UISCOUHS ET OPINIONS
La (IcU'aalioii, vous le savez, se coiintosaiUle MM. Crémieux, Glais-Bizoiii el de lamii'al Foiiiiclion. Eh bien! pour donner à M. Garabetla le caractère que nous voulions lui donner, nous rendions un déci-et par leipiel il élail décidé (lu'en cas de division entre les membres de la délégation, M. Gambetta aurait \oi\ prejKindérante.
/"/( iiii'iiilirr. — Quelle ('■l.iil I;i iiiison di' son départ ?
M. .Iules Ferry. — La raison avait trait aux élections, mais sa mission était plus générale. Il devait surexciter le sentiment de la défense ; car les personnes qui faisaient partie de la délégation n'avaient pas l'activité, la jeunesse nécessaires pour réveiller le pays et exciter son patriotisme.
Notre pensée sur le siège de Paris à ce moment, comme toujours, était celle-ci : Il faut tenir jusqu'au bout, parce qu'il est impossible que l'Europe n'intervienne pas. — nous croyions à cette époque encore que l'Europe interviendrait, — ou que les départements ne se lèvent pas en masse. Les départements ont ^W^ armes, des bommes ; si Paris tient bon, avec ces ressources d'ariues et d'bommes, la province débloquera Paris. Tel était notre raisonnement; il était bien simple, et la résistance de Paiis n'aurait pas eu de sens si Ton n'avait pas cru à l'une de ces deux cboses : soit à Tintei-vention étrangère, amenant un ai'mistice et. par conséquent, une assemblée, soit à un secours venu des départements. C'était notre seul mobile, et si nous avions pensé que les départements ne se lèveraient pas, nous n'aurions pas envoyé M. Gambetta en province.
Sa mission était donc d'organiser la défense, d'exciter, de l'échaulïei-, de donner la vie, de mettre de l'ordre dans cette confusion (jue nous sentions, même à travers la distance, dans le Gouvei-nement de Tours. En même temps, M. Gambetta avait mandat de ne pas faire les élections.
Je crois, du reste, et on l'a dit depuis, que l'arrivée de M. Gambella fut ainsi comprise dans les départements; la nouv(dIe de sa venue les anima et fut une cause de confiance et d'espérance.
Je reviens, messieurs, au moment où j'ai été interrompu, c'est-à-dire à l'exposé <\c-^ événements (|ui ont terminé le mois d'octobie.
DEPOSITION SUR LE 4 SEPTEMBIiE. 429
Pendant ce mois, nous avions eu quelques affaires militaires (jui ne fuivnt pas très heureuses. Ainsi ratlaire de la Malmaison, sous le commandement du général Ducrot, notre première tentative sur la route de Versailles. Vous savez aussi, qu'avant l'investissement, nous avions prié M. Thiers de se faire l'intermédiaire du nouveau Gouvernement auprès des puissances de l'Europe. M. Thiers s'était rendu à Vienne, à Londres, à Saint- Pétershourg, pour tâcher d'intéresser les puissances à la destinée de noire pays, et nous attendions, pendant tout le mois d'octobre, avec une vive anxiété, le résultat de la mission de M. Thiers.
Je dirai même que, parmi les raisons qui nous avaient déterminés à ne pas faire d'élections municipales à Paris, c'est-à-dire à ne pas ouvrir la porte à des éléments dont nous n'étions pas sûrs, ou plutôt que nous n'étions que trop sûrs de voir tourner à mal, nous avions été surtout frappés de la nécessité de laisseï' les choses intactes et entières, au moins jusqu'à ce que le résultat de la mission de M. Thiers fût connu dans la capitale.
Je crois quec\'stle 30 octobre au matin que nous apprîmes le retour de M. Thiers'.
1. En effet, VOfficiel du 31 octobre 1870 contient une note, datée du 30, qui annonce que « M. Thiers est arrivé aujourd'hui à Paris, et s'est transport!' sur-Ie-chanip au ministère des Affaires étrangères. » Ce ménie numéri) annonce " la douloureuse nouvelle de la reddition de .Metz. »
Enfln, il publie les discours prononcés à l'Hôtel de Ville dans la réunion des maires des départements de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et de l'Oise.
Après les discours d'Etienne Arago, maire de Paris, de Jules Favre, ministre de l'Intérieur j:yar intérim. M. Jules Ferry, chargé de l'administration du département de la Seine, prononça l'allocution suivante :
Messielrs,
La Commission des maires des communes de la Seine me prie de vous dire pourquoi elle ne présente pas un rapport semblable à celui que l'honorable M. Jozon vient de nous lire. C'est parce que, d'une part, la Commission a été prévenue trop tard de cette réunion, d"autre part, les affaires de ces communes sont pour ainsi dire quotidiennement réglées de façon à donner, autant que possible, satisfaction à tous les intérêts. C'est donc uniquement pour compléter le tal)leau qui vous a été tracé que je prends la parole, désireux de constater publiquement que leur situation est aussi bonne, aussi tolérable que les circonstances le permettent.
Dès les premiers temps de la crise, la Ville de Paris, à laquelle je suis heureux de rendre publiquement ce témoignage, a fait pour les communes de la banlieue des efforts vraiment maternels. (Fî'ye approbation.) En effet.
430 DISCOUHS KT (U'IMONS.
Vous savez, messieurs, (|iielle désastreuse coïncidence de fails malheureux s'étaient groupés autour de cette date des 30 et 31 octobre.
C'est à ce moment que xAletz capilulait.
Strasbourg avait capitulé au commencement d'octobre. Il \ eut une complication d'obscurités dans les informations qui aggravaient la situation, et voici comment.
Nous n'avons jamais eu pendant le siège, — je liens à préciser cela lu'ttemenl, — la uioindre communication du maréchal Hazaine. Nous avons fait pour entrer en rapport avec lui tous les elTorts imaginables ; ce fut même le premier souci du général Trorhu après le 4 septeml)re ; nous envoyâmes beaucoup d'émissaires; mais soit qu'ils n'aient pu franchir les lignes
plie a commencé par loger les habitants réfugiés, elle a facilité la rentrée de leurs produits, elle a fait des sacrifices considérables pour les nourrir, elle a ouvert ses écoles à leurs enfants; elle a fait plus, elle a assuré aux communes du département, (}ui depuis trop longtemps le réclamaient vainement, le droit aux bienfaits de l'assistance publique. La Ville de l'aris a accompli là une véritable révolution, qui a été, permettez-moi de le dire, la juste récompense des efforts et des souffrances dont, mieux que personne, vous pouvez attester la grandeur, car il n'est pas une àme humaine, fût-elle de pierre ou de bronze, qui ne se sentirait profondément émue en présence de si rudes épreuves, si vaillamment supportées.
Vous aviez, d'ailleurs, à un autre titre, messieurs, droit à cet acte de justice. Votre garde nationale se signale tous les jours par son zèle et son dévouement. Comme je suis à même de le constater chaque jour, si nous avons des efl'orts à faire, c'est surtout pour la contenir. Si nous la laissions faire, son ardeur est, telle que, sans calculer le péril, elle voudrait dés aujourd'hui reprendre possession des communes que vous avez dû abandonner. Aussi, sans nous départir des règles de la prudence, avons-nous, d'accord avec vous, messieurs les maires, autorisé les gardes nationales de vos communes à établir des postes partout où cela a été jugé possible.
Kn vérité, messieurs, nous donnons au monde un grand spectacle, C'est à l'école du malheur que nous refaisons notre éducation patriotique, politique et sociale. Nous entrons dans une période de grandeur austère, succédant à une éjioque de corruption et d'asservissement. Nos emiemis se flattaient que nous sortirions de cette crise vaincus et détruits; nous en sortirons régénérés, et c'est une France nouvelle qui surgira de ce cataclysme. En même temps que l'étranger nous aura réappris le patriotisme, dans ce qu'il a d(; plus pénible et lie plus héroïque, il nous aura enseigné aussi, dans ce qu elle a de plus profond et de plus g.-iiéreux, cette grande vertu républicaine sans laquelle il n'y a pas de peuple libre : la solidarité ! [Applaudissements prolongés).
Ce langage patriotique a provoqué de nouveaux témoignages de vive sympathie, et c'est au milieu des acclamations qu'a été levée cette séance, qui atteste une fois de plus que le pays est, comme le Gouvernement, résolu à tous les sacrifices pour le salut de la l^rance et de la République.
{Journal officiel du 31 octobre IS'TO.)
(riiivestissement de Paris, soit qu'ils n'aient pu franchir les lignes d'investissement de Metz, — et vous savez que l'armée prussienne excellait dans l'investissement, — rien ne nous est parvenu.
Cette impossibilité explique bien des choses; et cependant nous arrivions difficilement à faire comprendre à la population de Paris que nous étions dans l'impossibilité d'avoir des communications avec le dehors. Nous avions beau soudoyer des messagers, leur promettre d'énormes sommes, recourir aux déguisements, nous avons presque toujours échoué. Est-il arrivé de province deux ou trois messagers, c'est tout au plus; et encore, en disant trois, j'exagère, car je crois qu'on ne cite que deux exemples ; quant à nous, nous n'avons jamais pu faire passer personne.
Un mcmhri'. — N'avez-voiis pas eu connaissance d'un messager du département de l'Oise, qui est passé trois fois; un nommé Griinljerl, je crois?
M. Jules Ferry. — Parfaitement, mais il n'est passé que deux fois. La seconde dans des circonstances, disait-on, assez dramatiques ; il franchit la Seine sous le feu de l'ennemi.
U7i membre. — Il est passé deux fois pendant les condials, — pas autrement.
M. Jules Ferry. — Toujours est-il que nous n'avions rien reçu du maréchal Bazaine à la fin d'octobre, et que nous n'avions qu'un seul souci, c'était d'enti'er en communication avec lui. Nous savions cependant que le maréchal Bazaine était en pourparlers plus ou moins directs, soit avec les Prussiens, soit avec Napoléon TU; nous 'le savions par certains journaux étrangers qui nous avaient été envoyés par notre agent à Bruxelles. Inquiets de cette situation, nous rédigeâmes, en conseil, uiu' pièce que je n'ai pas en ce moment, mais que je retrouverai peut-être et que j'aurai l'honneur de vous communiquer; c'est une lettre adressée au maréchal Bazaine. Je tiens à retrouver ce document et h le mettre sous vos yeux, cai- il est de nature à vous prouver notre détachement absolu de toute passion de parti.
Pour faire parvenir notre lettre au maréchal, nous la fimes photographier d'après ce procédé de réduction microscopique
.1H2 niSCOUliS ET OPIMU.NS.
mis eniisacv poiii'lcscorrespoiulanccs.el qui rendit de si grands services. Mallieurensenient. nous ne pûmes faire partir cette importante missive, et, fût-elle partie, (lu'elle serait arrivée trop tard. Je ne sais s'il transpira quelque chose de cet incident, mais je dois citer un fait qui semble s'y rattacliei- et qui eut une indiience énorniesurles événements du 31 octobre. Un journal, le Combat, le journal de M. Félix Pyat, était averti de la situation du maréchal Bazaine, — je ne sais par (|uelle source, — et. le 28 oclobre. le Combat eut un article dans lequel il était dit (jue le GouvernenuMit cachait un grand secret, que le maréchal Bazaine était en ti-ain de traiter avec le gouvernement prussien et avec l'empenuir déchu, qu'il avait envoyé <à cet effet un colonel au quartier général prussien et à Napoléon III.
Les nouvelles qui nous étaient arrivées la veille et l'avant-veille de province par les pigeons et par M. Gambetta, étaient absolumeiil contraires aux affirmations du journal le Combat. On nous disait que le maréchal Bazaine tenait toujours, qu'il avait eu un avantage très marqué; il est vrai qu'on ne lixait pas la date de la dernière sortie, et nous savons maintenant qu'elle était antéiieure au moins de deux semaines à la date de la reddition.
Nous, <le la meilleure foi du monde, conliaiils dans les nouvelles apportées par les pigeons, nous déclarâmes à VOf/iciel (jue l'arlicle du journal le Combat était une odieuse calomnie coiUre le maréchal Bazaine, une manœuvre inspirée par le plus détestable esprit. C'est dans VOfficiel du 29 oclol)re que pai'ut ce démenti adressé au jouinal le Combat. Ce fut également pendant ces journées des 2'.) et 30 octobre qu'eut lieu une opération militaire, entreprise très légèrement et qui tourna très mal poni- nous : je veux parler de l'attaque du Bourget.
C'est, je crois, le 29 octobre' que des francs-tireurs entrés pendant la nuit dans le Bourget en chassèrent les compagnies prussiennes...
Un iiiciiibrr. — Je crois que vous faites une erreur dédale ; c'estle 27 et le 28 que les Prussiens attaquèrent le Bourpet avec des niasses énormes d'artillerie et le 30 que le général de Helleniare se replia.
1. C'rsl dans la nuit, du -..'7 au ^2S que les francs-tireurs de la Presse enlevèrent le lîourgot. Le -28 au soir, une première attaquej'dos Prussiens fut repoussée, grâce au capitaine Faurcz. Le 30, deux divisions de la Garde
M. Jules Ferrv. — En effet, nous n'avions fait jusque-là que des reconnaissances très solides, comme les appelait le rapport militaire. La population parisienne fut frappée, enorgueillie, enivrée de celte première victoire : on avait pris le Bourget! oui. on avait pris le Bourget qui n'avait aucune importance stratégique ; seulement, comme les Prussiens ne voulaient pas nous laisser le Bourget, non que la position les in(piiétât, mais parce que eux aussi obéissaient au même sentiment d'orgueil militaire qui pouvait nous le faii"e garder, l'ennemi massa une aitillerie considérable conlre ce petit village. Pour le défendre il aurait fallu engager une grande bataille. Tel ne fut pas l'avis du général ïrocliu. Il n'avait donné aucun ordre pour prendre le Bourget : le Bourget n'entrait nullement dans ses plans ; il refusa d'accepter la bataille, et le Bourget fut évacué. La nouvelle en ari'iva dans la nuit du 29 au 30, par conséquent se répandit dans toute la ville le 30'; ce fut une consternation. Vous comprenez l'état d'anxiété, de malaise de cette population si impressionnable, condamnée à une espèce de prison, ne' voyant la bataille que par petits morceaux, car la condition même du siège forçait la garde nationale à ini service qui était pénible par sa dureté, mais en lui-même peu périlleux ; le temps se passait en longues conversations, car on causait beaucoup sur le rempart et je crois que rien n'a plus contribué à surexciter une population si naturellement impressionnable.
La population prit donc très mal l'alfaire tlu Boui'get. Ace moment même, arrivait la nouvelle de la reddition de Metz, et M. Tliiers nous apportait des propositions d'armistice.
De sorte que. dans cette nuit du 30 au 31 octobre, trois faits, dont deux considérables, allaient peser sur l'esprit du peuple de Paris.
M. Thiers, arrivé le 30 octobre, confirmait la nouvelle de la
royale (i.'SOOO liommes) enlevèrent le Bourget à 1 6U0 français, livrés à eux-mêmes. P. II. Voir Alp'RED Duquet, Paris, (a Mdbitaisoii el le Bourgel et le 31 oetobre. Paris, Charpentier, 1893.
1. Le 30, à deux heures, les Prussiens étaient maîtres du Bourget. Voir Duquet, p. 156, note 1, d'après l'historique du bataillon de la Garde royale et le rapport du capitaine O'Zou de Verrie qui résista le dernier. Ce n'est que le 30 au soir que l'on connut sur les boulevards la nouvelle de la reprise du Bourget par l'ennemi. P. R.
431 niSCOUItS ET OPINIONS.
rcddilion de Metz que nous mettions encore en doute, il apportait ce que nous considérions comme une compensation dans notre malheur, ce qu'il considc'rait comme un immense succès, une sorte d'intervention des juiissances neutres, notamment de la Russie, qui se faisaient les intenuédiaires des propositions darniistice. M. Thiers, qui avait tàté le terrain, nous disait ipie, celte fois, c'était un armistice avec ravitaillement, impliquant la liberté de faire les élections, même dans les pays (Mciipés par les Prussiens ; que l'Alsace et la Lorraine concourr;iicnl au vote et seraient appelées à donner leui' avis. Telles rl.liciil les nouvelles apportées par M. Thiers! une bonne nouvrllc t't une mauvaise.
Nous afljchàraes côte à côte la nouvelle de la reddition de Metz et celle de l'armistice. Nous n'avions pas besoin de faire connaiti'e l'alTaire du Bourget: elle était connue depuis la veille».
Lorsque le matin ces nouvelles furent connues du public, i s'ensuivit un crrand ébranlement moral que nous avons vu plusieurs fois se produire pendant lé" siège.
Pour moi, la bonne tenue de la population parisienne depuis le commencement du siège jusqu'à la tin, sauf les journées du 31 octobre et du 22 janvier, est un phénomène d'équilibre moral très curieux à observer.
Nous étions un Gouvernement reposant sur la force morale. nous n'avions pas autre chose à notre disposition : nous avions pour soutenir l'ordre, pour le défendre conti'e le parti anarchi(iue qui formait une petite partie de la population, quoi?
La garde nationale et encore la garde nationale.
Eh bien, ce que la garde nationale permettait qu'on fît de nous, la i)opu]ation pouvait le faire, et notre sort était à tout instant mirt' les mains de la garde nationale.
Le 31 0('tol»re au matin, la jiopulation parisienne nous était, du haut en bas de l'échelle, absolument hostile.
L'alfaire du Bourget. la reddition de Metz que nous avions démentie (|uelques jours avant, dans l'innocence de notre âme, l'annonce de l'armistice que nous n'avions i)eut-être pas
1. \/()f/irifl ilii '.il contient toutefois une ti'oisiénie note, intitnli'e l'cilc du H(i)/ri/('t. l.esdi'ux autres conceriu'iit l"«r>»/>7/re et la capitulalion de Metz. V. \\.
suffisamment expliqué, ou que nous avions expliqué comme on le fait pour des gens connaissant la politique et sachant ce que c'est qu'un armistice, tout cela jeta la population dans un trouble immense. L'armistice même prit, à ses yeux, la forme d'une capitulation.
Dès les premières heures de la journée, je ne dirai pas que le Gouvernement fut condamné par tout le monde, mais il y eut, de toutes parts, un mouvement de défiance tellement marqué que les bataillons qui étaient habitués à nous soutenir quand on nous annonçait des manifestations armées sur la place de l'Hôtelde-Ville, restèrent chez eux.
La place de l'Hôtel-de-Ville fut envahie par une foule immense, les grilles furent forcées, les escaliers pris d'assaut; on battit le rappel, mais la garde nationale ne bougea pas.
Non seulement la masse ne bougea pas, mais un bataillon conduit à notre secours par le général Tamisier, commandant la garde nationale de Paris, leva la crosse en l'air, en arrivant sur la place, et le général Tamisier étant entré dans la salle du Gouvernement, y devint captif avec nous.
Voilà dans quelle situation nous étions, et, je le répète, à cause de ce grand ébranlement moral, nos soutiens habituels s'étaient retirés de nous, et tout le monde trouvait, en ce moment, que nous méritions d'être destitués.
11 y eut, dans cette journée, toutes sortes d'incidents que je ne vous raconterai pas. Après nous avoir tenus pendant plusieurs heures sous le coup de menaces, de manifestations insolentes, on s'était flatté d'obtenir nos démissions. C'était le plan des meneurs.
Il y avait des gens entraînés par les circonstances : les événements de la journée l'ont montré; mais il y avait des meneurs bien résolus, et ce sont les mêmes que vous retrouverez dans les douleureux événements des mois de mars, avril et mai derniers. Il y avait des exaltés qui se montraient poitrine découverte, mais il y avait derrière eux ceux qui se proposaient de prendre la direction des affaires lorsque la cohue violente aurait passé sur nous.
On voulait notre démission ; on fut surpris lorsque nous la refusâmes. Floui'ens et ses tirailleurs occupaient toutes les salles, tous les couloirs; nous étions de véritables captifs. Fort
4,16 IMSCOURS ET OPINIONS.
licurcust'int'iU, un liataillon de la rivo gaiiclio, le 106% que M. ('.liarlcs Fei-iy avait rencoiUré descendanl de garde, arriva sur les iiiMiN. C-cs Itraves gens, profitant d'un moment de luniulte. enlevèrent le général Trochu et moi qui étais à ses cùlt's ri nous emportèi-ent littéralement hors de l'Hôtel de Ville, non sans (jue nous y laissions une pailie de nos vêtements.
Malheureusement, la foule s"étail refermée sur nos compagnons ; et quand nous fûmes hors de dangei', le général Trochu et moi, nous nous aperçûmes que MM. Jules Favre, Jules Simon, Garnicr-Pagès et Pellelan étaient restés captifs, avec le général Tamisier.
Tout cela se passait la nuit déjà toudjéc, car nous fûmes enlevés, le général Trochu et moi, à liuit heures du soir.
Le général Trochu avait estimé, et très-justement à mon avis. qu'un mouvement comme celui-là ne pouvait être et ne devait être comprimé que par la garde nationale.
Il s'était dit qu'on ne pouvait faii'e intervenir l'armée régulière, aller lapiendre aux avancées pour délivrer les membresduGouvernenu'nt prisonniers dans l'Hôtel de Ville. Si le Gouvernement est à ce point abandonné des Ijataillons fidèles, il n'a plus qu'à déposer son mandat. C'était, [)ensait-il, l'atfaire exclusive de la garde nationale de venir à bout de l'émeute. Seulement le commandant de la garde nationale et son chef d'état-major étaient enfermés, et il s'agissait de les délivrer.
La garde nationale s'était réunie très lentement. Mais lorsque l'on apprit que c'étaient Flourens et ses hommes qui étaient à IHùlel de Ville, tenant le Gouvernement captif, l'opinion changea. — Il faut, disait-on, mettre fin à cette honteuse comédie.
C'est alors que le général Tamisier étant captif, et le général commandant la première division militaire ne voulant pas prendre le commandement, le général Trochu nie dit : Prenezle. La colonne à la tête de laquelle je me trouvais placé était imposante. Il n'y avait d'abord que dix bataillons ; il en vint (piinze, puis vingt. Nous ai'rivàmes en force à IHôtel de Ville <'l nous primes quchpies dispositions tl'attaque.
Vil membre. — Voulez-vous me permeltie une oliseivalioii. Esl-ce (]ue M. Hoirer du Nord n'a pas eu le eommaïKlement de celte colonne avant que vous l'ayez pris?
DÉPOsiTiors' Sun lk 4 septembhe. 437.
M. Jules Ferrv. — Non, mais il était là, je crois.
Le même membre. — Je croyais que le général Tioc.hu, personne ne se trouvant là pour prendre le commandement, l'avait confié à M. Roger du Nord, et que, plus tard, étant intervenu, vous l'aviez repris de ses mains.
M. Jules Ferry. — Le colonel Roger du Nord était avec moi. Nous avons mené l'affaire ensemble.
Le même membre. — N'élait-il pas parti d'abord avec le commandement général de la colonne?
M. Jules Ferry. — C'est une erreur! Après avoir été enlevé par le 106^ bataillon, je me dirigeai vers le Louvre, je trouvai là le général Troclui, qui a toujours apporté dans toutes ces crises beaucoup de sang-froid et qui était convaincu que celle-là finirait par l'intervention de la bonne garde nationale. 11 me lit entrer dans sa salle à manger et me dit : « Vous allez prendre le commandement, puisque le général commandant la division ne veut pas ou ne peut pas le prendre. » Roger du Nord était, lui, à l'état-major, au milieu des officiers. A ce moment les bataillons se groupaient péniblement. La première compagnie ([ui s'était massée sur la place Vendôme, partit sous ma direction. J'avais à côté de moi le colonel Ferri Pisani et le colonel Roger; mais le colonel Roger n'a jamais pris le commandement. Je sais qu'il a été dit, et je sais par qui, du reste, que j'avais enlevé le commandement de la colonne au colonel Roger. Mais ce n'est pas le colonel Roger qui a dit cela. D'ailleurs le fait est inexact. Il était parfaitement naturel qu'un membre du Gouvernement payât de sa personne, et qu'alors qu'il s'agissait de délivrer ses collègues, il allât le premier exposer sa poitrine. Or, messieurs, l'enti-eprise avait ses périls.
Nous arrivons sur la place, nous entourons f Hôtel de Ville, et croyant choisir un bon point d'attaque, nous frappons à la porte qui donne sur la place Lobau. La porte, bien entendu, était gardée, et l'on surveillait notre arrivée. Nous avons su, depuis, qu'un décret avait été rendu par le nouveau gouvernement qui venait de se constituer, enjoignant aux citoyens fumistes de monter sur les toits pour reconnaître les positions de l'ennemi.
Nous frappons à la porte, et nous sommons d'onvrir. On
J38 UISCOLHS ET OPINIONS.
répond ([lie si le citoyen Feiry veut entrer, il peut entrer seul. Alors les tirailleurs du 14% command^^s par ce brave Arnauld de Vresse qui a été blessé à mort dans le second siège, arrachent la grille, et attaiineiit la porte à coups de crosse.
On lire sur nous plusieurs coups de feu des fenêtres voisines; nous allions riposter et nous nous apprêtions à faire sauter la porte, une énorme jiorte de chêne, lorsqu'on nous fit savoir qu'il arrivait un parlementaire, et que les assiégés demandaient à s'entretenir avec nous. Ce parlementaire, c'était M. Delescluze, qui n'était pas, je dois le dire, au nombre des envahisseurs, et qui, pendant loute cette journée, a alTecté de garder une sorte de neutralité conciliante:
M. Delescluze vint me dire : « Ne poussez pas plus loin votre attaque de vive force; c'est inutile. Les gens qui sont là comprennent qu'ils ne sont pas les plus forts. Je vous ferai observer qu'ils tiennent là Jules Favre. Jules Simon, tous vos amis, que la vie de ces messieurs peut être en danger, et que, par conséquent, le plus sage est d'obtenir que l'Hôtel de Ville soit évacué purement et simplement. Je m'en charge. »
La question étant ainsi posée, tout le monde eût fait comme moi, et accepté une solution qui permettait de mettre fin au conflit sans elfusion de sang.
C'était la recommandation toute particulière que m'avait faite le général Trochu : il ne voulait pas que devant l'ennemi les rues de Paris fussent ensanglantées par la guerre civile. De plus, nous avions nos amis en grand péril : j'étais donc parfaitement dans la lettre et dans l'esprit de ses instructions. M. Delescluze rentra et nous attendîmes. Nous attendîmes deux heures. Pendant ce temps, les assiégés, qui avaient demandé à parlementer, tentèi-ent d'enlever, sur la place même, le chef de la colonne assiégeante ; à un moment donné, je me vis entouré par quelques hommes, des tirailleurs de Flourens, qui me dirent : « Vous êtes prisonnier du peuple, vous allez nous suivre à l'intérieur. » Fort heureusement, la garde nationale n'était pas loin, et l'on me dégagea. Enfin, dans la nuit, comme rien ne sortait de l'édifice, on fit entrer les gardes mobiles, casernes près de là, par les souteri-ains de l'Hôtel de Ville. Les gardes mobiles occupèrent la cour et nous ouvrirent la porte. M. Delescluze a insinué dans son journal que j'avais promis, lorsqu'il vint me
DÉPOSITIOiN SUR LE 4 SEPTEMBRE. 439
trouver en parlementaire, que toutes les personnes qui étaient là auraient la vie et la liberté sauves. J'ai démenti cette allégation dans une lettre formelle; en tous cas, il est évident qu'à quelque point de vue qu'on se place, soit au point de vue supél'ieur du droit que nous avions de reprendre l'Hôtel de Ville, soit même au point de vue des conventions, après deux heures d'attente sans réponse, les assiégeants rentraient dans leurs droits et que la convention, si elle avait eu lieu, aurait été rompue. La garde nationale occupa les escaliers de l'Hôtel de Ville, et nous pénétrâmes dans la grande salle. Là, nous trouvâmes nos amis gardés à vue; Flourens qui continuait à haranguer debout sur la table, et Millière qui cherchait à lui persuader qu'il était temps de s'en aller. Nous fîmes lestement évacuer tout ce monde et nous rentrâmes ainsi, vers (piatre heures du matin, en possession de l'Hôtel de Ville.
Mais cette crise nous imposait un devoir : c'était de faire que cette journée fût la dernière.
Pour cela, il fallait consulter la population de Paris, et dès le lendemain nous nous adressâmes aux Parisiens pour leur dire: H est temps que toutes les manifestations Unissent; il faut que le Gouvernement soit reconnu et qu'il reçoive de cette acceptation toute la plénitude de la force qu'un gouvernement doit avoir. H faut qu'il ait ce pouvoir et que vous le consacriez dans ses mains dans toute son étendue.
Nous convoquâmes les électeurs dans un délai de quarantehuit heures, pour qu'ils eussent à s'expliquer, par oui ou par non, sur la question de savoir si le Gouvernement de la Défense conserverait ses pouvoirs. Vous savez que la population répondit par 550,000 oui, contre environ 60,000 non.
Pour terminer ce que j'ai à dire sur la journée du 31 octobre, j'ajouterai que — tout en faisant voter au peuple de Paris ce plébiscite qui impliquait non seulement la consécration du Gouvernement, mais la condamnation absolue de la Commune, nous avions cependant compris qu'il fallait faire quelque chose pour les élections municipales. Nous avons décidé, non l'élection d'un conseil municipal, mais la nomination de maires et d'adjoints; et je dois dire que l'épreuve que nous tentâmes alors fut favorable, car l'immense majorité des municipalités fut constituée dans un sens favorable au Gouvernement.
Il y avait donc à Paris, au commencement du mois de novemhit'. un Gouvernement appuyé sur 500,000 sulïra^n's, et, en même teuips, des municipalités régulièrement élues, puisant dans l'élection une force morale que n'avaient pas les maires provisoires qui les avaienl précédées.
C'est, sous ce régime que s'écoulèrent les derniers mois du siège.
Je vous demanderai la permission d'en rester là pour aujoui-d'Iiiii. Si vous avez quelques questions à me faire sur les points (|ut' je viens de vous raconter, j'y répondrai volontiers, à moins (|ue vous ne désiriez les remettre à une autre séance, car j'aurai encore à vous demander quelques moments d'entretien.
M. LE Présidem. — Après ce que vous venez de dire, les membres de la Commission jugeront à propos de conférer ensemble. Il est probable (ju'à la suite de cet entretien, ils auront quelque éidairoissemeui, à vous demander.
