‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 5)Chapitre 50 sur 66 · V. le Journal officiel du 15 mai · texte numérisé non relu

V. le Journal officiel du 15 mai

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Le régime du i6 mai

Hb IG aii in 13 décembre ilU.

La démission de H. Jules Simon entraînait ualurellement celle de tous ses collègues du cabinet. Tout le monde comprenait d'ailleurs qu'il ne s'agissait pas d'une simple crise ministérielle, mais d'un changement complet de politique, d'une entreprise audacieuse de toutes les réactions coalisées. La majorité républicaine de la Chambre prit sans retard une attitude qui correspondait A. la piravité des circonstances. Elle adopta, le 17 mai, par 341 voix contre 149, un ordre du jour dont les termes avaient été arrêtés la veille dans une réunion des fjauches. It portait » que la conllance de la majorité ne saurait âtre acquise qu'à un cabinet libre de son action et résolu à gouverner suivant led principes républicains qui peuvent seuls garantir l'ordre et la propriété au dedans et la paix au deliors ». Gambetta, en développant l'interpellation, adressée pour la forme au ministèie défunt, avait exprimé avec convenance et fermeté la stupenr du pnys, qui s'indignait du congé soldatesque donné ù des ministres investis de la confiance des représentants de la nation; il avait invité ses collègues à dire au Président de la République i< qu'on l'avait trompé, qu'on lui avait conseillé une mauvaise politique », et à le conjurer de rentrer » dans la vérité constitutionnelle «. Le puissant orateur ne manifestait d'ailleurs aucune crainte, la dissolution ne pouvant que fournir aux électeurs l'occasion d'exprimer leurs sentiments « contre ceux qui les fatiguent et les obsèdent ». Mais il taxait de criminels les hommes qui voudraient faire de la dissolution « la préface de la guerre ». C'est pour répondre à celte partie de la harangue de Gambetta que le Maréchal écrivit au duc Uecazes la lettre du 17 mai qui, en priant le ministre des alTaires étrangères de conserver son poste, affirmait que le gouvernement entendait conserver avec les puissances étrangères •< des relations amicales et confiantes », et que rien ne serait changé & la politique extérieure. Une note de l'Agence Havas, dont l'origine resta d'ailleurs problé-

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niatique, renouvela même ces assurances pacifiques et prëla an Maréchal riutention <i de réprimer avec la plus grande fermeté les démonstrations ultramontaines qui pourraient se produire <>. Cela n'empêcha pas H. de Hac-Mahon de constituer, le il mai, un cabinet entièrement réactionnaire sous la présidence du duc de Broglie, qui prenait le portefeuille de la justice'. Le message présidentiel, qui fut la aux Chambres le fS mai, accusait les ministères Dufaure et Jules Simon de n'avoir pu réunir dans les Chambres une « majorité solide », de n'avoir pas réussi t concilier la forme républicaine avec les « principes conservateurs ». Or le Maréchal refusait de confier le pouvoir » à une autre fraction de parti républicain ». Tout en affirmant sa résolution de respecter et de maintenir la Constitution de ISTo, il invitait Is Chambre à suspendre ses séances et Axait cet ajournement à. un mois. Les députés se séparèrent sans essayer de manifestation violente, el les bureaux des gauches se bornèrent h lancer un manifeste aux électeurs qui attribuait pour cause a la crise le désir du pouvoir exécutifde peser sur les élections prochaines pour le renouvellement des conseils généraux et municipaux, et engageait les fonctionnaires républicains à « attendre à leur poste d'être révoqués pour se séparer dus populations dont ils avaient la confiance ». Ce manifeste exprimait, en terminant, la confiance « que la République sortirait plus forte que jamais des urnes populaires >■. Que ferait le Maréchal, dansle cas où tes prévisions républicaines se réaliseraient? Le Moniteur universel déclarait qu'il achèverait sa présidence, tandis que le Français et le Pays laissaient entrevoir l'éventualité d'un coup d'État.

M. Jules t'erry, dans une lettre adressée, sous la date du 31 mai, à VEcho univenel, journal dirigé par M. Jules Simon, apprécia en ces termes la situation qui était faite au pays :

Il D'est pas vrai que l'histoire se répète, mais on la parodie. La France a tant de drames daDs son passé, tant de défroques, tant de décors : il y a toujours, parmi noas, quelque plagiat dans l'air.

