i0 DISCOUKS ET OPIMONS
A 7 11. -20 111., If Préfet de police m'envoie la (léi)êrlie que voici :
<< 18 mars 1871.
(( Général Valent in, l*réfet de police à .uénéi'al Vinoy, « GuciTC, Intérieur, AITaires étrangères, Garde nationale, (( Maire de Paris.
« La batterie du moulin de la Galette vient d'être prise sans u coups de fusils. — Les gardes nationaux ont déposé leui's « armes.
« Sif/iiP : Valk.ntin. »
Le moulin de la Galette, ce sont les buttes Montmartre. A 8 b. 32 m., nouvelle dépécbe du Préfet de police.
" 18 mars 1871.
« Général Valentin à Affaires étrangères, Intérieur, Guerre, « Général en chef de la garde nationale de Paris.
(c L'ensemble des rapports satisfaisant jus(|u'à présent. Il y « aurait des préparatifs de résistance à la salle de la Marseil- « laise avec des l)arricades, — Montmartre parait être occupé « après un très faible engagement, Belleville aussi, pour la plus u grande piartie, avec certains points résistants.
« Demande générale du désarmement des (jiiarlieis insurgés. »
u 18 mars 1871, i» h. 10 m.
« Préfet de police à Affaires étrangères, Intérieur, Guerre, « Général en chef de la garde nationale, Maire de Paris,
« Les di-apeau\ rouges de la place de la Bastille sont ai»;illiis. »
Il y avait, en effet, des di'apeaux rouges qui llottaient depuis longtemps sur la colonne ; un marin les avait enlevés.
A ce moment, nous entendîmes une forte canonnade. Je lis prendre des informations et, pensant qu'on pouvait être inquiet de cette canonnade, je traduisis les informations que je venais de n'cueilii]- dans la dépêche suivante :
u 18 mars 1871, 9 h. 40 in.
« Maire de Paris à Préfet de police. Guerre, Atfaii'es étran- « gères. Intérieur. Garde nationale.
« Le canon que vous avez entendu ce matin et il y a une « heure, est celui des Gobelins. — Les gardes nationaux du « prétendu général Duval ont tiré à blanc, mais ils ont des « munitions.
« Une quinzaine de pièces sont disposées autour delà mairie « du XIIP dans la dii-ection des avenues. — ■ Le général Duval « recrute les gamins du quartier, leur donne des pioches pour « construire des tranchées.
« Le quartier, à peu prés dépourvu de troupes, appartient « absolument au comité central et Duval y régne en maître. — « Trois gendarmes, envoyés en ordonnance, sont captifs dans « la cour de la mairie.
" Si(/np : Jules Ferry. »
A 10 heures du malin, j'envoie nne nouvelle dépêche.
« 18 mars 1871.
« Maire de Paris à Garde nationale, place Vendôme.
« Le maire du XIII« arrondissementvientd'arriver ; il demande « où il peut s'adresser pour avoir un piquet, et quel est le nou- « veau secteur; répondez-moi de suite. — D'après le maire, les « canons sont moins nombreux que ne le portait le précédent « rapport — pas d'écouviljons — munitions mouillées; rien de « sérieux, mais, à mon avis, il faut veiller et envoyer là un « bon piquet.
« S>(/np : Jules Ferry. »
» 18 mars 1871, 10 h. 20 m.
(Les choses commencent à se gâter.) — « Général Valenlin à « général Vinoy, Guerre, Intérieur, 3Iaire de Paris, Général « garde nationale.
« Beaucoup d'effervescence dans le \b arrondissement. — « Des gardes nationaux ont barré la rue de la Roquette par c( deux barricades. Des gardes nationaux descendent vers la « Bastille. »
Presque en même temps, à 10 h. 3o m., je télégraphiai ce qui suit, d'après mes renseignements :
« Maire de Paris à Préfet de police, Guerre, général Vinoy, « Affaires étrangères. Intérieur.
