, qui n'avait nulle raison, de révoquer en doute un semblable témoignage, adopta, par 346 voix contre 114, un ordre dujour qui invitait le Gouvernement» à réprimer l'agitation anti patriotique b du parti clérical et « à user des moyens légaux dont il dispose ».

Bien que personne ne pût prévoir qu'on touchait à ane crise, les déclarations de H. Jules Simon devant la Chambre n'avaient pas dissimulé, à travers les témoignages de respect et même d'admiration pour le Maréchal, qu'il existait entre lui et le ministère des dissentiments pniiliques. En dépit del'optimisme calculé duprésident du Conseil, qui espérait, par sa souplesse et sa grâce, inti-oduire une harmonie factice dans les rapports des pouvoirs publics, tes chefs du parti républicain s'indignaient de la sourde résistance des bureaux, dont les ministres étaient prisonniers, et de l'inOuence occulte qui entravait l'épuration du personnel des fonctionnaires, presque tous hostiles à la République. Dans une curieuse correspondance, adressée à la Gironde et datée du 30 avril, M. Jules Ferrv', arrivé û ce tournant de l'histoire, trace des honorables ministres, qui se trouvaient placés entre les tendances opposées de la Chambre et de l'Ëiysée, mi piquant portrait. On trouve dans cette lettre la plus fine et la plus juste analyse des caractères de M. Jules Simon et de M. Martel :

Versailles, 30 avril 1877.

Il y a toujonrs de l'inconnu dans une rentrée àé Chambres. C'est le moment où le bail de la majorité se renouvelle, le

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quart d'heure de Rabelais parlementaire, le clearing-kouie des échéances ministérielles. Le député s'en est allé léger comme on écolier : il revient grave et froncé comme un juge. C'est que les électeurs d'arrondissement ont passé par là, avec le défilé des griefs locaux, plainte étemelle et régulière comme celle dn Qot qui meurt sur la rive, et l'agar^ante revue des percepteurs suspects, des juges de paiit. compromis, des gendarmes com-< promettants, de tout le personnel des ministères de combat, caché dans les replis du gouvernement républicain comme un parasite hostile et inextricable. Griefs légitimes, lamentations Irop bien fondées, mais que le scrutin d'arrondissement a prodigieusement grossis et qui sont devenus pour beaucoup le souci principal, le but suprême, la grande et unique aifalre. Le scrutin d'arrondissement tend manifestement à réduire toute la science politique, tout l'art de gouverner, tout le mouvement parlementaire, tous les destins ministériels en des questions de juges de paix. Ou a beaucoup ri, ce printemps, d'un député, qui n'était pas de l'extrême gauche, écrivant à deux ministres ce billet légendaire : « J'ai l'honneur de vous prévenir que tant que l'on ne m'aura pas délivré du juge de paix de X..., je voterai, en toute circonstance, contre le cabinet. » Toute la philosophie du scrutin d'arrondissement est dans cette rustique. boutade. Cette préoccupation exclusive, passionnée, on pourrait presque dire maladive, peut offrir à un ministère républicain, selon les temps, tanlAt une difficulté sérieuse, tantôt d'incroyables facilités de gouvernement. Avec des révocations de fonctionnaires, un cabinet libre de son action mènerait la majorité parlementaire à la baguette. Obligé de lui marchander les satisfactions secondaires ; génë, en bas, par la bureaucratie qui se défend à outrance; en haut, par le pouvoir qui résiste, se débat, s'évade, joue au plus fin, le ministère n'a ni sur la majorité tout le crédit qu'il devrait avoir, ni dans la politique générale toute l'autorité, toute la sécurité, tout le loisir intellectuel qui sied à un gouvernement sûr des autres comme de lui-même.

C'est une situation analogue, mais devenue tout à fait aiguë, qui, dès le début de la dernière session d'automne, faisait prévoir aux esprits un peo sagaces la chute inévitable du ministère Dufaure. Je ne rappelle ce souvenir que pour faire ressortir les;

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S80 DISCOUHS DE JULES FEBRV.

différences profondes qui se rencoalrent heureusement dans l'état présent des ctioses. Les deux ministères débiteurs (la justice et l'intérieur) au mois de novembre dentier étaient, comme on dit vulgairement, arrivés au bout de leurs pièces. A l'un le bon vouloir, à l'autre le pouvoir faisaient défaut. II était avéré que M. Dufaure opposait aux exigences les plus modestes, aux réclamations les plus criantes, une force d'inertie invincible et une mauvaise humeur de parti pris. A cAté de lui, tout pavé de bonnes intentions, le ministère de l'intérieur ne vivait plus que de belles promesses et d'aveax d'impuissance. Le moindre grain de sable arrêtait sa marche ; chaque nomination de maire exigeait un siège en règle, et, neuf fois sur dix, livré à lui-même, abandonné par ie président du Conseil, sans appui dans le cabinet, sans crédit sur le Maréchal, le ministre devait battre en retraite.