Aujourd'hui, à dix jours d'un coup de théâtre, destiné, selon M. le président du Conseil, ministre de la justice, k assurer la stabilité des institutions républicaines, c'est le coup d'État qui semble la pièce en vogue. Depuis dix jours, en effet, qui donc fait cortège à la présidence ; qui l'acclame et qui l'appuie? Des amis de la Constitution ? Des partisans de la légalité républi-

t. Les autres minisires étaient MM. de Fourlou {Intérieur), CaJIlaux {Finances),BTTiael(Inslrueti07i publique,Culles el BeaiiX'iirlt),Paris{TraKiui publics], de Meaui {Agriculture et Commerce], Berlhaut {Guerre), duc Decaies [Affaires Urangèret). Quelques jours après, le cabinet se complète par la nomination du vice-amiral GicqueldesTouctiesàla Marine.

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LE RÉGIME DU 16 MAI. SaS

caioe? Non, mais des planaires de coups d'Ëtat. Avec une audace qui, à elle seule, est une offense, avec un cynisme qui s'accroît de jour en jour, tous les professeurs de violence, tous les conseilleps de trahison, tous les entrepreneurs de monarchie ont pris position autour de l'Ëlysiïe. Ce sont eux qui, soir et matin, chantent V Alléluia sous ses fenêtres, ce sont eux qui encombrent ses antichambres, ce sont eux qui se partagent les préfeclures.

lis ont mis au service du pouvoir qu'ils encensent, et qu'ils entendent bien exploiter, leurs hommes de plume et leurs hommes d'action, leurs journalistes et leurs sous-préfets, leurs courtisans et leurs claqueurs. Ils sont de sa suite au Trocadéro ; ils lui accommodent dans leurs feuilles un retour de OompiÈgne, Le journal de Chislehurst se p&me aux accents du » moi » présidentiel : il le célèbre, il le commente, il le savoure comme un avant-goût. De leur côté, les gens du droit divin ne manquent pas de se reconnaître dans celui qui ose dire : « La paix, c'est moi ! » Touchante harmonie ! la faction qui s'est repue du 2 Décembre, et celle dont le rêve sénile se reporte aux Ordonnances, marchent d'accord, la main dans la main, offrant au Maréchal le choix entre le crime de Bonaparte et celui de Charles X; e.t les journaux de Tépiscopal, qui n'ont pas de préférence, garantissent, pour l'un comme pour l'autre, l'absolution du Saint-Père et les grâces de la sainte Ègtise-

La révolution de palais du 16 mai en est là, après dix jours. Elle récolte des adhésions, mais ces adhésions sont factieuses. Elle soulève des enthousiasmes, mais ces ardeurs ne sortent pas du cercle des revenants de la monarchie absolue et des crocheteurs de constitution. Quel spectacle et quelle leçon I En dehors des légitimistes à outrance et des bonapartistes résolus, l'entreprise innommée qui a surpris la France n'a amené à elle, depuis qu'elle a commencé, ni une espérance avouable, ni une illusion sincère, — à moins que l'on ne porte au compte des illusions honnêtes celles de M. le duc de Broglie, qui croit être meneur quand il n'est que mené, et dont la spécialité politique est de livrer à autrui les places qu'il se charge de garder, et de faire aux gens de l'Empire la courte échelle sans le savoir.

Nous voulons faire aux conseillers de « l'acte pohtique » du 16 mai l'honneur de croire qu'ils s'attendaient ù antre chose.

J. FIBBY, Dûcoan, II. Si

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Infatués d'eux-mêmes et de lears coteries, ignorants oa dédaigneux de la France, ils s'étaient flattés de rendre, avec l'appni des etîarés et des timides, un regain de crédit au pouvoir personnel. I^e septennat, que l'Assemblée de Versailles avait jugé insuffisant, puisqu'elle l'avait, bien malgié elle, transformé en présidence républicaine, devait, le 16 mai dernier, renaître de ses cendres. La France, selon eux,étaitmac-mahonienne. M. de Broglie en répondait, et, dès lors, le Marécbal n'en doulail pas. On allait voir certainement se lever, d'un bout du pays à l'autre, tout un peuple mac-mahonien, ami du provisoire, épris de l'équivoque, érigeant la négation politique en système de gouvernement, race étrange et prédestinée, créée de toute éternité par la Providence, pour permettre à la coterie des ducs de gouverner ce pays de France, au nom d'une dictature sans dignité et d'un doctrinarisme sans drapeau. — Nous avons beau regarder, nous ne voyons accourir i\ cet appel désespéré que de vieux partis usés, déshonorés, vaincus, tombés sous la colère ou le mépris de la France. Le. septennat, isolé de la Constitution républicaine, n'avait été pour les partis royalistes, du 2U novembre i873 au 2(1 février 1875, rien de plus qu'un paravent: c'est moins et c'est pis aujourd'hui, car ils affectent d'y voir uo complice. Le temps presse, l'équivoque n'est pas durable : chacun déploie au vent ses vraies couleurs. Il y a eu une France monarchique, il existe une France républicaine: il n'y a jaujai.s eu, il n'y aura jamais de France mac-mahonienne.