« Les canons enlevés de la place Royale » — ceux dont je
532 DIsrOUHS ET OPINIONS.
parlais tout à riiciirc — « ont été conduits rue Basfroi et rue « (le la Roquette.
« On a élevé une barricade dans le fauboufg Saint-Antoine, « au coin de la rue Saint-Bernard.
« Le faubourg est barré à la hauteur du poste Montreuil. — <( Le réuiment qui est sur la place de la Bastille ne paraît pas « dans de bonnes dispositions et fraternise beaucoup trop.
« Sifj/K' : Jules Ferry. »
« 18 mars 1871, 10 h. 30 m. du matin.
(Le mouvement se dessine dans le sens d'un désastre). — « Police à Chef du Pouvoir exécutif, Intérieur, Guerre, Justice, « Général en chef, Commandant de la garde nationale. Maire « de Paris.
« Très mauvaises nouvelles de Montmartre. Troupe n'a pas « voulu agir. Les buttes, les pièces et les prisonniers repris par « les insurgés qui ne paraissent pas descendre. Le comité « central serait au parc de la rue Basfroi.
« Le mouvement très intense, XP arrondissement et rue de la « Roquette. »
« 18 mars 1871, 10 li. 4-") m. du matin.
« Général Valentin à Intérieur, Vinoy, Guerre, Affaires « étrangères. Justice, Maire de Paris.
« On n'avance pas du côté de La Villette. Toutes les mau- « valses nouvelles de Monlmai'tre confirmées, les barricades « s'élèvent dans Ménilmontant ; au XIIP arrondissement, l'usine « de M. Say est envahie par le 133* bataillon. »
« 18 mars 1871, 10 h. 55 m. du matin.
« Maire de Paris ;i Alïaires étrangères, Intérieur, Préfet de « police, général Vinoy, Garde nationale.
« Mauvaises nouvelles du Luxembourg; les soldats ont été « désarmés et fraternisent dans le jardin. On répand mécham- « ment le bruit que Louis Blanc et Gambetta sont arrêtés.
« On se demande ce que font les ofliciei's: on n'en voit nulle « part.
« Autres nouvelles du boulevard Magenta. Soldats désarmés « par garde nationale et fraternisent.
« Signé : Jules Ferry. »
« 18 mars 18T1, Il h. 18 du matin.
« Police à Affaires étrangères, à général Vinoy, Intérieur, « Justice, Guerre, Mairie de Paris.
« Le Luxembourg envahi par la garde nationale qui fraternise « avec la troupe.
« Sirjné : ValeNTIN. »
» 18 mars 1871, 11 h. 20 du matin.
« Général Valentin au Maire de Paris.
« Une colonne se dirige sur IHôtel de Ville par le boulevard « de Strasbourg. Elle est mêlée de ligne. »
A ce moment, j'avais quitté l'Hôtel de Ville. J'étais allé au Conseil du Gouvernement aux AITaires étrangères, pour prendre des instructions, et mon chef de cabinet, qui était à l'Hôtel de Ville, m'écrivit ceci :
« 18 mars 1871, 11 h. 25 m. du matin.
« Chef de cabinet du maire de Paris à M. Jules Ferry au « ministère des Atïaires étrangères, à Préfet de police. Intérieur, « Atïaires étrangères, général Vinoy, général d'Aurelles.
« Une manifestation d'environ 200 individus très bruyants « dont moitié environ de soldats de ligne, la crosse en l'air, « avec clairons et tambours de la troupe, est arrivée sur la « place de l'Hôtel-de- Ville jusqu'à la grille.
