‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 116 sur 130 · Enquête xur le 4 nepLembre. Tome I--, p · texte numérisé non relu

Enquête xur le 4 nepLembre. Tome I--, p

I>A FIN DE LEMPIUE. 391

« le nom, qui a rendu des services de premier ordre, qui les a « rendus avec le plus pur patriotisme et gratuitement, puisque, « comme deux autres de mes plus méritants et dévoués auxiliaires « que je veux nommer, le général Schmitz, et le commandant u Bibesco, il a décliné toute espèce de récompense. L'événement a « été trop rai-e pour que je n'aie pas le devoir d'en consigner ici « le souvenir.

« La seconde personne est M. Jules Ferry. M. Ferry n'a jamais « quitté l'Hôtel de Ville pendant toute la période vraiment critique « du siège; il a été soumis à des épreuves continuelles, souvent « intolérables, dont j'ai été quelquefois le témoin, et qui auraient « aflaibli le courage de beaucoup d'hommes coui'ageux. M. Jules « Ferry s'est montré non pas très énergique, mais, en de certaines »< crises particulières à ce temps, très audacieux. Assailli par les « instances des municipalités, par les exigences des corporations « (pii existaient ou se formaient dans Paris tous les jours ; par des « députations armées cl non armées qui se succédaient à l'Hôtel de « Ville, les uns conseillant, les auti^es menaçant; par des habitants « venant réclamer au sujet du pain, au sujet de la viande, au sujet « de toutes les distributions de denrées, de bois, etc., etc., M. Ferry « répondait à tout, pourvoyait à tout dans la mesure du possible ; « et quand il était poussé à bout, j'ai plus d'une fois remarqué « l'audacieuse énergie avec laquelle, dans une situation vraiment « inquiétante et dans l'isolement, il résistait. Il avait spécialement « cette attitude le 31 octobre, et j'en puis parler parce que, entre « les mains des insurgés, il était mon voisin de captivité.

« Ainsi, messieurs, M. le général Caillier et M. Jules Ferry sont, « à mon avis, les deux personnes qui ont été le plus directement « et le plus continuellement aux prises avec les difficultés inté- « rieures du siège et avec les périls spéciaux que créait leur situa- « tion. L'un et l'autre, dans les circonstances que je viens de dire, « ont eu la meilleure et la plus ferme attitude.

« Cette même attitude, je l'ai toujours vue à M. Jules Ferry dans « le conseil du Gouvernement. Ainsi, dans la question des iusur- « gés du 31 octobre, il a été très énergique, et je crois me l'appeler « qu'au moment de l'iucident de la démission dont je vous parlais « tout à l'heure, exprimant son propre sentiment, il disait qu'il se « démettrait lui-même si les arrestations n'étaient pas ordonnées.

« Je sais très bien, messieurs, que ces données-là ne ressemblent (' guère à celles qui ont cours ; mais enfin les voilà telles qu'elles « sont, et si je ne les ai pas exprimées dans ma précédente déposi- « tion, c'est que personne ne me les a demandées, et que j'ignorais « les préoccupations qu'avait à ce sujet M. Jules Ferry. »

Appelé à déposer, les 24, 27 et 30 juin 1871 et 23 mai 1872, devant la ('ommission chargée par l'Assemblée nationale de faire une enquête sur les Actes, du Gouvernement de la Défense nationale, M. Jules Ferry s'exprima ainsi qu'il suit :

392 rUSroURS ET OPINIONS.

Déposition de M. Jules Ferry sur les actes du Gouvernement de la défense nationale.

M. Jules Ferrv est introduit.

M. LE Prk.side.nt. — I.;i (commission est prête à vous entendre sur tous les faits relatifs à l'établissement du Gouvernement de la Défense nationale ; ensuite, nous vous adresserons quelques question? sur les actes de ce Gouvernement dont vous étiez membre.

M. Jules Ferrv. — J'aui"ais peut-être beaucoup trop de patience à demander à la Commission. Comme je suis interrogé W premier, que d'ailleurs j"ai pouri)rincipe la solidarité absolue des actes au(juels j'ai souscrit, je voudrais donnera la Commission des explications irénôrales. J'en aurai ensuite de particulières à donner. Je viens, en elïet, rendre compte d'actes auxquels j'ai pris part comme membre du Gouvernement, et d'actes (|iii me sont jiei'sonnels et qui se rattacbent à une a(buinislration (|ui a duré i)endant plusieurs mois. Je vous demaïub' la permission de vous parler aujourd'bui uniquement des actes généraux.

Le Gouvernement dont j'ai fait partie rencontre à l'beure qu'il est plusieurs espèces d'adversaires, et il se trouve en présence d'accusations très diverses.

Certains adversaires du Gouvernement de la Défense nationale lui rcproclient son origine d'abord; ils lui reprocbent ensuite l'usage qu'il a fait de son pouvoir; ils le qualifient d'usurpateur et l'accusent d'avoir voulu garder, malgré la volonté du pays, le pouvoir qu'il avait usurpé, pour le plaisir de l'exercer. On lui l'epi'ocbe également de n'avoir pas fait pour la paix tout ce (pi'il aurait ])U faire.

D'autres adversaires, qui se rencontrent ou qui ne se renconlivnt pas dans cette Commission, adressent, au Gouvernement de la Défense, des reprocbes d'un autre genre. Ils lui reprocbent de n'avoir pas su bien conduire la défense militaire, d'avoir mal administré les ressources considérables que renfermait la Ville de Pai'is, pendant le temps qu'a duré le siège.

La question de la défense militaire est en trop bonnes mains, elle a un avocat trop babile et trop naturellement indiqué pour que je ne la lui laisse pas tout entière. J'ai, pendant tout le

siège accordé au général Trochu la plus absolue confiance. Cette confiance a duré jusqu'à la fin et je crois que, sous beaucoup de rapports, l'Histoire la justifiera. Les opérations militaires ne sont nullement de ma compétence; je m'en réfère à ses explications, acceptant la responsabilité d'avoir Ijeaucoup cru au général Ti-ochu, parce que, de tous les généraux que j'ai rencontrés pendant celte période, il était, en somme, celui qui croyait le plus à la défense, et qui se montrait le plus décidé à la conduire jusqu'au bout.

