JULES FEHRV ET M. THIERS
du Côté de l'Italie, et cet état de choses ce sont vos fautes qui l'ont créé.
L'alliance de l'Allemagne et de l'Italie est faite contre vous ; ne l'oubliez pas. [Approbation à gauche. — Exclamations au centre et à droite.)
Jules Ferry et M. Thiers.
Ainsi M. Jules Ferry avait aperçu avec M. Tliiers les conséquences terribles que devaient entraîner pour notre pavs la victoire de Sadowa et l'incohérence de la politique de Napole^on III ((ui avait, précipité l'Italie dans les bras de la Prusse et laissé la voie ouverte aux cyniques machinations de M. de Bismarcl<.
On n'a pas encore mis en relief avec une précision suflisante la sagacité des vues prophétiques de M. Jules Ferry, la clarté des avertissements donnés par lui au gouvernement impérial, alors qu'il n'était pas encore trop tard pour réparer les fautes commises. Dès le 4 mai 1866, il s'élevait avec force dans le Temps contre les aberrations de l'Opinion nationale, qui avait développé cette thèse qu'en déclarant la guerre à l'Autriche, la Prusse faisait les affaires de la Révolution. Examinant les résultats éventuels d'une victoire des Prussiens, il demandait si par hasard la Vénétie était seule au
"^0"f^<^ « ^^'ous avons le droit, ajoutait le rédacteur du Temps,
de calculer ce que l'affranchissement de la Vénétie peut coûter à la liberté du monde. En regard de Venise affranchie, nous avons le droit de placer rAllemagne asservie, le régime constitulionnel anéanti de 1 Elbe au Danube, le militarisme et l'absolutisme remportant par la main de M. de Bismarck ta plus éclatante, la plus perfide de ses victoires. Si l'affranchissement de la Vénétie est un pas en avant pour la liberté européenne, vous nous accorderez bien, j'imagine que le triomphe de M. de Bismarck serait une reculade. Si la constitution d'une Italie indépendante peut être une force pour ta France, vous ne nierez point que l'établissement d'une grande Allemagne ou plutôt d'une grande Prusse absolutiste et militaire, ne puisse réserver a notre pays des périls jusqu'à présent ignorés de l'histoire? Souffrez donc que nous réservions nos enthousiasmes et que nous suspendions nos sympathies. »
Au moment même où paraissait cet article, M. Thiers, dans la séance du Corps législatif en date du 3 mai, prononçait le fameux discours où, avec l'autorité d'un grand homme d'Éfat, il mettait dans tout son jour l'ineptie du second Empire, qui, par l'organe de M. Rouher, venait de promettre à l'Italie, du haut de la tribune française, que la France resterait neutre dans le contlit italo-prussien avec l'Autriche. Après avoir retracé l'historique de l'affaire des duchés et dévoilé le plan audacieux de la Prusse qui tentait de ressusciter à son profit l'Empire germanique, il arrivait à cette conclu-
34(i IlISCi tilts KT OIMMONS.
sioii (|ue << se prêter à la [joliliqiic prussieinie, ce serait trahir les inli'-rr-ls de la France ». Il conseillait à rEnijjire une intervention iniuK-iliatc soit aupri-s de la Prusse elle-même, soit auprès de l'Italie. Dans If nunicro du Temps daté du o mai, M. Jules Kerrv s'associa complètement à ces conclusions de M. Tliiers et les accentua avec nue émotion patriotique:
« Tous ceux qui liront cet admirable discours prendront leur part de l'émotion qui a rempli la Chambre. M. Thiers a raconté l'affaire des duchés depuis la conférence de Londres jusqu'aux Irisles lauriers de Diippel, depuis l'évocation du duc d'Auguslenbourg jusqu'à la confiscation de Gastein ; et jamais il n'a fait voir une argumentation plus saisissante, une composition plus savante, un art plus exquis de dire et de ne pas dire, une ironie plus vengeresse et plus mordante. C'est un fouet à la main qu'il déroule cette odieuse et burlesque histoire. M. de Bismarck est trois fois cuirassé s'il ne sent pas les coups. En face du ministre arrogant et sans foi qui est, à l'heure qu'il est. l'ennemi le plus insolent du régime parlementaire, s'est dressé, de toute la hauteur de l'esprit et de l'éloquence, le défenseur le plus illustre et le plus passionné du gouvernement des assemblées. Ce duel de la libre parole et de Fabsolutisme triompliant, de la diplomatie à ciel ouvert et de la politique de conspiration, du droit eidin et de la foi'ce, marque ce discours, entre tous ceux de M. Tbiers, d'un caractère incontestable de grandeur.