Nous n'en sommes plus là, Dieu merci ! Il a été beaucoup tait, depuis trois mois, pour la transformation du personnel administratif, et, sans bruit, mais sans trêve, jour par jour, heure par heure, il se fait quelque chose. Quand M. Jules Simon fit connaître anx délégués des groupes de gauche, au moment de la formation du cabinet nouveau, dans quelles conditions il entendait accepter le fardeau du pouvoir, il ne promit pas — je vous l'ai maintes fois écrit — de procéder par hécatombes. Il n'est l'homme ni des coups de balai ni des coups de thé&lre. Sa prudence répugne aux coups de théâtre; ses habitudes administratives, son amour de la règle, et aussi je ne sais quel fond de scepticisme a l'endroit des fonctionnaires, l'inclinent médiocrement aux coups de balai. M. Jules Simon s'engagea uniquement à faire le nécessaire, non d'un seul bloc, mais feuille par feuille et avec l'aide du temps, comme se font tontes les choses durables. Une éducation était à faire ; il l'entreprenait, comptant plus, pour la faire avancer, sur la douceur que sur la violence. Ce que M. Jules Simon promettait alors, il l'accomplit incessamment.

Sans doute, l'opinion attendait des façons plus bruyantes. Il est aisé de dire : >< Le ministère est libre, puisqu'il s'en vante. >> Dans un régime constitutionnel, si parfait qu'il puisse être, — et le ndLre a toutes les faiblesses, il contient tous les écueils et toutes les contradictions ! — la liberté du cabinet n'est jamais

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que relative. Elle est pleine et entière, quand les vues dn cabiaet sont d'accord avec les vues propres du pouvoir; elle est gênée, partant incomplète, quand le ministère a pour mission de faire faire au pouvoir tout juste le contraire de ce que le pouvoir aimerait à faire. On n'est pas pour cela un chef d'Ëtat inconstitutionnel, on ne manque pas pour cela à ses engagements; mais avec un peu d'adresse, elles chefs d'État en ont toujours, on trouve le moyen d'être à la fois suffisamment correct dans l'ensemble, et dans le détail fort incommode. Dans ces luttes intimes que le public ne voit pas, mais dont les esprits politiques doivent prendre leur parti, la victoire est au prix de la patience, de la persévérance, du savoir-faire. Ces qualités sont celles de M. Jules Simon, et si elles ne lui ont pas fait faire jusqu'à présent, il faut bien l'avouer, tout le chemin qu'on en pouvait attendre, c'est qu'il a affaire à forte partie. Quoi qu'il en soit, le personnel s'épure successivement , on expulse peu à peu, par des moyens divers, les derniers préfets incorrigibles ; les douteux s'améliorent ou se font oublier ; surtout, à la différence de ce qoi se passait sons les mains novices de M. de Marcère, tous obéissent; enfin, l'épuration des maires de canton, que le précédent ministre avait dû renoncer à poursuivre, se continue silencieusement ; les colonnes du Journal officiel l'attestent deux ou trois fois par semaine, et les départements, l'un après l'autre, s'en aperçoivent.

Vous voudriez plus de vigueur, plus d'entrain apparent, plus d'effet d'ensemble? Celte politique vous parait molle, parce qu'elle manque de dehors? C'est aussi mon sentiment. Mais, si modeste qu'elle se fasse, il est clair qu'elle porte ses fruits. La République a-l-elle perdu ou gagné, dans nos provinces, depuis trois mois? Les in transigeants eux-mêmes n'oseraienl-ils pas dire qu'elle est en perte. L'impression générale des députés qui rentrent est, au contraire, celle d'un progrès sérieux, lent et sûr dans nos affaires. En dépit de griefs locaux et de mécontentements particuliers, une brise générale et régulière enQe nos voiles ; le courant des élections de février n'a pas passé comme un orage : il subsiste, s'étend, se canalise. Que faut-il davantage ?