Nous vous ferons connailre l'heure de noire prochaine léuniou.
[St'ance du 24 jui)i J87i.)
M. Jules Ferrv est iiili'oduil.
M. I.K Présu)ENT. — J'aurai des questions à vous adresser, qui m'ont été suggérées par quelques membres de la Commission, mais il faudrait peut-èlie mieux que nous entendissions d'abord votre
témoignage, c;ir les queslinns pourraient porter sur des points que vous IrailfM'ez.
M. Jules Ferrv. — Comme la Commission le jugera convenable.
Quant à ce qui touche particulièrenienl mon administration, il me manque encore qneUjues documents relativement aux subsistances, un point qui n'occupe peut-être pas une grande place dans vos préoccupations, mais qui est d'une grande importance pour moi. Je demanderai dans la prochaine séance une (b'ini-lipure ou trois quarts d'iieur»' pour expli(juer l'administration intérieure. J'achèverai aujoui-d'hui de ti'acer le
tableau général que j'ai commencé a la tlernière séance, et je répondrai ensuite à vos questions.
Je me suis arrêté au 31 octobre. Je demande la permission den dire encore deux mots; je voudrais en bien préciser le caractère et surtout les conséquences.
M. LE Prksidem. — Je vous adresserai alors plusieurs des questions qui m'ont été transmises sur le 31 octobre, afin d'épuiser tout ce qui a rapport à cette journée.
Les membres du (iouvernemenl provisoire, qui se sont trouves pendant quelque temps dans une sorte d'état de détention, avaientils promis quelque chose? Y avait-il eu une sorte de convention avec ceux qui les tenaient ainsi en chartre privée? N'y a-t-il pas eu uni» affiche, signée par la Commune de Paris ou tout au moins émanée de ce parli, apposée dans Paris, avec les signatures des mcniln-es du gouvernemeiif. insurrectionnel qui avaient voulu s'établir cà l'Hôtel de Ville, et de MM. Dorian et Schœlcher? Cette affiche ne témoignait-elle pas d'une sorte de convention? Comment cette convention a-l-elle été rompue, fort légitimement rompue, lorsque vous êtes arrivé le soir à l'Hôtel de Ville, et que vous avez pu délivrer vos collègues du Gouvernement provisoire.
M. Jules Ferry. — Je ne puis vous donner d'une manière complète les renseignements que vous désirez, par une raison très simple, c'est que, pendant ces prétendues négociations, j'étais hors de l'Hôtel de Ville, ayant été délivré avec le général Trocbu par quelques compagnies du 106" bataillon, vei-s 8 heures du soir. Jusque-là. le Gouvernement avait été autour d'une table comme celle-ci, entouré de toute part par la foule armée et non armée, résistant d'une manière absolue à toute espèce de menaces, d'intimidation, et opposant la résistance passive la plus invincible à toutes les tentatives faites par ceux qui dirigeaient l'insurrection pour arracher au Gouvernement an acte légal ou quasi légal. On nous demandait notre démission : tous, l'un après l'autre, nous déclarâmes que nous n'avions pas de démission à donner, que nous avions été les élus de Paris, et que nous ne reconnaissions à personne, à aucune minorité, le droit de nous demander notre démission.
Ce qui se passa dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville à partir du moment où nous fûmes enlevés, M. Trocbu et moi. où nous nous échappâmes, vous sera beaucoup mieux raconté par MM. Schœlcher. Dorian et par les membres du Gouvernement
142 DISCOUHS ET OPINIOiNS.
restés (^'îililifs. Je n'ai jamais cru à des i»romesses (|iit'lconques faites |iar les nieniljres du Gouvernemenl. Voiei scMleincul ce (jue j»' sais de l'histoire de l'afticlie :
Un certain nombre de personnes, absolument étrangères à l'insurrection, mais frappées de la situation extraordinaire du Goiivt'rnt'Mient et ci-oyant (pie tout était lini, la garde nationale n'étant pas venue, la nuit s'étant faite, le Gouvernement restant captif dans l'Hôtel de Ville, crurent qu'il y avait là un fait brutal auqutd il importait, dans l'intérêt de la société elle-même, d'opijoser le plus tôt possible un fait légal, et alors cette aflicbe fut faite et signée par deux des adjoints de Paris, MM. Floquet et Brisson, qui y apposèrent volontairement leurs noms et y ajoutèrent ceux de deux autres adjoints qui n'étaient pas alors à l'Hôtel de Ville et qui, en réalité, n'ont pas participé à cet acte. MM. Dorian et Scbœlcber devaient, en outre, d'après l'aflicbe, présider à l'élection du nouveau gouvernement qui devait remplacer le gouvernement prisonnier.
Je ne sais donc, sur ce qui s'est passé à l'intérieur de l'Hôtel de Ville, (jue ce que le public en sait lui-même. 11 y a eu des harangues de toutes sortes, des groupes ayant des attitudes diverses. Dans cet immense bâtiment, enelï'et, il y avait un groupe autour du Gouvernement, à l'une des extrémités de l'Hôtel de Ville, et, à l'autre bout, un groupe autour des municipalités, des maires, du maire de Paris, M. Etienne Arago qui, je lui i-ends hautement ce témoignage, a montré une extrême fermeté et un grand conrage dans cette journée. H y avait, dans ces groupes, divei's courants iCarrangements, de négociations, on y parlait d'élections pour le lendemain; mais je crois, et mon impression n'a pas été changée par tout ce que j'ai entendu raconter depuis, t]ue le Gouvernement n'avait pi'êté les mains à aucune de ces négociations faites en dehors de lui et, par plusieurs, dans des intentions excellentes.
Pendant ce temps, nous réunissions la garde nationale et nous entourions l'Hôtel de Ville. J'ai eu à m'expliquer dans les journaux de l'époque sur ce qui avait pu intervenir de transactionnel et sur les caractères de la capitulation accordée aux envahisseurs. Je pourrais retrouver la lettre dans les journaux du commencement de novembre, et la donner à la Commission.
Voici cette lettre : l'original en a été retrouvé dans les papiers de Delescluze et ligure aux archives de la Commission du 18 mars sous le numéro 1529 :
Monsieur le rédacteur,
« Je lis dans un article du Tribun, reproduit par le Réveil, le Combat et par d'autres journaux, un récit de la nuit du 31 octobre au 1" novembre que je déclare, en ce qui me concerne, parfaitement inexact.
« Il y est dit que j"aiirais adhéré à une sorte de transaction rédigée par les personnages qui occupaient l'Hôtel de Ville et dont il m'aurait été donné communication.
« Je n'ai reçu communication d'aucun écrit de ce genre et, par conséquent, je n'y ai pas souscrit.
« Voici ce qui s'est passé :
« Arrivé devant l'Hôtel de Ville avec une colonne de gardes nationales beaucoup plus que suffisante pour l'enlever, j'ai fait cerner l'édifice occupé par l'insurrection, sommé le poste qui gardait la porte du côté de l'église Saint-Gervais et essuyé avec la garde nationale deux coups de feu, en guise de réponse.
« Peu après, M. Delescluze est descendu, venant en parlementaire. J'ai consenti, sur sa demande, pour éviter un conflit qui paraissait lui répugner autant qu'à moi et dont le dénouement d'ailleui's ne lui semblait pas plus douteux qu'à moi-même, à laisser sortir de l'Hôtel de Ville les personnes qui l'occupaient au cri unique de « Vive la Bépublique! » sous cette rései've expresse que le Gouvernement resterait en possession de l'Hôtel de Ville, et que le général Tamisier, sortant le premier, présiderait au délilé.
« J'ai bien voulu attendre, deux heures durant, la réponse (jue M. Delescluze avait promis de me rapporter immédiatement. Pendant ce temps, les tirailleurs de M. Flourens tentèrent de pratiquer sur ma personne, en vertu d'orih'es venus du dedans, une arrestation qui n'est pas l'incident le moins ridicule de cette journée où le grotesque se mêle à l'odieux à chaque pas.
<( C'est ainsi que certaines gens entendent le respect des suspensions d'armes.
« A la fin, perdant patience, je suis monté avec des détache-
111 DISCOUHS KT tll'I.MO.NS.
nit^nts (lu 10G« balaillon, des 14* et 4% avec les carabiniers du capitaine de Vresse. et nous avons mis à la porte ces messieurs.
« Mais ce fut de ma part, monsieur le i-édaleur. un acte de pure mansuétude ; et, maître absolu de l'Hùtel de Ville depuis plusieurs heures, n'ayant qu'un souci, celui de contenir l'ardeur des cinquante mille gardes nationaux qui m'entouraient, je ne laisserai dire par personne que les factieux, assiégés dans l'Hùtel de Ville, aient capitulé avec moi : ils n'ont ni accepté ni exécuté les conditions apportées en leur nom; j'ai fait grâce au grand nombre, et voilà tout.
■ Veuillez agréer, monsieur le i-édacteiii-. mes cordiales salutations.
.Iules Ferry. .«
Les journaux d'une certaine couleur, le journal de M. Dele.scluze, même des journaux plus modérés, avaient dit : Il y a eu, ce jour-là, une sorte de capitulation qui impliquait non seulement la vie sauve pour tout le monde, mais la liberté sauve. Vous ordonnez des poursuites, vous arrêtez les chefs : vous manquez à la capitulation.
Je répondis très nettement : D'abord, il n'est pas admissible (piun acte quelconque, fait par un Gouvernement captif, l'oltlige : ([uelles (pi'aient été les négociations intérieures de l'Hôtel (If Ville, il est impossible de leur reconnaître un caractère légal et obligatoire. La seule partie du Gouvernement qui pouvait s'engager était celle qui était restée libre : deux membres du Gouvernement seulement ont agi au dehors et, par conséquent, ont agi librement: ce sont .M. Trochii et moi. J'ai été à la tète de la garde nationale qui a repi'is l'HcJtel de Ville, et je n'ai stipulé quoi que ce soit. Après avoir frappé à la porte, sommé les gardes nationaux qui occupaient l'intérieur et essuyé les deux ou trois coups de feu qui aient été tirés dans cette join-née, je vis descendre un parlementaire, qui était M. Delescliize, et qui me dit: je ci'ois que l'atlaire va pouvoir se terminer sans effusion de sang; nous avons persuadé aux gens qui sont là-dedans qu'il n'y avait rien à faire ; évidemment, vous êtes les plus forts : pour éviter un conflit sanglant, il faut laisser sortir tout le monde. Je répondis : à ces conditions, oui ; ouvrez-
DEPOSITION SLIK LE 4 SEI'TEMJJHE. 4i5
nous donc les portes de l'Hôlel de Ville, et tout le monde sortira. J'attendis pendant plus de deux heures avec patience, avec mansuétude, l'exécution de cette promesse. Comme elle ne se réalisa pas, nous entrâmes dans IHôtel de Ville dont les mobiles, pénétrant par le souterrain, nous avaient ouvei't lu porte, et nous expulsâmes tous ceux qui Tocciipaient.
Voilà ce que je racontai dans cette lettre. Je dis que les engagements pris dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville n'avaient pas été exécutes, que, dans tous les cas, ils ne portaient que sur un point : c'est que nous laisserions sortir ceux qui s'y ti'ouvaient.
Ma pensée, celle qui doit diriger dans ces sortes d'atïaires, était qu'il importait de punir les chefs, mais que beaucoup de gens étaient entrés là par hasard et portés par la foule. Pendant que nous entourions l'Hôtel de Ville, des soubassements, des étages inférieurs du bâtiment, des gardes nationaux nous criaient : « Nous sommes entrés à l'Hôtel de Ville avec de bonnes intentions, ce n'est pas pour violenter le Gouvei-nement, mais parce que d'autres y entraient. » Sur 1,2U(J individus qui occupaient l'Hôtel de Ville, plus de la moitié ne demandaient qu'à lentrer chez eux et à reconnaitie le Gouvernement. Mais, à ce moment, nos collègues étaient sous le fusil des plus coupables, de cette bande de tirailleurs de Belleville que Flourens avait amenés, et tous ces gens, très doux au commencement de la journée, s'exaltaient par la fatigue et par le vin, et, dans la nuit, devenaient très Tuenarants et très redoutables. Il y avait là un péril. Ce péril, d'unt' part, le devoii-, de l'autre, que m'avait imposé M. le général ïrochu de terminer la journée sans verser une goutte de sang, m'imposaient la nécessité de laisser sortir tout le monde.
La situation du Gouvernement était pai'faitement nette; la partie captive ne pouvait être obligée, la partie libre n'avait pris aucun engagement.
Pour vous montrer que tel avait été le caractère de la journée et que je n'avais fait qu'exécuter les instructions très politiques du Gouverneur de Paris, voici une petite note que je trouve à X Officiel du 6.
Après le plébiscite, quand tout fut Uni, arrivèrent les récriminations ; un certain nombre de joui-naux accusèrent le chef
4l(î MSCnl lis i:T ol'l.MD.NS.
irôUil-iuajor ilii liOiivtTiiL'ur. le liénrral Scliraitz. de n'avoir pas pris les inesiiros nécessaires i)oiii- couvi-ir le Gouvernement. Ces atlaiiiies fiin'nt assez vives pour nécessiter une réponse du général Trocliu. Voici la i)elite note qu'il mit dans VOfficiel du 6 :
« On a attaqué le liénéral Sclimitz pour n'avoir pris aucune disposition au moment de l'envahissement de l'Hôtel de Ville.
« Le chef d'état-major général a été le fidèle exécuteur des instructions rerues du gouverneur, au moment où celui-ci se rt'udait à rHùtel de Ville. Elles exprimaient formellement que c'était à la garde nationale qu'il appartenait d'intervenir pour rétablir l'ordre, s'il était troublé. Ces dispositions, conformes à i'esitiit lUml le Gouvernement a toujours été animé, ont été maintenues par un message spécial émanant de lui, alors même {\\\c l'attentat commis à l'Hôtel de Ville avait eu un commencement d'exécution. C'est donc au commandant en chef qu'incombe la responsabilité de ce qui a été fait, et il l'assume d'autant plus volontiers que son inébranlable conliance dans la résolution que saurait montrer la garde nationale au moment voulu, et dans les elt'ets politiques de cette intervention, a été justiliée d'une façon plus éclatante. Les plus cbers intérêts de la défense et du pays ont été sauvegardés sans l'effusion d'unfr goutte de sang. Ce sera l'honneur de cette joui'uée, et une partie en revient à la ferme prudence avec laquelle le chef d'élatmajor, pénétré des vues du gouverneur, en a poursuivi l'application, sans se laisser entraîner par sa propre émotion ou par les instances qui le pressaient. »
Voilà ce (jui vous explique comment ce fut moi, membre civil du gouvernement, qui reçus du général Trochu le commandement de la garde nationale. Seul en effet, je pouvais, en me plaçant à la tête des colonnes, assumer la responsabilité du commandement, dans une conjoncture si délicate où nos collègues étaient menacés de mort et où il s'agissait avant tout de les délivrer et d'éviter l'effusion du sang. Nous étions sous l'empire d'un seHtiment très vif de patriotisme. W nous semblait que Paris serait déshonoré si un coup de fusil était tiré par un l^arisien sur un Parisien, si, en face des Prussiens, les Parisiens s'égorgeaient. 11 est depuis arrivé des choses abominables et nous sommes tombés bien loin de cet idéal; mais enfln nous
nous faisons un honneur d'avoir, jus(ju'au moment de la capitulation, maintenu l'ordre matériel dans la ville (il n'y a eu de coups de fusil tirés et de mort d'homme que le 22 janvier) : d'avoir maintenu l'obéissance dans la troupe civique qui a concouru à la défense, et cela sans elïusion de sang-, sans répression, appelant seulement les bons bataillons, ceux dont nous étions sûrs, contre les mauvais, et n'exposant jamais l'armée, qui était aux avancées, à un choc avec la garde nationale, qui était à l'intérieui".
Voilà ce que j'avais à répondre à la question posée par M. le président. En parlant du 31 octobre, je vais sans doute rencontrer d'autres questions que l'on désirait me poser.
Je ferai une autre observation sur cette journée. Depuis que les événements se sont déroulés d'une façon tragique, on nous a fait ce reproche, commode après coup : Pourquoi n'avez-vous pas fait fusiller ces gens-là dans la nuit du 31 octobre? Vous n'auriez pas eu les événements du 18 mars.
M. le général Trochu a déjà répondu en paitie à ce reproche en faisant ressortir la situation extraordinaii-e, très périlleuse du Gouvernement, qui était dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, raison capitale et déterminante pour éviter le conflit. Mais il faut se reporter à l'époque où s'accomplissaient ces événements. La légitime réaction qui s'est produite dans les esprits n'existait pas : la situation était beaucoup moins violente. Faire fusiller les gens du 31 octobre, c'était une extrémité et une responsabilité que n'auraient pas prise même les militaires les plus décidés que Paris comptait alors. Il y a dans l'Assemblée un général très énei'gique, le général Ducrot qui est enclin à trouver que le Gouvernement a manqué, notamment le 31 octobre, d'énergie dans la répression. Eh bien! M. le général Ducrot, qui avait aussi des répressions nécessaires à exercer, étant à la tète de troupes très mauvaises, très indisciplinées, dont une partie avait lâché pied à Chàtillon, M. le général Ducrot n'a fait fusiller personne !
Si vous lisiez les journaux du temps, vous verriez la tempête (pii s'est élevée contre nous, lorsque nous avons, le 2 ou le 3 novembre, fait arrêter les principaux auteurs du 31 octobre. Les journaux les plus modérés disaient : Mais enfin voilà un Gouvernement qui sort d'un plébiscite qui lui a donné 530,000
lis niSCdl us KT (H'IMONS.
\oi\ : il a donc une luire riioniif, iiicalculahle, l'crasaiite, cl il lait (It's ponrsuiles après coup ! H ne tient pas compte de celte siliialioM délicato do la nuit du 31 octobre, où il y a eu des iiétiociations. des arrangeuicnts : il vaudrait mieux cent fois passer l'cpuniie là-dessus.
Nous avons donc été, poui- cela même, l'objet de récriminations et (ratta(pies très vives, et nous avons bravé les journaux et l'opinion iiiilili(|U(', telle (ju'elle existait à ce moment, «'ii faisant faire des ariTstations. .l'en appelle à tous ceux ipii étaient à Paris à ce moment: l'impression générale était que le 31 octobre n'était qu'une écbautïourée, on n'apercevait pas le danger qui s'est révélé plus lard ; on ne voyait pas encore le noyau, le germe de la C.ommune dont les forfaits ont épouvanté le monde; on ne voulait voir qu'un troultle public produit par l'accumulation des mauvaises nouvelles : la leprise du Boui'get, la capitulation de Metz et l'armistice mal compris. Cela, disaiton. avait donné l'occasion d'un pléitiscite ; ce plébiscite avait ralfermi le pouvoir: il fa.ut employer les calmants et proclamer une amnistie complète.
Mais il est arrivé quelque cbose de plus extraordinaire, et (|ui acbèvera de vous montrer la situation morale de Paris, de tous ceux (pii haljilaient Paris à cellr éiM^pie. Lorsipie l'instruction fut faite et (jue les auteurs du 31 octobre arrivèrent devant les Conseils de guerre, le Conseil de guerre les acquitta. 11 acquitta, plus tai'd, ce qui est jilus fort encore, les auteurs du 22 .jau\ier, et là pourtant il y avait eu mort d'homme, il y avait eu une véritable atlacpie dirigée du dehors sur l'Hôtel de Ville.
C'est dans une situation pareille qu'on pourrait nous faire le reproche de ne pas avoir procédé à des exécutions sommaires?
J'en ai dit assez sui- ce point.
M. i.K l'iiKSU)F..NT. — Ainsi, il y ;i en une inslriiclion commencée (•(iiilrc les aut(Mirs du iti oclol)re par M. Cresson, préfet de police, je crois, (|ui a succihIi' a M. Edmond Adam. Sur quels ordres cette iustruction a-l-eile élr iMisuile abaiidoinicc ?
M, Jules Fkrrv. — L'instruction n'a pas été abandonnée. Dès le premier novembi'e, nous prîmes la résolution de faire arrêter les meneurs. Piiisipie je suis appelé à en déposer, je dois dire (pu' c'est moi (pii en dressai la liste : j'y lis porter notamment dmx hommes dont la participation au 31 octobre
n'était pas clairement établie, mais contre qui il y avait, à mon avis, des preuves morales accablantes : MM. Félix Pyat et 3Iillière. M. Félix Pyat fut arrêté; M. Millière, qui excellait à se dérober aux recherches de la police, se cacha et ne fut pas pris. L'instruction fut commencée ; un certain nombre d"hommes, Félix Pyat, Lefrançais, Vermorel
Unmemhre. — Blanqui!
M. Jules Fï:ery. — Blanqui échappa. On n'a pas Blanqui comme on veut; mais Blanqui était sur la liste.
M. LE COMTE Daru. — Il y a eu quatorze arrestations faites.
M. Jules Ferry. — Je vous donnerai la hste exacte. M. Cresson a dû garder de ces choses un souvenir très complet.
L'instruction a été suivie et a été faite avec soin. Le magistrat vint à l'Hôtel de Ville pour interroger les membres du Gouvernement. Chacun de nous lit une déposition très longue. Non seulement cette instruction se continua, mais elle aboutit à une poursuite devant le Conseil de guerre. M. Félix Pyat fut mis en liberté sous caution, et, s'il y eut en déOnitive un non-lieu, c'est la justice qui prononça ; on ne trouva pas de preuves, puisqu'il y eut une ordonnance de non-lieu, mais M. Pyat ne fut pas mis en liberté par le Gouvernement. C'est la justice seule qui doit en répondre.
M. LE PuÉsiDEM. — Qui fut cliargé de l'instruction ?
M. Jules Ferry. — C'est M. Leblond, procureur général, qui la requit; c'est M. Guerenet, juge d'instruction, qui la lit. Elle n'a pas été faite par l'autorité militaire, qui n'est pas outillée pour faire des instructions : elle en donne la preuve à l'heure qu'il est. Lorsque l'instruction fut prête, le dossier fut transmis à l'autorité militaire et le commandant de la 1''' division rassembla le Conseil de guerre. Ce Conseil acquitta MM. Lefrançais, Maurice Jolly, Vermorel et trois ou quatre autres; il condamna Blanqui par contumace. C'est à raison de cette condamnation que Blanqui est aujourd'hui sous le coup d'une peine capitale. Vallès a eu, je crois, deux ans de prison. Il était en prison lorsqu'il a été délivré dans la nuit du 22 janvier avec Flourens; le directeur de Mazas ouvrit la porte.
4^0 KISCOUHS ET OPIM<»NS.
M. 1.R Pri.simk.nt. — Ainsi ce sont, M.M. Etienne Arago, Scbcelcher et Uorian qui ont signé celte affiche, annonçant qu'il y aurait nomination lie la Conunune
M. Jules Ferrv. — I) un Conseil municipal.
M. i,K Président. — Kt qui a été apposée à Paris le lendemain, !" novembre.
M. JuLKS FpmRY. — Celte affiche fut composée dans la nuit; je l'ai su depuis, et, dès midi, une note à VOfficiel déclara que toute espèce de convocation était nulle. Nous avions repris possession de l'Hôtel de Ville dans la nuit même.
M. LE PRÉsn)i:NT. — Dans la nuit du 31 octobre, M. Picard était parmi les membres du riouvernement ([ui étaient libres.
M. Jules Feriiy. — 31. Picard avait quitté l'Hôtel de Ville au moment où il avait été envahi. H sesl rendu au ministère <les Finances qu'il n'a (tas quitté de la nuit: il a fait battre le raiipel dans lapiès-midi, mais je ne l'ai pas vu dans la nuit.
.M. i.E Pri':sm)Ei\'T. — Par conséquent, il n'a pas assisté avec vous à la reprise de l'Hôtel de Ville.
M. Jules Ferry. — Non : il n'a assisté aux incidents, ni -de l'après-midi, ni de la nuit.
M. C.VLLET. — Il se rattache au 31 octobre, une question que je crois importante; je ne sais si M. Feirv pourra nous en donner la solution.
Il envisage cette journée comme un événement fortuit. Cependant, le même jour et presque à la même heure, une insurrection semblable éclatait à Marseille, à Saint-Étienne et dans d'autres villes. Il parut à tous ceux qui ont vu de près ces événements, en province, (juil y avait une intelligence complète, et, par conséquent, des moyensde communication, enti^eces sociétés delà province et celles de Paris. De sorte que nous sommes en présence d'un Gouvernement (jui ne pouvait pas communiqiier'avec la province, avec la Délégation de Tours, auxquelles les plus grandes nouvelles n'arrivaient pas, et de comités révolutionnaires en communication permanente avec la capitale. On savait ce qui devait se faire à I^aris, on se conccitait avec Paris.
M. Jules Ferry. — Je ne crois pas ({ue la communication dont i)arle notre collègue ait eu un caractère de permanence: je ne m'expliquerais pas comment, dans l'élat d'investissement oii était Paris, et alors que pour faire sortir un messager, chargé
DÉPOSITION SUH LE 4 SEPTEMIUŒ. 451
d'une mission très importante, nous rencontrions des difticullés presque insurmontables, il aurait pu y avoir des communications permanentes, organisées entre le parti révolutionnaire de Paris et celui des grandes villes, à moins que l'ennemi ne s'y lût prêté.
Je sais qu'il y a eu ce même jour, presque à la même heure, des tentatives de soulèvement à Marseille et à Saint-Étienne : je crois que la raison en est dans la solidarité toute naturelle des ditïérents groupes révolutionnaires. J'entends bien que celte solidarité devait exister ; mais le même événement est venu, à la même heure, mettre le feu à tous ces éléments. La nouvelle de la prise de Metz a causé un ébranlement général qui s'est traduit à Paris par un mouvement, à Marseille et à Saint-Élienne par des tentatives de mouvement.
Je ne sais ce que l'instruction faite à Marseille et à Saint-Étienne a pu révéler à cet égard.
M. (I\LLET. — A quelle épcffue Cluseret a-t-il quitté Paris! N"a-t-il pas pu s'échapper pendant le siège ?
M. LE COMTE Daru. — M. le général Trochu nous a dit à la tribune, qu'il avait fait arrêter Dombrowski, parce qu'il allait et venait des lignes parisiennes aux lignes prussiennes. Ce Dombrowski ne pouvait-il pas communiqueravec Marseille"? Il était, si je ne me trompe, membre de l'Internationale russe.
M. Jules Feery. — C'est possible. La Commission fera peutêtre bien de faire des recherches dans ce sens. Dombrowski, Cluseret ont peut-être su et rapporté ce qui se passait en province. On prévoyait la chute de Metz, parce qu'on était mieux renseigné qu'à Paris.
M. LE Président. — A Tours, M. (iambetta savait la chute de Melz. M. Jules Ferry. — Il l'a sue avant nous évidemment.
M. LE comte Dari'. — Il l'a sue par un officier, qui a pu s'échapper dans une sortie. 11 savait d'ailleurs plusieurs jours à l'avance le nombre de rations de vivres qui restaient à la ville de Metz. Il pouvait en être informé par lîourbaki, et savoir le jour précis où Metz se rendrait.
M. Jules Ferry. — -Te suis dans la plus complète ignorance de ce qui s'est fait à Tours et à Bordeaux.
M. LE comte Daru. — Si je ne me trompe, une dépêche en petit
caractère, mise dans une fausse dent, est ariivée, portée par nn officier, à Tours. Dans cette dépèche, M. \i' niair-chal Hazaino faisait savoii- qu'il n'avait plus que pour tant de jouis de vivres, et que, si on ne venait pas à son secours, il serait ohlifié de capituler. L'officier porteur de cetle dépêche a, depuis, réclamé je ne sais quelle récompense. On n'avait pas à Tours [ihis qu'à Paris, des nouvelles fréquentes de \I(;tz, mais on savait à Tours l'éiuxiiie précise où Metz serait ohligé de ca[)ituler faute de vivres.
>!. Jules Fkhiîy. — Quant à nous, nous no l'avons su d'une laroii cei'taino (|ue par M. Tliiers le 30. Vous trouvei'ez, le 29 dans ÏO/'/iciel, une note indignée contre le journal le C'ambai qui l'annonçait. Je fapprochece fait des circonstances que relevait M. Callel. Ileslôvident que M.Félix Pyat avait des informations que nous n'avions pas. Il parlait en homme fort bien renseigné. Il l'était sans doute par les avant-posles prussiens. Par qui et comment? C'est ce qui reste à éclaircir, ce qui probablement ne sei'a jamais éclairci. Peut-être les nouvelles arrivaient-elles par la légation américaine qui a su beaucoup de choses, qui ne nous a pas toujours dit tout et qui a eu des communications avec toute espèce de feuilles de Paris.
Le concert a pu s'établir beaucoup })lus facilement en province, puis(|u'on pouvait connaîti^ avec plus de précision le moment de la chute de Metz, que tout Paris, sauf peut-être quelques meneurs, ignorait, et nous-mêmes complètement.
Je reviens aux conséquences de la journée du 31 octobre. Elles furent considérables. Cette journée donna une assiette très forte au Gouvernement; le plébiscite, ces 550 000 voix le rendirent pour longtemps incontesté et incontestable; nous fûmes absolument débarrassés de toutes les agitations de la rue. et la population ouvrit un long crédit au Gouvernement de la Délense nationale. I.a situation intérieure de Paris se trouvait alors ainsi constituée : un Gouvernement appuyé par un vote considérable, et une organisation de municipalité de laquelle je veux vous dire un mot.
Du 4 septembre au 31 octobre, il n'y avait eu à Paris que des maires provisoires, non élus, choisis dans les premiers moments de la révolution, fort au hasard, et, en somme, l'Assemblée des maires, avec laipuMle j'avais d'assez fréquents rapports comme représentant le Gouvernement, n'était pas très bien composée: elle était peu éclairée, elle était surtout désireuse de s'occuper
DEPOSITIOxN SUR LE 4 SEPTEMBRE. 453
de la défense, c'est-à-dire de toutes les choses qui ue la regardaient pas.