J'aurai, non pas aujourd'hui, parce que ce serait trop long, et que d'ailleurs j'ai certains documents h recueillir, un mot à dire de ma gestion pei'sonnelle, particulièrement au sujet des subsistances pendant le siège de Paris. Il a été débité à ce sujet une si grande quantité d'inepties qui n'ont jamais été réfutées, que je tiens à en faire justice devant vous, mes juges naturels. Mais je crois répondre à la principale préoccupation de la Commission qui m'entend, en m'expliquant sur les accusations qui pèsent sur le Gouvernement de la Défense nationale à raison de son origine, de l'usage qu'il a fait de son pouvoir, du retard mis aux élections et enfin du refus maladroit et calculé qu'il aurait opposé aux ouvertures pacifiques.

Quand on dit, comme je l'entends et je le lis tous les jours, que ce Gouvernement est le produit d'une conspiration républicaine, ourdie de longue main et qui a éclaté le 4 septembre, on méconnaît absolument les causes, les origines, les antécédents de ce grand fait historique, et la constitution même des éléments révolutionnaires que la Ville de Paris contenait dans son sein, en très grand nombre, à cette époque.

Je ne crains pas de dire que la première oi'igine du 4 septembre est dans le plébiciste de mai 1870. Ce n'est pas Là un paradoxe ou une attaque rétrospective contre un gouvernement tombé.

Le plébisciste a eu sur les événements du 4 septembre une double et désastreuse influence. Il a d'abord inspiré au gouvernement personnel une infatuation qui l'a mené jusqu'à la guerre : il a ensuite infiigé au Corps législatif qui. pendant toute cette période, était le maître de la nation et pouvait la sauver, il a infligé, dis-je, au Corps législatif, une faiblesse incurable, et l'histoire de ses débals le prouve.

:<94 DlSCOlIliS KT OI'INIONS.

.lai t'iii.'iiilii (lire qu'il entrait dans vos intentions de faire ifniuntcr assez liant vos investigations. Je ne parlerais des faits anciens (|iie si j'y étais provoqué et comme témoin; en ce moment, je prends les choses à la dernière réunion du Corps législatif, lorsqu'il fut convoqué après le désastre de ReiclisholTen, le 7 août, ]iour le 9.

Il y avait à ce moment dans la population parisienne une excitation, une agitalion toute naturelle, mais il y eut, et il ne faut pas rouhlier qiiaïul on juge le peuple de Paris à cette dislance, un ui'aïul sentiment patriotique dominant l'excitation politi(pie et la colère légitime. Que ce sentiment patrioti(pu' ait été bien inspiré dans cette occasion, et qu'on ne puisse pas regretter que, puisqu'une révolution devait se faire, elle ne se soit pas ojiérée ce jour-là, c'est ce que les historiens examineront jtlus tard. 11 est évident que si le Corps législatif ou si la population de Paris avait pu à ce moment prendre la direction des alfaires, la partie militaire n'eût pas été aussi complètement ])erdiic qu'elle l'a été depuis, par cette très bonne raison qu'après la faute d'avoir déclaré la guerre, d'avoir opposé à l'ennemi une préparation insulïisante et des dispositions militaires tout à fait puériles, il y eut une faute qui couronna toutes les autres et amena la catastrophe finale, ce fut de priver Paris de son armée de secours, en envoyant le corps de 3Iac-Mahon à la recherche d'une jonction impossible avec l'armée qui venait d'être battue. Si la révolution eût été faite à ce moment ou si le Corps législatif eût voulu prendre le pouvoir, il pouvait empêcher celte fatalité, qui était la dernière et qui implitpiait la condanuialion absolue de nos efforts.

Quoi (pi'il en soit, ce jour-là, le 9 août, il y eut beaucoup d'émolion, une gi'ande agitation autour delà Chambre. L'agitation alla — c'est un fait dont je puis invoipier destémoignages — jusqu'à l'envahissement du petit jardin qui est sur le quai, attenant au Corps législatif. Celui qui vous parle fit, à ce moment-là. un appel énergique aux sentiments patriotiques de cette foule alfolée, la lit reculer et obtint (lu'elle n'entrât pas.

31. Hébert, questeur, était présent, et il pourrait attester que c'est un peu grâce à moi (jue le Corps législatif ne fut pas envahi le 9 août.

Nous pensions, en elfet, à faire toute autre chose que des actes

DEPOSITION' SUR LE i SEPTEMBRE. 390

violents : nous pensions oljtenir du Corps législatif un acte de virilité qui eût été un acte de salut. J'ai été frappé, en relisant le Journal officiel, à l'occasion de la déposition que j'avais à faire devant vous, de la persistance et de la modération des €lïorts du groupe auqael j'appartenais pour obtenir du Corps législatif cet acte de salut et de virilité. Nous l'avons mis, nous et ceux qui siégeaient sur des bancs voisins des nôtres, cinq ou six fois en demeure de faire la seule cliose qu"il y eût à faire, de dire : « Nous sommes le pays, notre devoir est de veiller sur les restes de l'armée française, et de nous préoccuper des mesures qu'on prend pour la défense. » Ce n'était pas seulement, de la part de ceux qui conseillaient à la Cbambre cette démarche décisive, la préoccupation, que je considère comme très légitime, de substituer au gouvernement personnel le gouvernement <lu pays; c'était un acte de salut du jour et du moment, c'était un acte de bonne direction militaire. Vous savez tous que dans le Comité de défense, où vers la fin, àgrand'peine, et en se faisant bien prier, on avait laissé entrer M, Thiers, c'est malgré lui. malgré le général Trocbu — ils furent les seuls à protester — qu'il fut résolu que l'armée du général Mac-Mabon quitterait les approches de Paris, où elle aurait fonctionné de la façon la plus efficace comme armée de secours, pour aller dans le Nord...

M. LE COMTE Daru. — Le Comité de défense a discuté cette question, mais n"a pas été consulté par le Gouvernement.

M. Jules Feury. — J'ai recueilli ce témoignage de la boucbe même des personnes que j'ai nommées. On discutait, soit dans le Comité de défense, soit dans une réunion qui eut heu en <iehors du Comité, la question de savoir si l'armée du maréchal Mac-Mahon devait revenir sous Paris, ou au contraire se diriger vers le théâtre des hostilités et faire la tentative de jonction qui nous a perdus. M. le général Trochu pourra préciser le fait.

M. LE COMTE DARr. — Je puis le préciser. Lorsqu'après le désastre de Reiclistiotfen, M. le maréchal Mac-Malion demanda le corps du j,'énérat Vinoy, composé de 30 000 liommes et formé dans Paris, M. le générât Trochu protesta et tint à taire insérer dans le procèsverbal de la séance du Comité de défense sa protestation, dans laquelle il disait qu'on ne pourrait pas défendre Paris si le corps du général Vinoy s'éloignait.

