J12 DISCOURS ET OPIIS'IONS
Voilà raltitiiiif que prcnaiL le Goiivomement de la Défense iialinnale dans oes joins du 16. dirl7 et du 18 septembre. Cette aiiiliide. il la i)renait oflicicUement, et le 49 et le 20 avaient lieu les deux entrevues entre M. Jules Favre et M. de Bismarck.
En même tennis que le décret sur les élections législatives paraissait, un second décret lixait les élections municipales de Paris à la date du 28 septembre, et les élections municipales au 2.').
.It' rappt'lle ici, ^Messieurs, un fait infiniment curieux, un de ceux (jni mont le plus frappé comme expression de l'état d'esprit de la population parisienne.
La po[inlation de Paris, on ne peut pas se le dissimuler, ne voyait pas de très bon œil la convocation d'une assemblée. Elle n'avait pas ce sentiment essentiellement politique, et qui est pour nous la leçon même de l'iiistoire, à savoir, que plus une assemblét" (et il s'agissait alors d'une Assemblée constituante) est rapidement convoquée après un grand ébranlement politique, plus il y a de chances pour que cette assemblée soit imprégnée de l'espiil (pii a présidé à la révolution. Au point de vue des calculs de itartis. et non pas seulement au point de vue de la situation à prendre vis-à-vis de la Prusse et surtout de l'Europe sur laquelle nous comptions encore, au point de vue des intérêts du jiarti au{|uel appartenaient les membres du gouvernement de la Défense nationale, il y avait le plus grand intérêt à faire les élections le plus tôt possible, et si les républicains ne sont pas en plus grand nombre dans l'Assemblée actuelle, c'est parce que les élections n'ont été faites que le 8 février, au lieu d'avoir été faites dans le mois d'octobre. J'en ai, comme preuve, tous les témoignages qui nous arrivaient de province, et je suis sûr (pie si chacun de vous était appelé à donner son avis, vous conviendriez tous, par l'expérience que vous avez des populations que vous représentez, que la composition de la Chambre eût été tout autre en octobre (ju'en février.
Eh bien, messieurs, non seulement la population de Paris n'entrait pas dans cet ordre d'idées, mais elle était mécontente qu'on convoquât pour le 28 septembre un conseil municipal. Oui. Messieurs, nous avons pu observer ce fait extrêmement curieux! A ce moment-là, à cette date du 28 septembre, les
électeurs parisiens ne trouvaient pas bon (jue l'on songeât à un conseil municipal, et des manifestions arrivèrent à l'Hôtel de Ville, demandant ra.journement des élections municipales. Il fallut faire comprendre que, puisque les élections municipales se faisaient par toute la France, il fallait bien les faire à Paris, Dans la réunion des maires de Paris, il y eut une opposition formelle et un grand désir de voir ajourner ce conseil municipal. « Il ne s'agit pas d'élections, nous disait-on; les Prussiens sont à nos portes, il faut prendre des fusils ! » et l'on songeait beaucoup plus à se porter vers les remparts que vers l'ui'ne électorale.
En poursuivant, messieurs, cette analyse de nos actes officiels, et je ne vous apporte ici que des actes officiels, avec le commentaire des faits et des incidents que j'ai pu recueillir personnellement, on rencontre, deux jours après, une note relative au voyage de Ferrières.
Le voyage de Ferrières s'était accompli le 19 et le 20 septembre. A cette occasion nous avions eu noire première difficulté intérieure, et une agitation très marquée s'était manifestée dans la cité. Je ne sais si le voyage de Ferrières avait été ébruité; toujours est-il que la population parisienne, très exaltée par l'approche des Prussiens, s'imagina que le Gouvernement de la Défense nationale songeait h traiter et à céder du territoire. Nous dûmes alors dire officiellement, sur les murs, que nous ne nous reconnaissions en aucune façon le droit de céder quoi que ce soit du territoire français. Le soir, lorsque cette affiche eut été lue, elle satisfit la plus grande partie de la population. Mais la partie la plus difficile à satisfaire se rendit à l'Hôtel de Ville, et les délégués, parmi lesquels étaient bon nombre de chefs de bataillons de la garde nationale, nous tinrent ce langage :
« Vous avez dit : « Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses; c'est bien, mais ce n'est pas encore assez; il faut ajouter : ni un écu de notre ai'gent. »
Il fallut expliquer la situation. Je cite ce fait pour vous montrer à quel degré singulier d'infatuation nationale la population parisienne en était arrivée !
M. LE Président. — C'étaient des chefs de bataillons de la garde nationale !
M. Jules Feuuv. — C'étaient des chefs de bataillon (le la iianic nalinMal(\ ([iii. non contents de la déclaration sur Tinté- ,i;rité du leiTiloire, voulaient aussi qu'on prit rengagement de ne pas payer d'indemnité.