Lorsque le 31 octobre arriva, il fut démontré que. quelque heureux qu'eût été l'événement pour nous, quelque force qu'il nous eût donnée, la situation municipale de la Ville de Paris ne pouvait pas rester telle qu'elle était. Nous ne pouvions ni l'éprendre les anciens maires ni en nommei' de nouveaux. Alors nous avons fait ce que toute bonne politique commandait de faire; en face d'adversaires qui nous avaient combattus au cri de : Vive la Commune ! nous avons voulu prendre dans ce cri, dans l'idée qu'il représentait, ce qu'il y avait de possible, de légitime, de conciliable avec la consécration du suffrage universel que nous venions de recevoir. Nous n'avons pas voulu faire un Conseil municipal.
J'étais, dans les Conseils du Gouvernement, l'adversaire énei'gique d'un Conseil municipal, car il nous aurait amené, dans un temps donné, la Commune. Mais le Goiivei-nement, tout en étant l'adversaire de la Commune, voulait que l'élément électif intervînt dans la constitution des municipalités, et, après avoir déclaré positivement, dans le décret de convocation, dans les notes de YOfficiel et dans les afiiches, que les maires qui allaient être nommés étaient les agents du pouvoir exécutif, nous appelâmes les électeurs à voter. Ces élections donnèrent des résultats presque universellement satisfaisants.
Dans le choix des maires, surtout dans 18 arrondissements sur 20, la politique du Gouvernement, le groupe d'hommes à la fois républicains et conservateurs auxquels il se rattachait, furent consacrés. Deux arrondissements donnèrent des résultats déplorables. Le XX' nomma Ranvier, Millière, Lefrançais, qui avaient été poursuivis ou arrêtés à la suite du 31 octobre; nous avons dû dissoudre cette municipahté et constituer une Commission provisoire, qui d'ailleurs a administré, sans rencontrer de difficultés matérielles, le XX' arrondissement, ce terrible arrondissement de Belleville, depuis le 5 novembre jusqu'à la fin du siège.
Le XIX' arrondissement avait donné des résultats qui ne valaient pas mieux que ceux du XX*. Mais il était impossible d'attaquer M. Delescluze, qui n'avait joué, le 31 octobre, qu'un rôle de conciliateur, au moins en apparence, et qui n'était pas
personnellement compromis. C'est de ce côté que nous vinrent les plus irrandes (lifriculU''s.
Les maires élus eurent le pouvoir que vous savez, un pouvoir (l'inlendance l)ien plus que d'administration. Il s'agissait de nourrir, plus tni'd de cliauU'er, de secourir tout un peu[)le d'indi.ut'uls.
M. LE Président. — Les maires nommés au dél)ut, avant cette élection, avaient été clioisis par les membres du Gouvernement provisoire?
M. Jules Fekry, — C'était M. Etienne Arago qui avait fait la liste. Nommé lui-même par le Gouvernement, il avait donné une délégation à ces vingt maires. Ces choix ont été approuvés par le ministre de l'Intérieur; mais le conseil du gouvernement n'a jamais eu à délibérer sur la liste des maires, et quand elle a paru dans VOffîciel, elle nous a causé à tous une certaine sui'prise.
M. LE PRÉsn)EiNT. — Ces maires choisis par M. Etienne Arago délibéraient-ils ensemble ?
M. Jules Ferry. — Ils délibéraient à l'Hôtel de Ville dans la salle du Conseil municipal.
M. LE Président. — Est-ce qu'il n'y a pas eu des procès-verbaux de ces délibérations?
M. Jules Ferry. — Tout cela a été brûlé dans l'incendie de l'Hôtel (le Ville.
M. LE Président. — M. Motlu n'é-tail-il pas maire du XP arrondissement?
M. Jules Ferry. — Oui, M. Mottu était maire ; il a été révoqué, au mois d'oclobi-e, par M. Etienne Arago qui l'avait nommé et lui a retiré sa délégation. C'était à l'occasion de la question des écoles.
M. LE l^RÉsiDENT. — Il a ex])ulsé les sœurs et les frères des écoles?
M. Jules Ferry. — Il a remplacé complètement l'enseignement congi'éganiste par l'enseignement laïtpie. Il y eut d'interminables disi'ussions à ce sujet. Moi (jui avais, comme délégué à la Préfecture de la Seine, la nomination des instituteurs, je me suis toujours refusé h consacrer cette infraction à la loi.
DEPOSITION SUH LE 4 SEPTEMBHE. 456
M. Élienne Ârago eut alors une idée excellente et qui nous fut ti'ès utile pendant cette période.
Vous allez voir par là dans quelle pensée de conciliation les affaires de la Ville de Paris étaient menées. S'apercevant qu'il se préparait une tempête à l'occasion de cette atïaire Mottu (vous savez quelles passions étaient aux prises dans Paris sur la question de l'enseignement, l'exemple de M. Mottu dans le XP arrondissement pouvait être suivi dans d'autres arrondissements, le Gouvernement pouvait rencontrer de graves difficultés, d'autant plus qu'il n'avait pas encore, à ce moment, l'assiette que devait lui donner plus tard le plébiscite), — M. Arago se dit : Nous allons faire nommer une Commission, mettre la question des écoles à l'étude. C'était le meilleur moyen de l'enterrer. La Commission fut nommée et je pourrais retrouver le rapport de M. Vaclierot qui aboutissait à des conclusions extrêmement sages. Il déclarait qu'il fallait attendre la lin du siège avant d'examiner une question aussi brûlante, qui pouvait mettre dans Paris toutes les passions aux prises. M. Mottu ayant résisté, fut révoqué et remplacé par M. Artbur de Fonvielle, qui administra l'arrondissement jusqu'au ^ novembre. Mais, le 5 novembre, M. Mottu fut élu par une forte majorité.
M. LE COMTE Daru. — Vous clislez tout à riieure que les élections des maires avaient été bonnes.
Il y avait aussi, à côté de celle de M. Mottu, celle de M. Bonvalet et de quelques autres qui laissaient assez à désirer.
M. Jules Ferey. — M. Bonvalet était inoffensif.
M. LE COMTE Daru. — Nous savons quelle a été sa conduite après le 18 mars, nous savons aussi quelle a été la conduite de M. Léo Meillet.
Ils n'étaient pas tous aussi bons que vous le prétendez.
M. Jules Ferry. — Je parle des maires. M. Léo Meillet n'était pas maire : il était adjoint de M. Pernolet.
M. LE COMTE DE liESSÉGLiER. — L'élection a amené des hommes préférables à ceux qui avaient été nommés par le Gouvernement provisoire. Ce que nous reprochons à celui-ci, ce sont les choix qu'il a faits au début.
M. LE I^RÉSJDENT. — La question qui a été posée a mis en lumière ce fait, que les maires choisis primitivement valaient moins que
i:,6 ItlSCOUHS ET OI'I.MO.NS.
ceux nomniés par l't'k'cliun apirs le '.H octobre; cela importait h savoir. Maitiloiiaiil, M. Ferry, vous pouvez poursuivre.
M. Ji'LKs Fkkky. — Il ('tait indispeiisalilc de recourir ;i Tt'-lémenl tMeclir et, en Tiième temps, c'était périlleux.
Il y avait cependant un esprit de sagesse qui dominait l'assemblée des maires; je ne dis pas celle des maires et des adjoints : il faut distinguer entre eux. Les maires nommés le preniii'i'joui'du scrutin, avaient été choisis avec soin; les adjoints n'avaient été nommés que le second jour par des électeurs fatigués, et l)eaucoup moins nombreux. Gi'àce au bon esprit des maires, l'administration put se continuer pendant toute la durée du siège sans conllit.
,lt' me permettrai de dire que, pour éviter les conflits, il a fallu une certaine adresse, et que celte assemblée n'était pas toujours facile à manier. En résumé, j'ai présidé cette assemblée des maires, du commencement à la lin, sans avoir eu de conllits, ni de diflicultés avec elle.
I)aus les derniers temps du siège, nous avons été bien heureux d'avoir pi'ès de nous une représentation quelconque de la population de Paris. C'était un devoir de sagesse pour nous de réunir les maires, de les avertir de la situation, de leur dire : Voilà où nous en sommes pour les subsistances; il faut aller négociei". Nous avons reçu de leur part, dans ces tristes jours, un concours dont il faut leur savoir gi'é.
Je leur sais gré aussi d'avoir, antérieurement à cette époque dil'licile, <;xpulsé, en refusant de s'associer à lui, un élément très mauvais qui était représenté par Delcscluze. Dans les premiers jours de janvier, il y eut une réunion des maires au ministère de l'Intérieur, présidée par le Ministre, que j'assistais comme maire de Paris.
On entendit la lecture d'un factum de Delescluze, (jui était la mise en accusation du Gouvernement de la Défense nationale. Il demandait que les adjoints délibérassent au même titre (|ue les maires, et que de ces adjoints et de ces maires on constituât une Commune. Il fut à peu j)rès seul de son avis, et, de rage, il donna sa démission et nous délivra de sa pi'éscnce. L'assemblée, ainsi épurée, montra jusipi'à la lin du siège le meilleur esprit.
M, LK l'HKSn)K.NT. — Yu-l-il (Ml (ics procès-verbaux de ces réunions au ministère de rintérieur?
M. Jules Feery. — Oui, et j "espère pouvoir vous apporter demain un de ces procès-verbaux que j'ai retrouvé. C'est le procès-verjjal d'une réunion qui a une grande importance à mon point de vue; elle est du 9 ou du 10 décembre.
Dans cette réunion des maires, présidée par M. Jules Favre, une grosse question, au point de vue des subsistances parisiennes, fut soulevée : celle du rationnement.
Vous y verrez à quel point l'idée du rationnement était antipathique à ces représentants de la population.
Le sténographe qui avait pris la délibération a retrouvé ce matin le premier texte du procès-verbal; il me l'apportera et je vous le transmettrai.
Mais, s'il y a eu des procès-verbaux pour les réunions du ministère de l'Intérieur qui étaient exceptionnelles, pour les réunions des maires, qui avaient lieu hebdomadairement, je n"ai jamais voulu (ju'on tint de procès-verbaux, désirant conservei' à cette assemblée un caractère officieux, et ne pas la constituer en Conseil municipal.
Ainsi cette assemblée n'intei'venait aucunement dans la gestion linancière de la ville, dans son administration générale ; elle acceptait que la direction de toutes les atfaires restât entre les mains du Gouvernement; elle ne voulait pas se constituer en Commune, ni même en Conseil municipal, et l'existence de procès-verbaux aurait pu nous jeter dans une voie où nous ne voulions pas entrer.
M. LE PriiSIDE.nt. — C'est cependant, d'après ce ({ue vous venez de ilire, dans une de ces réunions que la première pensée de l'armistice qui devait intervenir a été communiquée aux maires avant d'être communiquée à la population parisienne.
M. Jules Ferry. — M. Jules Favre, lorsqu'il est revenu pour la première fois de Versailles après la conversation qui jeta les pi^^mières bases de l'armistice, a immédiatemeut réuni les maires.
M. LE PRKsn)E^'T. — La Commission vient d'entendre les explications que vous avez bien voulu lui donner sur les faits qui ont précédé et suivi le 31 octobre.
Sur ce point, il reste une question à vous adresser et poiu" lacpieile nous vous demandons quelques mots d'explication. Vous venez d'examiner cet ensemble de faits et de pensées révolution-
nairos très violenles qui ont amené le :M octobre; mais ces faits et ces penséos n'oiil-ils pas égaloment empcché rarmislice que préparait M. Tliicrs et iju'il était eu train de négcirier aver M. de lîisinarck?
31. Jules Ferry. — J'allais pfécisément ari'iver aux consé- (jucnces diplonialiques. J'ai là-dessus quelques pièces à vous faire passer sous les yeux.
Le 31 octobre est la dénionstration la plus saisissante de la yoIoiUl' qu'avait le Gouveiuiement de la Défense nationale de faire des élections, à une condition, c'est que rennemi s'y prêterait au moyen d'un armistice.
Lorsque M. Thiers, arrivant à Paris après n'avoir fait que traverser Versailles et sans avoir voulu entamer de conversations avec M. de Bismarck, lorsque M. Thiers, dis-je, nous réunit dans la soirée du 30 octobre, au ministère des Affaires étrangères, il nous parut que cette cause des élections avec armistice, qui était notre cause et notre but, était gagnée. L'impression de M. Thiers, impression résultant de cette longue course qu'il avait faite à travers l'Europe, était que nous allions obtenir très probablement de la Prusse l'armistice avec ravitaillement, car le droit des gens n'en reconnaît pas d'atilre. l'armistice nécessaire pour faire des élections. Nous étions doncpleins d'espérance, et c'est cette espérance qui nous a rendus peut-être un peu imprudents dans les communications faites par nous au public.
Nous fîmes ces communications avec une très grande sincérité ; nous appilmes au public la prise de Metz, sans détour, croyant qin» la nouvelle de l'armistice et l'espérance d'une fin prochaine de la guerre, feraient équilibre à la mauvaise nouvelle, et que la bonne nouvelle compenserait la mauvaise.
Notre espérance était très grande.
Nous savions bien que nous allions rencontrer dans l'opinion parisienne un obstacle. Aussi, instruit dans la matinée de l'état de Paris, ayant reçu à l'Hôtel de Ville une ou deux délégations amies, je courus au ministère des Atïaires étrangères, espérant y trouver encore M. Thiers. Je le trouvai, en elfet, avec M. Jules Favre et je dis à ces messieurs : « Nous n'avons pas assez expliqué à la population de Pai'is ce que c'est que cet armistice, il faut (pie nous fassions une nouvelle afliche pour le public, donnant des éclaircissements complets. »
Voici l'affiche que je rédigeai avec messieurs Tliiers el Jules Favre au ministère des Affaires étrangères, le 31 au malin, et que j'emportai avec moi pour la faire apposer sur les murs de Paris. Elle le fut en elïet, à l'heure même, où l'Hôlel de Ville était envahi. Vous la trouverez dans X Officiel du V^'' novemhre. Elle va vous montrer dans quel état d'esprit nous étions. La voici :
" Le pul)Iic ne doit pas se méprendre sur le caractère de la proposition d'armistice qui émane des puissances neutres. Cet armistice n'est point le commencement d'une négociation de paix. 11 n'a qu'un hut nettement défini, la convocation d'une assemhlée pour mettre la France en mesure de décider de son sort, dans la crise où l'ont précipitée les fautes du gouvernement déchu.
« L'armistice a été présenté par les puissances neutres qui ont demandé elles-mêmes les sauf-conduits au moyen desquels M. Thiers est rentré à Paris. L'armistice, tel qu'il est proposé, ne saurait porter aucun pi-éjudice à la France. Il est suhordonné à des conditions que le Gouvernement tle la Défense nationale avait précédemment demandées lors de l'entrevue de Ferrières : le ravitaillement et le vote de la France entière.
« Le Gouvernement de la Défense nationale n'a absolument rien à changer à la politique qu'il a proclamée ii la face du monde. Il est convaincu d'avoir exprimé la résolution du pays tout entier. Il ne doute pas que les élus de la France, réunis à Paris, ne ratifient solennellement son programme, et il a plus (|ue jamais le ferme espoir que la justice de notre cause sera linalement reconnue par toute l'Europe. »
Voilà la petite note que nous avons fait afficher. Nous supposions qu'elle produirait de bons effets et qu'elle calmerait les esprits en leur expliquant ce que c'était que l'armistice.
Ce qui se passa les deux jours suivants, le 2 et le 3, entre M. Thiers el M. de Bismarck, et toutes les circonstances qui ont révélé l'influence du 31 octobre sur cette négociation, si heureusement commencée, tout cela est rapporté très exactement dans une circulaire de M. Thiers, une espèce de compte rendu (le sa mission, dont nous n'avons eu connaissance, à Paris, qu'au commencement de décembre, à l'Officiel du 2, mais qui est datée du 9 novembre. Je vais vous en mettre sous les veux
460 DISCOUHS ET OPINIONS.
les principaux passages : cette noie répond à la {jiieslion de M. le Président, et ensuite elle vous fait voir que la Prusse était de mauvaise foi, qu'elle n'a pas voulu d'armistice, parce (pi'elle no voulait pas d'élections.
M. Tliiers dit. dans cette circulaire, (lue, le l'''' novembre, M. de Bismarck, causant avec lui des conditions de l'armistice, les avait toutes acceptées, même celles du ravitaillement, et (pi'il ne faisait aucune objection sur le principe du ravitailleiiit'Hl. ijn'il discutait seulement sur les quantités. Et en elTet, dans la nuit du 30 au 31 octobre, M. Thiers avait demandé au minisire du Commerce, M. Magnin, de lui donner des indicalions sur ce sujet, car le ravitaillement devait avoir lieu, jour par jour, sur une base llxe. M. de Bismarck en discutait seulement les cliidVes. Voilà le témoignage de M. Tbiers.
Les conféi'ences se succédèrent et une dernière conférence devait avoir lieu le 3 novembre. C'est alors qu'arrivèrent les nouvelles de Pai'is. M. Tbiers entra chez M. de Bismarck et le trouva très préoccupé. M. de BismaiTk dit à M. Tbiers : « Savez-vous ce qui se passe à Paris ? Une révolution ! » M. Tbiers répondit : « Je n'y crois pas, et s'il y a eu un mouvement, je crois qu'il aura été très vite comprimé par le bon esprit delà population, qui est très patriote et amie de l'ordre. » C'est alors que M. Tbiers envoya à Paris un de nos collègues, M. Cocbery. M. Cocbei'y vint à Paris le 3 novembre et assista à la proclamation du plébiscite. Il retourna ensuite à Versailles et l'aconta que le mouvement avait altouti à une consécration éclatante du Gouvernement de la Défense nationale.
Le soir du 3 novembre, muni des nouvelles apportées par M. Cocbery, M. Tliiers se présente de nouveau cbez M. de BisinaiTk. 3Iais alors l'esprit du cbancelier était éviilerament modilié. «J'ai vainement insisté auprès du comte de Bismarck, <lii la note circulaire, sur le grand principe des armistices, qui veut que chaque belligérant se trouve, au terme de la suspension des hostilités, dans la même situation qu'auparavant; que de ce luincipe, fondé en justice et en raison, était dérivé cet usage du ravitaillement des forteresses assiégées et de leur ajqn-ovisionnement jour par jour : autrement, un armistice sullirait à amener la i-eddition de la plus forte forteresse du monde. Aucune réponse ne pouvait être, faite, du moins je le
DÉPOSITION suit LE 1 SEPTEMURE. 461
pensais, à cet exposé de principes et d'usages incontestés et incontestables.
u Le chancelier répondit, parlant non en son nom propre, mais au nom des autorités militaires, — ce qui, vous le savez, était l'habitude du chancelier; quand il est embarrassé, il fait intervenir les autorités militaires, — que nous donner un mois de répit, c'était nous donner le temps d'organiser nos armées, ([ue des équivalents militaires devaient être donnés en retour. »
Al. Thiers répond qu'assurément s'il y a quelques avantages, il y a aussi quelques désavantages pour l'armée prussienne à accorder un armistice. « Mais, puisque vous en avez admis le principe, c'est que ces désavantages sont, à vos yeux, compensés par les avantages que vous trouvez dans une assemblée avec laquelle vous pourrez traiter. » M. de Bismarck répondit : — c< Non; les militaires ne les trouvent pas suffisants, il nous faut un équivalent militaire. » — Lequel? demande M. Thiers. — « Une position dominante hors Paris, répond M. de Bismarck, un fort, peut-être plusieurs! » M. Thiers se lève à ces paroles : — « C'est Paris que vous nous demandez! car, nous refuser le ravitadlement pendant l'armistice, c'est nous prendre un mois de notre résistance ; exiger de nous un ou plusieurs de nos forts, c'est nous demander nos remparts...
« Je fis remarquer à M. le comte de Bismarck qu'il était facile d'apercevoii" qu'à ce moment l'esprit militaire pi'évalait dans les résolutions de la Prusse sur l'esprit politique qui avait dernièrement conseillé la paix et tout ce qui pouvait y conduire. »
Ce document est daté du 9 novembre, et, dans le dossier du Gouvernement de la Défense nationale, c'est une des pièces auxquelles je liens le plus, pour mon compte, car elle démontre qu'il ne fut pas douteux pour notre clairvoyant négociateur que M. de Bismarck ne voulait pas, à ce moment, d'élections, et c'est pour cela qu'il refusa les conditions d'armistice. En nous accordant l'armistice sans ravitaillement, ou à la condition de livrer un ou plusieurs de nos forts, il se moquait de nous, et il n'y aurait eu, de notre part, ni dignité, ni sécurité à accepter de faire les élections dans de pareilles conditions.
Quant à l'infiuence qu'a exercée le 31 octobre, au point de vue diplomatique, vous la voyez là autant qu'ont peut la saisir.
\i\> DIsr.OLHS ET OI'IMONS.
H est i-ei-taiii (iiie, sans cet cvt'Miement, il y avait «grande chance pour (luo la néizocialion se continuât les jours suivants sur le nu^mc pied, c'est-à-dire sur le pied du ravilaillement, discuté quant au chilTre, et certes nous aurions été fort accommodants sur les (juantités. L'influence du 31 octobre a donc été réelle. Ce qui s'est passé dans l'esprit du conseil du liouvernenient prussien, nul ne peut le savoir, mais il y a eu là un clianiiement de volonté bien évident. Le chancelier a-t-il vu là un indice de faiblesse, la confirmation des paroles qu'il avait prononcées devant 3L Favre, qu'un jour là populace de Paris interviendrait et renverserait le Gouvernement de la Défense nationale? Je n'en sais lien.
Voilà tout ce (pie je puis vous dire des rapports du 31 octobre avec la situation diplomati(iue de la France.
M. Li: COMTE Uari'. — Toute l'Europe savait ù cette époque que la Russie était intervenue auprès de la Prusse pour disposer cette puissance à accorder l'armistice, qui devait nous permettre de réunir une Assemblée. Nous l'avons su en province, mieux que vous à Paris où vous étiez enfermés, mais vous l'avez su néanmoins. Je tiens, sur ce point, à appeler votre attention. M. Thiers, si je ne me tronqie, a dit dans sa circulaire du 9 novembre, que la Prusse inclinait à nous accorder l'armistice. Comment se lait-il que M. de Hisniarctc, qui avait très bien accueilli ces premières ouvertures, qui tt'moig-nait beaucoup de bonnes dispositions pour réaliser celte parole, en quarante-buit heures ait complètement changé? Je ne le sais pas, je vous le demande. Si ce n'est point révénement du .31 octobre, comment expliquer ce changement?
>1. .ÎULES Ferry. — Évidemment, cela ne peut être que le 'M octolire.
M. LK r.oMTK Dart. — J'insiste sur ce point, parce que les Prussiens iiréteudent qu'ils voulaient une réunion de l'Assemblée. On peut n'avoir pas grande foi dans ce qu'ils disent; mais M. de iiisinarck a affirmé, dans les dépêches diplomatiques, qu'il avait toujours voulu la convocation d'une Assemblée nationale.
Vous disiez tout à l'heure que révénement du 31 octobre avait modifié les dispositions du grand chancelier, que M. de Bismarck ne trouvait pas la Trance assez abattue alors, qu'il refusait l'armistice avec ravitaillement pour nous épuiser davantage, et que, pour vous, le seul armistice possible était l'armistice avec ravitaillement. Cependant, il est avéré que, dans les premières ouvertures de M. tie Bismarck avec M. Thiers, le ravitaillement était consenti. M. de Bismarck avait intérêt à la réunion d'une Assemblée natio-
nale ; il a déclaré danstoutes ses dépêches qu'il voulait cette réunion. Il la voulait précisément à l'époque dont vous parlez. M. Tliiers Ta dit et les documents le prouvent. Plus tard, il a changé d'opinion : il n'a plus voulu de l'armistice avec ravitaillement, c'est certain. On a peut-être fondé des espérances sur nos discordes après le 31 octobre. C'est là, du moins, une explication assez naturelle.
M. Jules Ferry. — Oui, M. tle Bismai-civ a cédé, mais pas de son plein gré. Il a cédé à l'Europe. Vis-à-vis de l'Europe, comme vis-à-vis de M. Thiers, dans les premières négociations, il a paru consentir à l'armislice avec ravitaillement, puisqu'il discutait sur les quantités de vivres à faire entrer dans Paris. El puis, il a changé du i^"" au 3 novembre.
Un membre. — Une question sur ce point. Vous devez savoir quels étaient alors les approvisionnements de l^aris ; ils ont duré trois mois après cette époque, ils auraient pu durer plus longtemps si on avait commencé le rationnement plus tôt. Par conséquent, vous aviez pour trois mois de vivres, et même pour quatre mois, en commençant le rationnement ce jour-la. Il y avait un intérêt supérieur à laisser de côté vos premières prétentions et à accepter l'armistice, même sans ravitaillement, de façon à avoir une Assemblée nationale qui vous déchargeât de toute responsabilité, et qui permît à la France de faire ce qui lui aurait convenu.
M. Jules Ferry. — Il nous a paru que l'armistice sans ravitaillement, c'était le refus d'armistice, c'était l'impossibilité de faire des élections, c'était l'absence d'engagement de la part de la Prusse, et, par conséquent, les élections livrées à l'arbitraire de l'ennemi, de l'ennemi qui occupait vingt-trois départements.
Le même membre. — Mais non, les élections ne se faisaient pas sans armistice. La Prusse acceptait l'armistice sans ravitaillement, et il y avait alors un intérêt supérieur à réunir une Assemblée nationale.
M. Jules Ferry. — Notre impression, qui était celle de M. Thiers, manifestée avec beaucoup de netteté dans sa circulaire du 9 novembre, c'était que la Prusse ne voulait pas d'élections, ne voulait pas de la paix. Vous ne voulez pas d'élections; eh bien! la guerre, la guerre à outrance !
Un membre. — M. Thiers n'était pas de cet avis. Saviez-vous quel était à cette époque, le chiffre de vos approvisionnements ?
.ir,4 DISCOURS ET OPINIONS.
M. Jules Ferry. — Oui. ;i peu df chose près.
Le membre. — Vous saviez ulors (jue vous en aviez encore pour trois mois?
M. Jules Ferry.— Non : nous ne pensions pas pouvoir aller au delà du lo dècemltre. Et puis, nous avons découvert que nous pouvions aller jusqu'au milieu de janvier, et, grâce à la jji-ande économie qui était apportée à la consommation de Paris, nous avons pu aller jusqu'à la fin de janvier.
M. DK HAi.NMivu.LK. — Si VOUS aviez commencé le ralionnement plus tôt, vous auriez pu aller un mois de plus.
M. Jules Ferry. — C'est une très grande erreur.
M. itE ttAi.NNKViLLE. — Le rationnement a été mal mené; ainsi, au début, Ton a donné du blé aux cbevaux.
M. Jules Ferry. — Nous avons su qu'en eiïet on avait nourri certains chevaux avec du blé, et la raison en est très simple, c'est que le blé coûtait meilleui' marché que l'avoine. L'avoine était presque exclusivement aux mains des compagnies de transport et du ministère de la Guerre. Mais, comme à la fin nous avons mangé l'avoine des chevaux, au point de vue de la durée de la résistance de Paris, le résultat a été le même. J'ai d'ailleurs été toujours convaincu que l'abus qui consistait à donner aux chevaux du blé ou du pain, — abus impossihle à prévenir, — ne s'était produit que sur des quantités tout à fait insignifiantes.
Notre impression a été, je le répète, celle-ci : nous nous trouvions en face d'un revirement inattendu; nous avions espéré, grâce à l'intervention des puissances et aux négociations de M. Thiers, obtenir la i-econnaissance de ce droit, qui appartenait essentiellement à la nation française, de nommer une Assemblée, mais de la nommer avec un armistice tel que le i-econnaît le droit des gens, c'est-à-dire avec ravitaillement. Puis, tout à coup, notre adversaire change de tactique, refuse le ravitaillement. Nous avons vu là la preuve que la Prusse ne voulait ni des élections, ni de la paix. Telle était aussi l'opinion de M. Thiers. C'est donc une manœuvre, un acte de déloyauté, une façon de rompre les négociations. Eh bien, aux armes, il faut aller jusqu'à la fin et se battre à outrance. Comment faire
DÉPOSITION SUH LE 4 SEPTEMBKE. 465
(les élections avec les Prussiens occupant vingt-trois départements, sans que les hostilités soient suspendues! Cela n'était pas possible.
Plusieurs mi'mhres. — Mais il y avait armistice : il y avait donc cessation des liostilitcs !
M. Jules Ferry. — C'était sans exemple, un armistice sans ravitaillement !
La preuve que nous voulions la i-éunion d'une Assemblée, c est l'entrevue de Ferrières. Cette entrevue et la négociation de M. Thiers n'avaient pas d'autre but. Ce n'est pas pour autre cliose que M. Thiers était allé dans les cours principales de l'Europe, à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg.
.M. Lie COMTE DE Rességiier. — Il est certain que la Délégation de Tours voulait la réunion d'une Assemblée nationale, et je m'étonne <[u'à Paris vous eussiez un avis aussi tranché sur l'impossibilité de faire les élections en France, vous qui n'étiez pas en communication avec la province, tandis que la Délégation de Tours, qui, elle, était en communication exacte avec la province, persistait dans un avis différent et voulait laisser la France maîtresse de ses destinées. Assurément cela eût mieux valu et pour la guerre et pour la paix.
M. Jules Ferry. — Messieurs, après le 31 octobre et le rejet de la négociation de M. Thiers, il ne nous a pas été possible de connaître ce désir de la France par aucun symptôme.
Un membre. — Mais avant?
M. Jules Ferry. — Avant, M. Thiers était à Saint-Pétersl)Ourg, à Vienne, à Londres pour obtenir les élections avec armistice, mais avec un armistice avec ravitaillement, et nous avions reçu ii Ferrières l'accueil que vous savez.
M. Delsol. — La Délégation de Tours a voulu les élections, jusqu'à l'arrivée de Gambetta.
M. LE l^RÉsiDENT. — Je demande à la Commission la permission de lui adresser une observation : je crois que nous aurons l'occasion de traiter plus tard toutes ces questions, non pas seulement entre nous, mais h mesure que paraîtront d'autres membres du Gouvernement du 4 septembre. Je crois donc qu'il ne faut pas demander tout à M. Ferry. Il est évident que M, Ferry a eu sa part dans le (lOuvernement : il vient de nous donner des éclaircissements, mais je crois que nous ne pouvons pas lui demander compte de tout ce qui s'est passé. Ainsi, sur le 31 octobre, sur la négociation entre- [u'ise à Versailles par M. Thiers, etc., il y a encore certaines obscurités
(Jjins mon esprit; jo ne vous le cache pas. Mais ces obscurités, nous ne pouiions les éclairer et obtenir des rensei^'nements précis que lorS(iue nnus entendrons, par exemple, M. Jules Favre ; je crois qu'il n'est pas lion do tro]) insister aujourd'hui sur ce point ; .M. Ferry ne peut MOUS donner que ce qu'il sait. — Reste la question de ravitaillement sur laquelle M. Ferry reviendra quand il aura des jiièces qui lui son! nécessaires.