;jyi; DISCOUHS ET OI'IMO>S.

.r ajoute, que M. Thiois élait de cet avis et déclarait que l'éloigneuieiit du coips d'arnii'O de Yinoy rendrait la délVuse de Paris impossible; ce à quoi M. le maréchal Vaillant répondaitquf! l'on consliluelait un nouveau corps d'armée sous les ordres du général Itenaull, ipie ce corps remplacerait le corps du général Vinoy. On a discuté, mais le Comité de défense n'a pas été consulté sur cette question par M. le minisire de la (iuerr(>; il s'est saisi accidentellement de celle ({ueslion.

M. Jules Fkrky. — J"^ \()ii(lrais soulemeiit relever devant vous toutes les occasions qui furent, dans ce mois d'août, fournies an Corps l(''gislatif par les divers groupes opposants, de pi-endre en main la direction des all'aii'es.

Le 9 août, dans la séance de rentrée, se produit la proposition de 31. Jules Favre, qui demandait la constitution d'une ('.(lunnission de (piinze membres. Cette proposition fut repoussée |iai' \W voix contre 33. J'ai noté ixYOffîciel ces deux interriqdions : 31. Gambetta disant : « Vous y viendrez ! » 31. Jules Kavre ajoutant : « Quand vous y viendrez, il sera trop tard ! » parole malJieureiisement prophétique.

Vous savez (jue ce jour-là même le ministère Ollivier se disloqua et fut remplacé par le minislèi^e Palikao.

Un peu plus tard, le 22 août, nouvelle proposition, qui est une réédition adoucie de la première. Il y a, en eiïet, ceci de remarquable, que la première proposition, à mesure qu'elle se irproduit, se fait plus modeste et cherche à se montrer moins ellrayante. Le 22 août, 3L de Kératry propose d'adjoindre neuf députés au Comité de défense. La Chambre, après avoir voté à ruiianiniilé l'urgence sur la propositiou, revient sur sa décision, ii c.iusc de ro})inion contraire formellement exprimée par 3L le général Palikao. Les bureaux se réunissent et 3L Tliiers est nommé rappoiteur. Là se manifesta une pi'oposilion intermédiaire. (|ui consislait à réduire de neuf à trois le noiuhre des députes adjoints au Comité de défense. Cette proposition, qu'on considérait comme très importante, aussi bien en elle-même qu'à raison delà personne (hi rapporteur, revient plusieurs fois aux séances suivantes, et 31. Thicrs demande lui-même l'ajournement du rapport, parce qu'on désirait arriver à un arrangement avec le Gouvernement. La Commission était unanime pour la constitution de ce Comité avec trois membres pris dans la Chambre; le GouvernenienI résistait énergiquement.

Le 27 août, la proposition se déplaçant et se dirigeant en quelque sorte vers les bancs plus rapprochés du Gouvernement, se retrouve sous une autre forme dans la bouche de M. Latour- Dumoulin. Il demande que cinq membres soient nommés pour se tenir en communication avec les ministres, et concourir aux moyens employés pour la défense de Paris et de la France, Ce n'était même plus la Chambre entrant dans le Comité de défense; c'était la Chambre constituant un Comité pour entrer en relations avec ceux qui dirigeaient la défense.

M. le général Palikao repousse encore énergiquement, et sur riieure même, la proposition de 31. Latour-Dumoulin.

Le 31 août, à la veille de l'événement décisif, la proposition reparaît sous une dernière forme. C'est M. Relier qui, sur les nouvelles désastreuses arrivées de Strasbourg, monte profondément ému à la tribune, et demande la nomination d'une Commission pour examiner la situation des départements envahis, notamment du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, et l'envoi d'un commissaire spécial, désigné par la Chambre.

M. le général Palikao repousse encore la proposition, pose la question de contiance et nous déclare, — ce que j'ai toujours considéré comme une exagération infinie, — que, depuis leur entrée en France, les Prussiens avaient perdu 200 000 hommes.

On arrive ainsi à la catastrophe de Sedan ; le bruit s'en répandit dans la soirée. Mais avant d'aborder ce point de mon récit, je voudrais, m'arrétant au 3 septembre, vous faire remarquer quelle était la vraie situation du parti auquel j'appartiens, et notamment de la députation de Paris pendant toute celte période.

Notre attitude apparaît dans les débats publics, et bien plus encore dans les délibéi-ations sans nombre tenues soit avec des personnages de marque, soit avec de simples députés, dans les couloirs et les bureaux de la Chambre.

Je crois qu'aucun de ceux qui faisaient partie du Corps législatif à cette époque, et qui se sont trouvés en l'apport avec nos amis Jules Favre, Gambetta, Picard, avec l'un quelconque d'entre nous, ne contestera que notre attitude était celle d'hommesprofondément attristés et préoccupés des événements, profondément découragés et prévoyant le dénouement épouvantable de toute cette crise contre laquelle nous avions lutté,

;ji,8 DISCOlliS ET OPINIONS.

o\ 110 ros>anl do répéit'i' à nos collègues : Vous n'avez plus (in'unr rliosi" àfairt'. c'est, en face du gouvernement personnel, qui s'est perdu dans une entreprise impossible, de prendre le pouvoir, d'être entin le pays (pii vous a nommés, de constituer lin ('.oiivernement dans la Chambre. Respectez, autant que la sitiialion des choses vous le iirrnioltra, les formes, les formules coiisliltitiounelles, mais prenez la réalité du pouvoir, la dii'eclioii delà défense; ne vous coiilifz pas aveuglément, après le niinislèri' Ollivier. au minislèi-e Palikao. Le conseil que nous vous donnons est bien désintéressé, nous ne voulons pas être (le ce Comité de défense, de cet organisme parlementaire qu'il faut constiliKM'. Nous n'y avons pas intérêt, nous ne voulons pas que le Gouvernement, qui est l'idéal de notre vie politique, soit inauguré dans les aventures. Il faut, pour tirer la France de la crise où elle est, un Gouvernement anonyme.

Ceci, nous le disions à nos amis, aux impatients qui nous entouraient : nous le répélions à satiété dans tous les conciliabules.