Il semble que M. le duc de Broglie en ail lui-même le sentiment. Après avoir découvert le pouvoir personnel par le message du \S mai, il fait mine de vouloir le couvrir par sa circulaire du 28. '( Bien que son initiative se soit fait sentir dans les derniers événements, sa responsabilité est toujours couverte parcelle de ses ministres, et l'ofTeuse, sous aucune forme, ne doit monter jusqu'à lui. » Qu'est-ce à dire ? Après avoir posé, à la face du pays et du monde, la question entre le pouvoir personnel et le pouvoir parlementaire, songeraîl-on déjà à battre en retraite? Après avoir mis en mouvement les grandes responsabilités, voudrait-on se réfufiier dans les petites ? Aurait-on le dessein, après avoir caché le pouvoir ministériel derrière la responsabihté du président, de faire aujourd'hui un rempart au président de la responsabilité ministérielle ? De la part d'un

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ministre qui a congédié la Chambre et ()ui veut la dissoudre, pour échapper précisément aux responsabilités qu'il invoque, le Irait est à la fois imprévu et héroïque : mais nous croyons que la France n'en sera pas touchée. Si M. le président da Conseil n'a visé qu'à réclamer pour lui-môme une part, une large part de l'impopularité qu'ont méritée les perturbateurs du repos public, sa revendication est superflue, et le pays y a fait droit depuis longtemps. S'il se flatte de l'assumer sur lui tout entière, il demande à la fiction consLitulionnelte un miracle dont elle n'a été capable dans aucun temps ni dans aucun pays. Ce n'est pas le parti républicain, c'est le Président de la République lui-même qui a mis en avant sa responsabilité devant la France. Celle responsabilité, ta France a le droit de la discuter sans outrage, de la peser sans offense. La police correctionnelle n'a rien à y voir : c'est un procès qui est en dehors et fort au< dessus de sa compétence.

La circulaire de M. de Broglie à laquelle fait allusion l'article de M. Jules Ferry, menanuil la presse de répressions sévères, si elle attaquait « la morale, la religion, la propriété », si elle faisait l'apologie de la Commune, ou enfin si elle se rendait coupable d'offenses contre le clief de l'État. Elle afllrmait que le Maréchal était résolu h respecter la Constitution, et justiQait l'acte du 16 mai par la nécessité ■< d'arrêter l'envahissement des théories radicales ». De son côlé, le ministre de l'intérienr, M. de Fourtou, que la Pi'esse de Vienne oppelait « l'àme noire du ministère », limitait son programme, en invitant ses subordonnés à la défense de l'ordre sur le terrain de la Constitution ; mais sa manière d'entendre le fonctionnement des institutions républicaines était lont h fait caractéristique. Deux jours apr^s son entrée au ministi^re, il frappait Iretite-liuit préfets de destitution et chanpieait la résidence de vingt et un autres. Des décrets, datés du 24 et du 29 mai, remplacèrent 127 sous-préfets et secrétaires-générau», et les nouveaux administrateurs étaient presque tous empruntés h. l'ancien personnel de MM. de Broglie et Bulfet. Des ma};istrats aussi fucent l'objet d'une épuration significative : on destitua notamment cinq procureurs généraux, entre autres M. Serre, qui avait flétri les commissions mixtes, lors de l'incident Bailleul. M. Henonard, procureur général a la Cour de cassation, donna, par contre-coup, sa démission. Enfin, d'innombrables condamnations tombèrent sur les journaux républicains, et les colporteurs furent meuacés de retraits d'autorisation par circulaire de M. de Fourtou n s'ils se faisaient les complices des mensonges, des calomnies et des attaques dont la société, le gou-i Ternement et les lots sont jouraetlemenl l'objet ». Ce n'élaient là

que les préliminaires du combat, et loua lea yeux étaient toarné* vers le Sénat. AllaiUil voter la dissolution de la Chambre et subir docilement le caprice du pouvoir exâcutifT C'était probable, en raison de la composition de la haute Assemblée el des avances faites aux légitimistes par le ministère, qui leur avait proinis l'appoi oniciel aux procbnines élections, pour un certain nombre de siègts. H. Jules Ferrj', dans deux lettres successives, adressées à l'SeAv universel, crut devoir tenter un dernier efTort pour mettre le Sénat en garde contre les manœuvres et les intrigues << des casse-cou de salons » qui allaient compromettre l'institution nouvelle de la seconde Chambre. Voici la première de ces lettres, qui est datée du 7 juin 18-7 ;

TjuÎD 1877.

