LE CHEMIN DE FEK DU SAINT-GOTHARD
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Monsieui' Ferrv, je vous rappelle à l'ordre : il arrive trop souvent qu'en montant à la tribune, vous semblez chercher à blesser la majorité, à irriter ses susceptibilités les plus légitimes. {C'est vrai! — Très bien ! très bien!)
M. Jules Ferry. — Je demande à m' expliquer.
M. RoLLE. — Ce sont vos journaux qui ont soutenu la politique prussienne !
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Vous avez la parole pour vous expliquer.
M. Jules Ferry. — Je respecte les susceptibilités de la majorité, et en vérité...
M. LE BARON ZoRN DE BuLACH. — Mais VOUS continuez cependant à nous attaquer...
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Monsieur de Bulach, veuillez, je vous le répète, ne pas continuer à passionner la situation par vos interruptions.
M. LE BARON ZoRN DE BuLACH. — Je me tais, monsieur le président, mais il est des paroles contre lesquelles il est difficile de ne pas protester.
M. Jules Ferry. — Il y a aussi des susceptibilités patriotiques et nationales que tout le monde doit respecter, et ce sont elles qui m'ont fait monter à cette tribune.
M. lioLLE. — Vous n'avez pas le droit de parler comme vous l'avez fait ! Ce n'est pas seulement comme membre de la inajorité que je me sens blessé ; c'est surtout comme Français. [Agitation.)
M. Jules Ferry. — Quand je dis que les autorités compétentes de ce pays ont laissé faire Sadowa, je ne dis que l'exacte vérité, je ne fais que constater un fait notoire, et j'en appelle à l'illustre M. Thiers lui-même, qui vous a avertis, messieurs de la majorité, et vous avez refusé de l'entendre. [Réclamations dive7-ses.)
M. RoLLE. — M. Thiers vous a-t-il chargé de parler en son nom ?
M. LE COMTE DE La Toi r. — Toutc l'opposition était pour la Prusse et l'Italie!
A droite. — C'est vrai ! c'est vrai!
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER.— M. Ferry vient de s'expliquer, mais je lui demande instamment, après l'avoir rappelé à l'ordre, de se souvenir que la minorité d'une Chambre a intérêt à ne pas blesser les susceptibilités de la majorité ; si l'on veut que les discussions puissent avoir lieu en loute liberté et utilement, il importe que
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cluirim respecto ses collègues et s'abstienne de faire entendre ici (les i)ai'oles irritantes. {Marques génèrnks (Vasmilunent.)
M. Jules Ferry. — Je respecte tous mes collè,aiies... [Exclamations), et je demande qu'on fasse respecter dans ma personne la lilierté de discussion; je demande à discuter libremenl.
M. Belmomkt. — C'est la libert('' de l'injure que vous voulez !
M. Jules Ferry. — Il n'est pas sorti de ma bouche une seule expression inconvenante. Je n'ai manqué à aucune convenance parlementaire. (Réclamations.)
Je n'ai pas cherché à provoquer cet incident ; mon intention n'est nullement de susciter des orages dans la Chaml)re. [IVouvelles 7-éclamaiio7is.) Non, messieurs, la (|uestion est trop haute et trop grave, elle touche trop profondément mon cœur de Français, comme elle doit toucher le vôtre, pour que je cherche l'occasion de vaines disputes et d'inutiles orages. Jatlire votre attention sur un point qui me parait engager la responsabilité du Gouvernement et de la Chambre. J'apporte ici des raisons : je vous prie de les entendre.
Le Gouvernement français avait deux façons d'intervenir dans la convention du 15 octobre; il y en a une que je ne lui conseille nullement. Il pouvait prendre le rôle de participant. Mais là ne se bornait pas le droit d'intei*vention du Gouvernement français, et M. le ministre des Affaires étrangères l'a si bien compris que toute son argumentation a consisté à dire à la Chambre que la neutralité de la Suisse était sérieusement garantie, et qu'il s'en était assuré.
Je lui demande donc de montrera la Cliambre qu'il est intervenu directement, comme c'était son devoir, auprès de la Confédération helvétique, pour se faire rendre compte des nu'sures que celte Confédération songeait à prendre pour sauvegarder sa neutralité. Il ne l'a pas fait, et c'est un premier grief. Le Gouvernement croit mettre sa responsabilité à couvert derrière la neutralité de la Suisse ; il croit avoir répondu à toutes les objections quand il a dit : la Suisse est neutre; elle gardera sa neutralité !