Je cite un fait dont les témoins existent tous. C'était, autant (|ue mes souvenirs me le rappellent, bien peu de jours avant te 4 septembre ; on n'avait pas encore la nouvelle du désastre de Sedan, mais tous les hommes de bon sens le pi'évoyaient, le sentaient venir. C'était peut-être le 31 août, le 1" septembre. Ce jour-là, nous nous trouvâmes réunis, MM. J. Favre. Gambetta, Magnin, Tbiers et moi, dans un des bureaux du Corps législatif. On ferma la porte. Nous dîmes : on ne peut sortir de cette épouvanlalile situation (jue par la constitution d'un Gou- \eiiieiiieiii i|uel(Oii(iue, issu de la Chambre. Et alors, allant à ce ipii était pratiipie, on examina quels seraient les noms qu'on poiii'i'ait proposer à la Chambre, dans la circonstance que tout le inonde prévo\ait. Pas de républicains : la Cbambre n'en accepliMait i)as : d'ailleurs nous ne voulons à aucun prix qu'un de nous fasse partie du Comité. Mais d'autres noms sont possibles; ceux de M. le président Schneider, qui acceptera assurément cette situation; de M. le général Trocbu, gouverneur de Paris, qui ne peut pas la refuser; de M. le général Palikao, ministre de la Guerre, de M. Tbiers, entin... Ici, M. Thiers disait : Non ! non! pas plus moi que vous. Nous étions arrivés à cette combinaison. Cette liste a couru dans la Cbambre,

DÉPOSITION SUR LE 4 SEPTEMlUiE. 399

appuyée par des personnes autorisées, et, à un certain moment, ces trois noms du général Trochu, de M. Schneider, du général Palikao, constituant, avec un ou deux membres de la majorité, une sorte de Gouvernement provisoire, qui aurait eu l'avantage de ne pas rompre complètement le lien avec le passé et de continuer Tordre légal, rencontrèrent quelques succès, quelque crédit dans les couloii-s de la Chambre.

Je vous cite ce fait [)0ur vous indiquer combien les hommes qui ont fait depuis partie du Gouvernement de la Défense nationale, étaient peu amoui-eux de ce pouvoir qu'un grand ilésastre national allait jeter dans leurs mains, pour vous montrer que la combinaison que la force des choses nous imposait, le 4 septembre, n'était nullement celle que nos esprits, que nos goûts, que l'intérêt bien compris de nos idées et de la forme de Gouvernement que nous préférions, devaient nous dicter.

Vous savez que la nouvelle du désastre de Sedan arriva dans la nuit du samedi 3 au dimanche 4 septembre. Le général Palikao l'avait annoncée dans la séance du jour avec quelques réticences. D'autres, mieux informés, connaissaient le désastre dans toute son étendue, et c'est alors, dans la séance de nuit, que M. Jules Favre déposa, non plus au milieu des protestations générales, mais au milieu d'un silence glacial, qui est le caractère même de la crise, une proposition qui d'abord frappait la dynastie napoléonienne de déchéance, et déclarait ensuite qu'une Commission, nommée par la Chambre, serait investie de tous les pouvoirs, avec mission de résister à outrance et de chasser l'ennemi.

J'appelle votre attention sur la mission donnée à cette Commission de résister à outrance. Si vous relisez tous les débats législatifs de ce mois d'août, vous serez frappés de celle expression : résister à outrance, qui part de tous les bancs ; elle part de la majorité, du centre gauche, de l'opposition la plus avancée. Chose curieuse ! la fameuse formule : « Pas un pouce « de notre territoire ne doit être enlevé à la France », a été prononcée pour la première fois dans la séance du 22 août, par un membre de la majorité, le comte de La Tour. De son côté, M. Lefébure déclarait qu'on ne déposerait les armes que lorsque l'ennemi serait refoulé.

Tel était le sentiment bien légitime de cette Assemblée qui,

400 liISC.ÔLHS ET (tPlMONS.

uialaré son oriL^im', ses faiblesses, et tout ce qu'on lui a irpioolic avec raison, tHait profondément patriote. Son sentiment, qui était celui d'une })rofonde déception, de la surprise d'un désastre inouï, de la colère, se traduisait par ces mois : résistance à outrance ! Il est impossible que du jour au Ifudemain. la France soit toml)ée si bas, et, qu'en une seule journée, nos ai-mées soient anéanties 1

C'était le cri de (oui le monde, des conservateurs comme des révolulionnaires : « ^'ous ferons de la France une tirande ,uué- K rilhi. (1(3 Paris une Sarati;osse ! » Toutes ces exclamations de palriotisme se rencontraient sur tous les bancs de FAssemblée. Il n'y avait pas. à ce moment, dans le pays, au moins dans le pays léjial tel qu'il existait à Paris, d'autre sentiment.

La |iroposition de M. Jules Favre fut remise au lendemain...

M. in: Driu-ORT de CiVRAr.. — ElFe fut remise au soir. M. Ji'LKS Ferry. — C'était dans la séance de nuit.

M. l'KunoT. — Le général de Palikao avait donné communication (le la nouvelle en disant que n'ayant pas eu le temps Je prévenir ses cdlléyiies, on n'était pas encore en mesure de délibérer, et il demandait qu'on ajournât la question au lendemain. M. Jules Favre déposa sa prt)iH»silinn m açcordani iiifnii ne jinuvait pas délibérer immédiatement.

M. LE MAUgi is DE Jugné. — Dans la séance du jour, M. Jules b'avre avait |iro|)()sé la dictature militaire en désignant le nom, aimé en ce iiKimi'iit, du L'éiitTal Trocliu, mais sans parler de décliéance.

M. JuLKS Fkrry. — La proposition, déposée le3.fut ajoui'née au lendemain.

Le lendemain à, midi — je demande la permission de citer des souvenirs personnels qui appartiennent un peu àl'histoire — avec deux de mes collègues, nous nous rendîmes chez M. le président Schneider, pour savoir ce que le Gouvernement avait décidé sur notre proposition. Nous trouvâmes M. Schneider en train de s'habiller. Il nous dit, avec beaucoup de sang-froid, qu'on apportait une proposition qui n'était pas tout à fait celle que nous désirions, mais qui commençait à s'en rapprocher. En elïet, une heure après, le général Palikao apporta à la Chambi-e la proposition de former un Conseil de Gouvernement et de Défense nationale de cinq membres, dont il eût été lui, le général Palikao, le lieutenant-général.