M. .IuLKs Ferry. — Je voulais dire ceci pour en finir sur les élt'clions, car il faut s'expliquer avec une entière bonne foi; j'accepte la responsabilité de tout ce que j'ai fait. Eh bien, la situation d'esprit du Gouvernement de Paris était assurément impré,!2:née de l'esprit de la population. J'en conviens parfaiteniriil : on n'était pas à Paris au même point de vue qu'à Tours ou à Bordeaux. Il est certain que la Délégation de Tours ou de Bordeaux, en communication intime et constante avec la province, considérait comme possibles des élections, même faili's sans armistice, ou avec un armistice sans i-avitaillement. Quant à nous, l'état de notre esprit était absolument contraire. 11 n'entrait pas dans notre cerveau qu'on piit accepter de la Prusse des élections faites sans armistice ou avec armistice sans ravitaillement. Cela nous paraissait une humiliation, un abaissement, et nous ne croyions pas la France assez malade pour subir ce dernier outrage. Voilà pourquoi nous désirions des élections avec armistice, mais un armistice avec ravitaillement. Il nous paraissait que ce refus des conditions qui étaient (hms toutes les traditions européennes, était un acte de (h'dovauté, et nous ne voidions pas d'élections à ce prix. Voilà notre état d'esprit ; c'était celui de la population de Paris tout entier. Nous pensions qu'un Gouvernement qui se permettrait de faii'c des élections avec un armistice sans ravitaillement, ce (jui était une sorte de capitulation, serait un Gouvernement pt'rdii.
M. 1)i;lsol. — Kn envoyant une délégation à Tours, le Gouverne- Hitiil du 4 Seplend)re a voulu précisément laisser échapper une partie du gouvernement à la pression des circonstances du siège, à la i)ression de Paris. Kh bien, c'est en ce sens qu'il ne me semble pas avoir été conséquent avec lui-même lorsqu'il a tranché, de l'intérieur di' i*aris, une question de politique générale que la Délégation de Tours me s(;mMail jilns en mesuir de trancher que lui.
M. Jules Ferry. — Vous ne devez pas oublier que les négociations étaient engagées depuis le mois de septembre. L'entrevue de Ferrières avait éclioué, mais nous espérions encore dans la négociation de M. Thiers, et nous fûmes ravis de la voir si bien commencer, parce que ce que nous voulions, c'était une assemblée nationale, à la seule condition qu'elle fût élue librement. Mais, après l'écbec de cette négociation, l'opinion que nous eûmes de la province ne nous vint plus que par les dépêches de M.Gambetta. C'était à peu près le seul moyen d'information dont nous jouissions. Eh bien, cette opinion, c'était que la province elle-même avait été révoltée de l'attitude prise par la Prusse et que personne ne parlait plus d'armistice.
Ainsi, je vais vous citer une dépêche, la première que nous ayons reçue de Gambetta. Elle est datée du 16 novembre ; elle ne nous est arrivée que le 24 ; elle va depuis le 31 octobre jusqu'au seize novembre.
M. Antom\ F^efèvre-Pontalis. — Quel jour (iambetta avait-il quille Paris"?
M. Jules Ferry. — Le 7 octobre.
Sa résolution avait été prise dès le 4, mais les vents n'étaient pas favorables au départ du ballon tout préparé sur la place Saint-Pierre.
Gambetta eût voulu partir beaucoup plus tôt.
Unmembre. — A cette époque, avait-il mission d"empêcher les élections ?
M. Antonin Lefèyre-Pom.vlis. — Il avait un décret du Gouvernement de Paris, qui les empêchait.
M. Jules Ferry. — Je crois qu'il est nécessaire de bien s'entendre. Dire que nous avions envoyé Gambetta près de la Délégation de Tours uniquement pour empêcher les élections, n'est pas l'exacte vérité. Il y avait, en eft'et, un décret qui les empêchait, mais la véritable mission de Gambetta, c'était d'organiser la défense, et non uniquement de faire rapporter le décret de la Délégation de Tours qui fixait les élections au 16 octobre.
Un membre. — Elles avaient été fixées d'abord au 2, puis ensuite au 16 octobre ?
M. Jules Ferry. — C'est nous qui les avions fixées au 2.
■1(18 DISCCUHS KT (lIM.MONS.
iiiiiis. apirs rrclicc de la négociation de Forrièrcs, nous dûmes les ajoiiinei-. .Nous no pouvions faire des élections avec un aimisUee sans ravitaillement et nous dîmes : — Puisque la Prusse nous met dans cette situation, nous la dénonçons à l'Europe. La Prusse nous a dit qu'elle ne faisait pas la guerre à la France, mais à une dynastie; la dynastie est déchue, et cependant elle poui'suit la guerre : nous la dénonçons. Elle a dit encore que, devant elle, ne se trouve plus un Gouvernement constitué avec lequel elle puisse traiter. Nous voulons alors faire des élections ; pour cela, il nous faut un armistice, et elle nous le refuse. — Dans le rapport de l'entrevue de Ferrières, rapport qui est certifié conforme à la vérité par M. de Bismarck Iiii-méme, lors de la première conversation, le chancelier dit à .M. Jules Favre : <( Des élections! une assemblée! je n'en veux pas. Une assemblée élue maintenant serait belliqueuse : c'est votre pays qui tient à faire la guerre au nôtre ; c'est une guerre de races. » En réalité. M. de Bismarck ne voulait pas nous accorder d'armistice et nous ne pouvions pas sans cela faire des élections.
M. LE COMTE DE Rességcier. ■ — li est évident, qu'uii coutlil a exlslé entre le Gouvernement de Paris et celui de Tours au sujet des élections. A partir dp la négociation de Ferrières, le Gouvernement de Paris est parfaitement décidé à ne pas faire d'élections et il envoie il la Délégation l'ordre de les ajourner. En elFet, le décret parait à Tours le 24 septembre, en même temps que le récit de la négociation de Ferrières. Mais se ravisant, quelques jours après, et cédant au vœu iïénéi'iil de la P'rance, le Gouvernement de Tours, malgré les oi'dres (pi'il a reçus de Paris, proclame de nouveau la nécessité des élections ('1,1e 2 octobre, il convoque tes électeurs pour le 16. Paris se décida alors à envoyer M. Garabetta pour enqiècher les élections.
M. Antomn Leeèvre-Pontalis. — La volonté de faire les élections est permanente à Tours, tandis qu'àParison n'en veut à aucun prix.
M. .Jules Ferrv. — Ce n'est pas tout à fait exact. On a eu à Tours, ainsi (jue je l'ai prouvé jiar les citations que je vous ai faites, au même moment (ju'à Paris, la pensée que la situation faite à la France par la négociation de Ferrières devait faire ajourner les élections, et qu'il fallait prendre avant tout le fusil.
M. Antomn l.EEKVHi-l'ONTAi.is. — Je crois ([u'il y a cneur dans votre esprit.
M. i.K COMTE iiE l^ESSÉGCiEn. — Je ic crois aussi.
\.'(>f'(i(iii du 2;! se[ttenibre, à Tours, |>ublii' le récit de la négocia-
tion de Ferrières ; donc il était en communication avec le Gouvernement de Paris, car il ne pouvait être informé que par lui. En même temps que la Délégation qui faisait publier ce récit, elle ajournait les élections. Il est lout naturel de supposer qu'elle ne les ajournait (pie sur rinjonction qu'elle avait reçue du Gouvernement de Paris, en même temps que la communication de Tentreviie de Ferrières.
.M. LE Présfdem. — C'est probable.
Il est évident que le Gouvernement de Tours cédait à l'injonction que lui faisait le Gouvernement.
M. LE COMTE DE Rességiier. — Vous dites qu'immédiatement après la négociation de Ferrières, le Gouvernement de Tours s'est décidé à ajourner les élections. Il est à croire que celte décision n'a pas été spontanée mais imposée.
M. Jules Feery. — Sur ce point, je fais des réserves.
M. LE COMTE DE Rességiier. — Le Gouvernement de Paris, cédant à lintluence des clubs, ne veut pas d'Assemblée ; le Gouvernement de Tours s'inspire du sentiment de la France : il veut que les élections aient lieu le 16.
Paris insiste et Gambetta arrive pour faire prévaloir sa volonté.
En résumé, les deux. dates auxquelles devaient avoir lieu les élections, le 2 octobre d'abord et le 16 ensuite, coïncident avec des instructions venues de Paris pour empêcher ces élections.
M. Jules Feery. — Je crois qu'il n'y a pas eu d'instructions à la première date ; il y en a eu seulement à la seconde.
M. LE PRÉsmENT. — Du reste, dans votre première déposition, vous disiez que la dépêche de M. Grémieux avait été faite sans avoir consulté Paris, qu'il avait pris sur lui le retrait de la convocation électorale. Cela coïncide avec ce que vous dites.
M. de Rességuier a fait ressortir deux points. Il est évident que, le 24 septembre, et je le retrouve dans les notes que j'ai prises sur votre première déposition, on était d'avis d'ajourner la convocation des électeurs à Tours comme à Paris. C'est bien entendu.
M. Jules Ferey. — Et, je crois, par un concert spontané.
M. LE Président. — En même temps, je crois qu'il est bien établi par votre déposition que, lorsque M. Crémieux a fait un décret qui annonçait les élections pour le 16 octobre, la proclamation et le décret avaient été faits sans consulter le Gouvernement de Paris.
M. Jules Feery. — Oui !
M. LE Président. — Par conséquent, le 24 septembre, pour ajourner les élections, les Gouvernements de Paris et de Tours sont d'accord, et au contraire, au commencement d'octobre, lorsque M. Crémieux annonce les élections pour le 16, ils ne sont plus d'ac-
470 DISCULliS ET OPIMONS.
coriî. Paris est (Hoiiiié dappit-iuln! que M. Crémieux ail proclamé les éleolious. C'est alors ((u'arrive M. Gambetta. Évidemment, les eleclioiis, (|U! devaient avoir lieu dans toute la France, qui avaient été procianu'es par le Gouvernement de Tours, se trouvent empêchées par l'inlervention <le M. (iambelta. Voilà les faits qui résultiMit de voire déposition, et il en i-ésulte éfialement que Paris, en ce moment, était lout à fait opposé à la convocation électorale.
M. LK roMTF. D.uu . — L'opinion générale en province voulait les élections; Paiis n'en voulait pas.
M. Jules Ferrv. — Nous (Hions dans le coûtant de la giiciTC à oiitfaiice. Et tenez, puisque nous sommes ici pour faire notre confession, je dirai ceci : c'est que nous avons commis la faute de ne pas organiser assez tôt la délégation de province ; voilà mon aveu. Le Gouvernement de Tours eût dû être formé dix, quinze jours plus tôt; mais Paris était le poste du péril, et personne ne voulait abandonner ce poste ; ce fut avec peine que les délégués acceptèrent leur mission. Quand nous vîmes à l'œuvre ces délégués — dont je suis loin de nier le dévouement — nous nous dîmes : le Gouvernement de la Délégation de Tours n'est pas assez fortement constitué, et c'est alors que nous fîmes partir Gambetta. Nous avions confiance dans so"n énergie, autant que dans la modération de son esprit. Ceux qui ont connu M. Gambetta au Corps législatif, comprendront notre confiance. M. Gambetta s'y était révélé comme un esprit très sérieux, très modéré, et nous ne pouvions envoyer personne de plus énergique, ni de plus capable de modération et de sagesse.
Pour achever mon récit, je vous demande la permission de vous dire très brièvement la Un du siège, afin de vous montrer quel était notre état d'esprit et aussi l'état d'esprit de la population ]iarisienne, depuis le 31 octobre jusqu'au 28 janvier.
Il y aune réaction continuelle des nouvelles de la province sur l'état de Paris, et de l'état de Paris sur la direction des alTaires de province. Il y a un enchaînement qui justifie ce que je vous disais dans ma première déposition : c'est qu'on n'a jamais vu une série de fatalités si étroitement liées que celles dont se compose le siège de Paris. Nous voici tout à fait investis : la garde nationale a en nous une grande confiance; les premiers jours de novembre sont employés à la réorganisation générale; puis le 15 novembre nous arrive la nouvelle de la victoire de Goulmlers. Ce fut une joie immense ; on alla jusqu'à
dire : voilà la France qui reprend sa supériorité militaire, c'est une première victoire qui en annonce d'autres ; avons-nous bien fait d'accepter la guerre à outrance? devons-nous nous féliciter que M. de Bismarck ait refusé l'armistice ? Telle fut rimpression de la population parisienne, et cette impression est fortifiée par la dépêche de Gambetta du 16 novembre.
M. lePrksujeist. — M. le général Trochu ne parait pas avoir eu la même confiance que vous dans les conséquences de la bataille de Coulmiers.
M. Jules Ferry. — Oui ! mais, quant à nous, nous étions enivrés de joie.
M. LE Président. — M. le général Trochu nous a dit que la bataille de Coulmiers l'avait forcé à changer son plan de bataille; quant à moi, j'avoue que j'aurais bien voulu que ces inconvénients se renouvelassent souvent.
M. Jules Ferry. — Voilà cette bonne nouvelle, cette dépêclie du 16 novembre qui nous arrive le 24. Gambetta nous disait : «200,000 hommes sur la Loire, — 100, 000 hommes de plus au 1""^ décembre, 200,000 mobilisés. Orléans fortement tenu. )) — Les puissances européennes manifestent leurs sympathies et leur surprise par les journaux, par les représentants des cours. — Etil ajoutait : « Sauf de rares exceptions, on ne veut plus d'élections, ni d'armistice. Le refus de ravitaillement de Paris a été unanimement blâmé et attribué à M. de Bismarck. On n'a voulu voir dans ce refus qu'un stratagème pour atïamer Paris et donner aux troupes prussiennes, dégagées de Metz, le temps d'arriver et de faire échec à notre armée de la Loire. »
Un membre. — Cette appréciation de l'opinion en province peut être contestée.
M. Jules Ferry. — Voilà ce que nous en savions.
Un membre. — A quelle date receviez-vous ces dépêches ?
M. Jules Ferry. — Elles sont toutes dans le Journal officiel; nous ne les cachions pas.
Un membre. — Avec des modifications, et vous faisiez bien.
M. Jules Ferry. — Nous les avons toutes publiées, sauf
472 DISCOUKS ET OPIMONS.
une dos (lornii'Tes, qui attaquait vivement le général Trochu.
Voilà les (lépèi'lies qui nous arrivaient de province.
Le général Trochu avait changé son plan et porta ses attaques sur la Marne. Vous savez quelle a été la conséquence <les cduiliats de Villiers-sur-Mai'ne. Les premières jouinées furent un succès; au départ, le général Ducrot fit une proclamation célèhre ; et, le premier jour, l'entrée en matière fut à la hauteur (les espérances qu'il nous avait données ; la seconde journée fut aussi très helle, les troupes couchèrent sur la position conquise. Et par une sorte d'intuition, le même jour, à la même heure où Paris tendait à sortir, l'armée de province combattait [lour se I approcher.
Un membre. — Je vous demande pardon de vous interrompre ; mais je vous ferai observer que l'armée de province avait reçu i'oidre formel de marcher sur Paris; quand on connut la sortie du f^rnéral Ducrot, on partit le lendemain sur un ordre de M. Gambetta ou de son délégué, M. de Freycinet. Ce n'est donc pas une coïncidence, mais un ordre qui faisait mai'clierles deux armées en même temps.
M. Jules Fekry. — Je sais que la sortie devait avoir lieu le 29 novembre, qu'elle n'eut lieu que le 30, que l'on perdit 'i\ heures ; je ne sais pas quelle inlluence cela put avoir sur l'armée de la Loire ; toujours est-il que l'armée de la Loire se battait au moment même où nous opérions notre sortie sur la Marne.
La mauvaise nouvelle de la reprise d'Orléans par les Allemands nous fut donnée, comme vous le savez, par M. de Moltke. Il y a encore là un trait du caractère et de l'esprit de la population parisienne. Le 5 décembre, M. de Moltke envoyait au général Trochu une note conçue à peu près en ces termes: Il vous paraîtra peut-être utile de savoir que l'armée de la Loire a été battue, et que la ville d'Orléans a été reprise ; si vous doutez de ces nouvelles, vous pouvez les faire véritier. »
M. le général Trochu répondit à M. de Moltke qu'il le remerciait de ses renseignements, mais qu'il ne croyait pas nécessaire de les vérifier.
Ce lui un enthousiasme dans la population parisienne. C'est bien de ce ton qu'il faut leur répondre, disait-on; d'ailleurs la nouvelle n'est pas vraie, ce sont des menteurs. Ils n'ont pas
DÉPOSITION SUR LE i SEPTEMBRE. 473
vaincu à Orléans; nous avons peut-être reçu un petit échec, mais il n'ont pu détruire l'armée de la Loire.
Le 16 elle 18 décembre arrivent de nouveaux pigeons qui nous apportent les dépèches du 5 et du 11. Gambelta nous raconte ainsi les événements de la Loire :
(( Les choses sont moins graves que ne le disent les Prussiens ; on a divisé l'armée, après l'évacuation d'Orléans, en deux armées: Chanzy et Bourhaki, — Faidherbe opère au nord, — l'armée, malgré sa retraite, est intacte et n'a besoin que de quelques jours de repos. »
Le lendemain, arrive un autre pigeon porteur d'une dépêche qui s'étend sur la retraite du général Chanzy, et dit, « l'armée de la Loire est loin d'être anéantie. — Faidherbe a i-epris La Fère, — nous n'avons pas de nouvelles de vous depuis plus de 8 jours, ni par les Prussiens, ni par les étrangers : nous sommes fort inquiets de votre sort.
« Le mouvement de retraite des Prussiens s'est accentué, ils paraissent las de la guerre, — pertes énormes, — ravitaillement difficile. — Si nous pouvons durer, nous triompherons. — Le Gouvernement de la Défense nationale est partout obéi et respecté.» C'est alors qu'eut lieu la tentative de sortie vers le Nord, sur la foi de ces affirmations venues de la province.
Vous connaissez la journée du 21 décembre. Le général Trochu fit sortir jusqu'à cent bataillons dans la plaine de Saint-Denis: le Bourget devait être enlevé d'abord par un coup de surprise, il ne le fut pas ; le corps d'armée de l'aile droite n'arriva pas à temps, bref ce fut une déploral)le journée; on rentra dans les lignes au milieu de la consternation générale ; ajoutez a cela un froid des plus violents, et, pendant la nuit, de nombreux cas de congélation. C'est à ce moment, messieurs, qu'on entendit pour la première fois ce ci'i de « vive la paix ! » poussé par nos soldats grelottants, mécontents surtout de l'échec qu'ils venaient de subir.
A cette date du 21 décembre, commence la plus cruelle période de nos épreuves. A partir du 21 décembre, le pi-estige (lu gouvernement militaire était tombé, et la population de Paris lui devenait très hostile. On disait bien qu'on allait recommencer les opérations, et que la gelée seule empêchait de poui'suivre le travail des tranchées : la population n'avait plus
471 DISCOUliS ET oriMUiNS.
conliancc. En mômn temps, !<• bomljardcment dos forts coniiiieiice; le pain noir, la diminution des subsistances, le froid intense qu'on ne peut combattre faute de combustible, tous les nialliciirs fondent sur nous à la fois. Nous avons bien des ad\fi-saires, bien des ennemis, mais les plus cruels doivent se tenii' pour satisfaits, car nous avons été condamnés à un épouvantablt' supplice; le supplice de tout savoir et de ne pouvoir lien dire: d"(Hre seuls à savoir l'heure où les vivres manqueraient, où la famine commencerait, au milieu d'une population qui ignorait tout et ne soupçonnait rien, ([ui comptait sur nous, et qui ne calculait pas quau commencement du siège, nous lui avions annoncé deux mois de vivres, et qu'il y en avait depuis lors quatre d'écoulés !
De plus, nous recevions des nouvelles de province qui annonçaient des échecs et qui annonçaient aussi des succès, car s'il était certain que l'armée du général Chanzy était en retraite et repoussée jusque sous les murs de Laval, d'un autre côté, on nous afiirmaitque, dans l'Est, le général Bourbaki pouvait tout sauver, ce qui nous dédommageait de la défaite de Chanzy.
Le 31 décembre, nous réunîmes un conseil de guerre. Je crois que je i)0urrai vous communiquer le procès-verbal de ce conseil, car il a été gardé par un secrétaire du Gouvernement. Ce conseil de guerre fut tenu à l'hôtel du gouverneur, en conséquence de l'échec du 21. Ce conseil de guerre, qui témoignait de l'ari'aijjlissement de notre conliance dans le gouvernement militaire, était composé des trois généraux commandant les corps d'armée, les généraux Vinoy. Ducrot et l'amiral La Roncière le Noury, deux généraux d'artillerie et du génie, les généraux Guyot et Chabaud-La-Tour, et de quatre divisionnaires. C'était à peu près tout. Je mettrai sous vos yeux le procès-verbal ; par conséquent je n'insiste pas, je le résume seulement. On demanda : y a-t-il quelque espérance de percer les lignes? les militaires répondirent : non! Les lignes prussiennes sont constituées de telle sorte, et nos moyens d'action sont tellement allaiblis que nous ne pouvons percer les lignes. — Faut-il })our cela mettre bas les armes, et croyez-vous que le siège de Paris puisse se terminer de cette façon? Sur ce second point, la réponse des militaires fut négative. Ils croyaient devoir à l'honneur de rarnn''e française un dernier etTort. Il fallait
que, dans cet etfort suprême, on associai la garde nationale et l'armée : ce serait le couronnement de cette noble et longue résistance !
De cette délibération est sortie TafTaire de Buzenval.
Bien que le général Troclm eût proposé une action autrement audacieuse : il voulait, lui, marcher sur Gbâtillon même, et donner l'assaut à ces terribles pièces de siège qui couvraient de leur feu le faubourg Saint-Germain...
Mais ce plan n'eut qu'une voix dans le Conseil de guerre.
L'alïaire du 19 janvier fut décidée; elle ne fut définitivement fixée que lorsque de nouvelles dépêches — ce furent les dernières — nous eurent rendu quelque lueur d'espoir.
La dépêche du 9 janvier est une des dernières que nous reçûmes de Gambetta ; elle arriva en même temps qu'une dépêche de Vagence Havas : nous l'avons, comme toutes les autres, fait connaître au public. L'allaissement de la population était tel qu'on n'aurait pu obtenir de la garde nationale ni de l'armée le moindre etïort, sans la pensée d'un secours arrivant de la province.
La dépêche de Gambetta ne nous arriva que le 9 janvier, mais elle portait la date du 23 décembre, et elle élait expédiée de Lyon. Voici comment Gambetta expliquait la silualion :
« Démoralisation et lassitude chez les Prussiens. Belfort « approvisionné pour huit mois. Toute la ligne bien gardée de « Montbéliard à Dôle, de Dôle à Autun, le Morvan et le Niver- « nais jusqu'à Bourges. »
« Excellente situation de Bourbaki; manœuvre dont on « attend les meilleurs résultats. »
Le général Trochu a déclaré que ce plan, entre les mains df Bourbaki, était bon, mais qu'il venait un peu tard.
La dépêche ajoute :
'( Chanzy a fait lâcher prise aux Prussiens. 11 refait ses troupes, et va reprendre l'offensive.
« Le Havre est dégagé; Rouen abandonné, après avoir été pillé. Les gardes nationaux mobilisés deviennent, au feu, d'excellents soldats. Le pays est, comme nous, résolu à la lutte à outrance. »
M. LE Pri-side.nt. — On ne peut pas mentir plus complètement
r.G DISCOUHS ET OPINIONS.
(assonlinienf^; non seulfriicnt ineiitii-, mais liDiiiper. C'est le coniraiiv de la vérité.
M. Jules Ferry. — Peu <le jours apivs, un pi-ieon nous appoi'lait la (h'-pèche du .urnéral Faidlioi'be. (pii avait pagné la bataille de Bapaume : c'était un vrai succès.
Le même pigeon apportait une dépêche //nvas encore plus rxplicile. Elle annonçait d'abord la victoire de Faidliei'be à Pout-Noyellcs. elle insistait beaucoup sur le combat de Nuits, où Garibaldi avait mis en déroule les Prussiens. La dépèche Haras insistait aussi sur l'alTaiblissement des Allemands : « Ils « ont |)erdu 300 UUU hommes depuis leur entrée en France; ils « ont 100 000 malades. — GOO 000 hommes tournent toutes les « sorties de Belfort. »
Le 10, arrivait une autre dépêche de Gambetta, datée du 3.
« La pivmiére armée de la Loire portée vers l'Est, sous « Bourbaki; 150 000 hommes en tout. — Alîaire de Nuits. — « Dijon évacué par les Prussiens le 27 décembre. — Nous mar- « chons sur Vesoul, ce qui pourrait bien débloquer Belfort. — « Chanzy est bien au Mans. — Les Piaissiens n'osent franchir « la Loire, et ont évacué la vallée du Loiret. — Nos bonnes « chances augmentent tous les jours. — Les Prussiens ont « perdu 500 000 hommes. — Lyon est bien. »
Voici enfin une dépêche de M. de Chaudordy. du 14 janvier.
Nous avions pris l'habitude de considérer 3L de Chaudordy (•(uiime un homme très grave, très réservé, qui mettait dans ses inrornialions moins d'enthousiasme que M. Gambetta.
M. de Chaudordy nous avait écrit, le 14 janvier :
« Chanzy a per(hi la bataille (hi Mans : 10 000 prisonniers; 12 canons : })as découragés. Boui-haki vaimpieur à Villersexel.»
M. i.K PitKSiDENT. — Les (Iciix iHMivêlles tHaiiMil vraies.
M. Jules Ferry. — Voilà, uu^'ssieurs, sous ([uelle impression se trouvait le Gouveinemenl de la Défense nationale quand il décida la sortie de Buzenval. L'élan fut très beau; malheureusement, comme on vous l'a expliqué, des troupes aussi jeunes, aussi inexpérimentées, ne sont pas capables d'un élan de longue durée. L'action, qui avait été glorieuse au commencement, linit par une retraite; à la nuil tombante, on hlcha pied devant les canons allemands, et Ion abandonna les positions.
DÉPOSITION SUK LE 4 SEPTEMBHi:. 177
Le mécontentement qui avait éclaté à Paris après l'évacuation (lu plateau d'Avron, se reproduisit alors avec une telle intensité, que le commandement ne put plus rester entre les mains du général Trochu; le Gouvernement fut obligé de lui demander sa démission dans la nuit du 21 janvier. Mais, je tiens à le dire, dans ces circonstances si douloureuses pour lui, il tint une conduite pleine de noblesse; il fut admirable vis-à-vis des maires qu'il avait lui-même convoqués, pour leur exposer l'état des choses. Il fut admirable dans le conseil : il offrit sa démission de Gouverneur de Paris, et consentit à rester président du Gouvernement. Le général Vinoy fut nommé général en chef à sa place.
Le mouvement que nous avions prévu était inévitable. 11 éclata; mais sa pi-éparation remonte à. une époque antérieure au 22 janvier. Quant à moi, je n'oublierai jamais cette malheureuse journée. Je m'étais rendu auprès du Gouvernement, réuni en conseil au ministère de l'intérieur. Je voulais ouvrir les yeux à quelques membres du Gouvernement qui conservaient encore des illusions sur les approvisionnements, et j'avais amené avec moi le directeur de la caisse de la boulangerie, l'honorable M. Pelletier. Pendant que mon chef de service était là, exposant les chiffres et les quantités, je reçois la nouvelle qu'on menace d'attaquer l'Hôtel de Ville. En effet, le 201"= bataillon de la barrière d'Italie était sur la place de l'Hôtelde-'Ville, et, queh]ues instants après, il ouvrait le feu. J'avais donné, en partant, des ordres formels : on devait prévenir tout conflit, tenir les troupes exactement renfermées dans l'intérieur de l'édifice, et nos défenseurs prêts à tout, mais bien cachés dans les embrasures.
Notre loyauté était si grande, (ju'un de nos officiers, le commandant des mobiles, M. de Legge, un de nos collègues, était, au moment des pi"emiers coups de feu, entre la grille et le bâtiment, seul avecM. Vabre, colonel commandant l'Hôtel de Ville, et un adjudant, l'adjudant Bernard. Ce dernier eut le bras fracassé; M. Vabre n'échappa à la mort qu'en se plaçant derrière la guérite qui porta longtemps les traces des balles. La porte ayant été refermée devant eux, ils reçurent des décharges terribles pendant plusieurs minutes.
C'est alors que les gardes mobiles, sans attendre aucun com-
478 DISCOUHS ET OPINIONS.
niaïKlriiit'iii, liivifiil sur Ifs a.uipsscurs, oi en un clin-iru'il la ])lart' d." l'Hùlfl-dr-Villc lui balayée.
Depuis ce moment jusqu'au 18 mars, on ne vit plus un chat, passez-moi cotte expression, sur la place de l'Hôtel-de-Ville; (»n n'y lencontra plus aucune espèce de manifestation. Môme le 18 mars, ce n'est qu'à la nuit close que les "i^rdes nationaux insurgés se .^lissèrent le long des murs, de l'autre côté de la place, (le façon à se tenir à distance respectueuse de cet édifice d'où leur était venue, deux mois auparavant, une si juste correction.
Voilà en gros ralVaire du 22 janvier.
Le 22 janvier était un dimanche. Dès le 23, le lundi, M. Jules Favre était allé, dans le plus grand .secret, aux avant-postes pi'ussiens. chez le comte de Bismarck. L'armistice fut signé le 28. Or, voici quelle était la situation de nos vivres le 27 janvier.
Le 27 janvier, il nous restait 42000 quintaux de blé, d'avoine et de son,((ui constituaient 3o000 quintaux de farine panifiahle, à cause du rendement inférieur de l'avoine. La guerre avait 12 OUI) quintaux de riz et 20 000 quintaux d'avoine.