Vous allez voir que le Gouvernement ne cédait pas à ces pressions de bas étage, et que, au contraire, il proclama dans les actes suivants qu'il était tout prêt à traiter avec la Prusse, non sur le pied d'une cession territoriale, mais sur le pied d'une indeuuiité pécuniaire, légitimement léguée à la France par la politi(jue impériale.
On voit, le 22 septembre, une note à \' Officiel, qui est ainsi conçue :
« Nous acceptons, disait VOffnel, des conditions équitables, nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, etc..
« La Prusse répond à nos ouvertures eu demandant à gai'der l'Alsace et la Lorraine par droit de conquête. Elle ne consentirait même pas à consulter les populations : elle veut en disposer comme d'un troupeau. Et quand elle est en présence de la convocation d'une Assemblée, qui constituera un pouvoir délinilif et votera la paix ou la guerre, la Prusse demande comme condition préalable d'une armistice, l'occupation de places assiégées, le fort du Mont-Valérien, et la garnison de Strasbourg piisonnière de guerre. Pour nous, l'ennemi s'est dévoilé ; il nous place entre le devoir et le déshonneur; notre choix est fait. Paris résistera jusqu'à la dernière extrémité, les départements viendront à son secours, et Dieu, aidant, la France sera sauvée ! »
Un inonbre.- — A (iiielle date"?
M. Jules Feriiv. — C'était à VOf/iciel du 22 septembre : Le lendemain paraissait à XOffidel le rapport de M. Jules Favre sur les entrevues de la Haute-Maison et de Ferrières. Je vais vous lire deux ou trois passages de ce rapport. Un tel Ilot d'idées fausses et d'erreurs a passé sur cet événement qu'il faut se retrouver en présence des documents authentiques pour en apprécier la rigoureuse sincérité.
M. Jules Favi"c raconte, dans son l'apport du 23 septembre, toutes ses démarches; la première datait du 10 septembre. Uni(piement préoccupé de cette idée, de placer en face de la
Prusse la nation représentée, il avait envoyé, dès le 10 septembre, un télégramme à M. de Bismarck pour lui demander une entrevue, ne voulant pas, comme il le disait, pour n'avoir pas osé faire le premier pas, que M. de Bismarck pût dire un jour .< que si on lui avait fait des propositions, il aurait peutêtre traité ! » Il passe donc sur les scrupules, sur les périls qu'il y avait dans de pareilles démarches. Ces périls étaient immenses : ils venaient de Paris même, ils venaient de l'exaltation de cette population si extraoï-dinairement nerveuse, impressionnable, presque indomptable, et qu'on n'a pu dompter que par l'esprit patriotique, en exaltant et en maintenant, comme seule garantie de l'ordre, le délire patriotique qui l'animait. Eh bien, cette population parisienne se révoltait à la seule idée qu'on pût traiter avec l'étranger, et voilà le péril que bravait l'audacieux négociateur! M. Favre s'en alla très courageusement à Ferrières. Il dit, dans son rapport publié à YOffîckl du 23 septembre : « Si à ce moment, où venait de s'accomplir un fait aussi considérable que celui du renversement du promoteur de la guerre, la Prusse avait voulu traiter sur les bases d'une indemnité à déterminer, la paix était faite. » M. Jules Favre rapporte ensuite sa conversation avec M. le comte de Bismarck, et le récit de cette conversation a été accepté et reconnu, sauf des nuances, par M. de Bismarck luimême, dans une lettre dont je vous donnerai connaissance tout à l'heure. Ainsi, le rapport de M. Jules Favre était la photographie exacte de l'entretien.
Le caractère de cette conversation est celui-ci : M. de Bismarck dit à M. Jules Favre très franchement : « Vous voulez une Assemblée, moi, je n'en veux pas. — Cela a été dit, messieurs. — Je n'ai pas intérêt k avoir une Assemblée. Votre assemblée sera l)elliqueuse, elle ne nous pardonnera pas plus Sedan que le Corps législatif précédent n'avait pardonné W^aterloo et Sadowa, où vous n'aviez rien à voir. Cette Assemblée sera pour la guerre, et je ne veux pas d'Assemblée. » Voilà ce qui fut dit à la Haute-Maison. Et alors, pressé par M. Jules Favre de préciser les satisfactions territoriales qu'il faudrait au vainqueur, M. de Bismarck déclare qu'il veut le Haut et le Bas-Bhin, une partie de la Moselle avec Metz, Château-Salins et Soissons. Et il veut cela
pour logner les ongles à la France, il veut cela comme une garantie territoriale, la seule que dont la Prusse puisse se contenter. Il dit à M. Jules Favre : « Je sais très bien que cette guerre n'est pas la dernière; il y en aura une autre, et c'est pour cela qu'il nous faut Strasbourg, la clef de la maison, et avec Strasbourg les deux départements du Rbin, une partie du département de la Moselle, avec Metz, Château-Salins et Soissons. »
Un membri'. — J'ai entendu contester le mot Soissons. Soissons est tellement éloigné des villes de Metz et de CliAteau-Salins, qu'on croyait, à l'époque où ce documenta paru, qu'il y avait là une faute d'impression.