DÉPOSITION SUR LE i SEPTEMBRE. 401

Dans ce même moment. M. Tliiers et ses amis rédigeaient une troisième proposition, dont je vous rappelle les termes caractéristiques : « Vu les circonstances, la Chambre nomme une Commission composée d'un nombre de membres à fixer; une Constituante sera convoquée dans le plus bref délai possible. ') Je trouve au bas, parmi les signatures, les noms de MM. de Guiraud, marquis d'Andelarre, et de plusieurs de nos collègues d'aujourd'hui.

L'urgence fut votée sui- les trois propositions; on se retira dans les bureaux à une heure, et c'est une demi-heure après que la foule pénétra dans le Corps législatif.

Comment y pénétra-1-elle et quel fut le caractère de cet envahissement ? Je crois que cela n'a jamais été bien déterminé et que c'était pourtant bien clair ; je voudrais le préciser devant vous.

Remarquez d'abord le caractère de cette journée du 4 septembre : on ne pense qu'à la Chambre, parce que c'est de la Chambre que peut venir le salut. L'impératrice est aux Tuileries ; qui s'en occupe ? Le peuple ne songea même pas à y mettre les pieds, et l'impératrice put s'évader sans aucune difficulté, au moment même où la colonne qui venait d'envahir la Chambre se dirigeait, par le quai, vers l'Hôtel de Ville. Assurément, si la majorité avait, trois ou quatre jours plus tôt, et même la veille au soir, pris résolument la direction des atïaires, il n'y aurait pas eu de révolution *du 4 Septembre; j'en ai l'absolue certitude. La majorité a manqué quatre ou cinq fois de sauver le pays.

Elle a été mise en demeure, le pouvoir lui a été présenté sous toutes les formes ; elle s'y est refusée. Au milieu de sentiments divers, il y avait un sentiment honorable qui la guidait. J'ai entendu un membre de la majorité, le plus ofliciel des candidats officiels, dire qu'on ne voulait pas faire ce que le Corps législatif avait fait en 1813. Vainement répondions-nous que la situation de 1870 diderait essentiellement de celle de 1813 ; nos conseils n'étaient pas écoutés et la majorité, sous la parole du général comte de Palikao, repoussa toutes les occasions qui lui étaient fournies jusqu'au 3 septembre. Je dis même que si, dans la séance du 4, au lieu d'aller dans les bureaux, le Corps législatif avait voté immédiatement

402 nisr.ouHS et opinions.

la proposition df M. Tiiiers, on aurait i>ii ompôclier renvaliisst'iiient.

Mais comment cet envaliissement s'est-il opéré? par qui? comment la garde de l'Assemblée a-t-elle été violée? Sur tous ces points, qui complètent le tableau de la journée, je vais vous donner quelques éclaircissements.

Lorsque, vers raidi, nous arrivâmes à l'Assemblée, il y avait une agglomération considérable sur la place de la Concorde et le quai des Tuileries. Ce qui y dominait, c'étaient les gardes nationaux sans armes : car ce qui a tenu la tête de ce mouvement tout à fait spontané du 4 Septembre, c'est Tancienne garde nationale de Paris, les soixante bons bataillons, cboisis. triés; ce sont ces bataillons qui, les uns sans armes, les autres avec leurs armes, s'appiochèrent du Corps législatif, l'entourèrent et peu à peu y (lénétrèrent. L'Assemblée était gardée, du côté du quai, par la garde de Paris; il y avait là quelques pelotons qui se retirèrent, à un moment donné, sur l'ordre du pi-ésident. Un bataillon de la garde nationale, dont je ne me rappelle plus le numéro d'ordre, traversa, tambour en tête, le pont de la Concorde, et prit la place des gardes municipaux. INe croyez pas qu'à l'intérieur du palais, les dispositions militaires eussent été négligées. Il y avait dans la cour d'bonneur et dans celle de Bourgogne des régiments de marche. Un des traits caractéristiques de ce moment de la journée, c'est que, lorsque la foule, ceux qui étaient devant étant poussés par ceux qui étaient derrière, voulut pénétrer par la grille du quai, les soldats, qui étaient là en grand nombre, répondirent aussitôt aux cris de la foule et mirent la crosse en l'air.

Voilà comment le Corps législatif fut envahi. Il était gardé, mais sa garde, en proie aux mêmes sentiments d'agitation, à la même lièvre patriotique que la foule elle-même, n'eut i»as un seul instant la pensée de tirer sur le peuple, sur la garde nationale surtout.

Le Corps législatif resta longtemps envahi dans les couloirs sans l'être dans la salle même des séances. On vint prévenir les députés dans les bureaux, et on leur dit : Il faut rentrer. Ils ne le voulurent pas, ou ils ne rentrèrent qu'en petit nombre. Le président Schneider reprit le fauteuil. C'est alors qu'un certain nombre de membres de la gauche, Gambetla en tête, adju-

DÉPOSITION SUR LE 4 SEPTEMBRE. 40;j

rèrent ie peuple de laisser les choses se faire régulièrement, et de ne pas envahir la salle. Ces adjurations eurent quelque effet pendant quelques minutes; mais, comme par derrière, il y avait une grande foule qui n'entendait rien, la salle fut envahie. M. Schneider se retira, et nous fûmes portés, on peut le dire, M. Jules Favre et moi d'un côté, M. Gamhelta et quelques autres députés parmi lesquels était M. de Kératry, de l'autre, jusqu'à l'Hôtel de Ville.

L'aspect de cette journée restera toujours présent à mon souvenir. Je n'ai pas vu l'envahissement de la Chamhre en 1848. mais j'en ai lu souvent le récit, j'en ai vu des témoins; ce n'était pas du tout la même chose. Il y avait dans la foule du 4 septembre une exubérance de contentement qu'il est permis de trouver un peu puérile. Toute cette population s'imaginait que. par cela seul que l'Empire n'existait plus et que le pays allait se gouverner lui-même, le pays était sauvé. Nous avons fait le chemin depuis le Corps législatif jusqu'à l'Hôtel de Ville au milieu du peuple armé, mais il y avait des tleurs aux fusils, des guirlandes; c'était un air de fête dans la cité; jamais révolution ne se fit avec une telle douceur; nous rencontrions les omnibus qui continuaient à circuler, et ceux qui s'y trouvaient nous saluaient gaiement. On criait beaucoup, mais c'était dans une note moyenne. M. le général Trochu vous a déjà raconté un des incidents de cette promenade. J'étais, en effet, au bras de M. Jules Favre quand nous le rencontrâmes sur le quai, venant à cheval, suivi de quelques officiers d'état-major, M. Jules Favre lui dit : Général, il n'y a plus de Corps législatif, le Corps législatif est complètement dissous ; nous allons à l'Hôtel de Ville ; veuillez aller au Louvre, nous aurons l'honneur de vous y faire prévenir.