Eh bien, messieurs, ce n'est là (ju'une déception; et mon esprit (pii, pendant toute cette discussion, oscillait entre des
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avis contraires, a été déterminé par les observations si loyales de M. le ministre de la Guerre.
M. le ministre de la Guerre nous a déclaré, avec sa loyauté de soldat, qu'il y avait quelque chose de changé dans la situation de l'Europe par le projet de chemin de fer du Saint-Gothard. [Non! nonl) Il a déclaré et expliqué que les conditions de l'équilibre militaire étaient modifiées, et il avait raison.
Est-ce que la neutralité de la Suisse est de nature k conjurer le péril qui est avoué par M. le ministre de la Guerre ?
Interrogeons l'histoire de la Suisse. Oui, j'en suis convaincu ; elle a eu à toutes les époques le bon vouloir de maintenir sa neutralité ; mais elle n'en a jamais eu le pouvoir. Est-ce qu'elle Ta maintenue en 181.5 et pendant les guerres delà Révolution? Et pourquoi voulez-vous que ce petit État, devenu d'autant plus petit que ses voisins sont devenus plus grands, sacrifie quelque chose à une neutralité si coûteuse, d'une part, et si richement récompensée, d"autre part, par des avantages matériels ? car il faut bien comprendre la situation de ce petit État neutre.
La neutralité suisse est sujette à toutes sortes de considérations. La Suisse, en sa qualité de puissance neutre et de puissance de transit, n'a qu'un souci: c'est le souci commercial.
Eh bien! quand, au prix des énormes sacrifices que s'impose la Confédération helvétique, elle aura construit un tunnel à travers le Saint-Gothard, il lui faudra, je vous l'aflirme, plus que de la vertu pour le détruire d'une manière irréparable : vous savez que l'art moderne de la guerre possède des moyens aussi rapides pour refaire les chemins de fer qu'il en possède pour les détruire.
M. DE Daous. — Je demande la parole.
M. Jules Feery. — Vous vous indignez d'entendre des vérités... [Exclamations.)
Une voix. — Ce ne sont pas des vérités !
M. Jules Ferey. — Laissez-moi les dire comme je les comprends ; j'ai presque fini. Je trouve que la moralité de ce débat, la voici — permettez-moi de l'exprimer comme je l'entends :
:)i.i iiis(:(trits KT oimmo.ns.
Dans \o systi'mo ciiropôeii qui a Hc détruit à Sadowa. la Francr était couverte par plusieurs neutralités : d'aliord, par la neutralité de la Suisse, et ensuite, par la neutralité de la Confédéi-atioii uci-nianique. Alors, messieurs, la neutralité suisse pouvait |iarailiï' une neutralité sérieuse, parce qu'elle s'appuyait à la neutralité de la Confédération germanique ; mais, aujourd'hui, cette neutralité suisse, elle est profondément entamée des deux manières : d'abord, elle est matériellement atteinte par le percement des Alpes : car, il faut en prendre son parti, ce qui a fait sa force réelle, son efficacité dans le passé, c'est qu'elle s'appuyait à une forteresse naturelle. La neutralité de la Suisse et l'état de forteresse naturelle inexpugnable des Alpes étaient deux choses corrélatives. Mais du moment que les Alpes sont percées en deux ou trois points, que le rempart naturel se trouve traversé, il n'existe plus de neutralité de la Suisse dans la nature, et il reste une simple neutralité spéculative qui n'est plus couverte politiquement par la neutralité allemande, ce qui dès lors, place les petits États suisses, impuissants, entre la Confédération du Nord et l'Italie.
Ma conclusion la voici : ce n'est pas par des établissements de voies ferrées, ni par des constructions stratégiques et par des édilications de forteresses, c'est par une bonne politique que vous pourrez, — je ne dirai pas guérii-, vous ne guérirez jamais la plaie de Sadowa, c'est un malheur irrépai'able, — mais par une bonne politique vous pourrez du moins l'atténuer. [Exclamations diverses. )
Un mi'inbre. — (]e n'est pas p.itriote ce que vous dites là !
M.Jules Ferry. — La .vérité doit passer avant le patriolismt', (juand la vérité est un conseil pour le patriotisme. /Jruit.)
Oui, par de bonnes alliances, par le culte de ces alliances que vous avez perdues, et c'est là le grand enseignement de l'incident actuel : vous avez si bien manœuvré que vous livriez l'Allemagne au géant de l'Allemagne du Nord, tandis que vous vous aliéniez l'amitié de l'Italie ; et c'est pour cela que l'Italie est allée vers l'Allemagne du Nord.
C'est un état de choses que vous rencontrerez sous vos pas, à vos moindres démarches du côté de l'Allemagne ou