M. Jules Feery. — Non, M. Jules Favre nous a dit Soissons.
Un autre membre. — Le même sentiment existait dans iaprovince. M. Jules Ferry. — Soissons est un poste militaire important.
Un membre. — Le liasard a mis entre mes mains une carte allemande, faite en 1861, etdésiguant les territoires que lal^russe entendait s'approprier dans une guerre prochaine avec la France, et Soissons n'y était pas compris.
M. Jules Ferry. — Enfin, il a dit Soissons. Cela n'a pas été maintenu, mais il a dit Soissons.
Et alors la conversation se continue ; la discussion se presse, M. Jtdes Favre se récrie : « En face de pareilles exigences, je n'ai plus rien à vous dire ; mais au moins, si vous avez l'intention d'obtenir de pareilles concessions de la France, que vous croyez vaincue, laissez une Assemblée se réunir. » Du tout, ré|iond M. de Bismarck. « Pour convoquer une Assemblée il faudrait un armistice, et, dans l'état de nos armes, un armistice nous serait désavantageux. Je n'en veux pas. »
Voilà l'entretien du premier jour. Le second jour la conversation devient, comme l'a dit plus tard M. de Bismarck, un peu plus pratifiue, à Ferrières. Il est intéressant de revoir ces choses, surtout avec le souvenir des débats l'écents qui ont été soulevés sur ce i)oint important de l'histoire.
A Ferrières, en principe, 31. de Bismarck consent à un armislice. Mais il le subordonne aux conditions suivantes : on lui donnera, comme gage, Strasbourg, Toul, Phalsbourg, et, si
DÉPOSITION SUH LE 4 SEPTEMUIŒ. 417
l'AsseDiblée vent se réunir ù Paris, le Mont-Valérien. Le négociateur bondit à cette proposition. « Comment, vous voulez qu'une Assemblée française se réunisse à Paris sous le feu des forts occupés par vous? »
— « Cberchons alors, dit M. de Bismarck, une autre combinaison. L'Assemblée se réunira à Tours, mais on nous livrera toujours les places désignées qui nous sont nécessaires, et, de plus, la garnison de Strasbourg sera prisonnière de guerre. » On n'a pas pu tirer d'autres conditions de M. de Bismarck. M. Jules Favre revint auprès du Gouvernement dans la nuit, nous rassembla et nous dit : « Voilà ce que M. de Bismarck propose. M. de Bismark veut bien consentir à un armistice, mais il faut lui donner en échange Strasbourg, Toul, Pbalsbourg, Bitche aussi — il en est question dans la lettre de M. de Bismarck, il n'en est pas question dans celle de M. Jules Favre — et la garnison de Strasbourg qui fait, par sa résistance héroïque, l'admiration de Paris et de la France entière, la garnison de Strasbourg se rendra prisonnière de guerre. » '
M. Jules Favre nous transmit cette proposition, et, à l'unanimité, nous avons déclaré que nous n'en voulions pas, que l'armistice ainsi proposé ne pouvait être accepté sans compromettre l'honneur de la France, que rendre Strasbourg et sa garnison prisonnière de guerre, c'était une humiliation que nous ne subirions jamais, et nous avons, messieurs, repoussé catégoriquement, à l'unanimité et sans discussion, la proposition d'armistice ainsi formulée. Et de cette décision je suis prêt, pour mon compte, à prendre ma part de responsabilité. Je crois que nous avons agi comme vous auriez tous agi en pareille circonstance, et qu'on n'eût pas trouvé un seul Français qui n'eût dit : Non ! à une si outrecuidante prétention.
Les points qui pourraient rester obscurs dans les propositions faites par 3L de Bismarck se sont trouvés, messieurs, comme je le disais tout à l'heure, non pas rectiliés. mais éclaircis par les explications qu'il donna lui-même.