M. le général Trochu rentra au Louvre. Nous allâmes à l'Hôtel de Ville, où la troupe de ligne nous laissa pénétrer sans la moindre résistance. Là, Gambetta, qui nous devançait de quelques instants, venait de trouver le préfet de la Seine, M. Alfred Blanche, assis à son bureau. M. Alfred Blanche lui dit en souriant : « Je vous attendais, » et disparut immédiatement.

Ici, je note encore que, lorsque la colonne dont nous tenions la tête, arriva à l'Hôtel de Ville, les officiers de la ligne qui

roinmandait'iil los compagnies de garde vinrent au-devant de la manifestation et échangèrent avec nous quelques poignées de mains. SeulomenI, le spectacle, à l'intérieur de THôtel de Ville, était un pendillèrent de ce qu'il était au Corps législatif, et je veux vous dire par quel trait caractéi'istique il se révélait à nous comme renfermant un véritable péril. Pour mettre cette dernière couleur au tableau que j'essaie de vous présenter dans toute sa vérité, comme je le ferais dans un livre écrit pour l'histoire, j'ai besoin de vous expliquer quelle était notre situation, à nous, députés républicains de Paris, vis-à-vis d'une certaine i)orlion(lu parti républicain.

Cette situation était très diflicile. Nous avions été nommés en 1869, et cette élection avait déjà montré quel genre de difficultés des hommes politiques, républicains, voulant faire de la politique sérieuse et parlementaire, allaient rencontrer dans les dispositions et dans le tempérament de leurs électeurs parisiens. M. Jules Favre ne fut élu qu'au second tour, et avec i)eaucoup de peine. Il s'était produit, dès lors, dans les réunions publiques, des violences de très mauvais augure. Après notre nomination et pendant cette sorte d'interrègne dans les institutions impériales qui aboutit à la constitution d'un ministère parlementaire, pendant cette période qui comprend plusieurs mois, nous eûmes, il faut bien qu'on le sache, et nous devons le dire pour l'histoire de notre temps, maille à partir à chaque instant avec le parti que nous appelions alors d'un nom très doux, le parti des impatients, qui devint plus tard le parti des exaltés, et enfin le parti anarchique. dont on a eu tant de peine à triompher dans ces derniers temps.

Dès le jour où nous avons été nommés, nous avons trouvé ce parti sur notre chemin comme un ennemi. A chaque instant, on nous convoquait à des réunions, et dans ces réunions on nous mettait en accusation. A chaque instant, on imaginait des manifestations impossibles. Vous vous rappelez peut-être celle qui devait avoir lieu en orlobi-e iStlO. la Chambre n'ayant pas étéconvofpièe dans le délai qu'on di.^^ait Jixé par la loi. Certains clubs avaient décidé qu'il était du devoir des députés de se trouver sur la place de la Concorde à une date donnée, qui était, je crois, le 26 octobre.

Quand ensuite le ministère parlementaire fut constitué, nous

avons eu l'affaire des funérailles de Victor Noir, l'affaire Pierre Bonaparte comme on l'appelait, et nous avons été dans la situation d'hommes qui n'avaient pas le gouvernement, mais qui étaient obligés de résister à la queue de leur parti, absolument comme s'ils l'avaient eu. Une portion de ceux qui nous avaient élus ne comprenant absolument rien à la situation, à la politique, obéissant uniquement à leurs passions et aux excitations des journaux et des réunions, ne rêvaient que manifestations, copiées sur les manifestations de la première Révolution, et c'était véritablement pour nous un sujet de perpétuels tourments.

A la tête de ce parti des impatients, figurait une homme qui a fait partie de l'Assemblée actuelle, M. Millière ; il paraissait être le plus avisé de tous ces meneurs. Quand nous arrivâmes à l'Hôtel de Ville le 4 septembre, M. Millière y était déjà, et il n'y était pas seul. Deux hommes surtout nous frappèrent par leur attitude et parleurs etTorts; c'était d'une part M. Millière, qui haranguait la foule dans la grande salle du trône, et de l'autre M. Delescluze, qui rôdait autour du cabinet où nous avions constitué la première commission du Gouvernement.

Quand nous n'aurions pas eu la connaissance approfondie des ditîérents éléments révolutionnaires que renfermait la Ville de Paris, quand nous n'aurions pas su, pour en avoir fait l'expérience depuis plusieurs mois, qu'il y avait là, derrière nous, un parti anarchique qui n'attendait qu'un moment de défaillance de notre part, pour prendre la direction de l'opinion parisienne, la présence de MM. Millière et Delescluze et de leurs acolytes à l'Hôtel de Ville, les discours qu'ils tenaient eussent été pour nous un trait de lumière. Heureusement, à ce moment-là et par suite de la résistance si admirable qu'il avait faite à la déclaration de guerre, M. Jules Favre était en possession d'une popularité qu'il n'avait pas eue avant et qu'il n'a pas revue depuis. Il fut véritablement porté à l'Hôtel de Ville par le grand courant de l'opinion, et il lui suflit d'apparaître pour (pie tous ces Messieurs descendissent des escabeaux où ils étaient hissés et rentrassent dans l'ombre.

De cette situation découlait la composition même du Gouvernement de la Défense nationale. Nous n'avions, je l'avoue (on tirera de cet aveu toutes les conclusions qu'on voudra), nous

40n DISCOURS ET OIMMChNS.

n'avions aurun jirojot àcctr-gard. Les événements se déroulaient si vite et li's fatalités s'enchaînaient avec une telle rapidité, nous étions d'ailleurs si bien convaincus qu'un Gouvernement anon>me, dans lequel nous ne serions pas vaudrait inliniment mieux pour dénouer la crise, que nous n'avions pas arrêté de parti sur cette question que les événements venaient de poser: comment constituer le Gouvernement?

A ce moment, nous eûmes une inspiration que je crois lieurt'use. Nous nous dîmes : voilà toute sorte de gens qui feront du Gouveiiiemcnt qui succède au Gouvernement impérial quelque chose d'odieux ou de grotesque, et qui achèveront de l^erdre l'honneur du pays ; il ne faut pas qu'ils touchent au pouvoir, jlais il y a des députés de Paris; Paris sent que l'étranger s'approche. Paris est en quelque sorte fondé à se donnor à lui-même ne fût-ce qu'un gouvernement municipal. Eli hit-n, puisqu'il a ses mandataires élus, le Gouvernement nouveau doit être exclusivement composé des mandataires élus de Paris.