Il est une idée que beaucoup d'honnêtes gens, réfléchis, patriotes et sages, se sont mise dans l'esprit et qui, à cette heure, fait son tour de France ; une confiance robuste qui. de proche en proche, — en province, au moins, — a gagne tout le monde et soudain tempéré la stupeur des premiers jours : le pays ne croit pas, ne veut pas croire que la dissolution soit votée par le Sénat.

Ce sentiment est très vir dans les classes industrielles et commerçantes; il a profondément pénétré les classes rurales. Ne leur dites pas que les élections sont prochaines, qu'il suffit que le Maréchal demande au Sénat l'aulDrisation de dis.soDdre la Chambre pour qu'il l'obtienne, que tel est l'avis des constltntionnels de la haute Assemblée, et que M. le duc d'Audtffret- Pasquier entend ainsi la politique. Nos gens vous écouteront, hocheront la tête, el ne vous croiront pas. Il y a sur ce point une révolte de bon sens public, avec laquelle une inslitutlon, quelle qu'elle soit, ne joue pas impunément. Ne se tronvei-a-t-il donc pas, dans cette coterie de politiques frivoles et de cassecou de salons qui, pour le malheur de la seconde Chambre et pour le nôtre, y tiennentlehauldu pavé, un homme de bon sens, un bon citoyen pour crier aux autres : Prenez garde k vous I prenez garde au Sénat 1 vous allez vous brouiller avec la France, au moment même où le pays vous prenait au sérieux ?

En elTet. soit naïveté politique, soit grandear d'àme, soîl inexpérience, cette seconde Chambre, si étrangement venue, si bizarrement composée, le pays s'en accommodait. Car ce pays, que les meneurs du centre droit disent ingouvernable, est le

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plus accommodant de tous les pajs. Il s'est atlachë à la Gonstila- Uon du 25 février beaucoup plus que ses auteurs ne l'espéraient. Où les politiques n'avaient vu qu'un expédient, ce peuple de bonne foi voyait une solution. Si grand était le besoin rt'un refuge après l'orage, qu'on avait pris, les yeux fermés, celui qui était oiïert. et que, sans regarder aux détails, on s'y était assis, on y voulait vivre, convaincu que ce n'est pas l'étoffe des constitutions qui est le principal, mais l'esprit public qui leur donnerAmeetlavie. Par là, cette institution de deux Chambres, à laquelle la démocratie française n'était préparée ni par ses instincts, ni par sa tradition, cette inslitnlion peu populaire, mais indispensable, a fait son chemin, tenant sa place, et, malgré bien des fautes et plus d'une déception, l'on put dire qu'elle était acclimatée.

Voulez-vous compromettre ce résultat heureux, ou voulezvous le consolider? Voulez-vous fonder à jamais dans la démocratie française l'autoritc du gouvernement parlementaire et la popularité de la seconde Chambre ? Ou voulez-vous nous rejeter, malgré nous, dans les aventures, dans les périls, dans les vertiges de la Chambre unique?

C'est ainsi qu'à cette heure la question se pose, et ceux qui ne la voient pas ainsi ferment les yeux à l'évidence.

Il y a sans doute, dans le centre droit sénatorial, des gens de courte vue qui se flattent de concilier le devoir et la courtisanerie, qui s'imaginent, en accordant an Président de la République un décret de dissolution, lui en laisser la responsabilité tout entière : le Sénat n'en peut mais, disent-ils : il n'a pas eu l'initiative ; il ressemble au juge des divorces, qui constate rincompatihihtë d'humeur et prononce la séparation ; après tout, n'est-ce pas, en dernier ressort, le pays qui prononcera I

C'est là un triste sophisme, également condamné par la Constitution, dont le Sénat a la garde, et par le bon sens, dont relèvent les pouvoirs.

En faisant du Sénat l'arbitre des cas de dissolution, la Constitution ne lui a pas, apparemment, donné mission d'enregistrer tous les caprices, toutes les fantaisies, tous les coups de télé du pouvoir exécutif. Une dissolution ne peut se passer de bonnes raisons. Où sont-elles? Car c'est un procès qui va se plaider, c'est un dossier, et au programme que l'on sollicite il faut

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su DISCOURS DE JULES FERBÏ.

troaver des considérants. Des raisons précises, juridiques, avouables, on vous met au délî d'en découvrir.