Le 27 septembre il écrivit, et lit insérer dans un joui-nal allemand, une réponse au rapport de M. Jules Favre. Vous trouverez cette réponse dans \ Officiel du 18 octobre. Elle est très curieuse, messieurs, elle jette un jour complet sur la situation respective des deux parties. Malgré sa grande habileté
41S DISCOUHS ET Ol'I.MdNS.
ol son liabiliit'llo perlidio, M. de Bismarck est forcé de convenir que le récil de M. Jules Favre esl exact et véridique :
« Helativement aux demandes que nous devions faire avant de signer le traité délinitif, j ai déclaré expressément à M. Jules Favi-e que je me refusais à entamer le sujet de la nouvelle frontière réclamée par nous, jusqu'à ce (pie le principe d'une cession de territoire eût été ouvertement reconnu par la France. Comme conséquence de cette déclaration, la formation d'un nouveau déparlement de la Moselle, contenant les circonsci'iplions de Sarrebourg, Château-Salins, Sarreguemines, Metz, Thionville — tout ce qu'ils ont pris, messieurs — fut mentionnée par moi comme un arrangement conforme à nos inlen- (ions. Mais, en même temps, je n'ai nullement renoncé à notre droit (le faire de nouvelles stipulations dans un traité de paix, propoi'tionnellement aux sacrifices qui nous seraient imposés par la continuation de la guerre. »
11 réserve son droit de demander plus! M. de Bismarck continue et déclare que, sur le terrain de la cession de territoire et de la paix définitive, la conversation a été plutôt académique — c'est le terme dont il se sert. Mais, dit-il, elle est devenue pratique à Ferrières,le lendemain, et là fut exclusivement discutée la question de l'armistice. Il insiste beaucoup sur ce point : Je n'ai parlé, dit-il, que d'armistice !
M. de Bismarck ajoute qu'ayant pris les ordres du roi, il avait offert au négociateur français l'alternative suivante : ou bien la reddition d'une partie dominante de la défense de Pai'is. le Mont-Valérien,ou un des forts importants, mais c'était le Monl- Valérien qu'il avait spécifié, et, dans ce cas, liberté de communicalion pour les élections, liberté d'aller et de venir, liberté '■alimeiilation pour les habitants. Que si, au confraii'e. on ne ui liviail pas une partie dominante de la défense de Paris, alors l'investissement continuerait devant Paris dans toute sa rigueur; les hostilités continueraient devant Metz; Strasbourg serait icndu, sa garnison serait prisonnière de guerre; Tout et Bitche seraient rendus, mais les garnisons auraient les honneurs de la guerre, à la différence de celle de Strasbourg. A ces conditions seulement, M. de Bismarck accordait un armistice, qui, comme vous le voyez, n'en était pas un; c'était le contraire de l'armislice.
Voilà, messieurs, la réponse que fit M. de Bismarck à M. Jules Favre. J'avais raison de dire que cela n'était pas une rectilication, mais une confirmation du rapport de M. Favre.
Dites maintenant si, à des propositions ainsi formulées, nous pouvions répondre par l'affirmative. Nous avons dit non, et les choses ont dû suivre leur cours.
Messieurs, ce refus de M. de Bismarck d'accorder un armistice à la France est tout entier dans cette pensée qu'il manifestait dans l'entrevue de la Haute-Maison, avec un véritable cynisme, qu'il ne voulait pas que la France eût une Assemblée, parce que cette Assemblée serait belliqueuse. Il a bien voulu que la France délibérât plus tard, quand elle a été abaissée, ruinée, fatiguée parla guerre; mais, à ce moment, il avait peur du sentiment patriotique, et je ne doute pas qu'une Assemblée n'eût voté, à cette époque, la continuation de la guerre. C'est précisément pour cela que M. de Bismarck n'en voulait pas.
Ce refus. Messieurs, vous l'entendez bien, ne fit qu'exalter à Paris, dans le Gouvernement et chez les esprits les plus calmes, le sentiment patriotique. On vit que toute espèce d'accommodement était devenu impossible, et que Paris devait se résigner à une lutte à outrance, et c'est alors que fut ordonné l'ajournement des élections. J'ai dû vous montrer à quel moment, par quel enchaînement de faits, cette décision fut amenée, et vous en pourrez maintenant comprendre le mobile.
Le lendemain de ce rapport, le 23 septembre, paraissait à y Officiel le décret suivant :
« Par décision du Gouvernement de la Défense nationale, et à raison des obstacles matériels apportés à l'exercice des droits électoraux par les événements militaires, les élections municipales de Paris, fixées au 28 septembre, n'auront pas lieu cà cette date.
« Par les mêmes motifs, les élections à l'Assemblée nationale constituante, fixées au 2 octobre, sont également ajournées. »
Le décret qui parut le lendemain l'eproduisait la même pensée : « Considérant les obstacles matériels que les événements militaires apportent en ce moment à l'exercice des droits électoraux, il n'y aura pas d'élection à Paris le 28 septembre, ni dans les communes de la Seine. Il n'y aura pas d'élections à la Constituante.
lv>0 DISCOURS KT OPIMO.NS.