La consommation a été l'éduite, grâce à la bonne administration des subsistances, que je me propose de vous démontrer dans une autre séance; la consommation, dis-je, avait été réduite, depuis le 18 janvier, à 3300 quintaux par jour. Sur ce pied, nous avions devant nous sept jours de pain, peut-être un jour de plus chez le boulanger, et peut-être aussi trois ou quatre jours chez les détenteurs de blé. Bref, nous pouvions compter sur environ dix jours de vivres, dix ou onze jours. Mettez douze, parce que, dans une ville comme Paris, les ressources olVrent toujours un certain imprévu.
On pouvait donc compter sur dix ou douze jours de pain. 11 y avait cependant une circonstance inquiétante, c'est que nos moulins ne fabri(iuaient notre farine (|u'au jour le jour, et en quantités nécessaires seulement pour la subsistance du jour; de soi'le (pfil suffisait d'un obus prussien, tombant sur les moulins de l'usine Cail, pour alfamei' une population de 2 millions d'âmes, ayant encore des subsistances pour quelques jours.
Ouant à la viande, il restait encore 33 000 chevaux dans Paris,
y compris les chevaux de la guerre, sur lOOOUU chevaux entrés dans Paris en septembre.
Sur ces 33000 chevaux, même en consommant ceux de la guerre, on n'en pouvait compter que 22000 pour la subsistance, parce que Paris ne peut pas se passer de chevaux plus que de pain, ne fût-ce que pour le service des farines qu'il fallait transporter tous les jours des moulins chez les boulangers.
On consommait à Paris GoO chevaux par jour, en comptant l'armée et la population civile ; ce qui mettait la ration de viande à 2o ou 30 grammes par jour. C'est avec cela que Paris vivait depuis le 25 décembre, et, depuis dix jours, la ration de pain n'était que de 300 grammes.
Nous comptions donc que dans dix jours, c'est-à-dire quand il n'y aurait plus de pain, on aurait mangé 6500 chevaux.
Nous avions une réserve de 3 000 vaches, que nous gardions pour les malades et les petits enfants. On aurait pu les manger; mais, comme il n'y avait plus de pain, il aurait fallu ïuer encore 3000 chevaux. Nous aurions pu, de cette façon, fournir pendant une semaine encore à l'alimentation de Paris.
Voilà, messieurs, l'exposé lidèle des faibles ressources (jui nous restaient; ce triste tableau, chacun pouvait le commenter avec ses souffrances personnelles, et, cependant, la nouvelle de la capitulation fut acceptée, fut subie par la population avec un profond chagrin et une grande déception, la plus grande qui ait pu jamais frapper l'esprit d'un peuple.
Nous avons dû, dans ces conditions, capituler, dans le même moment où nous apprenions les derniers revers de Chanzy, linsuccès de l'armée du Nord, la défaite et la mort de Bourbaki.
Un membre. — Il n'est pas mort.
M. Jules Ferry. —La nouvelle de sa mort a couru, et on y a cru.
Vous voyez, messieurs, dans quelles extrémités terribles les négociations furent entamées; c'est au moment où toutes les ressources du pays étaient épuisées, où la France ne pouvait plus rien, où l'elfort suprême de Paris coïncidait avec l'etTort suprême de la province. Nous croyons que cette coïncidence, dans laquelle notre persistance, je pourrais dire
jSO ItISCOUliS 1:T (ll'INKiNS.
iKitro. sagesse, est enli-ée i)Our (luehjue cliose, restera dans riiisloire comme une complète justification de notre rôle, (jui a cU'' lerril)le pendant les (rois dei-niers mois, au milieu dune villf assiégée dans des condilions inouïes jiisqu'aloi'S.
Kn résumé, nous avons cru devoir tenir et nous avons Icmi iiis(|irau moment où il a élé certain qu'il n'y avait plus rien à l'airt' pour la délciise.
[Si'divc (lit 21 juin iSTt.)
M. LE PRKsn)E.\T. — Nous allons vous entendre sur les (jueslious (pii vous restent à traiter.
.M. Jules FEiiuy. — Je voudrais vous parler rapidement, |)0ur ne pas abuser de voire bienvcillanlc attention, de l'administration civile pendant le siège.
Nous avons, sur ce terrain, rencontré des adversaires dilïérents de ceux que nous rencontrons sur le terrain politique. Ceux.-ci nous accusaient d'avoir trop pi'olongé la résislance. Une portion de l'opinion pul)li((ue nous a accusés, au conti-airr. au point de vue de raménagomenl des subsistances, de n'avoir [las fait tout ce (|u'il fallait pour faire durei- la résistance aussi longteuq)s (pi'elle devait durer. On nous reprochait, dans les déparP'uienls, d'avoir tenu trop longtemps. A Paris, on nous a fait le ie[troclie contraire. Je crois que, sur le terrain de raménagement des subsistances et de l'administration civile de la Ville de Paris, nous avons rempli notre devoir, qui était celui de toute place assiégée : tenir jusiju'à la dernièro bouchée de pain.
Nous n'avons jamais compris autrement la situation de Paris, et si nous n'avons pas alisolument conformé toute notre politique à ce programme, en ce sens qu'on peut dire qu'à ce point de vue, il eût été rationnel de ne laisser dans Paris qu'un gouverneur militaire et d'envoyer le Gouvernement en province, c'est qu'il est impossible de traiter une ville de deux millions d'àmes, (pii imlerme joules les passions, tous les éléments de désordre que renferme Paris, romnu' une place ordinaire. Pour
maintenir clans le devoir de la défense la population parisienne, ce n'était pas trop d'un certain nombre d'hommes politiques connus d'elle, ayant une cei-taine action sur elle, à côté d'un général. Un chef militaire eût été dans l'impossibilité d'accomplir cette tâche, les troupes dont il disposait étaient trop jeunes. Vous l'avez vu, d'ailleurs, toutes les difficultés de ce siège se sont dénouées par l'intervention de la garde nationale.
Voici des chitTres qui prouvent que, quant aux subsistances, nous avons, je ne dirai pas fait un miracle, mais résolu un problème qui paraissait insoluble. Quand nous nous sommes trouvés en face des ressources de Paris, au mois de septembre 1870, un premier coup d'ceil nous révéla qu'il y avait pour deux mois de vivres. Vous trouverez à VOfficiel du mois de septembre, postérieurement à l'investissement, une note du ministre du Commerce qui annonçait à la population de Paris, comme une bonne nouvelle, qu'il y avait pour deux mois de vivres. Nous avons, par économie et par industrie, vécu quatre mois et demi. Je crois qu'il y a quelque éloquence dans le rapprochement de ces deux chiffres : cette espérance de deux mois, cette réalité de quatre mois et demi.
Celte ditïérence s'explique par diverses circonstances. J'ai là le procès-verbal du conseil municipal retrouvé, par hasard, dans un dossier. Au mois d'août, on se posait cette question : Paris est exposé k un investissement, combien faut-il acheter de vivres, emmagasiner de provisions? Le conseil municipal délibéra et déclara qu'il fallait pour un mois de vivres. On ne prévoyait pas que le siège de Paris put dépasser cette durée. La Ville de Paris acheta, en elfet. 210000 quintaux métriques de farine, qui représentaient, à i-aison d'une consommation moyenne de 7000 quintaux par jour, des vivres pour trente jours.
Fort heureusement, d'autres ressources furent accumulées, par la force même des choses et des événements.
Beaucoup d'approvisionnements, préparés pour les armées, refluèrent sur Paris. L'administration de la guerre se trouva posséder des richesses considérables ; elle put nous céder, en différentes fois, plus de ooOOO quintaux. Il se trouva aussi que, pour les besoins militaires, l'État avait acheté M8 000 cjuintaux, destinés aux armées qui restèrent dans Paris.
.jgo DISCOUnS ET OI'IMONS.
Un do nos prcTniors soins, on arrivanl au GoiivernomonI, fut (le rt'quisilionnor lont co qiril y avait à Paris en farines La rùalisalion de ces réquisilions nous donna 108 000 quintaux.
Enlin, et ce fut là la grande ressource et le secret de la proloniration de la défense ; dans les jours qui s'écoulèrent entre le 4 septembre et l'investissement, les cultivateurs de la banlieue, auxquels la Ville de Paris donna asile généreusement, leur ôllVanl le logis et le vivre, lui apportèrent, en échange, une quantité considéralde de blés, d'avoines, d'orges, de seigles, représentant 282000 quintaux de farine paniliable.
Il \ eut, c'est une des choses intéressantes que nous avons faites, un elVort considérable pour arriver à moudre dans Paris une quantité de farines, dont il n'y a pas d'autres exemples. Nous étions arrivés, dans les derniers mois du siège, à moudre jour par jour ce qui était nécessaire à l'alimentation de la population. Il avait fallu pour cela établii- des moulins dans toutes les gares de chemins de fer. Les Compagnies nous ont prêté, avec un remarquable dévouement, un très puissant concours. Cela ne suflisait pas encore, et lorsque je pris la direction de la mairie, au 14 novembre, je fus dans la nécessité de commander des moulins beaucoup plus faciles à construire, les moulins Falker, dont on avait dit beaucoup de mal, et dont on avait commencé, puis abandonné la construction au commencement du siège. Le conseil municipal en avait délibéré, les hommes spéciaux, les meuniers avaient dit qu'on ne pouvait i-ien faire de ces petits moulins, qu'ils donnaient une mauvaise fai-ine, que jamais la population de Paris ne voudrait manger de ce pain-là. Ces moulins nous sauvèrent. Sans les 300 paires de meules que M. Cail construisit dans l'espace d'un mois. — œuvre qui lui fait beaucoup d'honneur, mais où il a perdu la santé et la vie, — la situation de Paris eût été terrible; la population serait morte de faim sur des blés non moulus.
Voilà comment la quantité de farines propres à la panilication put s'élever de la consommation de deux mois à celle de quatre mois et demi.
Onant à Torganismc grâce auquel cette quantité de subsistances fiit^ aménagée, le voici : au sommet, il y avait une Commission des subsisfauces, dans laquelle liguraicnt plusieurs membres du Gouvernement; M. Jules Simon la présidait; nous y avions
fait entrer des hommes spéciaux, notamment riionorablc et habile directeur du chemin de fer de l'Est, M. Sauvage. La Ville et l'État faisaient la distribution des deux matières essentielles de l'alimentation ; le pain et la viande. La viande était distribuée pai' le Ministère du Commerce qui, ayant fait l'acquisition des bestiaux amenés dans Paris poui- le ravitaillement, se trouvait tout porté pour délivrer la viande aux mairies. L'administration de l'Hôtel de Ville n'a jamais eu aucune part dans celte distribution; les maires seuls en étaient chargés; le Ministère du Commerce leur livrait directement; eux seuls étaient en mesure d'organiser, tant bien que mal, car ces choses s'organisent toujours mal, quoi qu'on fasse, la distribution de la viande à une si énorme masse de population.
La Ville de Paris fit la distribution des farines par l'intermédiaire de la caisse de la boulangerie, qui s'est trouvée dépositaire de toutes les farines délivrées aux boulangers, et quia distribué 787,000 quintaux métriques.
Pendant le siège, et même depuis, nous avons eu à nous défendre contre une utopie qui a couru dans les milieux les plus divers. On nous disait : Le vrai procédé pour nourrir une population en temps de siège, c'est de faire masse de tout ce qui existe de substances alimentaires et de les partager au prorata, et si vous aviez opéré de celte façon, vous auriez réalisé une sérieuse économie et prolongé la durée de la résistance.
C'est là, en elïet, le rationnement qu'on peut pratiquer à l'égard d'une population armée, disciplinée et peu noml)reuse : c'est le rationnement militaire; mais je le tiens, appliqué à une population civile, à un peuple de deux millions d'âmes, pour la plus immense chimère que l'on puisse imaginer. Nous avons eu à lutter contre cette folie. C'était un des grands griefs du parti démagogique contre le Gouvernement de la Défense nationale. Le rêve de ce parti était de faire un universel emmagasinage et d'appeler tout le monde à la gamelle patriotique. Son rêve était .surtout d'entrer dans toutes les maisons, de saisir toutes les provisions. Ce qu'il y a eu là d'erreurs, de fantaisies dans les imaginations populaires, est incroyable. On se figurait que les riches avaient amassé des quantités de charcuterie, et c'étaient à chaque instant des querelles dans la presse contre
LSI niSCOl'HS KT (HMMONS.
cerlains maires on adjoints, à (|iii *>ii disait : « Vous devriez faire des peniuisitions, loul requriii-, tout partager. » Nous avions à résislei- à ce mouvemeiil, à ces absurdités qu'on voulait nous imposer. Xous avions déjà beaucoup do peine à dislrihuer, tant )»ien (|ue mal, et phitôt uial (|ii(' i)i*'n, la viande et la farine. Quant à la cliarcuterie. à lépiceii»'. le commerce de détail est évidemment un disli'ibuteur bien supérieur à rÉlat, qui ne sera jamais que i'or.uane diin communisme .«rrossier. orjiaii»' iiiqiuissant et sans précision. Nous n'avons jamais voulu touclirr à co commerce de détail, et je crois que les soiiIVrances de la population de Paiis eussent été incomparablement plus cruelles si nous étions entrés dans la voie de l'accapai-ement, de la répartition universelle.
Nous avons exercé le droit de réquisition sur l'alimentation fondamental»' de la population, sur la farine. Nous n'avons, sans doute, pas i-etrouvé tout ce que nous avions réquisitionné. Il ne fallait pas songer à emmagasiner dans des magasins publics les quantités immenses de farines, de l)lés, que contenaient les magasins i)rivés. Seulement les propriétaires de ces blés et farines rn étaient constitués dépositaires responsables. Nous n'avons néanmoins pas tout retrouvé, mais il ne faut pas en conclure, comme on l'a souvent répété, qu'on ait gàclié une quantité notable d'aliments pendant le siège de Paris. Il y a encore là une erreur populaire. On a souvent dit : la pi-euve qu'on en a gàcbé, c'est ([u'on a donné du pain, du blé aux chevaux. Quand cet abus ma été signalé, je me suis adressé aux umii-es, et je leur ai prescrit de faire des enquêtes. Mais on ne citait presque jamais de faits précis. Il a pu y avoir quel- (|ues exemples de pain donné aux chevaux, mais je crois que ce pain ne venait pas de la population civile et ne pouvait provenir que des rations militaires, etîectivement trop élevées. Le soldat ]-ecevait 750 grammes de pain; il ne les mangeait pas, et, de ce côté, il a pu se rencontrer des détom-nements de pain de la nourriture humaine à la noui'riture animale.
Une observation très simple i-épond d'ailleurs à cette critique. Si l'onadonné auxchevaux une certaine quantité île blé, — que je crois très petite, — parce que le blé était moins cher qm l'avoine, on adonné de l'avoine aux hommes, de sorte qu'il n y a eu aucune déperdition de l'alimentation totale.
On parle de noiiiTiture gâchée dans une ville qui croyait avoir pour deux mois de vivi-es et qui s'en est trouvé pour quatre mois et demi! C'est une façon de gâcher qui mérite des éloges.
J'ai conservé un très curieux tableau que je me suis fait donner à la lin du siège. Ce tableau, dressé par la caisse de la boulangerie, indique jour par jour les quantités de farine livrées aux boulangers pour les besoins de la population. Le résultat de ce tableau est celui-ci :
La consommation moyenne de la Ville de Paris 'en farine est au moins de 7. OOU quintaux; et encore c'est celle do la Ville sans le surcroît de population amenée par le siège, c'est-à-dire avec 1,7U0 ou 1,800,000 habitants, au lieu de 2 millions. Eh bien, cette consommation de 7.000 quintaux par jour, minimum insuflisant pour les besoins normaux d'une population de deux millions d'âmes, a été réduite par la bonne administration, par un lion aménagement, à une moyenne de 6,368 quintaux par jour. De sorte que Paris a été, du commencement à la tin, soumis, sans s'en douter, à un véritable rationnement.
Ce rationnement nous a valu beaucoup de plaintes et de récriminations, et il ne se passait pas de jour où les gémissements des boulangers, qui n'avaient pas toute la farine sur laquelle ils comptaient, ne se fissent jour dans les journaux. Vous entendiez dire : Comme l'Hôtel de Ville administre mal ! les boulangers n'ont pas assez de farine : ils se plaignent!
Pnous savions bien qu'ils n'avaient pas assez de farine, mais ne voulant pas, par les raisons que je disais, et ne pouvant pas établir un rationnement proprement dit, nous exercions une lU'cssion sur les boulangers, nous n'ouvrions le robinet qu'avec luic grande parcimonie pour ménagei- nos précieuses subsistances; et nous avons réussi, puisque nous étions arrivés à une moyenne de 6,360 quintaux qui ne dépassait que de 500 quintaux le rationnement etïectif que nous avons dû établir dans les derniers temps du siège. Savez-vous ce que cela fait de pain ? De 810 à 820,000 kilogrammes, ce qui n'est pas beaucoup pour 2 milhons d'habitants.
On nous a dit encore, et cette objection à l'égard du rationnement a été faite par l'honorable M. de Rainneville
M. DK Rainneville. — Je ne veux pas que vous vous mépreniez sur la portée de mon observation. Elle tendait seulement à ceci : com-
486 DISCOURS Kï OPINIONS.
mont, puisque vous aviez jiour quatre mois et demi de vivres, avezvoiis pu faire votre compte de façon à croire que vous en aviez seulement pour deux mois ? Si vous aviez su en avoir pour quatre mois et demi, peut-être auriez-vous accepté l'armistice proposé sans ravitaillement. Je rends du reste justice à l'administration de la Ville de Paris; j'y étais et je reconnais que vous avez fait ce qu'il était possible de faire pour les dis! lilmtions de vivres dans l'état de trouble où était la Ville.
M. Jules Ferry. — Ces choses se font toujours mal.
JNMais content qm; la question eût été posée parce qu'elle me t'appelait un reproclie qui a été formulé île tous les côtés et que j"ai les moyens d'y répondre de la manière la plus satisfaisante.
Un membre. — Savez-vous si la consonimation militaire est comprise dans les 7 000 quintaux.
M. Jt'LKS Ferry. — Elle n"y est pas comprise.
Le mcmemcmbrr. — Par conséquent, tous les cbiifres que vous nous donnez se rapportent à la population civile.
M. Jules Ferry. — Oui, — cependant l'armée mangeait bien un peu sur cette quantité; il arrivait d(!s mobiles qui achetaient en arrivant du pain chez les boulangers.
In iiionbre. — Je crois que Tarmée donnait plus de pain qu"(jlle n'en mangeait.
M. Jules Ferry. — Le soldat a eu 750 grammes jusqu'à la lin de décembre.
.M. i.r. (iKNi^.R.VL ])'ArnKLLi: de P.\lai)im:s. — Était-ce 7d0 grammes de pain?
M. Jules Ferry. — On donnait 750 grammes de pain et encore du biscuit. Nous avons demandé la réduction de la j'ation.
M. i)i: Rainnevilli;. — Tous les jours, à l'intendance, on changeait le chiffie des rations. On donnait surtout trop d'eau-de-vie.
M. Jules Ferry. — On a l)aissé la ration à 500 grammes et on a donné du biscuit.
M. 1.E GÉNÉRAL d'Airelle DE Pai.adines. — La raliou de pain est de 7b0 grammes, celle du biscuit de 600.
Un membre. — La ration de biscuit est aussi considérable que
celle de paiu; le biscuit représente une plus grande quantité de matière nutritive.
M. Jules Ferry, — C'est à Vinceiines, après l'affaire du 21 décembre, que le général Trochu prit le parti de réduire la ration militaire.
M. DE DcRFORT DE CivRAC. — Je ne crois pas que l'administration de Paris ait été attaquée sur ce point d'une manière sérieuse. Tout le monde a rendu justice aux efforts que le Gouvernement a faits pour prolonger ladéfense au delàdeloutce qu'on pouvait supposer. Je crois qu'il ne serait pas nécessaire de faire porter l'enquête sur ce point.
M. Jules Ferry. — Soit! je donnais ces explications soit pour vous, soit pour le dehors. Si votre conviction n'était pas faite sur ce point, je pourrais vous montrer quelle résistance invincible nous rencontrions dans l'esprit de la population contre un rationnement effectif. Lorsqu'au 10 ou 11 décembre, je réunis les maires au Ministère de l'Intérieur, sous la présidence de M. Jules Favre, la question du rationnement fut traitée. Si je la soulevais à ce moment, ce n'était pas que je crusse son application immédiate possible ; on n'aurait jamais fait vivre la population de Paris plus de quinze jours avec 300 grammes de pain : réduire à cette ration des gens qui ne mangent que du pain, c'était les condamner à mort. Mais je voulais préparer le fonctionnement du rationnement, pour le moment oi^i il faudrait y recourir, comme on l'a fait au 19 janvier. Nous le préparions aussi en vue d'un désastre possible, venant de l'interruption de nos moutures. Comme nous étions obligés de moudre au jour le jour la quantité de blé nécessaire à l'alimentation, si un obus était tombé sur l'usine Cail, il aurait fallu diminuer de moitié ou des deux, tiers la quantité de pain distribué, jusqu'à ce que les moulins eussent été réparés.
Mais ipiand je parlai de rationnement dans cette réunion du 11 décemlire, les maires déclarèrent qu'ils donneraient tous leur démission s'il était appliqué, et je fus obligé de leur démontrer que l'intérêt de la défense, qui leur tenait tant au cieur, pouvait exiger d'un moment à l'autre ce rationnement. Mais la seule crainte du rationnement avait excité une telle panique que nous fûmes oldigés de mettre à l'Of/iciel, du 12 ou 13 décembre, une note dans laquelle nous déclarâmes que le pain ne serait
•188 liISCOntS KT OIM.MONS.
pas ralioiiiio. Il ne Iv. lui plus i|ue dans les derniers jours du siège. M. le général Troclm avait insisté beaucoup sur la nécessité d'une déclaralion de cette natui'e, dans Fintérèt même de la défense; on ne devait pas, selon lui, allaihlir le moral de la population en réduisant à l'excès sa subsistance.
>'ous n'avons donc pas voulu rationner le pain à cette époque. Au lieu de rationner, nous avons changé la (jualité du pain. C'était, j'en conviens, du pain détestable. J'en porterai jusqu'au tombeau la responsabilité; la population de Paris ne me pariloniicra jamais ce pain-là.
M. m. Kmnnkvillk. — C'est voire honneur cependant.
M. JuLKs Feury. — C'est le pain noir, le pain du siège, le pain Ferrv, comme on l'appelle. Je porte ce fardeau. Je le porte d'ailleurs tirs facilement, de même que toutes les responsabilités que j'ai pu encoui'ir, et même celles qui ne sont pas de mon fait.
Le rôle que nous avons l'empli était un rôle sacrifié d'avance; nous ne l'ignorions pas. Ce pays n'aime pas les vaincus ; nous avons eu le malheur d'être vaincus ; mais nous verrons luire le jour de la justice et j'aime à croire que ce jour commence ici.
Si vous aviez quel(]ues autres questions à me poser, soit sur l'histoire du siège, soit sur l'administration de la Ville, je suis entièrement à votre disposition.
M. i.K I'ricsujem. — I.a nomination des magistrats, des préfets, de tous les (nnctionnaires en général se raltactiait-elle à la ])i'anclie de service dont on était cliargé ?
M. Jules Ferry. — Nous avons procédé comme procède un gouvernement régulier. Nous consiilérions que l'ensemble du Gouvernement représentait, suivant l'occasion, ou le pouvoir législatif, ou le pouvoir exécutif. I.es nominations de magistrats, de préfets ont été faites en conseil de Gouvernement.
Nous n'avons nommé des préfets (piune fois. La première liste présentée par M. Gami)etta a été discutée en conseil, cou)me ces choses se discutent On était très pressé d'avoir des préfets, et le choix du ministre de l'Intérieur, en pareille occasion, est l'élément déterminant.
Quant aux magistrats, je ne ci-ois pas que nous en ayons beaucoup nommé. Nous avions réservé le principe de l'inamo-
YJbilité de la magistralure, et ne voulions pas engager lavenir, quoique ayant tous un parti arrêté sur ce principe.
A Paris, le nombre des fonctionnaires changés est insignifiant. Je me suis fait une loi de conserver la plupart des hauts fonctionnaires de l'administration de la Ville, bien que plusieurs fussent compromis par l'adininisti-ation précédente, et qu'on eût pu se donner une popularité facile en les révoquant. Il y avait là des capacités éprouvées, je n'ai pas cru devoir les changer.
Je ne vois pas bien le but de la question qui m'a été posée.
M. LE PRÉSIDKXT. — Nous désiroiis savoir si les nominations se faisaient en conseil de Gouvernement, ou si, suivant les événements, les membres chargés d'une portion des services publics faisaient les iiominalions qui les regardaient.
M. Jules Ferry. — Ils faisaient les présentations.
Pour les magistrats, je crois qu'il y a un décret (jui déléguait à M. Crémieux ou à M. Emmanuel Arago, qui a fait fonctions de garde des sceaux depuis le départ de M. Crémieux, le droit de nomination. M. Arago en a usé avec beaucoup de discrétion. ^
Un membre. — Pour Paris?
M. Jules Ferry. — Je ne crois pas qu'en i»rovince nous ayons nommé un seul magistrat, d'autant plus que M. Crémieux était parti dans les premiers jours de septembre et que nous ne nous serions pas permis de faire en dehors de lui des nominations.
A Paris, M. Ai'ago y a mis la plus grande réserve, et deux ou trois magistrats du parquet seulement ont été changés.
>'ous avons nommé des juges de paix. Le chef de service apportait les décrets tout prêts. Le Gouvernement nommait, mais en conseil ces choses ne se discutent guère.
M. Delsol. — Les nominations de magistrats ont été faites par M. Crémieux, dans toute bi France, excepté à Paris.
JJn membre. — Il y a une volée de préfets qui se sont échappés de l'aris et se sont abattus en même temps dans tous les départements. Leur nomination était-elle Foeuvredu GouvernementouM. Gambetta en a-t-il seul la responsabilité ?
. M. Jules Ferry. — M. Gambetta nous a soumis sa liste.
400 DISCOUKS ET OPI.MOxNS.
Nous l'avons accepU''e, après une discussion sérieuse, qui a porté sur i)lusieurs noms, lesquels sont restés plusieurs jours ne suspens. Je crois que des préfets ont été renouvelés en province. Api-ès la levée du siège, nous avons trouvé un personnel nouveau.
.M. Cm.lkt. — Ce ne soni pas les mauvais préfets qu'on a changés. On en a changé un dans la Haute-Loire, pour je ne sais quelle circulaire où il rassurait le clergé et les instituteurs congréganistes, tandis que les Esquiros, les Duportail et autres n'étaient pas changés. Mais cela ne regarde point le Gouvernement de Paris.
M. Jtlks Ferry. — J'accepte la responsabilité des préfets nommés". 11 y en a eu de très bons.
M. T.K f.oMTi; Uari. — 11 y en a eu aussi de tiès mauvais.
M. Callkt. — D'où viennent les mutations fréquentes qui ont eu lieu à la préfecture de police, et qui ont amené la désorganisation dans les services? Je ne m'explique pas cette succession de MM. de Kéralry, l]dniond Adam, Cresson, Chopin.
M. Jules Ferry. — La police a été la plus grande difficulté de notre administration. Je puis le dire parce que nous sommes entre nous; nous n'avons plus eu de préfet de police après M. de Kératry. C'est tout ce qu'il y a de plus difficile à rencontrer, même au temps normal. Pendant le siège, la difficulté était presque insurmontable. Voici pourquoi : c'est que le préfet de police manquait nécessairement de moyens d'action.
La révolution du 4 Septembre avait porté à l'ancienne organisation de la police un coup pi'esipic mortel. Les commissaires de police, le préfet de police s'étaient mêlés à la politique, s'y étaient jetés à corps perdu; la police politique avait ton! à lait pris h; ]ias sur la police munici[)ale. et les vieilles traditions de police, (jut' j'ai entendu avec plaisir rappeler par ?.I. Mctlotal, qui est iiii adminislratcnr, lui fonctionnaire altaclié à la ivgle, ces vieilles traditions avaient été complètt'Uicnt al)andonnées. La police inqiériab^ s'était abîmée dans la chut»' de l'enqure. Il était difficile de faire opérer um^ arrestation; cependant, nous l'avons fait, et voici un souvenir qui a ipielqiie chose d'assez piquant. Nous avons fait arrêter en septembre le nommé Vésinier qui depuis, a été de la Coninume, pour avoir, dans une réunion puldi(|ue, provotiuê et ])rononcé l'expropriation de M. Gotlillot. Savez-vous qui l'a arrêté ? C'est un individu dont
DÉPOSITION SUR LE i SEPTEMBIiE. 491
j'ose à peine prononcer le nom : Rigault. Il avait pris ù la préfecture de police le poste de Lagrange. commissaire de police politique. Mais, en général, la police était difficile: on ne trouvait plus d'agents qui eussent le courage de faire des arrestations. J'ai, dans vingt séances du Gouvernement, en février, en mars, demandé l'arrestation du comité central de la garde nationale. Le général d'Aurelle a vu que ce n'était pas chose facile.
M. LE GÉNÉRAL d'Avrelle DE Paladimes. — C'esl vral !
M. Jules Feery. — Le préfet de police répondait toujours que c'était une alfaire militaire. Le commandant militaire répondait que c'était une alfaire de police; et, comme personne ne voulait se charger de l'ari'estation, elle ne se faisait pas.
M. LE Président. — Il y a eu des réunions de maires à l'Hôtel (le Ville après comme avant le .3! octobre?
M. Jules Ferry. — J'ai vu de prés les deux péiiodes, ayant été fréquemment appelé auprès des maires et adjoints, dont les réunions constituaient une espèce de conseil municipal assez diflicile à conduire. Certains membres de cette assemblée n'avaient, avant le 31 octobre, qu'une préoccupation : se mêler de ce qui ne les regardait pas, demander ([uand on ferait la grande sortie, s'occuper de toutes les inepties qui étaient dans l'esprit public à ce moment-là. En somme, avec des discours, on les apaisait, et il y avait au fond un vrai bon sens. Sous mon administration je n'ai jamais voulu que la réunion des maires et adjoints prît un caractère permanent.