La Chambre des députés, dira-l-on, a légiféré à tort et à travers. Elle a décrété (en première lecture) la publicité des séances des conseils municipaux, a manifesté la volonté de revenir, en matière de liberté de la presse, â la loi de 1819, fort goûtée de M. le duc de Broglie, l'ancien, et à la loi de 1871. provoquée par M. le duc de Broglie, le nouveau. Ce sont là tous ses crimes; mais, eûL-eile fait dix fois pire, n'est-il pas évident qu'à des entreprises législatives inconsidérées ou périlleuses, ce n'est pas le remède de la dissolution qui est applicable; que la dissolution, à aucun égard, ne trancbe rien, n'avance à rien, et que le Sénat, seconde Chambre, à lui tout seul suffit à la règle, au frein et au remède ?

Ce n'est point cela, réplique l'accusateur. Il ne s'agitpas de ce qne la Chambre a fait, mais de ce qu'elle va faire. Qu'elle refuse seulement le budget, et, si l'on n'aime mieux arrêter tous les services publics et suspendre la vie sociale, il ne restera qu'à la dissoudre. Tel est le plan des meneurs. On ne le cache pas, on l'étalé, on l'essaie par avance. Placer la Chambre des député» entre le vote du budget, qui la désarme, et la dissolution, qui la tue; braver ses interpellations, se railler de sa déQance, acculer le pouvoir parlementaire, dans son dernier retranchement, le condamner au refus do concours et dire ensuite à la Chambre haute : Vons voyez bien ! Pareille chose s'est faite, en Prusse, il y a quinze ans. Le pouvoir royal a tenu en échec, plusieurs années durant, une série de légiislatures. C'est dans cette latte de la force contre le droit que M. de Bismarck a cneilti ses premiers lauriers. J'ai lu dans je ne sais quel officieux que M. le duc de Broglie méditait ce grand exempte. Heureusement pour nous, ni les hommes, ni les temps, ni les institutions ne sont comparables. M. de Broglie ressemble aussi peu à M. de Bismarck que M. de Mac-Mahon au grand Frédéric.

La Constitution prussienne était obscure et monarchique. La Constitution française est libérale, républicaine et parfaitement claire; elle n'a pas d'article 14. C'est la consécration la plus simple et la plus explicite de l'irresponsabilité présidentielle et du régime parlementaire ; il ne s'y rencontre pas un atome de gouvernement personnel. Le gouvernement personnel ! Au fond.

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il De s'agit que de cela entre le ministère de Broglie et la Chambre. L'argument budgétaire n'est qu'un prétexte, une , duplicité, une apparence. Les services publics sont assurés jusqu'au 1"' janvier de l'année prochaine. Refuser, en juin on juillet 1877, de voter les dépenses de 1878, ce n'est point suspendre la vie sociale, ni prendre la France par la famine. Il ne faut pas six mois pour voter le budget de la IFrance, et quand l'exécutif et le législatif seront d'accord, comme ils l'étaient avant le 16 mai, il suffira de quelques semaines pour pourvoir au nécessaire. La question est plus haute, plus solennelle. 11 faut que le Sénat dise, non s'il importe qu'un budget soit voté. — ce qni ne fait point question pour le quart d'heure, — mais si la responsabilité ministérielle n'est qu'une expression vide de sens, si le régime parlementaire, qui consiste essentiellement dans la soumission des ministres aux ordres du Parlement, n'est chez nous qu'une hypocrisie, et si le parti constilulionnel et parlementaire, qui a introduit ce noble appareil dans la Constitution répubhcaine, n'a vanté, revendiqué, proclamé toutes ces grandes choses pendant quarante ans, que pour les tourner aujourd'hui contre lui-même, et enfermer dans cette apostasie sans excuse tout ce qu'il a, tout ce qu'il a pu avoir de principes, , tout ce qu'il peut garder d'espérances, tout son passé et tout son avenir.

Que le parti constitutionnel y réfléchisse, mais qu'il ne se fasse aucune illusion sur la portée de son vote : la France entière l'attend à celte dernière épreuve, et l'on va savoir avant peu ce que les parlementaires préfèrent. Ils jouent le va-tout de leur ambition, ou le va-tout de leur honneur.