« De iiouvellf's dates seront fixées dès que les événements le permettront. »
Nous étions, en cIVet. messieurs, en face d'une impossibilité, non seuIt-miMit morale, mais matérielle. Il était bien avéré que 31. de Bisnuirciv ne se prèleraiL à ([uoi que ce lïit poui' faciliter. soit la communication des candidats avec les électeurs, soit le vole des populations, qui étaient dès lors soumises à l'occupation prussienne dans vinj-l-lrois départenients, et que, par consé- (lin'ut. les élections renconti'eraient des obstacles inatéiiels insiii'montables.
M. iK Prksujknt. — Quello est la date?
M. Jules Ferry. — Nous étions alors au 24 septembre.
Messieurs les militaires appuyaient fort sur ce raisonnement. Je liens à constater ce fait, que M. le général Trochu attestei'a et que M. le général Le Flô pourra contirmer, car ils n'ont jamais varié là-dessus; les généraux nous disaient : « Du moment qu'il ne s'agit plus d'élections avec armistice, avec suspension d'armes, pour permettre au pays de se livrer avec dignité et avec sécurité au travail électoral, des élections intervenant en face de l'ennemi sont un alfaiblisseuient de la défense; il ne faut pas inviter le pays à faire deux cboses à la fois. Il ne s'agit pas d'élections en ce moment, il s'agit de batailles ; il ne s'agit pas de prendre un bulletin de vote, il s'agit de prendre un fusil, II faut enrôler la population tout entière, l'exercer, et ce n'est pas le moment de l'appeler aux élections. »
L'impression générale était si favorable à rajournement des élections, qu'au même moment, à Tours, où nous avions envoyé M. (ïrémieux,la Délégation prenait une résolution analogue. Et, sur la foi des nouvelles de Paris, apprenant le rejet des propositions faites par M. Jules Favre, apprenant que M. de Bismarck ne voulait pas entrer en armistice, 31. Grémieux nous écrivait une dépèche ainsi conçue :
« Nous avons fait afiicber dans toute la France la proclamation et le décret suivants :
« Proclamation à la France.
« Avant l'investissement de Paris, 31. Jules Favre a voulu voir .M. (le Bismarck. La Prusse veut continuer la guerre: il lui faut l'Alsace et la Lorraine. Pour consentir à un armistice, red-
(lition de Strasbourg, Toul. etc. A d'aussi insolentes prétentions on ne répond que par la lutte à outrance.
« Décret:
■ « Vu la proclamation ci-dessus qui constate la gravité des circonstances, le Gouvernement décrète :
ù Toutes élections municipales et pour l'Assemblée constituante sont suspendues et ajournées.
« Nous envoyons partout des hommes poui" surexciter l'esprit de la défense nationale. Nous faisons les plus grands efforts pour jeter sur les derrières de l'armée prussienne toutes les forces possibles. » Puis quelques détails sur les mesures militaires prises et sur le commandement de la première armée de la Loire.
C'est toujours le môme sentiment : on ne veut pas d'arrangement, il faut se battre. Ce n'est pas au moment où l'on va se battre qu'il convient de faire des élections.
Voilà, messieurs, pourquoi les élections à l'Assemblée constituante furent ajournées, et cet ajournement n'était pas du tout, comme vous le voyez, inspiré par le désir de conserver un pouvoir usurpé, mais par un sentiment de dignité nationale et de défense militaire qui était alors à peu près général.
Sur un autre point, sur les élections municipales parisiennes, nous avons pris, messieurs, et nous avons dû prendre, à la même époque, pour des raisons différentes et que je vais vous dire, un parti analogue. Je tiens à dire ces raisons et à motiver ce parti pris, parce que je n'ai jamais varié a cet égard, et je crois avoir bien fait.
Nous n'avons pas voulu, messieurs, d'élections municipales à Paris. Nous les avions décrétées, comme toutes les autres, à la date du 16 septembre. Mais, au milieu de toutes ces émotions (\m se succédaient, et dans cet état tout à fait nouveau d'une grande capitale, absolument investie et privée de communications avec le debors, la situation des esprits à Paris était devenue très grave.
Je vous disais tout à l'heure que, par un singulier phénomène, à la tin de septembre, nous avions reçu des municipalités, des bataillons de la garde nationale, la prière de ne pas faire les élections municipales à Paris. Tel avait été le premier mouvement de bon sens. « Il ne s'agit pas, nous disait-on, de faire des
422 DISCOURS ET OPIMONS.
(Moellons municipales et de se diviser sur la politique au moment où tout le monde doil apprendre l'exercice, rester uni et courir aux renipai'ls. »
Mais, messieurs, le parti que nous avions empêché de s'empairi- de l'Hùtel de Ville le 4 Septembre, et qui nous a, depuis, sons notre Gouvernement comme pendant le second siège de Paris, lant de fois reproché de lui avoir volé sa ]tlace, ce parti s'aperçut bien vite que les élections municipales à Paris pouvaient devenir, contre le Gouvernement de la Défense nationale, une machine de guerre formidaltle. Et le ci'i de : « Vive la Commune! » commença à retentir dans Paris. Il fut le signe de ralliement des premières manifestations.