Je réunissais les maires seuls à l'Hôtel de Ville, toutes les semaines, pour traiter des intérêts communs. Nous avons eu une ou deux fois à écarter certains adjoints entreprenants, mais enfin nous avons triomphé de tous les obstacles; la réunion des maires devint très pratique, très utile; et il faut le dire, à l'éloge des maires et de leurs adjoints, parmi lesquels il y avait des têtes très chaudes, au moment terrible de la capitulation, la réunion, loin de nous susciter des difficultés, s'attacha à les aplanir devant nous : la population fut prévenue par les magistrats municipaux, et l'intervention de cette assemblée fut comme un tampon dans cette crise.
492 IHSCULHS Kï OPINIONS.
M. i.i: «.(t.MTi; 1)1-; iJi:ssi;tji ikr. — Paris s"iiiqui(Mait extrèmemeni de ces réunions i-l s'ôloiiiuiit que le GouvenicnitMil, provisoire n'intcr- (li( ]ias des délibérations poliLiiines, ([ui lui |uuaissaifnl dt-jà rlr(» leinlirvon de la Commune de l'aris.
y]. Jules Fkrrv. — Si, dans la première période, on a (inel- (|iieroi> pai'lé polili(|nt' dans les réunions niuniripalfs, les elioses sont, ensnih' i-enlrées dans l'oi-dre, et, dn 4 noveniliri' à la lin, la iviinion des maires et adjoints n"a parlé politique (pie dans les limites que le Gouvernement jugeait convenaltles; elle ne l'a lait que dans les dei'niers joui'S, aloi's que la question d(>s subsistances se mêlait à la poliliiiue, et quand il fallait préparer la population à la crise linale.
M. LK coMTK DE lÎKSSKGuiER. — C'est de la première période que le (iouvernement est surtout responsabIe.il est l'esponsable des maires et des adjoints qu'il avait choisis, il est responsable des réunions illégales qu'il favorisait et qui devaient nécessairement aboutir à la Commune.
M. Jules Ferry. — Les maires étaient convoqués régulièrement il l'Hôtel de Ville. S'ils traitaient des questions politiques, c'était incidcniineiit.
J'ai assisté à plusieurs de ces réunions, et j'ai vu ceux qui les présidaient, M. Etienne Aivago et sos adjoints, faii'e les plus grands etfoi'ts |)nur qu'on parlât uni(|uenient des subsistances.
M. i.i: i*iu':snii:.NT. — 11 n'y a. pas eu de procès-verbaux de ces réunions?
M. Jules Ferrv. — Il y avait des procès-verbaux des premières réunions, je ci'ois, mais tout ('('la a péri dans l'incendie (le l'Hôtel de Ville.
M. Li: c.OMTi; ui; IJissi.ci n:iî. — Ces jirocès-verbaux élaiciil at'lichés sous la forme d'un liiillfi iu sur les murailles de Paris, et ces bulletins in({tnélaienl jusIrnicuL la jiop(dalinn.
M. i.K coMTK Datu . — N'a-t-on ]ias l'ait afficher sur b^s iiuirs de l'aris une récompense de 2."> fr. pour ceux qui seraient délateurs, (pii iniTupieraient l(;s s(d)sistances existant chc/. les ]iarticuliers?
M. Jules Ferrv. — C'était seuIcmciU ])oin' ceux ([ui découvriraient r(3xistence d'au moins un (piinlal de blé: il ne s'agissait pas de toutes les subsistances. Du reste, cet .irrété, pris après le 19 janvier, à un moment où pour nous un (|uintal de
DÊPOSlTIOiN SUR LE 4 SEPTEMBRE. 493
lilo avait une valeur considérable, a été révoqué le lentleraain cl n"a jamais reçu d'exécution. Nous ne sommes jamais entrés dans la voie des perquisitions.
M.Li: Président. — Pourquoi M. de Kératiy a-t-il quitté Paris ?
M. Jules Fkrrv. — Il avait donné sa démission de préfet de l)olicc.
Un membre. — A Paris, éliez-vous dans l'ignorance complète du vœu des provinces au sujet des élections?
M. Jules Ferry. — Dans l'ignorance absolue. Nous n'étions renseignés que par les dépêches de M. Gambetta et celles de M. de Chaudordy. Ces deinières avaient un caractère plus mesuré, mais elles étaient dans le même ordre d'idées. On nous disait : la province est à la défense ; elle ne s'occupe pas de la question des élections.
M. Antomn LEFih'RE-l^OMALis. — Quand,le 1" octobre, le Gouvernement de Tours a pris la mesure si sage de convoquer les électeurs, il a dû adresser au Gouvernement de Paris un rapport justificatif de cette mesure. Ce rapport vous est-il parvenu?
M. Jules Ferry, — Nous n'avons pas connu ce rapport. Nous avons vu une décision tout à fait contraire à celle qui^ nous avions prise, et nous avons tranché la question dans le sens qui nous paraissait le plus convenable.
M. LE PnÉsmENT. — Qid a pi'is l'initiative de la dissolution des conseils municipaux, décrétée pour certaines grandes villes, le 13 ou 14 septembre? Est-ce de Paris que cet ordre est parti?
M. Jules Ferry. — J'en serais surpris; je n'ai aucun souvenir à cet égard. Cela renti-ait dans les attributions du ministre de l'Intérieur; mais je n'ai pas souvenir qu'il ait dissous des conseils municipaux. Desquels s'agit-il ?
Un membre. — Le conseil municipal d'Auxerre, par exemple, et bien d'autres, a été dissous le 13.
M. Jules Ferry. — Je vous ai cité, dans une de mes premières dépositions, une circulaire de M. Gambetta sur les élections municipales, datée du mois de septembre. Elle respire le meilleur esprit; vous la trouverez à VOf/iciel. Il y a là les meilleures doctrines sur l'importance des conseils municipaux, sur la nécessité de refaire les élections, non seulement parce
i\nr Its aiicicniips pouvaient être suspectes, à raison du régime scms It'(|ncl elles avaient eu lieu, mais parce que les conseil? iinmicipaiix ('-laient appelés à jouer un rôle plus important, |iiiis(|u"ii fallait poiii'suivre une large décentralisation.
(Séance du :iOjuiii 1871.)
M. Jules Ferry. — Je désire m'expliquer sur la déposition du général Ducrot qu'a puldiée, le 26 mars dernier, Vlndr/iendance belge. Je pouvais faii'e deux choses à cette occasion : ou engager une polémiipie dans les journaux, ou venir m'expli- (pier devant la Commission. J'ai préféré le second parti.
Cette déposition même, le caractère qu'elle a pris, l'insislance de certaines déclarations qui reposent sur des erreurs, manifestes, m'ont fait croire que je ne m'étais peut-être pas suflisamment expliqué sur les incidents du 31 octobre, et que je ferais ])ien de compléter mon témoignage en soumettant à la Commission tous les documents ayant trait à cette affaii'C.
Je vais signaler à la Commission un ou deux documents précis, un ou deux faits sur lesquels elle pourra faire entendre des témoins que je désignerai, et se former ainsi une opinion définitive; ce sera toute ma réponse au général Ducrot. et la Commission voudra bien l'insérer à côté de l'attaque.
Je fais un premier reproche au général Ducrot. 11 est venu témoigner devant vous de faits dont il n'avait pas une connaissance personnelle. Il témoigne, non de ce qu'il a vu, mais de ce qu'il a entendu dire dans le trouble et la confusion de cette nuit extraordinaire. Quant aux faits qui se sont passés à l'Hôlel de Ville et cpii engagent ma responsabililé, il ne les connaît pas, il ne les a pas vus, il les rapporte pai- ouï-dire, car il n'était pas là : comme s'il était permis, en matière aussi grave, d'apporter à une Commission d'en(pn''te autre chose que des témoignages précis et incontestables !
Non seulement b^s faits sont tout à fait inexacts, mais la couleur générale en est profondément altérée, et le rôle qu'on me donne est répugnant. Me présenter, dans la journée du 31 octobre, comme le complice secret de l'attentat, l'homme qui enlève
le commandement de la garde nationale à M. Roger du Nord, pour empêcher la garde nationale d'agir et prouver aux émeutiers l'avantage d'une transaction, tout cela est tellement contraire à mon attitude politique, à ma nature morale et politique que je n'ai point le goût de le réiuter. J'aime mieux vous citer un document, daté de cette époque même, du lendemain même de l'attentat. C'est une lettre relative aux événements du 31 octobre et qui a paru dans les journaux du temps. L'original, trouvé chez Delescluze, est dans les archives de la Commission du 18 mars.
Il est bon de la mettre sous les yeux de la Commission, et de l'insérer ofiîciellement dans le procès-verbal de la séance de ce jour, parce qu'elle a, sur toute espèce d'explication rétrospective, cet immense avantage d'être un document écrit au plus fort de la lutte, et qui caractérise, de la façon la plus nette et la plus vive, mon rôle et mon attitude.
J'adressai cette lettre aux journaux qui attaquaient le plus violemment le Gouvernement de la Défense nationale, à la suite de cette échauffourée du 31 octobre.
Un membre. — N'est-ce pas à la suite d'un article du Combat ?
M. Jules Ferry. — C'était en elfet à la suite d'un ai'licle du Combat et du Tribun.
Voici cette lettre dont je désire donner lecture à la Commission :
RÉPIBLIOl I^ FRANÇAISE.
Gouvernement de la Défense nationale.
Paris, le 2 novembre 1870.
Monsieur le Rédacteur,
Je lis dans un article du Tribun, reproduit par le Réceil. le Combat, et par d'autres journaux, le récit de la nuit du 31 octobre au 1" novembre, que je déclare, en ce qui me concerne, parfaitement inexact.
Il y est dit que j'aurais adhéré à une sorte de transaction, rédigée par les personnes qui occupaient l'Hôtel de Ville et dont il m'aurait été donné communication.
496 DISCOURS Kï OI'IMO.NS.
.Il' n'ai ircii aiinme communication (l'écrit df ce genre et, par coiisé(|iicnl. Je n'\ ai pas souscrit.
Voici ce i|ui s'est passé : Arrivé à riiùlcl dr Ville avt^c une colonne (le uarde nationale beaucoup plus i\iu' siiflisante pour l'enlrvcr, j'ai l'ail cci'ner l'édiMce occupé par l'insurrection, sommé le poste (|ui gardait la porte du côté de l'éuiise Saint- Gervais, et essuyé avec la garde nationale deux coujis de feu, partis (les fenêtres en réponse.
Peu après, M. Dclescluze est descendu, venant en parlementaire; j'ai consenti, sur sa demande, pour éviter un conilit ([ui paraissait lui l'épugner autant (}u'à moi, et dont le dénouement d'ailleurs ne lui semblait pas plus douteux (]u';'i moi-même, à laisser sortir de l'Hôtel de Ville les personnes qui l'occupaient, au cri « unique » de : Vive la République ! sous cette réserve expresse (|U(> le Gouvernement resterait en possession de l'Hôtel de Ville, et que le. général ïamisier, sortant le pi'cmier, [M'ésiderait au délilé.
J'ai bien voulu atlendi'e, deux beui'es durant, la réponse que M. Delescluze avait promis de m'apporter immédiatement. Pendant ce temps, les tirailleurs de M. Flourens tentèi-ent de |uati(|uer, sur ma personne, en vertu d'ordres venus du dedans, une arrestation qui n'est pas l'incident le moins ridicule de celle journée, où le grotesque se mêle à l'odieux à chaque pas. C'est ainsi (pie certaines gens entendent le respect des suspensions d'armes.
A la lin. perdant patience, je suis monté avec des détachements du 106'- bataillon, du 14°, du 4^ avec les carabiniers du capitaine de Vresse, et nous avons mis à la porte tous ces messieurs.
31ais ce fut de ma iiart, monsieur le rédacteur, un acte de pure mansuétude, et, maitre al)Solu de l'Hôtel de Ville depuis plusieurs heures. n"a\ant (|u'un souci, celui de conleinr l'ardeur des 3U000 gardes nationaux qui m'entouraient, je ne laisserai dire par personne que les factieux assiégés dans l'Hôtel de Ville aient capitulé avec nu)i. Hs n'ont ni accepté, ni exécuté les conditions apportées en leur nom: j'ai fait grâce au grand nombre et voilà tout.
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, toutes mes salutations.
<i 5/ryrHc' ; .Iules 1*"erry. »
DÉPOSITION SUi; LE 4 SEPTEMBRE. 497
J'en appelle aux hommes de bonne foi : ce ton cette attitude que vous avez là pris sur le fait, n'est-ce pas précisément lé contran-e du rôle que le général Ducrot m'attribue?
Maintenant permettez-moi de reprendre les principaux passages de la déposition, et de vous faire voir que, des faits qui y sont rapportés, les uns sont alionés sans l'ombre d'une preuve, et que, contre les autres, il y a preuve contraire
Ainsi d abord, le général Ducrot insinue, car c'est par insinuations qu'il procède, que j'ai enlevé le commandement de la garde nationale à M. Roger du Xord, afin de paralyser son énergie; d où il suit que, si la colonne avait été commandée par M. Roger du Nord, les choses se seraient passées différemment, et que je me serais mis à la tête de la garde nationale dans 1 intention d'empêcher la garde nationale de se battre
\ous pourriez, sur le premier point, interroger plusieurs de nos collègues, M. Lambert Sainte-Croix, par exemple ; il y en a d'autres encore. Ils pourront vous dire ce que j'ai fait et ce que j'ai dit à l'état-major de la garde nationale. Ils vous diront a quel point de désorganisation et d'abandon se trouvait l'étatmajor à ce moment, et s'il était inditïérenl, pour le succès de l'entreprise qu'on allait diriger contre l'Hôtel de Ville que quelque membre du Gouvernement fût là, avec la aarde nationale, prenant le commandement et, par conséquent, la responsabilité des événements si graves qui allaient se produire.
Il n'y avait, à l'état-major, ni ordres, ni direction. Le commandant en chef de la gai-de nationale et son chef d'état-major étaient aux mains de l'insurrection. M. Roaer du Nord, luimême, n'était pas alors connu de la garde nationale comme il l a ete depuis, après tant de faits d'armes aux avant-postes On cherchait une autorité, une responsabilité, des ordres. L'autorité militaire s'était désintéressée de la question. Le général Schmitz, d'après les instructions formelles du «Général Trochu avait refusé de donner des ordres. Le généralTrochu m'avait <lit à moi-même, au Louvre, après que nous avions été délivrés par le 10(3-= bataillon : « Ceci est avant tout une allaire de o-arde nationale : c'est à la garde nationale, à la garde nationale "seule de rétablir l'ordre. » Par là, le général Trochu avait l'espérance qu on pourrait éviter un contlit sanglant. On a trop oublié que nous avions trois grands intérêts à
(■"vitri' les conllils : le premier, c'était de ne pas diviser les défenseurs de Paris. Le second, qui n'était pas le moins important, c'est que nous avions à ce moment même, un néoocialeur à Versailles: M. Thiers venait de partir; nous croyions tous que le principe d'un armistice sérieux, c'est-à-dire avec ravitaillement, serait accepté par les Prussiens, et nous songions avec elTroi que, si la nouvelle de la captivité du Gouvernement de la Défense nationale dans THùtel de Ville et d'une insurrection triomphante arrivait aux avant-postes prussiens, c'en était fait de la négociation. Enfin, un conflit sur la place de l'Hôtelde-Villc pouvait mettre en péril la vie des membres du Gouvernement captifs à l'intérieur du palais. Il y avait donc là un triple danger.
Néanmoins, je suis bien aise de rappeler à la Commission que la colonne dont j'avais la direction, après avoir entouré l'Hôtel de Ville, l'a résolument attaqué; que nous avons commencé par agir de vive force, arraché la grille, enlevé les factionnaires, et tenté d'enfoncer, puis de faire sauter le poste. C'est alors qu'on a tiré sur nous. Il me sera permis de dii'e, pour faire justice des insinuations et des calomnies, que j'étais là au premier rang, que j'ai reçu le feu des insurgés, que tout le monde le sait, excepté le général Ducrot, et que ce n'est pas là le rôle d'un homme qui vient pour pactiser.
C'est alors, au bruit des coups de feu, que Delescluze est descendu avec M. Doi'ian, et qu'eut lieu cette scène sur laquelle nous avons tant débattu, et à l'occasion de laquelle j'ai écrit dans les journaux de Paris la lettre dont je vous ai donné lecture en commençant.
Que s'est-il passé à ce moment-là? MM. Dorian et Delescluze venaient me dire : « Il est facile de terminer le conflit sans verser de sang : on va évacuer l'Hôtel de Ville. »
M. le général Ducrot a soutenu, et quelques autres personnes ont déclaré, qu'à ce moment-là, j'avais accepté une espèce de compromis; que je m'étais engagé, au nom du Gouvernement, à toute une série de mesures politiques : le vote pour la constitution de la Commune, l'amnistie pour tous les délits; on a même dit qu'on m'avait apporté un petit écrit que j'avais ratifié et (|ni conl(Miait toutes ces belles choses.
J'ai toujours oppose à ces assertions, et dès la première
heure, comme vous l'avez vu, la dénégatiou la plus éclatante et la plus formelle. J'aurais accepté la constitution de la Commune pour le lendemain ! D'abord c'était absolument invraisemblable, car, pour la Commune, j'en avais été, dès le principe, l'adversaire le plus résolu. Je ne voulais même pas des élections municipales. J'estimais qu'étant enfermés dans Paris, sans communications avec la France, et en l'absence d'une Assemblée nationale, du jour où il y aurait un conseil municipal élu, fatalement, inévitablement, le pouvoir glisserait des mains du Gouvernement de la Défense nationale aux mains du conseil municipal.
Je me suis donc toujours opposé aux élections municipales; les procès-verbaux du Gouvernement en font foi.
M. Chaper. — .levais vous poser une question, si vous le permettez, au sujel (le ces procès-verbaux.
M. IJréo, en communiquant ;i la Commission les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale, s'est opposé à ce que ces procès-verbaux fussent imprimés; il parlait en son nom et au nom du Gouvernement de la Défense nationale.
Puis, il y a eu des pourparlers dans lesquels nous avons essayé de déterminer M. Dréo, en ce qui le concerne du moins, à consentir à la publication de ces procès-verbaux.
Comme vous allez vous absenter et qu'il est possible que, pendant votre absence, la question vienne à la tribune, le jour où je déposerai mon rapport, jedemande si, pour votre part, vous consentez à cette publication.
Nous avons l'ait une analyse de ces procès-verbaux, en écartant toutes les questions personnelles étrangères au Gouvernement, mais en conservant les faits politiques et ce qui concerne les membres du Gouvernement eux-mêmes, puis(pi'ils appartiennent à l'histoire; j'ai promis de ne pas faire imprimer les procès-verbaux, mais j'insiste auprès des personnes intéressées pour qu'on nous en donne l'autorisation.
M. Jules Ferry. — Cette question, je l'ai déjà résolue; M. Dréo m'a demandé si j'autorisais la publication de ses procès-verbaux. Je n'en avais jamais eu connaissance. Il n'a jamais été fait de véritables procès-verbaux de nos séances; il n'est guère d'usage, dans les conseils de Gouvernement, d'avoir des procès-verbaux, et nous n'avions pas d'ailleurs le temps d'y songer. Nous nous en rapportions sur ce point k M. Dréo. Ses notes, que j'ai parcourues depuis, m'ont paru fidèles.
Qimnd M. Di^éo m'a posé la question, j'ai répondu que. pour
r,00 DlSCOUliS KT (»I'LM(».NS.
ma pari, je consentais à colle [tiihlicalion, que je la désirais int'iue. h' ne puis eiigajier que inoi-nième en donnanl celte auloi-isalion. car les autres membres du Gouvernement de la l)(''f(Mis(' nationale pourraient y mettre oi)stacle ; mais, je le r(''pt''lt\ pour ce (|ui me concerne, j'y consens.
l'our en rfvniir au :U octoitrc, il y a une grande dilîérence t'ntre la thèse que m'oppose aujourd'hui le général Ducrot et celle qu'en son temps Dclcscluze avait imaginée. Delescluze n'a jamais dit qu'il eût traité avec moi. Lisez le Réveil du 2 ou .3 novembie : il a dit ([ue certaines conventions avaient été arrêtées dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville avec certains membres du Gouvernemeni. o\ ([u'il était descendu pour mo les noliticr.
Vil niiiiihrr. — Itcconniiiiriez-vous l'écrit qu'il vous a présenté?
?J. Jules Ferry. — Il lU' m'a été présenté aucun écrit. Je l'ai dit dansmaleltrr du 2 novembre. Je n'ai d'ailleurs pris aucune espèce d'engagement. Je ne pouvais traiter que la question militaire. J'étais là uniquement pour exécuter les instructions du gouverneur de Paris. A quel litre, de quel droit aurais-je engagé le gouverneur, al>sent et lilu-e. mes collègues prisonniers, sans discussion, sans délibération préalables, sur une question aussi grave que la constitution d'un Gouvernement nouveau et l'élection d'une Gommune dans Paris'? Je le répète, je n'ai déballu avec Delescluze que la question militaire, la question de Tévacualion de la place assiégée. J'ai exigé que l'Hôtel de Ville l'ùt remis aux membres du Gouvernement, stipulé qu'un seul cri serait poussé : Vici' la /ié/ju//liqiie ! ce qui excluait le cri de Vive la Co)itiiiiine! et M. Ducrot prétend (jue j'avais consenti aux élections de la Gommune pour le lendemain !
Je ferai remar(iuer d'ailleurs que Didescluze ne se présentait pas à moi comme chef ou membre d'un gouvernement insurrectionnel; il venait, comme M. Dorian. en vertu d'un mandat de conciliation (pi'il ne tcmait que de lui-même, et pour éviter l'elVusiondii sanu'. T(dle élail du moins son atUlude.
M. (liui'in. — En ({Ui'is li-iincs se piéseutail M. Dorian?
M. Jules Ferry. — H me disait : Nous avons obtenu de ces gens-là qu'ils se retirassent. Ge sont des fous qui ne savent où
DEPOSITION SUR LE i SEPTEMBRE. 501
ils vont, mais, par-dessus tout, il faut éviter l'efïusion du sang. Nous avons obtenu que l'Hôtel de Ville serait évacué immédiatement.
M. Dorian ne me dit pas même qu'il y eût une affiche lancée, indiquant les élections municipales pour le lendemain. Il me dit seulement: « N'est-ce pas? nous passerons l'éponge sur tout ceci. » Je lui répondis : — « Pour cela, non ! Je ne puis prendre aucun engagement. » M. Dorian s'est rappelé ma réponse quand le débat a été porté dans le conseil du Gouvernement, et c'est pour cela qu'au moment où les poursuites furent ordonnées, notre honorable collègue ne donna pas sa démission.
Ainsi, quant aux élections communales, je n'ai rien promis; Delescluze n'a songé à rien me demander. Je lui ai déclaré seulement — mes souvenirs sont très précis sur ce point — qu'après une pareille aventure, je ne resterais pas un jour de plus au Gouvernement, si le peuple de Paris n'était pas consulté et notre titre régularisé. Et c'est, vous le savez, ce qui se fit dès le lendemain.
Quant aux poursuites, lorsque la question s'est posée dans les conseils du Gouvernement, c'est moi qui les ai demandées, c'est moi qui ai dressé les listes. J'espère que l'on me fera l'honneur de croire que si je m'étais cru engagé, je ne les aurais ni demandées, ni dressées. Je vous renvoie sur ce point encore aux procès-verbaux de M. Dréo. Je m'exphquai, dès le premier jour, sur le prétendu compromis, comme je le fais aujourd'hui ; les poursuites, je suis de ceux qui les ont provoquées ; tout Paris l'a su et certain parti ne me Ta jamais pardonné. C'est bien le moins, qu'on me laisse dans la vérité de mon altitude.
M. Chaper. — Il y a eu le i" novembre, si j'ai bonne mémoire, et d'après les procès-verbaux des conseils du Gouvernement, une séance qui n'y est que mentionnée et qui ne figure pas dans le procès-verbal. Le matin, peut-être vers 9 heures, elle se tint entre quatre membres du Gouvernement...
M. Jules Ferry. — Oui, c'est vrai.
•M. Chaper. — MM. ïrochu, Jules Favre, vous, monsieur, et peutêtre M. Picard...
M. Jules Ferry. — Oui, c'était M. Picard.
M. ('.ii\i'i;u. — une srauce clans laquelle vous avez pris «[iiel-
ques inesures, probablement celles de faire arracher les al'licbes posées pendant la uuit. (]etle séance a donné lieu, dans le (Conseil qui eut lieu plus tard, à la suite de cette réunion du matin, à des récriminations très vives ; un de vos collègues, peut-être même deux, ont été sur le point de se retirer. Les récriminations portaient justement sur l'attitude des quatre membres que je viens île nommer. Le fait que je rapporte confirme du reste complètement ce que vous avez dit, quanta votre conduite et aux déterminations que vous aviez prises. Qi'e se passa-t-il dans cette séance? Pouvez-vous nous en donner les détails? Vous les rappelez-vous? Je vous fais cette question parce que le procès-verbal de cette réunion n'a pas été fait, et qu'elle a été l'objet de discussions très vives, à la suite desquelles vous pouvez vous rappeler que M. Jules Simon...
M. LK coMTi; DAur. — Et M. Arago.
M. Chaper. — Et M. Arago ont été sur le point de se retirer.
M. Jules Feriiy. — Mon Dieu, il y avait...
M. Chapkr. — Oh! du reste l'explication de la réunion elle-même est toute naturelle : on n'avait pas eu le temps de convoquer tous les membi'es du Gouvernement, et quelques-uns d'entre eux seulement avaient pu s'y rendre.
M. Ji'LES Ferry. — Je sais Ijieii ; dès la première lieiife du jour. '](' montai chez le gouverneur. Je m'imaginais qu'on avait uiaiidé tous les atitres memltres du Gouvei-nement. Ils n'y ont pas iiai'u. Il nous a semblé que nous ne devions pas engager, d'une manière définitive, le Gouvernement : nous nous contentions de maintenir le siaiu quo ; nous nous opposions à la l)ublicalioii des affiches signées Dorian et Schœlcher; nous ne voulions pas d'une fantasmagorie d'élections municipales ; nous avons donc donné l'ordre d'arracher ces affiches. "\'oilà ce qui fut fait le malin.
Quant au petit incident de la séance du soir...
M. Cuaper. — Oh! je ne parlais pas de la séance du soir. Ainsi là il avait été bien convenu que vous poui-suivriez ? C'est le point capital.
M. Jules Ferry. — Oui, il a été dit que nous poursuivrions, en réservant, bien entendu — et cela ne pouvait être autrement — le droit dr nos collègues absents. M. Edmond Adam, <pii s'était trouvé là, dès la première minute, n'a pas, autant ipi'il m'en souvienne, dans le premier moment, donné son opinion sur li's poursuites. Il était tout naturel, je le dis en passant.
que le préfet de police, dans de pareilles circonstances, se trouvât chez le gouverneur de grand matin. Je me rappelle bien que c'est en sa présence que nous avons échangé nos idées sur les poursuites et même essayé d'en dresser la liste.
M. CiiAPER. — Eh bien, alors, pouvez-vous nous dire — car les procès-verbaux ne l'expliquent pas d'une manière suffisante — ce qui a motivé l'attitude si singulière du préfet de police qui, le soir, a donné sa démission avec éclat, parce qu'on se proposait de poursuivre ceux qui étaient des criminels?
M. Jules Ferry. — Mon Dieu, M. le préfet de police s'était peut-être beaucoup engagé. Voilà mon impression.
M. Chaper. — Il n'était cependant pas dans rHôlel de Ville.
M. Jules Ferry. — Il a été au dehors et au dedans. Je crois qu'il s'était beaucoup engagé, oh ! à bonne intention. Je crois — c'est mon appréciation — je crois que l'événement l'avait inliniment troublé.
M. Chaper. — Il vaut mieux cette explication qu'une autre. Veuillez remarquer, monsieur, que je suis obligé de faire le rapport sur cette partie des événements du 31 octobre. Or les pièces que j'ai entre les mains, les procès-verbaux, et la déposition même de M. Adam, me laissent convaincu que le préfet de police avait des engagements pris avec Delescluze et autres, k son point de vue, j'aime mieux l'explication que vous donnez.
M. Jules Ferry. — Assurément, M. Adam fut extrêmement troublé pendant toute cette journée. Si nous avions à discuter les responsabilités...
M. Chaper. — Nous sommes ici pour cela.
M. Jules Ferry. — ... il est évident qu'il y aurait à relever de sa pai't beaucoup d'abandon et beaucoup trop de conllance, car il était exclusivement chargé de la garde de l'Hôtel de Ville et il ne l'a pas gardé. Ainsi, il y a une lettre qu'a conservée M. Etienne Arago, et dans laquelle le préfet dé police disait au maire de Paris : « Surtout ne convoquez pas trop tôt la garde nationale ».
M. EE COMTE Dari'. — Je me rappelle ce fait. M. Etienne Arago écrivait au préfet de police : <( Vous aurez un mouvement pour demain ; vous pouvez y compter... » M. Edmond Adam répondait: « Vous vous pressez trop ; à tout instant vous me demandez des
pardt's nationaux; vous avez peur continuellemenl. » (^e ne sont. l>oul-êtrepas les termes, mais c'est le sens di- la lettre.
M. JrLES Fekrv. — Mon impression, je le ri'^pète, est qu'il sï'lait Iteaucoup trop engaiié.
M. Cii.vpj;r. — C'est aussi vdlc t[u[ m'est resiée.
M. Jules Feerv. — Je dois ajouter ceiieiidant que M. Doriaii — (jui a vu les choses de près — n'a pas cru que ces engatienicnts eussent revêtu le caractère de contrat que nos adversaires s'eiïorçaient de leur donner. Devant le Conseil de guerre, M. Dorian les a qualiliés d'engagements tacites.
M. CH.\n:n. — A proprement parler, il n'a pas été question de contrat.
M. Jules Feerv. — Vu contrat'? Avec (jui .' 11 n'y a pas là matière à contrat.
Messieurs, pour juger les responsabilités et les intentions, gardez-vous d'oublier les circonstances et la date de l'événement. Le Gouvernement du 4 Septetnljre était un Gouvernement irrégulier, j'en conviens, mais enlin c'était le seul qu'eût alors la France, et c'était un Gouvernement occupé de traiter avec les Prussiens la cpiestion d'un armistice ([ui permît de faire des élections et de rendre le pays à lui-même. Or le Gouvernement était sous le couteau. 11 plait au général Ducrot de soutenir ipi'il aurait mieux valu laisser fusiller le Gouvernement, comme on a, au mois de mai dérider, laissé fusiller l'archevêque de Paris, plutôt que de traiter avec la Commune.