Dnns une seconde lettre, datée du 12 juin, H. Jules Ferry insiste et s'adresse particulièrement aux conslilulionnels du Sénat; il leur indique, en termes éner((iques, quels seraient pourla Chambre haute les périls d'un conilit avec une majorité compacte de députés, acclamés par les suiîrages populaires:

Le vote de la dissolution par les constitiitionnels de la Chambre haute est assuré, si l'on en croit les feuilles officieuses. Et la raison qu'elles en donnent est aussi simple que saisissante : Jls luivent le Maréchal.

C'est la formule consacrée, et ce sera l'argument de la dernière heure. Suivre le Maréchal, cela tient lieu de toute

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878 DISCOURS DE JULES rERHV.

sagesse et de toute stratégie. Suivre le Maréciial, r/esl toute une politique! C'est une ligne de conduite claire, honorable, lière surtout, pour un parti qui a 1830 dans son histoire, la responsabilité ministérielle inscrite sur son drapeau, pour un parti dont on a pu dire qu'il comptait plus de généraux que de soldats, et qui, dans tous les cas, se flattait jusqu'à présent d'être un parti de meneurs, non de menés.

Mais les temps sont durs, et l'oa Tait ce que l'on peut. La responsabilité ministérielle et le gouvernement parlementaire sont de grandes choses; elles avaient leur place et leur rôle dans l'instilution républicaine, où les constitutionnels euimémes les avaient introduites... Mais je ne m'étonne pas que les petits hommes d'aujourd'hui trouvent ces grandes choses un peu lourdes pour leurs épaules. J'admets que les partis vieillissent, qu'ils se fatiguent, j'admets même qu'ils se déshonorent en abdiquant.

Le parti constitutionnel va abdiquer ; il consent à « suivre ». Soit ; mais encore faut-il qu'il regarde oit on le conduit.

Suivre le Maréchal part d'un bon naturel. Mais où va le Maréchal? Qui le sait bien? Est-il sur la route de Sedan on sur celle de Magenta? Aujourd'hui, comme au mois d'aoùtlSTO, à Châlons et à Reims. M. de Mac-Mahon est encore le maître de la destinée. Entre le retour sur Paris, qui pourrait toot sauver, et la marche vers le nord-est. il peut encore choisir.

A qui prétera-t-i) l'oreille ? A la pohtique étroite, à l'esprit de parti, au mauvais génie qui lui parle, aujourd'hui comme alors, par la bouche de M. Rouher, ou à la voix du bon sens et du patriotisme qui pourrait être son bon génie? Livré à lui-même, il n'eût pas, chacun le sait, marché sur les Ardenue». Livré à lui-même, eût-il fait l'acte du 16 mai? Vous voulei suivre le Maréchal ? C'est bien ; mais suivrei-vous ceux qui le mènent ?

La dissolution, c'est la marche vers le nord-est. On dit qoe la dissolution tranchera tout, arrangera tout. Le propos se comprend de la part des républicains. Mais, de la part de ceux qui se donnent pour les amis duMaréchal.etle Sénat en renferme des plus sincères, c'est un propos de vertige et de déraison.

Le défaut capital de la dissolution, même au point de vue conservateur, c'est qu'elle n'est pas une solution. Elle n'apaise

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pas, elle aigrit. Elle ne résout rieD, mais elle aggrave tout, compromet tout, rend tout obscur, difflcile, insoluble. Veut-OQ supposer l'invraisemblable : une défaite du parti républicain ? Même en ce cas, je n'imagine pas que les praticiens de candidatures orficielies les plus éhonlës, que les casse-cou les plus iuralués d'eux-mûmes. se Hattenl [le tirer du suffrage universel, par la peur et par la corruption, quelque chose de mieux que l'ancienne Assemblée de Versailles, quelque chose de plus monarchique, quelque chose de plus réactionnaire, quelque chose de plus délicat. Le parti orléaniste, dans tous les cas, ne saurait faire un rêve plus beau. Il y tenait tout : le talent, le nombre, l'inHuencc et les ficelles. Assurément, le parti constitutionnel s'abonnerait aux élections de février 71! Je veux croire que c'est bien de ce cûlè que M. de Fourtou se dirige; j'admets que cette doublure de M. de Saint-Paul, en Uvrant les administrations départementales aux gens de l'empire, n'ait d'autre but que de cultiver les boutures orléanistes et les champignons « libéraux-Conservateurs ». Je suppose, en un mot, qu'on va rendre au parti orléaniste son jeu de 1871-1875, avec tous ses atouts. Qu'en a-t-il fait alors? Une république, pour éviter le fossé et la honte du bonapartisme. Qu'en ferait-il demain, en face du bonapartisme, plus audacieux que jamais, plus menaçant, plus libre dans sa propagande, plus cynique dans ses convoitises? Doit-il souhaiter qu'on le replace dans les conditions qui l'ont amené, d'une fusion royaliste impossible, au vote d'une constitution républicaine ? Est-ce là un but? une sointion ? A quoi bon recommencer le provisoire, refaire l'interrègne, remonter sur ce radeau sans voile et sans lendemain ?