Comme cette idée était juste et simple, elle i-éussit; elle fut immédiatement acceptée, et c'est pour cela que vous n'avez pas vu ligurer dans le gouvernement provisoire des noms plus ou moins chers à la démagogie parisienne, et que vous y avez vu le nom d'un de nos collègues qui manque à la députalion actuelle, celui de M. Rochefort.lXous étions en etïet dans le petit cabinet de l'Hôtel de Ville que M. le général Trochu vous a décrit (en commettant, il me permettra de lui faire amicalement cette observation, une légère erreur: le cabinet n'était pas éclairé par une lampe puisqu'il était trois ou quatre heures de l'aprèsmidi). Nous étions dans ce petit cabinet lorsqu'un grand bruit nous arriva de la place de l'Hôtel de Ville. Un remous populaire considélable se produisit: c'était M. Rochefort qu'on venait de chercher dans sa prison. Nous avions posé la règle, et bien que nous eussions eu avec M. Rochefort beaucoup de difficultés, car il nous avait attaqués les uns et les autres dans son journal, nous n'hésitâmes pas un instant, et plus tard M. le général Trochu n'hésita pas non plus à comprendre que, comme le dit dans la soii'ée M. Jules Favre à ses collègues réunis au Corps législatif, il valait ndeux qu'il fût dedans que dehors. Ainsi la règle salutaire qui constituait une barrière : un Gouvernement composé

(les élus de Paris, se trouva observée et acceptée par tout le monde.

Quel fut le caractère de ce Gouvernement? Comment se définit-il lui-même? Quelles étaient ses intentions?

Il y a si longtemps que je l'entends attaquer que j'ai été heureux de m'en rendre compte à moi-même, et de m'en donner la preuve. Je me suis remis à relire tous les actes officiels de ce Gouvernement, comme on lirait l'histoire d'une autre époque; je les ai jugés dans ma conscience, car nous venons de traverser des crises assez redoutables pour pouvoir nous juger nousmêmes. Eh bien, je ne crains ni le jugement de l'histoire, ni le vôtre, sur le caractère du Gouvernement de la Défense nationale et sur ses intentions.

Dire que ce Gouvernement ne voulait pas les élections, dire que ce Gouvernement ne voulait pas une paix honorable, c'est le calomnier de la façon la plus injuste, la plus contraire à tous les documents. Dire que ce Gouvernement fut l'œuvre, la conspiration, l'usurpation d'un parti, c'est fermer les yeux à la vérité. Il n'y a jamais eu de Gouvernement qui eût moins que le Gouvernement du 4 Septembre le caractère de Gouvernement d'un parti. Il le montra, dès le premier jour, en rompant avec la queue de son parti, avec cette queue que les partis qui veulent prendre en main les atïaires de leur pays doivent toujours couper, au préalable, et il la coupa en prenant dès la premièi-e heure le titre de Gouvernement de la Défense nationale. J'ai relevé dans tous nos actes, depuis le 4 septembre, le caractère de grande réserve vis-à-vis du pays, le caractère de généralité (pie nous voulions donner h ce Gouvernement, le caractère de l'exclusivité qu'on lui reproche et qu'il a pu montrer plus tard dans d'autres circonstances, mais qu'il n'a pas eu à son origine, pendant ses premiers mois. Ce caractère d'exclusivisme ne s'est jamais rencontré dans les actes auxquels j'ai participé personnellement.

La première proclamation que je trouve à V Officiel, datée de 3 ou 4 heures de l'après-midi, le 4 septembre, s'exprime ainsi :

« Le nouveau Gouvernement est avant tout un Gouvernement de Défense nationale. »

Une autre proclamation à la garde nationale porte :

« Le pouvoir personnel n'est plus: la nation tout entière ivitrcnd SCS droits et ses armes. »

liic .iiiliv |ii-oclanialion, la première en date je crois, dit :

« Le priiple a devancé la Chambre qui hésitait, il a mis ses représentants non au pouvoir, mais au péril. »

Le lendemain, dans une proclamation à l'armée, que j'ai enit'ndu avec une tirande surprise l'autre jour, à la tribune, critiquer pai' un de nos collègues, et que j'ai vouhi relire et copier alin de me renih'e compte de l'esprit qui l'animait, que disions-nous à lai-nuM'? Lui tenions-nous ce langage anarchique que nous attribuait l'honorable M. Haentjens? Voici ce que nous disions :

« Quand un général a compromis son commandement, on le lui enlève; (juand un Gouvernement amis en péril par sa faute le salut de la patrie, on le destitue. C'est ce que la France vient de faire.

« En abolissant la dynastie responsable de nos malheurs, elle a accompli d'abord à la face du monde un grand acte de justice. Elle a exécuté l'arrêt que toutes nos consciences avaient rendu; elle a fait en même temps un acte de salut. »

Et voici comment nous terminions :

« Soldats! en acceptant le pouvoir dans la crise formidable que nous traversons, nous n'avons pas fait œuvre de parti. Nous ne sommes pas au pouvoir, mais au combat; nous ne sommes pas le Gouvernement d'un parti, nous sommes le Gouvernement de la Défense nationale. »

Et ce langage, messieurs, nous l'affichions sur les murs, nous le tenions à la face de la population de Paris et de la France.

Le même jour, messieurs, dans VOffîciel du 6 septembre, c'est-à-dii'e parmi les actes du 5, le second jour de notre existence gouvernementale, M. Gambetta écrivait aux préfets :

« Notre nouvelle Répuldique n'est pas un Gouvernement qui comporte les dissensions politiques, les vaines querelles. C'est, comme nous l'avons dit, un Gouvernement de défense nationale, une liépubiique de combat à outrance contre l'envahisseur. Entourez-vous donc de citoyens animés, comme nous-mêmes, du désir immense de sauver la Patrie... « Appliquez-vous surtout à gagner le concours de toutes les

volontés, afin que, dans un immense et unanime etïort, la France doive son salut au patriotisme de tous ses enfants. »

Et dans ce même numéro, une note, qui a aussi son importance.

<( Le Gouvernement, » disait cette note, « reçoit à chaque instant, les adhésions chaleureuses des députés de l'opposition élus par les départements. Tout le monde a compris que là où est le combat, là doit être le pouvoir. C'est sur Paris que marche l'armée envahissante : c'est dans Paris que se concentrent les espérances de la patrie.