On me permettra de répondre que les circonstances n'étaient pas les mêmes. A part l'intérêt et le droit d'atïection que .M. Ducrot n'est pas obligé de comprendre, il y avait un intérêt politi(iue considérable à ce que les membres du Gouvernement ne fussent pas alors massacrés; il y avait un intérêt politique considéi'able à éviter re.\[)losioii d'une guerre civile, (pii ei'd rendu impossibles les négociations entamées.
C'est dans ces circonstances que se place l'intervention de M. Dorian; c'est en tenant compte de ces circonstances qu'il importe de l'apprécier. Je proclame, quant à moi, que sa conduite fut de tout point loyale, honnête, droite : il n'a jamais joué le double jeu dont on l'a acccusé. Que pour faire évacuer
DÉPOSITION SUn LE 4 SEPTEMBRE. 505
IHùtel (ie Ville par certains bataillons qui étaient le dernier obstacle au rétablissement de l'ordre, M. Dorian ait un peu forcé la note et qu'il ait pu dire : « Allez-vous-en; on passera l'éponge sur tout cela ! » je le trouve fort vraisemblable. 3Iais M. Dorian, très bonorablement, très honnêtement, a aussi compris que le Gouvernement avait des devoirs supérieurs à remplir, qu'il n'était au pouvoir de personne de l'engager par cette intervention tout officieuse, et qu'en cela, il n'y avait rien qui ressemblât à un contrat. Aussi M. Dorian demeura-t-il au milieu de nous.
M. Ghapkr. — Je voudrais appeler votre attention sur un mot de la conversation qui eut lieu sur le quai de Gesvres. MM. Uoiian ei Delescluze sont venus ; on a causé, et ces messieurs commenç;aient toutes leurs phrases par ?«oi(s ; Nous avons dit... Nous avons fait... Cenous, (|ui ('tait-ce? Était-ce M. Dorian, M. HIanqui et Flourens?...
M. Jules Feery, vivement. — Non! non!
M. Ghapkr. — Remarquez que M. Dorian avant été attaqué avec une grande vivacité, je suis ol)ligé de poser cette question.
M. Jules Ferry. — Je vous remercie de m'avoir fait la demande ; je suis très heureux de pouvoir m'expli(iuer sur ce point. Le rôle de M. Dorian a été extrêmement difficile. On voulait faire de lui un dictateur malgré lui...
M. Ghapeu. — Malgré lui !
M. Jules Ferry. — C'est absolument vrai. M. Dorian était l'idole de la foule. Dans cette foule, il y avait de mauvais éléments, il y avait des scélérats, mais il y avait aussi des gens enfiammês, honnêtes, peu éclairés, qui, le matin même, venaient d'apprendre, d'un seul coup, la prise de Metz et les négociations pour l'armistice. Du mot « armistice » ils ne se rendaient aucun compte : pour eux, c'était le synonyme de capitulation. Or toute cette foule s'était éprise de M. Dorian, parce que M. Dorian s'était beaucoup occupé de la fabrication des armes et des canons, et que son nom pour eux voulait dire : résistance à outrance. J'ai assisté à cette partie de la journée du 31 octobre, alors que j'étais encore à l'intérieur de l'Hôtel de Ville. J'ai vu M. Dorian se débattant contre la popularité d'une façon qui aurait eu un côté comique, si les circonstances n'avaient pas été si graves. Je l'entends encore s'écrier : « Mes amis, vous n'v
r.OG DISCOURS ET (IPIMONS.
[u'iiscz pas! Vous voulc/. faire de moi un dictateur 1 mais je ne suis (iiriiii l'oiiicroii. quiiii l'abi-icant de canons et de fusils; je suis 1res lion pour travailler le fer, non pour me mettre à la tète d'un gouvernement! D'ailleui-s, je suis là avec mes amis : je ne veux à aucun prix les abandonner ». Toute cette nuit, il a tenu ce langage et sa conduite a été aussi luîtte, aussi loyale que possible. Maintenant, que, par le fait de cette attitude de conciliatenr, il ait été entraîné plus loin qu'il ne l'aurait voulu, qu'il ait auloi'isé la publication de l'affiche que vous avez dans votre dossier, tout cela s'expli(|ue, quand on veut bien considérer les deux périodes très distinctes dont se compose cette journée du 31 octobre. Quiconque habitait Paris à cette époque, a pu croire, à (|uatre heures de l'après-midi, que le Gouvernement de la Défense était complètement reuversé, et qu'il se ferait, le lendemain, pour le remplacer, des élections sous la présidence de M. Dorian.
M. Chapkr. — Cela a, en effet, paru daiis tous les jonniaiix.
M. Jules Ferry. — A ce momeut, le rôle de M. Doriaii était un rôle préservateur. Qu'étail-il arrivé? La garde nationale nous avait abandonnés; le général Tamisier était venu à l'Hôtel de Ville avec des bataillons qui avaient levé la crosse en l'air; ou avait Itattu le rappel dès une heure de l'après-midi, sur l'ordre donné par Jules Favre, (pii fut aussitôt porté à l'élatniiijor par M. Charles Ferry, son chef de cabinet; la garde nationale ne venait pas. La soirée s'avançait, la nuit tombait; les gardes nationaux n'arrivaient pas. A ce momeid, le )-ôle (h; M. Dorian n'était-il pas un l'ôle préservateur? Le moyen unique de donner à la population saine de Paris le temps de se retourner, d(; réfléchir et de faire des choix qui la sauvassent du gouvernement de Blanqui et de Floui'ens? C'est ainsi que j'explique l'intervention de M. Dorian dans la confection de l'aflicbe. Je tiens à le redire, parce que c'est la vérité même. La journée du 31 octobre peut se divisei-en deux parties : dans la première, abandon coniidet de l'opinion, et cela à un tel [loint (|ue je pourrais cilei- tel magistrat de Paris, rencontré le lendemain à onze heures du luatin, et conqjlètement convaincu qu'il vivait depuis la veille sous la dictature de Blanipii.
Ce petit fait vous montre à ipud point l'oiiinion ('tait prèle à
tout subir. .l"ajoute que. parmi les raisons qui auraient pu la déterminer à courber la tète, il y avait la grande raison des Prussiens sous les murs, et je suis convaincu que la révolution, à ce moment, a tenu à un cheveu. Si les gens du 31 octobre avaient été moins atfolés, s'ils avaient eu un plan concerté d'avance, s'ils l'avaient suivi, s'ils s'étaient montrés alors tels qu'on les a vus sous la Commune, s'ils avaient réalisé contre nous leurs menaces de fusillades, je crois que la parde nationale aurait été aussi surprise et aussi inerte qu'au 18 mars, et que le lendemain Paris se serait réveillé sous la Commune.
M. LE COMTE DE Rességiieu. — Ce qu'on n"a pas du tout compris à Paris, c'est que jusqu'à trois heures, jusqu'au moment où Paris à appris avec stupél'action que le Gouvernement était renversé, on n'ait vu réunis que les bataillons du désordre et non pas ceux de
Tordre.
M. Jules Ferry. — Mais cela peut s'expliquer.
M. LE COMTE DE lÎESSÉGi'iER. — C'est qu'ou n'avait pas battu le rappel dans les quartiers où étaient les bons bataillons!
M. Jules Ferry. — • Pardon: je vous ai dit qu'on avait battu le rappel dès une heure de l'après-midi, mais il fallait, en tout temps, un intervalle de plusieurs heures pour que ce rappel pût produire son effet. Il y avait d'ailleurs, je le répète, parmi la population parisienne, une impression de délente, d'abandon, de mécontentement, d'irritation contre le Gouvernement, analogue, quoique dans une proportion moindre, à celle qui a fait (|ue, le 18 mars, les gens d'ordre sont restés chez eux. Pourquoi, à cette épo(jue, n'a-t-on vu paraîli'e que les mauvais bataillons, et pas les bons!
M. LE COMTE DE Rességlier. — C'est que les mauvais sont toujours prêts et réunis plus vite. J'ajoute, du reste, que, le soir du 31 octobre, les gardes nationaux de l'ordre ont nuirclié en colonne serrée pour reprendre l'Hôtel de Ville.
M. Jules Ferry. — C'est exactement vrai, mais ce qui les a décidés, c'est qu'on leur a dit ipie Blanqui était à l'Hôtel de Ville. Si ce nom de Blanqui n'avait pas été prononcé, les élections nouvelles, indiquées par l'afllche de MM. Dorian et Schcelcher, étaient faites tiès le lendemain. 11 n'en est pas moins vrai que l'abandon moral dont je viens de vous parler et cet état
r,(iS DISCOURS ET OPINIONS.
parliciilirr de rupiiiidii (juc ji' vous ;ii siiiiialé, existaient ivrl- Icmeiit. On cxpli^inc itaitaitrinenl le 31 octobre par !•' 18 mars: ce sont les luèines mécontentements et les mêmes hésitations.
Il me reste maintenant à achever l'analyse de la déposition de M. le général Dncrot. Je ne v<nix pas reprendi'e tous les passages qui contiennent (h\s attaques dirigées contre moi sans être appuyées de la moindic pi-cuve; il y a tiop (rinexacliludes dans le récit et de passion dans les jugements. Je veux m'attacher seulement aux erreurs les plus importantes.
M. le général Ducrot dit :
« Ce plan fut adopté; je connaissais l'existence de ce souterrain, et j'envoyai, ou plutôt ce fut le général Schmilz qui envoya des instructions au commandant de Legge et lui ordoima d'entrer par les souterrains... »
Vous savez très bien, messieurs, que M. le commandant de Legge a, en sa possession, une letti-e du général Schmitz qui lui interdisait de faire un seul mouvement.
M. LE COMTE Daru. — Gela dépend des heures, il y a eu des ordres ditïérents. M. de Le^ge reçut, en ell'et, d'abord l'ordre de ne i)as bouger; puis, à minuit, minuit moins un quart, il reçut l'ordre du fléne-ral Schmitz de passer par le souterrain pour pénétrer dans flhMel do Ville.
M. Jules Ferey. — Je ne connaissais pas l'existence de ce second ordre; M. de Legge n'a jamais parlé ([ue du premier.
M. Maurice. — M. Ro;,'er du ymA avait reçu égalemcul un paieil ordre.
M. JuLMs Ferry. — Je continue Tinventaire des inexactitudes.
IMus loin, il s'agit des affiches qui fixaient les élections à midi, et un membre de la Commission demande : qui a ordonné ces affiches? M. le général Duci'ot répond : « Le Gouvernement, qui se considérait comme lié par cet engagement pris la nuit, lorsque M. Jules Ferry nous avait dit : Nous avons traité avec les insurgés... » Je n'ai rien dit de pareil au général Ducrot, que je n'ai vu qu'ini instant au Louvre avant de partir pour l'état-major, et à qui je n'ai pas même adressé la parole. Tous les faits que je viens de citer réfutent une assei'tion si légère; ma lettre du 2 novembre est absolument décisive à ce sujet. Du reste, sui' ce point, le général Trochu pouri'a vous donner tous les rensei-
DÉPOSITIOiN SUR LE 4 SEPTEMBRE. 509
gnements dont vous ani'ez besoin. Il désire lui-même être entendu.
M LE COMTE Dart. — Votis iious uvicz dit, Je crois, que le Gouveinement avait consenti, à deux heures, sur la demande des maires présidés par M. Etienne Arago, à faire annoncer à la population de l'aris que les élections municipales auraient lieu.
M. Jules Ferry. — Je rappellerai à ce sujet, à M. Cliaper. un fait consigné dans les procès-verbaux. Lorsque l'Hôtel de Ville était déjà envahi, les maires vinrent à nous très émus et nous dirent : « Si vous annoncez les élections municipales, nous i-épondons de Tordre ». On délibéra, et c'est sur ma proposition (ju'on autorisa les maires à annoncer que les élections municipales étaient arrêtées, en principe, mats sauf fîxalion de date.
M. Chaper. — Je me rappelle même une idée qui me lit sourire : ce fut celle de mettre au nombre des candidats aux élections municipales les membres du Gouvernement de la Défense pour leur donner l'investiture du suffrage universel.
M Jules Ferry. — Nous avons, je ne dirai pas délibéré, en ce moment il n'y avait pas de délibération possible, mais permis d'annoncer qu'on ferait des élections municipales. On dit même aux maires : si vous croyez calmer par là la population parisienne, faisons des élections municipales, mais vous vous trompez, ce ne sont pas les élections municipales que l'on veut ici, c'est la Commune.
M. LE COMTE Daru. — Lcs uiaircs dans leurs Bulletins de la municipcdité, qu'ils affichaient depuis deux mois, ne cessaient de demander les élections municipales. En relisant attentivement ces Bulletins, vous y trouverez l'explication du 31 octobre et du 18 mars. Les maires ne demandaient pas seulement à faiie les élections.
M. Jules Ferry. — Il y en avait de bons.
M. LE COMTE Dari". — L'esprit du conseil que vous présidiez, à en juger par ses bulletins, n'était pas bon.
M. Jules Ferry. — Je n'ai présidé que le conseil des maires élus le 5 novembre. Auparavant, je me rendais souvent auprès de l'Assemblée municipale pour répondre à une foule de questions étrangères à la municipalité, mais c'était Etienne Arago qui la présidait.
M. LE COMTE Daru. — Puisque vous voulez préciser votre déposition,
510 DISCOUns ET OI'IMONS.
je vous demande la permission de relever une inexaclitude que vous avezcommise? Vous nous avez ditque, dans leconseildu !■■■ novembre, vous aviez proposé des poursuites; ce n'est pas dans le conseil du 1" novembre, mais dans celui du 2 au S novembre, alors que M. Cresson, nommé préfet de police après la démission de M. Adam, vint vous trouver, vers minuit, et vous dit : « Ces fjeus-là vont recommencer: HIanqui et autres sont dans un café delà place de l'Hôtel de Ville; ils préparent une seconde insurrection. » La veille, dans lo conseil du l""" novembre, il avait été décidé qu'on ne ferait point de poursuites, que l'engagement pris par M. Dorian serait tenu, et cela avait été décidé malgré M. Jules Favre, malgré vous, je crois?
M Jl'm:s Fhhtiv. — Malgré moi. M. Chaper se le rappellera.
M. i.i: ( oMTi: Dahi. — Je ne le conteste pas. Dans la nuit du i" novembre, il y eut, dans le conseil, des membres du Gouvernement qui prirent la parole, M. Jules Favre entre autres, et c[ui dirent : cet engagement n'existe pas pour nous; il faut poursuivre ou nous ne sommes pas un gouvernement. Le général Trochu fut de cet avis; vous aussi, vous le dites, cela suffit; mais la majoi-ité du conseil décida qu'il ne serait pas fait de poursuites. Dans la nuit du 2 au 3, eu apprenant que le travail révolutionnaire se poursuivait comme si rien n'était arrivé, et sur la demande de M. Cresson, disant : « si vous n'arrêtez pas ces gens-là, demain ils vont recommencer, » le Gouvernement, indigné de voir avec quelle facilité on oubliait l'indulgence qu'il avait montrée, décida qu'il serait fait des poursuites. Ce fut alors qu'on vous demanda de dresser une liste de 24 noms; vous avez dressé cette liste, dans laquelle ne se trouvait pas Delescluze, auquel on tenait compte de la facilité avec laquelle il s'était prêté aux négociations.
^I. JuLKS Ferry. — Puisque vous désiriez préciser les faits, permeltez-moi, M. le comte Daru, de donner un souvonii- précis à la Commission. Je me rappelle fort bien que la liste des vingtquatre inculpés a été entre les mains de ?<I. Edmond Adam, alors encore préfet de police ; une partie de ces noms qui figurent sur cette liste avait été inscrite par M. Adam lui-même; seulement, mis en présence de la liste entière, M. Adam avait demandé à réfléchir. Ainsi, mon souvenir est très ])récis ; cette liste n'a peut-être pas été arrêtée le matin du 1" novembre, mais à coup sûr dans la journée, et elle a été entre les mains de M. Adam qui l'a transmise à M. Cresson. Celui-ci vous a dit dans sa déposition quïl avait arrêté les personnes dont on lui avait donné les noms: c'est M. Edmond Adam et moi qui en avions dressé la liste.
M. J-E coMTi: Daru. — Seulemenl, vous ne l'avez proposée au Gouvernemenl que dans la nuit du 2 au 3, et c'est dans la nuit du 2 au 3 que le Gouvernement s'est décidé à l'accepter.
M. Jules Ferry. — J'ajoute, quant à M. Cresson, que ce n'est pas lui qui a déterminé le Gouvernemenl à ordonner les poursuites, puisque M. Edmond Adam n'a donné sa démission qu'à la suite du vote qui les ordonnait.
Un membre. — Il y a quelques heures que je relisais des procèsverbaux des délibérations du Gouvernement de la défense ou plutôt les noies de M. Uréo ; j'ai donc les faits parfaitement présents à la mémoire. Il est certain que la majorité du conseil avait décidé d'abord que l'on passerait outre sur le passé, mais qu'on s'armerait d'une rigueur impitoyable pour l'avenir. Ainsi, c'est bien la situation que rappelait M. le comte Daru. Je tenais à apporter ici mon témoignage, puisqu'il y a seulement quelques heures que je relisais les termes mêmes de la délibération, il y avait donc une sorte d'amnistie accordée au passé, en réservant toutes les rigueurs des poursuites pour ce qui concernait l'avenir.
M. LK COMTE Daru. — Le fait est certain. 11 était utile de constater que les poursuites n'avaient pas été décidées dans le conseil du 1" novembre, mais dans la nuit du 2 au 3.
M. Jules Ferry. — Je fais appel au témoignage de M. Chaper, qui connaît bien nos procès-verljaux ; est-ce que dans le premier conseil tenu le 1"' novembi-e au soir, le procès-verbal n'établit pas qu'il a été question d'un compi'omis auquel j'aurais pris part? Est-ce que vous n'avez pas lu que j'ai tout aussitôt déclaré que ce compromis n'avait pas existé? Ceci se passait le 1" novembre.
Je ne nie pas que la décision du Gouvernement n'ait été d'abord contraire et que les nouvelles menées du pai'ti anarchique n'aient ensuite déplacé la majorité du conseil, mais je tiens à établir, parce qu'on l'a contesté, la parfaite netteté de mon attitude.
M. Perrot. — Je demande à poser une question à M. Jules Ferry. Comment explique-t-il que le Gouvernement ait cru à un engagement pris? Comment, s'il l'a cru, l'a-t-il nié, et, en le niant, a-t-il agi le 1" novembre comme s'il l'avait cru ?
M. Jules Ferry. — Il y avait deux actions distinctes dans cette scène : l'action du Gouvernement qui était à l'intérieur de l'Hôtel de Ville, et la même au dehors, entourant le palais.
f)!.' DISCOURS ET OPINIONS.
Quant à moi, .j"ni toujours nié et je nierai toujours tout engageuicnt ou compromis, maisje n'ai pas connu personnellement ce ipii s"est passé dans rintôrieiir de l'Hôtel de Ville.
La question douteuse entre toutes, ce n'est pas de savoir si le Gouvernement était engagé; ni M. Jules Simon, ni M. Jules Favre n'avaient sousci-it d'engagement : ils avaient gardé ini pi-ofond silence.
.M. i.K r.o.MTi: Daiu . — (Vesfc vrai.
M. Jules Fkrry. — Ils avaient refusé d'entrer en poui'parlers avec l'espèce de gouvei-nement insurrectionnel au milieu duquel M. Dorian, pris de force par l'enthousiasme i)opulaire, cherchait à se débattre pour tirer d'alïaire le Gouvernement et la Ville de Paris. C'est par égard pour les engagements qui auraient pu être pris par M. Dorian. pour les paroles qui auraient pu éti-i' échangées dans la nuit entre les membres du Gouvernement captifs et la foule armée, c'est eu égard au.\ scènes de lintérieui" de rHùlel de Ville, et aussi pour une raison de réserve politirpic fondée sur les élections en cours, et qu'on ne voulait pas avoir l'air d'inlluencer, que le Gouvernement s'était décidé d'abord à ajourner les poursuites.
M. j.r, coMTi-: Daiu . — Nous sommes d'accord sur ces faits et sur votre rôle. Tout cela du reste est attesté par des pièces que nous a vous eulre les malus.
M. Jules Fkrry. — Il me reste à parler des prisonniers relaxés. M. le général Ducrot a dit dans sa déposition, que non seulement on avait relâché les prisonniers, mais qu'on les avait i'éarnu''s. C'est absolument inexact. Voici comment les choses se passèi'ent.
Lorsque j'entrai dans rHôtel de Ville, les moijiles (|ui occupaient la cour qu'on appelle la cour du préfet, située du côté de léglisc Saint-Gervais, me dirent qu'ils avaient pris 250 individus ; — « ces gens sont dans les caves, voulez-vous venir les voir? » — J'y allai et je trouvai un ramassis de gens éperdus, se voyant à la veille d'être passés par les armes : c'était un mélange d'hommes, de femmes, d'enfants, de gens en habits de gardes nationaux et en habits civils. Je demandai où on avait pris tous ces gens-là. On me répondit : « aux abords des
escaliers de l'Hôtel de Ville, dans les cours, ça été comme un coup de lllet. » Un peu après, nous montâmes avec les gardes nationaux, nous fîmes évacuer les salles. Une ou deux heures plus tard, quand tout était calme. M. le comte de Legge, qui avait fait cette capture, vint me demander ce qu'il en fallait faire. Je lui répondis d'abord : — nous les tenons, gardons-les. — Mais un ofticier de la gai-de nationale, M. Kergall, qui en disposait, me fit observer que tous les chefs s'étaient enfuis, que tout le monde avait quitté l'Hôtel de Ville et qu'il n'y avait peut-être pas grand intérêt à garder le fretin. L'observation était juste, et je donnai l'ordre de relâcher cette tourbe atïolée. Les mobiles chassèrent leurs prisonniers à coups de pied : je l'ai vu, et .M. de Legge a dû vous le raconter.
M. le comte de Legge pourra vous dire également que les armes ne leur furent point rendues. M. Ducrot a été mal informé, sur ce point comme sur tous les autres. J'ai dû, pour tout éclaircir, m'enquérir de ce qu'étaient devenues les armes saisies. Le colonel Ibos en avait parlé dans sa déposition devant la Commission du 18 mars. Il m'a dit qu'il vint me les demander pour son brave 106" bataillon; que je les lis immédiatement rechercher, mais qu'on ne put les retrouver. M. Ibos en concluait que M. Etienne Arago les avait rendues aux prisonniers. Eh bien, ce n'est ni M. Etienne Arago, ni moi, qui avons disposé de ces armes. C'est 31. le comte de Legge qui a remis ces 200 ou 2.^0 fusils à M. Kergall, dont j'ai déjà parlé ; ce jeune officier commandait une compagnie du 247'^ bataillon de la garde nationale, et il avait rendu au Gouvernement toutes sortes de services pendant cette déplorable nuit. M. Kergall était le compatriote de M. de Legge ; il avait servi dans les zouaves pontificaux; son bataillon inspirait toute confiance, et comme sa compagnie n'était pas armée. M. de Legge prit sur lui de lui remettre les armes prises sur les insurgés prisonniers dans les caves. J'ai dans les mains la déclaration de M. Kergall. que vous entendrez d'ailleurs sur ce fait et sur d'autres, relatifs à cette nuit du 31 octobre. Sa déclaration est conforme à celle de M. de Legge. Il est donc faux que j'aie réarmé les prisonniers.
17/1 membre. — Avaient-ils conservé leurs armes dans la cave?
M. Jules Ferry. — Non! car lorsque je suis entré dans la
5U DISCOUHS KT OlMMdNS.
cour, ces gens étaient désarmés et se sont jetés à mes penoiix, demandant grâce.
M. 1.E r.OMTE Daiu'. — Ainsi M. Iver^ail a icrii ces armes pour son lialailloii ?
M. Jules I^'krrv. — Oui, et lui-même confirmera ce récit, après lequel il ne restera plus l'ien de cette partie de la déposition à laquelle je réponds.
11 y a encore \m point sur lequel je voudrais que vous entendissiez le général ïiocliu.
M. le général Ducrot assure que le général Trocliu m'envoya, le l*^'' novembre au matin, M. Bibesco. poui- former une cour uiarliale. Or, M. Bibesco m'avait quitté à lU lieures du soir, pour aller quéiir un pétard, et je ne l'ai pas levu de la niiil.
M. LE COMTE Darc. — l>e général Uucrol a dit que c'était le lendemain que le général Trochu avait envoj'é M. Bibesco à l'Hôtel de Ville.
M. Jules Ferrv. — C'est une erreur. Le général Trocliu savait bien que nous ne pouvions constituer de cours martiales, en dehors des 13* et 17" corps d'armée et des troupes de Saiiit- Denis. Nous étions liés par notre propre loi. Nous ne pouvions déférer les inculpés qu'à des conseils de guerre, et nous l'avons fait. Le général Ducrot ne peut pas le nier, mais il ajoute : « On a dit que les conseils de guerre avaient acquitté les hommes qu'on leur avait donnés à juger, mais il ne faut pas perdre de vue que les conseils de guerre ont fonctionné deux mois après TalTaire; ce qui, le matin même de l'événement, était très possible, devenait beaucoup plus diflicile deux mois et demi après, alors que tous ces gens, qui avaient été arrêtés isolément, étaient relâchés, lorsque les éléments de l'instruction étaient dispersés et qu'il n'y avait plus nécessité de l'exemple dune répression immédiate. »
Tout cela est inexact. Les 22 personnes désignées sur les listes ont été arrêtées toutes, à l'exception de Blantjui, de Minière et de Flourens : celui-ci s'était échappé d'abord, mais il fut ensuit(; ai-rêté par les gardes nationaux des avant-postes de Choisy, au commencement de' décembre. L'instruction fut commencée le jour même et poussée avec une grande activité; elle avait été remise à un magistrat de l'ordre judiciaire,
M. Qiiérenet, juge d'instruction, qui interrogea les memlires (lu Gouvernement, reçut leurs dépositions et forma ainsi le dossier des conseils de guerre. Il y a eu absence d'instruction, dit M. Ducrot! C'est inexact : l'instruction a été faite avec beaucoup de soin : c'était un gros volume. Maintenant, pourquoi a-t-on tardé à mettre les insurgés du 31 octobre en jugement? Pourquoi la justice militaire n'a-t-elle pas fonctionné plus rapidement? Je l'ignore, mais ce n'est la faute ni du Gouvernement, ni du juge d'instruction. Je pourrais d'ailleurs citer bien d'autres exemples de cette inexplicable lenteur. Dans une rectification que j'ai adressée à la Commission du 18 mars, j'ai relevé toutes les poursuites et les résultats des poursuites intentées pendant le siège, pour des méfaits de l'ordre politique. Vous y verrez, que non seulement les insurgés du 31 octobre ont été presque tous acquittés, à la date du 23 février, mais vous y trouverez des clioses plus étranges encore et qui, à coup sûr, sont des symptômes de l'état de l'opinion, en dehors de la sphère et de la responsabilité du Gouvernement. Voici un fait extrêmement grave qui fut jugé quelques jours après l'alfaire du 31 octobre. C'est le mouvement tenté dans la nuit du 27 au 28 janvier par Piazza et Brunel, après l'armistice. Brunel, cet incendiaire fameux qui a brûlé le Tapis Rouge, une espèce de monstre, et Piazza, un autre chef de bataillon, quelque peu suspect d'accointances bonapartistes, font sonner le tocsin à l'église Saint-Laurent et se mettent en marche vers l'Hôtel de Ville et vers les forts, avec une poignée de gardes nationaux qui répondent à leur appel. On les arrête; on saisit un ordre écrit et .signé par Brunel, prenant le titre de chef d'état-major de la garde nationale. 11 y avait là le fait d'insurrection armée le mieux caractérisé, et dans quel moment? Au moment où l'on venait de signer l'armistice avec les Prussiens! Les insurgés sont traduits devant le conseil de guerre, présidé par le colonel Alavoine. Piazza est défendu par M. Emile Flourens, le second Ois du savant, ancien maître des requêtes. Le conseil de guerre se déclare incompétent, parce qu'il n'est pas composé conformément à la loi ; un autre conseil est formé, présidé, cette fois, par le général Valentin, qui a été depuis préfet de police; et de ce conseil ainsi présidé, que sort-il? Un acquittement sur le chef d'excitation à la guerre civile, et seulement une condam-
nation à deux ans de prison pour usurpation de titres et de fonctions. Eh l)ienî quand on écrit l'histoire que vous êtes chargés de faire, il faut tenir compte de ces éléments. Il ne faut pas nous accuser de défaillance ou d'énervement dans la répression; nous ne pouvions l'aire mieux que de renvoyci- les insurgés devant les conseils de guerre; on ne pouvait pas nous demander de les juger nous-mêmes.
Voih'i ce que j'avais à dire à la (commission sur les faits, les causes et les suites du 31 octobre, et je la remercie de m'avoir écoulé avec tant de patience.
M. I'errot. — Je voudrais adresser encore une question à M. Jules Ferrv. Comme membre du Gouvernement, avez-vous eu connaissance, dans les premiers jours de novembre, de deux dépêches envoyées par M. Gàmbettaà M. Jules Favre, concernantla conduite i|u'avait tenue le Gouvernement à l'occasion du 31 octobre; blâmant le Gouvernement d'avoir fait appel à une espèce de plébiscite; lui disant qu'il compromettait ainsi la situation de la Délégation, qu'il la rendait insoutenable en piovince. Ce sont des dépêches dont la Commission n'a pas encore constaté l'existence certaine, qui ont pu être détruites, et il est important de savoir si vous avez eu connaissance de ces dépêches.
M. Jules Feery. — Je n'ai à cet égard aucun souvenir. Je suis un peu surpris de ce que vous me dites. Le fait était sorti de mon souvenir.
M. Di; Rain.neville. — Qui peut avoir cardé ces dépêches ? l'n membre. — C'est peut-être M. Jules Favre. M. CiiAPER. — Le l'ait serait important à établir.
M. Jules Ferry. — Je ne me rappelle rien au sujet de ces dépêches, ce qui ne prouve nullement, d'ailleurs, (ju'elles n'aient pas été coinnuiiiiipiées au Gouvernement.