Prenez-y garde : si M. de Fourtou triomphe trop, la vague bonapartiste passe par-dessus vos têtes, vous balaye et vous emporte. Et si Ht. de Fourtou ne triomphait pas? Si le pays persistait à dédaigner ce charlatan d'autorité, ce faux homme d'Ëtat, ce faux habile homme, contrefaçon périgourdine des Persigny et des Momy, esprit pavé de mauvaises intentions, qui aurait eu, sous l'empire, l'étoffe d'un policier sans scrupules, d'un pourvoyeur de commissions mixtes, mais à qui le malheur des temps ne laisse que des colporteurs à pourchasser et des cabaretiers à terroriser? Si la France se rfûllail, comme

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elle le fait depuis six ans, de Usas ces croqaemil^nes qui vealenl « la faire marcher ? » si le paysan français, foncièrement anticlérical, passionnément ami de la paix, aussi dédaigneux du gouvernement des ducs qu'ennemi du gouvernement des prêtres, opposait aux petits hommes et aux petits moyens celte attitude résolue et goguenarde dont rien ne le lire quand il sait ce qu'il veut? Si ce qui est probable se réalise, si ce qui a commencé se continue, qu'arrivera-t-i! de la dissolution? et quel nom faudra-t-il donner à cet immense etfondrement ?

Entre le Président de la République, qui aura dissous la Chambre, et la Chambre que te pays aura réélue, quel modiu Vivendi entrevoient les amis de la présidence'?

Entre la Chambre haute, associée volontaire, éditeur responsable d'une politique d'aventure et d'ineptie, et la Chambre populaire, poussée par le ilôt de l'opinion triomphante, quelle possibilité de contrepoids, quels miracles d'équilibre imaginent les amis de la Chambre haute ?

Il y a aujourd'hui dans la Constitution trois pouvoirs, combinés pour assurer au Gouvernement républicain les garanties du régime constitutionnel ; sur leur accord loyal et sans arrière-pensée reposait l'édifice d'une République conserra- Irice, c'est-à-dire capable de compter avec le temps, avec la tradition, avec les intérêts.

Au lendemain des élections nouvelles, il n'existerait plus, en fait, qu'un pouvoir dans la République : celui qui aurait reçu de la volonté nationale l'investiture la plus récente, la plus précise, la plus disputée et, par conséquent, la plus puissante.

De ce jour, la République pondérée et constitutionnelle aurait fait place, quoi que l'on dise et que l'on fasse, à la Répubhque conventionnelle.

Encore une fois, les constitutionnels peuvent choisir. En refusant la dissolution, ils maintiennent la crise sur le terrain parlementaire : ils savent où ils vont et ce qu'ils font, et, dans toute hypothèse, connaissant la Chambre actuelle, ils voient exactement quelles solutions il en peut sortir. En se prêtant à un appel au pays, qui ne sera pas autre chose qu'une déclaration de guerre à la France, ils transportent le conllit sur le terrain populaire, plébiscitaire, passionné, et finalement révo-

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lulionnaire ; ils jouent la Constitution, la présidence, la liberté et la patrie, à pile ou face.

Mais les cunsUtutionnels paraissaient devoir rester sourds à ces objurgalions, tout en se défendant par l'organe du Soleil et par la voix autorisée de H. te duc d'Audiiïret-Pasquier de tonte complicité avec les bonapartistes, qui poussaient ouvertement le Maréclial à faire un coup d'État. Les gauches sénatoriales, qui venaient de perdre trois membres, MM. de TocqueviJle, Edmond Adam, inamovibles, et Pierre Lefranc, sénateur des Pyrénées- Orientales, élaienl, celû va sans dire, unies contre la dissolution; et les gaucbes de la Chambre annonçaient l'intention de ne voter que les crédits militaires, en refusant de discuter le budget tant qu'elles ne seraient pas en face d'un ministère véritobiement parlementaire et responsable.