« Pour afîi'onter cette lutte suprême, dans laquelle il suffit de persévérer pour vaincre, la population parisienne a pris pour chefs les mandataires qu'elle avait déjà investis de sa confiance, et le général dévoué sur lequel repose spécialement l'organisation de la défense.

« Rien de plus logique et de plus simple. Quand Paris aura fait son devoir, il remettra à la nation le mandat redoutable que la nécessité lui impose, en convoquant une Assemblée constituante. »

Messieurs, les actes, et des actes positifs, à ce point de vue de la convocation d'une Assemblée constituante, ont suivi de très près. Je voudrais vous montrer la série de ces actes, car je crois que c'est là une des grandes préoccupations de la Commission; je voudrais aussi vous faire toucher du doigt les raisons pour lesquelles ces actes n'ont pas été poussés jusqu'au bout ; je voudrais vous montrer tout à la fois, et l'intention persistante de convoquer l'Assemblée constituante, intention qui, du piTinier jour jusqu'au dernier, a animé le Gouvernement de la Défense nationale, et l'obstacle, le véritable obstacle, à cette convocation.

Le 8 septembre, MM. les électeurs sont convoqués pour le 16 octobre, à l'efïet de nommer une Assemblée constituante.

Le Gouvernement s'exprime ainsi pour motiver cette convocation.

« Le pouvoir gisait à terre, «

Et en effet, messieurs, nous n'avons jamais eu la prétention d'avoir renversé l'Empire. Nous n'avons pas renversé l'Empire ; nous avons toujours dit qu'il n'y avait pas là la victoire d'un parti quelconque sur l'empire. L'Empire avait péri dans la

410 KISCOUUS KT OPINIOISS.

(h'l';iil.\ il >r(ail liii-mriiie aiiéanli: Ir pouvoir gisait à terre, conimi' lions le disions.

O (|iii avait rommcncé par un allcnlat Unissait i)ar une (lêserlion. Nous n'avons faitquo ressaisir le gouvernail échappé à (les mains impuissantes.

« Mais l'Europe a besoin (|ii'oii l'éclairé. 11 faut i|ii"rlle connaisse par d'irrécusables témoignages que le pays tout entier est avec nous. Il faut que l'envahisseur rencontre sur .sa route non seulement l'obstacle d'iiiit' ville immense résolue à pérnplutôt que de se rendre, mais un peuple entier, debout, organisé, représenté : une Assemblée enfin qui puisse porter en tous lieux, et en dépit de tous les désastres, l'àme vivante de la pairie. »

Kl le décret de convocation suivait pour le 16 octobre.

Messieurs, bien peu de jours api'ès. l'époque de celte convocation était avancé»', et un décret du 16 septembre convoi juait les électeurs municipaux pour le 28 septembre et fixait les élections de la Constituante au 2 octobre.

Cette mesure, messieurs, était expliquée dans une circulaire de M. Jules Favre et commentée dans une circulaire de M. Gambetta. Elle se rattachait essentiellement à cette grande et historique démarche tentée par M. Jules Favre à Ferrières auprès de M. le comte de Bismarck. Aussi M. Jules Favre la noliliait-il à tous nos représentants auprès des Cours étrangères el dans des termes que je mets sous vos yeux, parce que c'est dans la répétition incessante de cette idée, de cette formule, de cette aspiration vers la convocation d'une Assemblée qui pourrait traiter avec l'étranger ou examiner s'il y avait lieu de ne pas trailcr, c'est dans la répétition de cette pensée que gît l'intérêt du récit que je vous présente.

M. Jules Favre écrivait en ces termes, à la date du 17 septembre :

" Le décret par leijuel le Gouvernement avance les élections a une signification qui certainement ne vous a pas échappé, mais que je tiens à préciser.

« La résolution de convoquer le plus tôt possible une Assemblée, résume notre polili(iue tout entière. En acceptant la tâche périlleuse que nous imposait la chute du gouvernement impérial, nous n'avons eu iju'une pensée : défendre notre territoire,

sauver notre honneur, et remettre à Ja nation le pouvoir qui émane d'elle, que seule elle peut exercer. Nous aurions désiré que ce grand acte s'accomplit sans transition ; mais la première nécessité était de faire tête à l'ennemi, et nous devions nous \ dévouer... »

Suit une phrase sur la distinction qu'il faut faire entre les généraux prussiens et les hommes d'État prussiens; les hommes d'Etat prussiens, dit M. Jules Favre, hésiteront à poursuivre une guerre impie qui a déjà coûté 200,000 hommes.

« Il n'y a pas un homme sincèi'e en Europe qui puisse aftirmer, dit un peu plus loin M. Jules Favre. que, hbrement consultée, \à France eût fait la guerre à la Prusse.

« Je n'en ai jamais tiré cette conséquence que nous ne soyons pas responsables. Nous avons eu le tort, et ce tort nous l'expions cruellement, d'avoir toléré un Gouvernement qui nous perdait. Maintenant qu'il est renversé, nous reconnaissons î obligation de réparer, dans la mesure de la justice, le mal qu'il a fait. Mais si la puissance avec laquelle il nous a si gravement compromis, se prévaut de nos malheurs pour nous accabler, nous opposerons une résistance désespérée, et il demeurera bien entendu que c'est la nation, régulièrement repi-ésentée par une Assemblée librement élue, que cette puissance veut détruire. »

Telle était, en effet, la situation véritablement patriotique, politique, irréprochable à tous les points de vue. que prenait lé Gouvernement de la Défense nationale. Il allait à la Prusse et il lui disait : « Vous avez déclaré, il y a quelques jours à peine, que vous faisiez la guerre, non pas au pays, h la France, mais à la dynastie. Eh bien, la dynastie est tombée, la France seule est devant vous, non seulement sous cette forme que vous avez raison de trouver incomplète, Incorrecte, d'un gouvernement créé par le hasard à Paris, mais sous la forme d'une Assemblée librement élue. Voulez-vous vous prêter à de libres élections? Voulez-vous donner un gage de votre sincérité, par cette première concession d'un armistice qui permette de faire les élections avec dignité et avec sécurité? Le voulez-vous? Si vous ne le voulez pas, c'est que vous voulez détruire la France et l'équivoque sous laquelle vous vous abritez sera démasquée et tous les voiles seront déchirés. »

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