Paris avait eu une très belle tenue pendant tout le mois de st'[il('ndji'e; la garde nationale s'était organisée dans un calme jiarfail. Malheureusement, elle avait dû admettre dans son sein bien des éléments étrangers, peu disciplinables. Dans cette grande elTervescence d'une capitale, qui voit approcher l'ennemi et qui l'éclame des armes i)0iir tous ses enfants, des armes avaient été données un peu à tort et à travers. L'esprit de la population parisienne, l'esprit de la garde nationale, s'étaient donc modifiés. De là des éléments favorables à un changement de direction du Gouvernement, sous forme d'élections municipales. Ces éléments se trouvaient dans la garde nationale de Paris.
Des rassemblements armés, des descentes de bataillons armés, eurent lieu dans les premiers jours de septembre et dans les premiers jours d'octobre, sur la place de THôtel-de-Ville. Ce furent nos premières journées, journées extrêmement paciliques, se terminant toutes à la gloire du Gouvernement, parce (|u'il y avait dans la garde nationale un fond de résistance, de conservation et de docilité tout à fait remarquable.
Les bons bataillons étaient, il est vrai, en retard sur les mauvais, mais ils arrivaient toujours à temps pour faire la police de la place, et donner leur appui au Gouvernement.
Nous eûmes de la sorte une ou deux manifestations, prenant jtour prétexte des crili(iues plus ou moins puériles sur l'oi'ganisation et la direction militaires. C'est ainsi que le Gouvernement tout entier, présidé par le général Trochu, reçut, le 4 ou le 5 octobre, à l'Hôtel de Ville, une députation des ofliciers de
la garde nationale de Belleville, avec le commandant Flourens en tète.
Je ne veux pas, messieurs, entrer dans des explications oiseuses ; mais permettez-moi, en deux mots, de vous dire ce qu'était alors Flourens et le rôle qu'il a joué.
Flourens avait organisé les bataillons de la garde nationale de Belleville ; il était apparu aux habitants de ce quartier avec le souvenir de la pai't qu'il avait prise à la guerre de Crète et ce je ne sais quoi qui lui gagnait la foule.
Flourens avait demandé à l'état-major de la garde nationale le grade de colonel. Pour obtenir cette nomination, il vint trouver le général Trochu, l'accabla de caresses — rar il y avait de tout dans ce cerveau mal équilibré : douceur et furie! — il protesta de son attachement à l'ordre, de son dévouement au Gouvernement, si bien que le général Trochu, voulant faire quelque chose pour cette tète folle, pour cette espèce de paladin, d'aventurier révolutionnaire, dont on croyait pouvoir tirer parti quelque jour pour un coup de main, le lit nommer, non pas colonel, ce qui eût été illégal, mais major de tranchée.
C'est avec ce titre qu'il venait à la tète de ses ofliciers nous expliquer, à l'Hôtel de Ville, qu'il avait un secret pour oébloquer Paris, et qu'il connaissait beaucoup mieux la tactique que le Gouvernement. On discuta ; la discussion démontra complètement aux ofliciers venus avec Flourens que leur major n'avait pas le sens commun, et Flourens, se voyant battu, donna, sur l'heure, sa démission.
Pour mettre fin à ces manifestations armées, nous fîmes insérer à V Officiel du 7 octobre une note très severe, dans laquelle nous disions aux bataillons de la garde nationale qu'ils n'étaient point armés pour manifester sur la place de l'Hôtelde- Ville, mais uniquement pour se livrer aux travaux de la défense. Nous fîmes plus : nous prononçâmes l'ajournement indéfini des élections municipales parisiennes.
En etïet, messieurs, ces manifestations armées aux cris de : Vive la Commune! étaient un grave péril pour la ville assiégée. C'était tout un parti qui guettait un instant de défaillance de notre part pour s'emparer du pouvoir, et la main de Blanqui était visible dans toutes ces manifestations. Pour en finir avec les cris de : Vive la Commune ! nous voulûmes alors trancher
424 niSCOlJHS ET OPLNIONS.
i;i (iiirstio)i (It's élections imiiiiciiialcs. et cette déclaration [lai-iit à lO/'/irirl (lu 8n('lol»re :
« Li' rioiivcrncment avait pensé quil était oi)po!-tnn et confoiiiit' aii\ principes de faire procéder aux élections de la luuMicipalilr do Paris; niais depuis celle résolution prise, la silualion ayant été profondément niodiliée par rnivoslissement dp la capitale, il est devenu évident que des élections faites sous le canon seraient un danger pour la République. Tout doit céder à racconiplissement du devoir niililaire et à l'impérieuse nécessité de la concorde ; les élections ont donc été ajournées et elles ont dû l'être.