C'est dans ces conditions que M. de Broglie vint lire au Sénat, le 16 juin, un message présidentiel qui réclamait la dissolution, parce motif principal •< qu'aucun ministre ne pouvait se maintenir dans la Chambre sans rechercher l'alliance et subir les conditions du ' parti radical ». Devant les représentants du suffrage universel, M. de Fourtou fut plus agressif. Il eut de suite è, répondre à l'interpellation déposée dès le 18 mai par les gauches, et les séances des 16, 18 et 19 Juin furent signalées par un échange d'invectives entre les républicains et leurs adversaires. A M. Belhmont, chargé de soutenir l'interpellation et qui avait dit : •> Ce ministère n'est pas nouveau pour nous ; nous l'avions vu déjà au 2+ mai 1873 », le ministre de l'intérieur répondit : h Mous n'avons pas votre conHancc; vous n'avez paslanâtre. » Et il se répandit en attaques personnelles contre Gambetta, en évoquant son programme de 1869. Il commit même l'imprudence d'attribuer à la majorité de l'Assemblée nationale l'honneur d'avoir été « la libératrice du territoire », ce qui fournit aux républicains de la Chambre l'occasion de faire une ovation superbe à H. Thiers, en s'écriant : « C'est lui ; voilà le libérateur! •>

Gambetta, directement mis en cause, se chargea de répondre à M. de Fourtou, et il prononça la philippique la plus enllammée contre les hommes du 2i Mai, qui voulaient recommencer l'histoire et se dérobaient derrière l'épée du Maréchal, leur dernière ressource. Il attribua énergiquemenl l'origine du 16 Mai à la déclaration faite à la tribune par M. Jules Simon, qui avait traité la prétendue captivité du pape d'invention mensongère, et avait accepté l'ordre du jour du 4 mai contre les ultramontains et les jésuites. « Deux Jours après, s'écria l'orateur, du haut du Vatican on relevait cette parole du ministre républicain, et c'est de là qu'est parti le coup du 16 mai. Un cri a traversé la France. On a dit : C'est un coup de prêtres ; c'est nu ministère de curés !» Et il poursuivit en rappelant le blâme unanime de la presse de tous les pays, le trouble

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jeté dans les alTaires, la fausseté des accusations dirigées contre une majorité qui, loin d'amnistier la Commune, Vavait /lélrie, contre une Assemblée qui avait prodifçué les crédits pour reconstituer l'armée, pour réorganiser l'enseignement public à tous les degrés, et avait introduit dans le budget u !a régie, l'ordre et le conlrtle ... En terminant. Gambelta fit celte prophétie : « En 1830, on est parti 221 et on est revenu 270. J'affirme que, partant 363, nous reviendrons 400.

A la seconde séance d« ce ffrand débat', le doc Decaies afiîrnia que les puissances étrangères n'avaient pas fait mauvais accueil an g'ouvernemeiil du 16 Mai, et M, Paris, ministre des travaui publics, s'attacha à démontrer que la crise commerciale, qui datait de 18T6, s'étendait à toute l'Europe. Après avoir exposé, à sa manière et non sans talent, l'historique des ministères Dufaure et Jules Simon, il exprima la conviction que la France rendrait bientôt « un de ce* verdicts solennels qui arrêtent les nations sur la pente de la décadence ».

Chacun des groupes de gauche devant avoir son orateur dans une , discussion aussi grave, c'est à M. Jules Ferry' qu'avait été résen-é l'honneur de parler nu nom de la gauche républicaine. Nous reproduisons son discours, qui souleva des orages et fut coupé à chaque instant par les interruptions de la droite :

H. LE Président. — La parole est à H. Jules Ferry.

M. JuLB8 FEHEr. — Messieurs, il me semble qu'au point où est arrivé ce grand débat, il importe de le dégager des détails, des minuties et de ce que j'appellerai la procédure de la discussion... [Légères rumeuri à droite) et de le préciser en quelques points destinés à éclairer la Chambre et te pays..- {Interrupliont d droite), dans une dernière explication qui, si l'on en croit les prévisions de 1 honorable ministre qni descend de la tribune, n'aura pas de lendemain, r Messieurs, je viens demander au cabinet au nom de quelle politique il est sur ces bancs...

Un membre à droite. — H tie vous répondra pas. allei !

M. Jules Fehey. — Je viens lui demander quel usage il a fait et il entend faire du pouvoir.

Un membre à tlmte. — Il n'a pas voulu vous le dire.

M. JuLsa Fehry. — ... et enfin où nous conduit sa politique (Très bien! très bien! à gauche.)

Un membre à droite. — On ne vous l'a pas demandé an 4 Septembre. (Rires d giiuehe et au centre.)

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