« Mais ce qui lui donne sa physionomie particulièiT- et sa réelle imi)orlance, c'est l'accueil qu'il a reçu de toute la Chambre. La Chambre a acclamé ses plus fières invectives, applaudi avec passion, j'allais dire avec fureur, ses ironies les plus sanglantes. Quand l'oi'ateur, recherchant la conduite que le Gouvernement aurait (»u tenii', a parcouru, l'une après l'autre, « les formes douces et les formes dures » que la France aurait pu employer sans tirer l'épée pour manifester à la politique prussienne sa désajtprobation profonde, la majorité a manifesté, de la façon la plus bruyante, la plus précise et la plus claire, que ce ne sont pas les formes douces qui, à son gré, devraient avoir la préférence. »
C'est à propos de cet article que M. Tliiers adressa à M. J. Ferrv la lettre du 5 mai que nous avons déjà parli(dlement citée (V. page 166) et qui contenait celte phrase : « La France entière est ardente coidre la nouvelle cnaliliiui il;di)-]>russii>iiiie. »
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Des rapports fréquents s'établirent alors entre les deux hommes d'Etat, mais M. Jules Ferry, malgré sa profonde déférence pour son illustre collègue, n'abdiqua en rien l'indépendance de ses jugements. Il suffira pour le prouver de citer encore un article du Temps, en date du 15 juillet 1866. Examinant le projet de sénatus-consulte élaboré par le Gouvernement et sorti triomphant des délibérations de la Commission sénatoi-iale, M. Jules Ferry avait signalé la différence profonde qui existait entre la Constitution de 1832 et la Charte de 1830. Il avait fait allusion aux lois de septembre 1835, qui punissaient des peines les plus sévères l'otfense à la personne du roi, l'attaque au principe ou à la forme du Gouvernement, et particulièrement la violation du principe de l'irresponsabilité monarchique.
« Le ministre de l'Intérieur de celte époque, écrivait M. Jules Ferry, avait le tort de confondre dans ses discours la discussion avec l'attaque : qu'est-ce que cela prouve? Si cela prouve contre iM. Thiers, cela ne prouve pas pour le sénatus-consulte. »
Et le rédacteur du Tenq-)s reprochait à M. Troplong, rapporteur de la Commission sénatoriale, de s'appuyer sur la constitution et les lois du l'égime de 1830 pour chercher une sanction aux violations éventuelles de la Constitution impériale. Il faisait remarquer que le roi, en 1835, était irresponsable et la Charte de 1830 immuable, tandis que la Constitution de 1852 avait proclamé son caractère perfectible et la responsabilité du Pouvoir. Donc, on ne pouvait comparer deux régimes dissemblables et conserver encore des illusions sur l'efficacité des lois de Septembre.
C'est à cet article que M. Thiers répondit par deux lettres qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire :
Trouville (Hôtel de Paris), Ib juillet 1866.
Moy CHER MoxsiEiu Fehuy,
<t Je ne sais pas poui-quoi vous êtes si expéditif avec moi et pour- ([uoi vous me livrez si aisément à M. Troplong auquel il était si facile de répondre. La Constitution de 1830 contenait tous les principes essentiels de la liberté constitutionnelle. Il n'y manquait qu'une loi électorale plus large et la pratique par le temps ancien. On était dans le système des constitutions fixes qu'on ne laisse pas discuter; et on se bornait à ne pas vouloir laisser proclamer la République sous la monarchie, et à ne pas permettre le cri : aux annes! contre le gouvernement établi. Il était donc tout natiuel alors de ne pas permettre la discussion de la Constitution, et ce que je disais vous le diriez sous la République.
« Aujourd'hui, le cas est tout différent. La Constitution contient le despotisme pur; et, pour nous faite piendre juitience, on nous a
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(lit que la (:(»iisliluli(»ii rtcait perfectible; on nous a prorais le couroniionient de létlilico. Défense de la discuter aujourd'hui. C'est donc siinplcnu'iit nous interdire de demander ce qu'on nous a promis. C'est ôter à la Constitution actuelle ce qu'on regardait comme une excuse nécessaire de tout ce qui lui manque, la perfectibilité. C'est donc le despotisme sans excuse et sans espérance.
« Vous pouviez donc, en me donnant mon véritable rôle, poser la (luestion dans ses véritables termes et faire à M. Troplong la vérilablt' réi)onse. Du reste, je ne me plains pas pour moi, qui puis heureusement me passer df la presse, mais pour la liberté ellemême qu'on défend si mal en livrant ses vrais défenseurs.
« Adieu, cher Monsieur, ou à revoir. Recevez mes amitiés. »
A. Thiers.
M. Ferry s'excusa sans doute d'avoir froissé les suscei)tihilité3 de l'ancien ministre de Louis-Philippe, car M. Thiers lui écrivit de nouveau, le 20 juillet suivant :
Trou ville, 20 juillet 18G6.
« N'allez pas croire, mon cher Ferry, que je vous en veuille, parce que je vous ai adressé ces quelques observations. C'est justement parce que j'étais le point sur lequel on visait en lâchant ce sénatusconsulte, qu'en repoussant l'attaque dont j'étais l'objet, on aurait fait manquer le coup. Je n'ai point exagéré en disant qu'on ne devait, à cette époijue, ni attaquer, ni discuter. Il s'agissait de la monarchie anglaise, alors tout entière contenue dans la Charte de 1830 (sauf la pratique qui restait à acquérir). Or, dans cette constitution, on ne doit pas même parler du roi, tout le gouvernement étant dans le ministère, et les ministres, à cette époque, étant livrés à la complète discussion. 11 n'y avait donc aucun usage à faire de mes paroles d'il y a 30 ans, qui étaient alors aussi fondées qu'elles le seraient en .Vngleterre aujourd'hui.
« Du reste, laissons là cette petite querelle, et l'hiver prochain nous ferons ce que nous pourrons ; mais la vérité est une arme à beaucoup de tranchants, et nous trouverons bien celui (jui pourra être présenté à l'ennemi.
« La médiation est le plus ridicule avortement qui se puisse imaginer, et nous avons abouti au résultat inévitable, et que je n'avais que trop prédit, de la France descendant au second rôle...
'( Tout à vous i\i\ cd'ur.
A. Thikrs. »
Quatre années plus lard, et sépar(''s peut-être par des divergences sérieuses sui' les aspiialioiis (h- la (li'iiinciaiic l'iancaise ot sur la