« D'ailleurs, en présence des sommations que le Gouvernement a reçues, et dont il est encoi'e menacé de la part de gardes nationaux en armes, son devoir est de faire respecter sa dignité et le pouvoir qu'il tient de la contlance populaire. En conséquence, convaincu (|ue les élections porteraient une dangereuse atteinte à la défense, le Gouvernement a décidé leur ajournement jusqu'à la fin du siège. »
Je crois, messieurs, que cette résolution était sage. J'ai entendu dire à des gens, dont je respecte beaucoup le jugement, que nous avions eu tort de ne pas faire à cette épo(pie des élections municipales à Paris ; je crois, au contraire, que nous avons agi sagement en ne les faisant pas, car ces élections auraient constitué à côté de nous un contre-gouvernement dans lequel nous aurions peut-être été admis, dans les premiers moments, mais dont la majorité, nécessairement anarcbique, nous aurait jetés par les fenêtres à la première occasion. J'ai entendu dire, un jour, à M. Betbmont, que par les élections municipales on aurait empêcbé le 31 octobre. Je crois, au contraire qu'on lui aurait donné un corps et une âme, et qu'on en aurait, dès le mois de septembre, assuré le complet succès.
La note que je viens de vous lire ne pouvait passer sans produire une vive émotion.
Dès le matin, on vit descendre les bataillons de Belleville aux cris de : « Vive la Commune ! » Le chef de bataillon Blan(iui était au milieu d'eux. Mais, en même temps, les bons bataillons furent avertis. Ceux du quartier Saint-Germain et des quartiers de la Bourse, — le 84* bataillon entre autres, — vinrent se ranger autour du Gouvernement. Alors la manifestation,
(l'hostile qu'elle était d'abord, se transforma en une grande ovation, à laquelle de nombreux bataillons, arrivant de tous les coins de Paris, vinrent successivement prendre part. Telle fut la journée du 8 octobre.
Le lendemain, de tous côtés, la garde nationale envoyait au gouvernement des adresses d'adhésion et de dévouement approuvant notre conduite, disant que nous avions bien fait d'ajourner les élections. L'esprit de la population était excellent, et je ne puis vous en donner de meilleure preuve que l'invitation qui me fut faite d'aller visiter les batadlons de Belleville. Flourens avait été arrêté, ou, menacé d'arrestation à la suite des incidents du 8 octobre, pour avoir rassemblé ses bataillons sans ordre : bref, il avait disparu, et, lui ôté, les dispositions des hommes qu'il commandait, étaient des plus sympathiques. Je me rendis à Belleville, où les commandants me tirent voir les cinq bataillons du quartier, ils eurent grand soin de me faire remarquer que les gardes nationaux ne poussaient qu'un cri : Vive la République! En effet, je n'entendis pas un seul cri de : Vive la Commune I je me trompe : une seule fois ce cri lut [toussé, mais il fut aussitôt réprimé avec une brutalité des |dus rassui-anles. La garde nationale rangée sur le boulevard de Puebla, se montra ce jour-là d'une absolue docilité. Assurément comme vous le voyez, les choses ont bien changé depuis, mais je dois vous les montrer telles qu'elles étaient au commencement'.
1. .M. Gustave Flourens, après avoir donné sa démission, a cru pouvoir reprendre ses fonctions à la suite d'une prétendue élection, restée ignorée de l'autorité compétente, et dont il n'existe d'ailleurs aucun procès-verbal. En outre, s'appuyant sur un titre irrégulier, M. l'iourens, dans la journée d'hier, a l'ait battre le rappel sur un prétexte faux, afin de pousser les gardes nationaux sur l'Hôtel de Ville avec des intentions insurrectionnelles. En raison de ces faits, qui constituent une double violation de la loi militaire et de la loi civile, une instruction vient d'être commencée.
M. Jules Ferry a écrit au maire du XX' arrondissement la lettre suivante :
Mo.N cuER Maire,
Plusieurs officiers de la 'garde nationale de votre arrondissement m"uiit fait l'honneur de me prier de me rendre à Belleville, pour constater par miii-mème les dispositions patriotiques de la population que vous administrez. J'ai accepté avec joie cette offre spontanée, et j'ai trouvé tout à l'heure, rue de Puebla, au lieu ordinaire des exercices, cinq bataillons du XX" arrondissement, ceux-là mêmes qu'une direction unique avait entraînés, il y ,i
420 DISCOURS KT (ll'IMO.NS.
Nous soinnios arrivés vers le milit'ii d'octobre. A ce moment se place une mesure qui a trait à l'histoire militaire du siège : je ne ferai que l'indiquer, c'est la mobilisation de la garde national»'.