Tel est le bilan du ministère de l'intérieur. Malhenreuse-

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ment, au minislère de la justice, l'iavenlaire est moins favorable. Si les effets de M. Jules Simon sont an pair, les valeurs de son collègue de la chancellerie risquent fort^ ce me semble, de tomber au-dessous du cours. Il a débuté par une ovation, et il menacede finir par une déconvenue. Un langage excêlleut, une superbe attitude, un bon vouloir infini, des intentions vaillantes, une vue droite des hommes et des choses, une honnêteté que nul ne conteste, un courage qu'on aurait tort de mettre en doute, — M. Martel a tout cela. L'activité qu'il ne possède pas, le labeur qu'il ne peut donner, la souplesse et la flnesse qui lui manquent, M. Méline les lui apporte. A eux deux, ils devraient faire un ministre : ne nous donneront-ils qu'une déception? On leur reproche de travailler beaucoup et de peu produire, et de battre éternellement le jeu de cartes de M. Dufaure, comme s'ils comptaient y trouver les atouts qui n'y sont pas. Quelques mouvements longtemps mûris et qui avortent; de grandes promesses qui s'évaporent; des clioix hiérarchiques à foison, et pas un choix politique; dans le mena des fonctionnaires, pas d'exécutions ; pas le plus petit coup de foudre sur les sommets.

La volonté bien connue, hautement affinnée, du garde des sceaux est de faire des nominations républicaines. Par quel secret maléflce toutes celles qu'il prépare lui échappent-elles à la dernière heure? Sur trois sièges vacants à la Cour de cassation, M. Martel en destinait un à un vieux parlementaire, républicain d'ancienne date, avocat honoré, homme de cœur et de bonne renommée, qui a tenu, dans des temps difficiles, le premier parquet de France : le candidat de M. Martel n'a pas été nommé. M. Martel propose; au-dessus de lui, quelqu'un dispose. Ce n'est plus un mystère que l'Elysée fait expier à la Justice toutes les libellés qu'il a dd, bon gré, mal gré. laisser prendre à rinlérieur. Qui croirait que cet homme excellent, an chevet duquel on a porté les sceaux de France et qu'on a fait ministre moitié par force et moitié par prière, est épluché comme un commis, et qu'on lui marchande jusqu'aux juges de paix ? C'est là le câté faible de cet homme de bien : il ne fait peur à personne. Il est lent, et on l'a cm irrésolu, et tontes les mauvaises traditions, que sa belle attitude dans l'affaire de l'avocat général Bailleul avait fait reculer, ont bientôt repris

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LE MINISTÈRE JULES SlHON. 33S

courage et se sont de nouveau ruées dans les bureaux. Il est scrupuleux, et on l'a cru faible. Il est bon, et loat le monde en abuse, depuis les évéques, qui raillent son ton paterne et ses conseils attendris, jusqu'aux freluquets de robe, qui le paient en injures de son insigne débonnaireté.

Dans ces conditions, l'autorité est un leurre, et le pouvoir un déboire quotidien. Il est à craindre que le garde des sceaux n'en ait que trop le sentiment, et que, lassé, dégoûté, impuissant, il De rejette, un beau malin, un fardeau qui l'écrase. Si jostiflé qu'il puisse être, ce coup de tête serait regrettable. Le successeur de M. Martel, quel qu'il fût, ne saurait Je dépasser en droiture, en probité politique, en bonne volonté républicaine, et il n'est pas démontré qu'il ait plus que lui l'énergie, l'autorité, je serais presque tenté de dire, en considérant l'immensité de la tâche, le génie nécessaire pour dompter à la fois le pouvoir qui résiste, la magistrature qui se défend, les bureaux qui conspirent, tous les intérêts, tous les préjugés, toutes les réactions, coalisés et cantonnée dans l'ordre judiciaire, comme dans leur suprême refuge et leur dernier retranchement.

La loi anr l'organisation moniclpale.

A la suite de son rote caractéristique contre l'agitation cléricale, ja Chambre se remit au travail et commenta, dans la séance du 5 mai Ma discussion de la loi sur l'organisation municipale dont M. Jutes Ferry était rapporteur'. Après le retrait de l'urgence

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