M. LE PiiHsn)ENT. • — Il y a une partie de ces dépêches, imprimées dans l'ouvrage de M. Jules Favre.
Tu mrmhrc. — Oui ! mais une partie seulement.
.M. Chaper. — Vous aviez dû être frappé du reproche (ju'on vous faisait de recourir à une sorte de plébiscite.
M. Perrot. — Indépendamment de cette dépêche, il y en avait une autre qui contenait une demande formelle de créer eu province une magistrature souveraine; — on soutenait la convenance de faire disparaître tout ce qui restait de fonctionnaires de l'empire, dans l'instruction pultlique, dans les finances, etc., etc.
M. Jules Ferry. — Cela est très possible.
M. LE coMTi: DARr. — Cela est dans l'ordre des idées de M. Gambetta.
M. Jules Ferry. — Ma mémoire est peut-être infidèle, mais je ne me rappelle pas cette dépêche. D'ailleurs, voici ce qui a pu se passer: un pigeon arrivait porteur d'une dépêche; on la déchiffrait, on commençait à la lire; retenu par mes fonctions, j'arrivais quelquefois une heure trop tard, et je ne connaissais qu'imparfaitement le contenu de la dépêche. D'autres membres du Gouvernement vous renseigneront peut-être sur la dépêche à laquelle vous faites allusion ; quant à moi, elle n'a pas laissé de trace dans mon esprit.
M. LE Président. — La Commission vous remercie de ces nouveaux renseignements et fera ajouter cette déposition à celles qu'elle a déjà reçues de vous.
{Séance du 25 nufi i812.)
Déposition de M. Jules Ferry sur le 18 Mars.
La déposition faite par M. Jules Ferry, le 23 juin 1871, devant la Commission d'enquête instituée par l'Assemblée nationale sur l'insurrection de 1871, démontre par toute une série de dépèches et de pièces authentiques que M. Jules Ferry, malgré l'alfolement des autorités militaires, dans cette lamentable journée du 18 mars, protesta vivement contre l'ordre écrit, donné et renouvelé par le général Vinoy au général Uerroja, d'évacuer l'Hôtel de Ville et les casernes ; qu'il sortit le dernier de l'Hôtel de Ville, à dix heures du soir; qu'enfm, il réunit les maires à la mairie du P'' arrondissement, et n'abandonna l'idée d'organiser la résistance que quand tout espoir fut perdu. M. Jules Ferry n'échappa, ce soir-là, au sort des généraux Lecomte et Clément Thomas — car la foule entourait la mairie du V^ arrondissement en poussant les cris de : Mort à Fciryl 11 nous faut Ferry/ — qu'en passant par le presbytère et l'église Saint-Germain-FAuxerrois ^.
M. LE Président. — M. Ferry, voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir. La Commission n'est pas encore complète, mais je ne voudrais pas, cependant, vous faire attendre trop longtemps.
Nous n'avons pas ici à nous occuper de ce qui s'est passé depuis le 4 septembre jusqu'au 18 mars, à moins qu'il ne s'agisse de
1. Enquête parlementaire sur l'insurrection du IS mars. Tome II, p. 60.
518 DISCOURS ET OIMMO.\S.
laits se ratl.ichaiil, diit'ctcineiil à rinsuiiection du IS mais. Nous vous <l<'niaiidons do vouloii' bien coiicenlrei' vos observations sur rolijet de nos études.
Nous riicrchons à préciser les faits qui se sont passés du 18 mars au 28 mai. et à en apprécier le caractère; nous vous demandons de vous expliquer uniquement sur ces faits, que vous devez bien comiailre, puisque vous étiez au centre de l'insurrection.
Voila le cadre dans lequel je vous prie de vous renfermer; sans cela, vous pourriiîz nous dire des choses fort intéressantes, mais en dehoi's de l'étude à laquelle nous devons nous livrer.
M. Jules Fkriîy. — Je tâcherai de me renfermer dans le proiiramme que vient de me tracer M. le Président.
Je Aais d'abord vous dire très ra}ddement comment s'est passée la journée du 18 mars. Ce récit l'ait nécessairement partie de votre enquête, et puis, remontant un peu plus haut, je vous moidierai comment elle a été amenée par une série de fatalités.
On a souvent employé ce mot en racontant l'histoire de notre é|)0(pie; mais je crois qu'on a vu rarement un enchaînement de fatalités plus inéluctables que celles qui se sont produites pendant une année dans noire pays.
Vous êtes saisis de la recherche des causes de l'insurrection du 18 mars. Sur les causes générales, des considérations pleines d'élévation et d'éloquence ont déjà été présentées; des choses excellentes seront certainement dites encore. Je voudrais, moi, et je ne suis venu ici que pour cela, réagir dans une certaine mesure contre l'opinion qui me parait très répandue aujourd'hui, (pie l'insurrection du 18 mars serait le résultat d'une conspiralion très anciennement organisée, et organisée par une société, dont le nom est aujoui'd'iiui célèbre, de X Internalionale.
Je suis 1res loin île méconnaître l'importance de ce phénomène social (]ui se résume et se personnifie dans la Société /'Jnteruationale.
J'avouerai même que les derniers événements ont donné à cet élément de trouble social une importance qu'en d'autres temps j'aurais été porté à dédaigner ou à estimer moins haut, mais ((u'acluellement, j'y reconnais un phénomène très grave, qui mérite toute l'atlention de l'observateur et du législateur. Je crois qu'il s'est passé, je dis s'est passé, car le danger me paraît écarté pour un temps, dans notre démocratie française, nu cnrhaînemont d'événements qui répond ii une certaine partie
DKI'OSITION SIR LE IS MARS. 519
de l'histoire de l'antiquité que nous avons tous étudiée. Nous pouvons (lire que nous avons eu, à l'état de tentative, heureusement très rapidement déjouée, la guerre servile après la guerre luuiique ; si l'on remonte à l'histoire de ces deux guerres, servile t't punique, on aperçoit des éléments analogues et dont la ressemhlance est frappante avec ceux qui ont engendré l'insurrection du 18 mars et les événements qui ont suivi. Mais je n'ai pas l'intention de m'étendre sur ce côté général de la question ; je voudrais surtout préciser les circonstances d'un ordre en quelque sorte secondaire, qui ont déterminé l'explosion.
Je crois que l'on ferait fausse voie, que l'on s'ahuserail étrangement et qu'on se mettrait dans l'esprit des préoccupations démesurées, si on attribuait uniquement aux éléments de guerre sociale qui existent dans notre civilisation moderne, les événements du 18 mars ; je voudrais dire, en très peu de mots, comment je les comprends, indiquer à la Commission les causes qui, suivant moi, auraient pu être écartées, si les événements avaient été différents, et dégager de la sorte vos esprits de préoccupations excessives. Je suis persuadé, en effet, que les événements du 18 mars n'ont eu la gravité redoutable qu'ils ont affectée, qu'à cause des circonstances extraordinaires qui les ont précédés.
Au nombre des causes .secondes, de ce que j'appellerai des causes secondes et déterminantes de l'insurrection, je placerai, tout d'abord, un état moral de la population parisienne, que je qualilierais volontiers ainsi : « la folie du siège », c'est-à-dire un état d'esprit déterminé par un changement d'habitudes et de vie, radicalement contraire aux habitudes, à la vie, à la tenue habituelle de notre société moderne ; une société faite pour le travail qui se trouve, tout à coup, par suite d'événements extraordinaires, jetée dans la vie militaire. Cinq mois de cette existence toute nouvelle, le travail interrompu, tous les esprits tournés vers la guerre; et cette lutte de cinq mois, aboutissant à une immense déception, une population tout entière qui tombe du sommet des illusions les plus immenses que jamais population ait conçues, dans une réalité qu'il avait été malheureusement impossible de lui révéler à l'avance, voilà ce que j'appelle la folie du siège ; et je soutiens qu'à l'exception de ceux qui, se trouvant auprès du Gouvernement, avaient, pai-
r.20 «ISCOUHS KT OPINIONS.
leiii' siiii.iiioii mr-mc, une connaissance plus exacte des choses, il n y a pas eu de Parisien qui n'ait ('■prouvé cette folie du siège.
Vous tous, messieurs, vous avez dû en reconnaître les atteintes chez les personnes avec qui vous avez des relations haliiluclles; quant à moi, je n'ai trouvé personne qui n'ait été l)Ius ou moins possédé de cette démence, résultat des illusions mihlaii'es, entretenues pendant cinq mois, et de la colère exti-aordinaire qui suivit la déception hnale.
Quand on tient ce premier point, on tient lune des extrémités du fil, et l'on arrive jusqu'à l'autre bout.
Le Gouvernement de la Défense nationale a maintenu l'ordre matériel depuis le 4 septembre jusqu'à la capitulation. Jusqu'à ctilc époque, aloi's même que nous étions tous, et que tous les nommes de bon sens devaient être profondément inquiets des etïets de cette capitulation, il avait été du devoir du Gouvernement de ne pas dire à la population parisienne jusqu'à quel point elle était près delà tin de cette résistance où elle avait mis toute son âme, et où elle s'est acquis tant d'honneur. Et, à côté du Gouvernement, les journaux avaient excité la confiance à un degré extraordinaire, maintenu et réchauffé les illusions. Quand nous arrivâmes au moment suprême, il se posa un grand problème i)our nous : comment la population parisienne va-t-elle suppoi'ter cette chute de l'empyrée sur la terre? La population parisienne résista à cette grande épreuve, et cela grâce à ce sentiment de la nécessité qui est dans la vie le plus grand soutien, et qui fait qu'en présence d'un mal irréparable, l'humanité courbe la tête.
La population parisienne avait beaucoup souffert matériellement. La liberté de franchir les portes de la ville, le ravitaillement tirent une sorte de contrepoids matériel à ses douleurs morales; il y eut une sorte de réaction physique qui fut très salutaire et ne contribua pas peu au rétablissement de l'équilibre. Et, je vous assure, messieurs, moi qui n'ai pas quitté un instant l'Hôtel de Ville, depuisle4septembrejusqu'au 18mars : moi qui ai assisté à tout le drame, je vous assure qu'à la fin (h' janvier et au commencement de février, il y avait les plus grandes chances pour que Paris revînt à l'état normal, à l'ordre, au travail.
Le ravitaillement s'était effectué avec une grande facilité et il
y avait chez tout le monde le désir de reprendre la vie au point où on l'avait laissée avant le siège.
Aussi je place, sans hésiter, au nombre des causes secondes, mais déterminantes, dont je parlais tout à l'heure, cette volonté exprimée par les Prussiens et dont il fut impossible de les faii-e revenir, d'entrer dans Paris et d'occuper un quartier de Paris.
Je considère que c'est là, parmi les causes de l'insurrection du 18 mars, un élément d'une extraordinaire importance et qui a décidé de la violence de la crise, et de la forme particulière qu'elle a revêtue. Si les Prussiens n'avaient pas fait à la population parisienne cette injure, à laquelle elle ne s'attendait pas, d'entrer chez elle — nous aurions eu sans doute d'autres crises — car nous ne nous sommes jamais fait d'illusions à cet égard ; il était impossible que quatre cent mille hommes armés reprissent le travail, que quatre cent mille hommes qu'on nourrissait à rien faire, quittassent la vie mihtaire pour la vie civile, sans qu'il y eût une crise; — mais je suis persuadé qu'elle aurait été fort différente et beaucoup moins grave.
Lorsque les Prussiens manifestèrent la pensée d'entrer dans Paris, la situation générale était extrêmement délicate pour le Gouvernement. En effet, il s'était opéré, au moment où les portes de Paris furent ouvertes, un relâchement général de tous les liens et une désorganisation générale de tous les éléments dont l'accord avait maintenu l'ordre dans Paris pendant tout le temps du siège. Nous avions réalisé un véritable problème d'équilibre, messieurs, car il faut bien se rendre compte que le Gouvernement de la Défense nationale, pendant tout le temps que Paris a été investi, n'a eu à sa disposition que des forces morales. Il a été un gouvernement d'opinion ; il n'avait pas à sa disposition une force matérielle dont il fût sûr et qu'il pût opposer à un puissant mouvement d'opinions en sens contraire ; et quand, dans deux circonstances mémorables, au 31 octobre et au 22 janvier, le Gouvernement a triomphé, c'est parce que le mouvement d'opinion s'est prononcé avec une grande intensité en sa faveur.
Le 31 octobre, il était contre le Gouvernement dans la première partie de la journée ; il lui est revenu, avec une force irrésistible, dans la seconde. Le 22 janvier, le mouvement lui était beaucoup plus défavorable, parce que tout le monde sentait
52> DISCOURS KT OflMONS.
aiiprocliiM- l;i cipiliilalioii. mais la force inalériellc était venue à son aidt' avec plus (rcriicacilé, et quelques coups de fusil siirilrcut pour dissiper les émeutiei-s, peu résolus et hésitant tMi\-iiiriurs siiile plan qu'ils devaient suivre.
Mais tout cela tenait à des habitudes prises, à la constitution de certains pouvoirs; et toutes ces luilutudes et tous ces pouvoirs se sont trouvés désorganisés par la capitulation.
Ainsi la principale force du Gouvernement, force matérielle qui contenait aussi une gi'ande force morale, c'était la garde nationale. Mais, lorsque la capitulation fut annoncée, la garde nationale se trouva désorganisée de toutes les manières, d'abord par la démission de son commandant en chef, l'infortuné ClénuMit Thomas ; son état-major le suivit, et avec lui tous ceux qui avaient maintenu l'ordre pendant cinq mois et demi.
Non seulement l'état-major fut désorganisé, mais aussi le coiuinandement dans les rangs inférieurs. Les chefs de bataillon les meilleurs, les plus sûrs, ceux que nous avions trouvés auprès de nous au 22 janvier et au 31 octobre, et en même temps qu'eux beaucoup d'hommes qui s'étaient montrés les plus fermes soutiens de l'ordre, lassés de la longueur du siège, désireux d'aller retrouve!' en province leurs familles ou leurs alfaiivs, s'empressèrent de quitter Paris. Il y eut une émigration considérable qui désorganisa le commandement.
Pendant le siège, nous avions maintenu l'équilibre de la garde nationale au moyen d'une institution tout à fait empirique, mais (pii nous avait parfaitement réussi, celle des secteurs.
La garde nationale avait été placée sous le commandement d'ofticiers supérieurs de la marine, qui ont montré, pendant ces longs mois, non seulement une grande énergie militaii'e,mais des aptitudes civiles dont j'ai été souvent frappé. Et nous pouvons dire que c'est à ces amiraux, commandants de secteui"s. que nous avons dû le maintien de l'ordre dans la garde nationale; ils avaient sur elle un ascendant que le Gouvernement n'avait pas; ils avaient été associés à ses périls, à ses espérances; ils n'avaient pas contre eux tout ce que nos malheurs avaient fait rejaillir sur nous (rim[)opularité inévitable. Les chefs des secteurs étaient les maitres de la garde nationale. Le général Caillé, par exenqde, (pii commandait le secteur de Belleville. avilit fail Av> iui'r\t'illi's. Il n'y avait jamais eu d'émotion vio-
lente à Belleville : il l'avait maintenu par son autorité pei'sonnelle. Mais lorsque arriva la grande débandade après la capitulation, les commandants de secteurs demandèrent à se retirer.
Le commandant supérieur de l'armée, le général Vinoy, ne manifesta peut-être pas un désir assez vif de les conserver; ils [lartiient; les secteurs furent désorganisés. Au 18 mars, on ne savait plus où étaient les secteurs; il y avait eu, pour le malheur public, non seulement des changements de personnes, mais des changements de locaux. Je i-ecevais à l'Hôtel de Ville, à cette date même du 18 mars, des dépêches de maires ainsi conçues : « Où donc est notre secteur? Je ne sais à qui m'adresser pour obtenir un bataillon. »
Eli résumé, messieurs, il est incontestaltle qu'au commencement de février, lorscjue la première satisfaction du ravitaillement eut été un peu épuisée, Paris se trouva dans une situation très critique par cette accumulation dans ses murs d'un aussi grand nombre d'hommes armés sans organisation, sans gouvernement, qui ne reconnaissaient plus aucune autorité.
Mais je crois encore que la force acquise et les habitudes prises auraient pu maintenir l'état des choses, sans cet événement qui est une des causes principales, parmi les causes secondes, l'entrée des Prussiens.
Et je vais vous montrer que l'entrée des Prussiens a été déterminante. Jusqu'au moment où il en a été question, la garde nationale n'a pas mis la main sur un canon. Les premiers canons ont été enlevés sur la nouvelle de l'approche des Prussiens ; et ils ont été enlevés ceux-là, messieurs, croyez-le bien, par des citoyens fort attachés à l'ordre, par des gardes nationaux de Passy et d'Auteuil, et enlevés où? au Ranelagh, où malheureusement il y avait des batteries oubliées.
Eh bien, dans cette population mise bors d'elle-même, qui acceptait si difficilement que Paris pût être vaincu, qui était si disposée à mettre tous ses désastres sur le compte de la trahison, la pensée que cette entrée des Prussiens était encore une nouvelle trahison, gagna beaucoup d'esprits. Ces choses se disaient et elles trouvaient ci'èance auprès de ceux qui croient tout ce qui se dit; c'est ainsi qu'on arriva successivement à mettre la main sur tous les canons, et l'insurrection se trouva posséder des canons, uniquement parce que les
524 niSCOUKS ET OPINIONS.
PriissiPiis rlaifiil rulrrs dans Paris; si liien que vous lU' pouvez pas, niossiours, loul eu lenaiil le ('om[)le que la raison imliipie (les causes générales de rinsurreclioii, perdre de vue que ce fait, qui lui a donné un caractère si formidable, est encore l'œuvre de nos ennemis. Je suis convaincu, quant à moi, que les choses auraienl tourné autrement si les Prussiens n'étaient pas venus paradei- dans nos murs. Je suis persuadé que, si des accidents (iaii'ut iiu''vitaliles, ils auraient eu un autre caractère et une iiien moindi'e intensité.
C'est encore à ce moment que se rattache et se détermine le courant qui a aggloméré les divers éléments de l'insurrection. C'est là que vous pouvez les saisir sur le vif.
Le comité central de la garde nationale, qui a joué un si grand rôle dans cette affaire, existait déjà assurément. Il y avait depuis longtemps dans la garde nationale un foyer de conspiration contre les chefs élus: c'était le corps des délégués des compagnies, chargés de les représenter pour l'élection des officiers. Dès le mois de janvier, le Gouvernement de la Défense nationale, ému de ce mouvement intérieui- de la garde nationale, avait fait paraître dans le Journal offcieL où je pourrais la l'etrouver, une note dans laquelle il rappelait aux délégués de la garde nationale (pi'ils n'en étaient pas les véritables chefs, et que les seuls chefs étaient les chefs élus.
Qu'étaient- ce que ces délégués? C'était une institution de 18ol. Pour nommer les chefs de bataillon, on réunissait les officiers et un certain nombre de délégués par compagnie. Ces délégués s'étaient imaginé (lu'ils étaient la représentation peiMuanente et le véritable commandement. Des réunions se tini-ent, des brochures furent publiées où tous ces pouvoirs étaient afllrmés. C'est à l'occasion de ces brochures et de ces réunions que parut une note qui rappela aux délégués (pi'ils devaient se dissoudre immédiatement après les élections.
De la réunion et du concert des délégués sortit le comité central de la garde nationale. Mais le comité ne prit l'initiative et la force directrice qu'à la faveur de l'entrée des Prussiens. Le comité se montra, pour la première fois, à la (in de février, une certaine nuit, où le bruit se répandit que les I>russiens allaient entrer le lendemain. Alors tout Paris retentit du biuit des tambours et des clairons, et une partie des bataillons de la
garde nationale se réunit; je dis une partie, parce que, bien qu'on ait sonné le tocsin et battu le i-appel de toutes parts, les gardes nationaux vinrent en très petit nombre. Je me rappelle que M. Dubail, maire du \" arrondissement, me disait cette nuit-là même : « On sonne le tocsin, mais vous pouvez être sans grande inquiétude : il n'est venu que deux ou trois cents gardes nationaux. » Les Prussiens n'entrèrent pas cette nuit-Là; je crois que ce fut un grand bonheur; s'ils étaient entrés, nous aurions pu assister à d'horribles scènes; car, s'il n'y avait pas un grand nombre de bataillons sur pied, des milh'ers d'hommes sans armes, de femmes et d'enfants allaient au-devant d'eux alfolés, tandis que, lors de l'entrée de l'armée allemande, le 1" mars, tout se passa à l'honneur de la population parisienne qui eut une tenue admirable, et qui laissa les Prussiens dans un isolement comi)let ; si bien qu'ils emportèrent de cette aventure un sentiment profond d'humiliation et de ressentiment.
Mais le mouvement insurrectionnel avait pris sa forme : c'était la reconstitution de la garde nationale sous d'autres chefs, et la garde nationale mettant la main sur les canons; alors, le comité central qui. pour être composé d'inconnus, n'en était pas moins guidé par un instinct politique très habile, vit qu'il y avait là un commencement d'opérations bon à poursuivre ; et, dans tout Paris, les gardes nationaux du comité central se mirent à recueillir les armes, les munitions et les canons partout où ils purent en prendre.
Le malheur, c'est que, pour résister à cette organisation révolutionnaire de la garde nationale, nous n'avions plus qu'une organisation légale profondément alïaiblie par le départ des principaux chefs de bataillon et par l'absence d'un commandant en chef. Et il ne se passait pas de jours où, dans notre Conseil, je n'implorasse la nomination d'un commandant de la garde nationale. Le hasard a fait qu'une dépêche que j'écrivais alors s'est retrouvée; je suis heureux de pouvoir vous la faire connaître, parce qu'elle indique bien la situation. Cela vous montrera que ce que je vous dis n'est pas une théorie faite après coup, mais une observation très exacte des faits.
C'était le 4 mars, à la suite de l'occupation prussienne, au moment où les Prussiens venaient d'évacuer Paris. On me
ilemandail de Boi'dfaux des nouvelles; M. Jules Simon, qui élait alors ministre de rinléricur, me disait : « Édiliez-nous sur létat de Paris. »
Alors j'éci'ivis ceci :
» Le 4 mars, 11 h. 50 m. «lu matin.
« Celte dépêche, je l'ai retrouvée dans un journal delà Commune. L'insurrection avait retrouvé au ministère de Tlntérieur un certain nombre de dépêches, et le journal La Comninnc les classait sous ce titre :
« Le prologue d'un coup d'Etat. »
Parmi ces dépêches, était celle que je vais vous lire :
« Maire de Paris à Jules Simon, Bordeaux,
« 4 mars 1871, 11 h. 50 m. du matin.
« Le péril ici est dans l'anarchie de toutes choses; la tran- (liiillité matérielle est maintenue sans difliculté, grâce à un laisser-aller complet qui est imposé par la nécessité.
« La garde nationale n'est plus (ju'un immense désordre; elle a, depuis la démission de Clément Thomas et le départ de beaucoup de ses officiers, cessé de former un corps. Les secteurs ont été désoi'ganisés au même moment; tout lancien mécanisnu' s'est trouvé détruit. Aujourd'hui, une partie des bataillons, la minorité sans doute, obéit à un comité occulte, fort bien organisé, qui, pour le moment, paraît n'avoir d'autre but que de rassemblei', en les prenant partout, même par force, fusils, canons, munitions. Belleville et Montmartre sont occupés militairement par la garde nationale, qui obéit au comité, non à ses chefs de bataillon, destitués de fait.
« La masse prend plaisir à jouer au soldai, les meneurs pensent à autre chose. Un bon généi'al de la garde nationale pourrait encore nqirendre en mains les bons éléments qui ue manquent pas, mais (jui n'ont plus de centre. Je répète cela depuis dix jours au Conseil. »
(Kxiraitdii joiinial Lu Cnmwunc, du 2C} mars 1871.)
M. Jules Ferry. — Cette dépêche précédait de peu l'arrivée du généi-al d'Aurelles de Paladines (pii venait d'être nommé
ux^néral de la garde nationale. Il fut impuissant à réunir les divers éléments de l'ordre : il arrivait trop tard.
Cependant beaucoup de tentatives de conciliation furent encore faites. Les maires intervinrent, animés de beaucoup de dévouement et d'un grand désir d'apaiser les esprits. Plusieurs réunions de maires eurent lieu dans ce but au ministère de l'Intérieur.
Il y avait quelque chose d'assez bizarre, je dirai presque «l'enfantin, dans cette manie des canons.
Beaucoup de gens s'étaient emparés de ces canons, uniquement pour pouvoir dire qu'ils avaient des canons, et sans avoir la pensée de s'en servir même contre les Prussiens, puisque l'armistice venait d'être signé. Ils disaient : « Ces canons sont à nous, nous les avons payés. » Il y avait, en etïet, peut-être 2U0 pièces qui avaient été fondues à l'aide de sousci'iptions.
Quoi qu'il en soit, il avait d'al)ord paru possible d'aii'iver à reprendre ces canons par voie de conciliation. Les man-es des XIV«, XV', XVIP et XVIIP arrondissements, en un mot les maires de tous les arrondissements excentriques, s'y étaient employés.
Nous eûmes à ce sujet beaucoup de conférences au ministère de l'Intérieur. Les maires nous disaient : « Attendez encore, ayez patience ; on a promis de les rendre ; c'est pour demain. » Il y avait, en etïet, des gens qui promettaient de les rendre et qui n'avaient l'éellement pas de mauvaises intentions.
Il y en avait d'autres, au contraire, qui suivaient un ])lan parfaitement arrêté et résolu.
Quant à moi, après tant de tentatives infructueuses, je demeurai convaincu, — et c'est encore ma conviction aujourd'hui, — qu'on ne nous rendrait jamais les canons de bonne volonté. Il y avait un parti pris évident de ne pas les rendre.
Ici se place un incident malheureux qui a précédé de 24 heures à peine le 18 mars. Il existait à la place Royale un parc d'artillerie de 80 canons. On avait obtenu de l'officier qui les gardait qu'il les restituerait à l'autorité légitime, c'est-àdire au commandant de la place, le général Vinoy.
Toutes les dispositions furent prises en conséquence et l'on vint la nuit, à une heui-e convenue, réclamer les canons. L'offi-
cier de service, qui appartenait à un bon bataillon, répondit : « Je veux bien livrer les canons ; mais comme je no, vous connais pas, je ne le ferai que si vous avez un ordre écrit. » — Mallieureusemenl, roflicier d'artillerie qu'on avait envoyé, n'avait pas d'ordre écrit.
Il ivionrna au quartier-général pour en chercber un. Mais pendant ce temps-là, la chose s'ébruita; le bataillon de la place Royale l'ut relevé et, quand on revint, on se trouva en face de gens hostiles qui. craignant un coup de main sur la place Royale, transportèrent tous les canons au faubourg Saint- Auloine, dans un autre parc d'artillerie, situé rue Rasfroi.
La mèche était éventée; la méliance était devenue générale, si bien {jue, lorsqu'à la réunion du Gouvernement, la question nous fut posée par le chef du Pouvoir exécutif, je n'hésitai pas à me prononcer pour une intervention matérielle, et à dire que puisqu'on n'avait pas voulu rendre les canons Yolontairement, il fallait les prendre de force.
.l'exprimai l'avis qu'il ne serait pas très difficile, par une opération militaire bien conduite, par un coup de main exécuté la nuit ou de grand matin, d'occuper les buttes Chaumont et surtout la butte Montmartre, où les canons se trouvaient entassés, de telle sorte qu'il serait impossible de s'en servir contre la troupe qui gravirait la butte pour s'en emparei".
Cette opinion fut aussi celle du Conseil, et le ISmars, suivant les dispositions prises par le général Vinoy, de grand matin, les troupes gravirent les hauteurs des buttes Chaumont et des buttos Monlmarti'e, sans aucune espèce de difficultés, mirent la main sur les canons, tirent piisonniers les petits groupes de gardes nationaux qui se trouvaient là, et nous fûmes tout à fait maîties du luouvement à cette première heure.
Ici se [iluce la question de savoir comment ce premier succès a pu aboulii- au foi'midable échec de la journée.
Est-ce, comme on l'a dit, parce qu'on a perdu du temps ou parce qu'en réalité on n'a pas pu enlever les canons? Il est certain que ce n'est que vers dix heures qu'arrivèrent les prolonges d'artillerie nécessaires à l'enlèvement des canons, et (ju'à cette heure déjà, les choses avaient changé de face et le mouvement avait pris le dessus.
Dans cette journée, j'ai échangé de nombreuses dépêches
avec le Chef du Pouvoir exécutif, avec le commandant supérieur et avec le préfet de police.
Comme je ne voulais pas laisser entre les mains des insurgés ces dépêches, qui auraient pu les éclairer sur nos projets et surtout sur l'état moral de nos troupes, je les ai emportées avec moi, le 18 mars au soir, lorsque je fus obligé de quitter l'Hôtel de Ville.
Je suis heureux de les avoir aujourd'hui et, si vous le permettez, je vais vous les lire, parce qu'elles vous donneront le tableau exact, minute par minute, de cette malheureuse journée, depuis 7 heures du matin, jusqu'à 11 heures du soir.
La première dépêche est de 6 h. 25 m., 18 mars 1871.
« Maire de Paris à Préfet de police.
« Savez-vous quelque chose ? J'ai mission de télégraphier ce « qui se passe.
« Sif/né : Jules Ferry. »
M. Thiers m'avait dit, en elïet, de lui télégraphier ce qui se passerait dès le matin.
Le Préfet de pohce me répond :
« 18 mars 1871, 6 li. 50 m. du malin.
'< Renseignements assez rares à cause des difficultés de « passage pour nos agents. — Les buttes Chaumont ont été « occupées par les troupes sans résistance sérieuse. Je vous « télégraphierai ce que je saurai. »
A 7 heures du matin, je fais connaître ces résultats au Chef du Pouvoir exécutif par la dépêche suivante :
« 18 mars 1871.
« Maire de Paris à Chef du Pouvoir exécutif à Versailles, et « à Affaires étrangères à Pai'is.
« Il est 7 heures, — buttes Chaumont occupées sans « résistance sérieuse, — nous ne savons rien de plus ici ni à la « Préfecture de police, — calme absolu, — pas de rappel de la « garde nationale.
« Siyné : Jules Ferry. »