Le Gouvernement était préoccupé d'associer la garde nationale à la défense, et celle-ci, du reste, le réclamait très énergi- (|uement. Pour répondre à certaines attaques, je dirai en passant que le gouvernement militaire n'a jamais cessé de croire que la garde nationale, dans certaines conditions, pouvait rendre de vrais services. Nous fîmes donc paraître un décret de mobilisation de la garde nationale. Seulement, pour recruter celte garde nationale mobilisée, nous avions eu recours au moyen le plus simple, l'appel aux volontaires : on ouvrit les registres d'inscription, on invita les gardes nationaux à s'inscrire: mais, je dois le dire, les registres restèrent cà peu près vides, personne ne voulant se faire inscrire ; la raison que l'on donnait était celle-ci : c'était qu'il était très difticile, particulièrement pour les gens mariés, de s'arracher aux supplications de la famille, en dehors d'un appel général et absolu.
II y avait dans la garde nationale de Paris un esprit lielli-
trois jours, dans une démarche intempestive, et qui, redevenus, depuis vingt-(iuatre iieures à peine, maîtres d'eux-mêmes, ont, comme par enchantement, retrouvé leur équilihre.
Combien je regrette que mes collègues du Gouvernement, que la population i)arisicnne tout entière n'aient pu assister à une manifestation dans laquelle ont éclaté avec un élan, un enseml)le, une cordialité que je n'oublierai de ma vie, les véritables sentiments de la garde nationale de Belleviilel Vous n(jus l'avez dit souvent, mon cher Maire, et je suis heureux de pouvoir en témoigner après vous : c'est sur défausses apparen(!es qu'nn attribue parfois aux gardes nationaux du XX" arrondissement des dispositions hostiles à l'ordre général, des sentiments malveillants pour le Gouvernement de l'Hôtel de ville. Sur toutes les lèvres, je n'ai trouvé qu'un cri, un seul : Vive la Republique! dans tous les cœurs, qu'un même sentiment : l'esprit de concorde républicaine et une abnégation d'autant plus noble qu'elle est aux prises avec de plus vives souffrances. C'est bien toujours le même peuple qui voulait mettre, en d'autres temps, « trois mois de misère au service de la République ».
Je ne parle pas iU-> dé-tails militaires : l'aspect des bataillons, la tenue du corps d'officiers, les ateliers d'iiabillement, tout cela me paraît digne des plus grands éloges.
Recevez, mon cher .Maire, la nouvelle assurance de mes sentiments fraternels.
11 octobre.
Jlles Fehry.
{Jourivd of/irifl du 12 octobre 1870.)
DEPOSITION SUR LE i SEPTEMBRE. 427
queux qu'on ne pouvait méconnaître, et ce peu d'empressement nous étonna beaucoup. Il nous vint de nombreuses manifestations tendant toutes à cette conclusion : Forcez tout le monde à partir, ou vous n'aurez peisonne. C'est la mesure que l'on prit plus tard, en établissant un appel par catégories ; toujours est-il que c'était du temps de perdu; mais à qui la faute? et quand on nous reproche la formalion tardive des compagnies démarche, on ne doit pas oulilier que si elles n'ont pas été formées quinze jours plus tôt, c'est que personne, d'abord, n'avait voulu en faire partie.
Un membre. — Vous ne nous avez pas parlé du départ de M.Gambetta.
M. Jules Ferry. — M. Gambetta était parti le 7 octobre ; avant la manifestation que je viens de raconter.
M. Liî Prksidi-nt. — Était-ce avant la proolamaliou de M.Crémieux?
M. Julî:s Ferry. — C'est après, car la proclamation de M. Crémieux a été apportée dans les derniers jours de septembre par une estafette qui était parvenue à rompre les lignes prussiennes.
M. LF, Président. — M. Crémieux alors est revenu à résipiscence puisqu'il a rapporté le décret qui convoquait les élections?
Un membre. — J'ai un souvenir parfaitementprésent à lamémoire.
J'étais là au moment où M. Gambetta venait de descendre de ballon, et il me dit qu'il venait avec la mission d'ajourner les élections qui étaient fixées au 16 octobre.
M. Jules Ferry. — Nous avions fixé les élections au 16, puis nous les avions ajournées. Gambetta était parti le 7 octobre, alors que nous avions décidé l'ajournement des élections, et pour faire respecter notre décision.
Un membre. — M. Gambetta était donc porteur d'un décret ajournant les élections?
M. Jules Ferry. — Il était chargé de faire exécuter la décision que nous avions prise le 24 septembre.
Un membre. — Quelle était enfin sa mission?
M. Jules Ferry. — Voici dans quelles conditions M. Gambetta était parti de Paris.
Il était parti de Paris avec de pleins pouvoirs et on les lui avait donnés sous cette forme qu'il aurait voix prépondérante.