« Un garde national les harangue. Ils crient : à la Bastille ! « à Montmartre ! vive la République ! et demeurent sur la place. « La foule augmente un peu. Un coup de feu a été tiré du quai « contre l'Hôtel de V' ille ; nous ne répondons pas. Les groupes « se dispersent et se tiennent au coin des rues. »
Sur ces entrefaites, j'étais rentré à l'Hôtel de Ville où je reçus du Préfet de police une dépêche peu intéressante, à propos d'un gendarme qui avait été fait prisonnier par les insurgés.
« 18 mars 1871, 12 h. 5 m. du matin.
« Police à Mairie de Paris.
« Je connais l'incident; mais je suis sans nouvelles du gen-
534 insCOLIRS ET OPINIONS.
« darnie Boisseau. Dès que j'en aurai leni, je m'empresserai de « vous les ti'ansmellre. »
A une lieiiie, j'envoyais la dépêche suivante :
« Mairie de Paris à Inléi'ieur, Alïaires étrangères, général « Vinoy, Garde nationale.
« La proclanialion que j'ai emportée du Gouvernement va « être affichée. La situation du XI'= arrondissement est perdue. « L'insurrection en est maîtresse. La garde nationale s'est « réunie, mais regai'de faire les barricades autour de la Mairie. « Le maire du XIV"* est absolument captif. L'attitude de la « troupe qui revient de la Bastille est lamentable : crosse en « l'air, et le reste.
« S)f/né : Jules Ferrv. »
Vient maintenant une dépêche du général qui commandait l'Hôtel de Ville, au Préfet de police. 11 lui demande des agents en bourgeois parce qu'on arrêtait les ordonnances.
« 18 mars 1871. 2 h. 25 m. du soir.
« GénéralDcrroja, commandant l'Hôtel de Ville, à Préfet de « police.
« Je vous pi-ie de m'envoyer six: agents en bourgeois pour « porter mes dépêches immédiatement.
« Les gendarmes chargés de ce service sont arrêtés. Pouvez- « vous me donner des nouvelles de la situation? Nous ne savons « lien ici. »
« 18 mars 1871, 2 li. 52 m. du soir.
« Général Valentin à général Vinoy, Giieri-e, Intérieur, « Alïaires étrangères, Garde nationab-, Maiiùe de Paris. « La barrière d'Enfer est occupée par les insurgés. )>
Nous rencontrons ici un incident. Voici une dépêche du colonel Vabre, commandant l'Hôtel de Ville, adressée au Préfet de police :
.. 18 mars 1871, 2 li. 50 m. du soir.
« Colonel Vabre à Préfet de police.
« On nous dit que la caserne Lobau va être évacuée.
« Qu'y a-t-il de vrai et que doit-on faire? »
En effet, à deux heures et demie, entrait dans mon cabinet un
oflicier de gendarmerie de la caserne Lobau qui me dit : « Je « viens de recevoir l'ordre d'évacuer la caserne ;je ne comprends « pas pourquoi. Si on i'évacue, elle sera prise immédiatement M pai' les insurgés. » — C'est, messieurs, la caserne qui est la plus rapprochée du quai ; elle commande le petit jardin qui est situé derrière l'Hôtel de Ville, et l'abandonner, c'était livrer l'entrée de la mairie de ce côté.
J'envoyai sur-le-champ la dépèche suivante au Préfet de police :
« 18 mars 1871, 2 h. 50 m. du soir.
« Mairie de Paris à Préfet de police.
<( On fait évacuer la caserne Lobau. C'est comme si on livrait « l'Hôtel de Ville. Qui a donné cet ordre? C'est certainement « un malentendu.
<> Sif/iip : Jules Ferry. »
A trois heures, j'insiste et je précise :
.< 18 mars 1871, 3 h. du soir.
« Mairie de Paris à Préfet de police.
« l\ y a 83 hommes dans la caserne Lobau, 40000 cartouches « impossibles à enlever. La caserne commande le jardin de « l'Hôtel de Ville. Il vaudrait mieux en renforcer la garnison. « Si on l'évacué, on la livre à l'insurrection. Je m'oppose à « l'exécution de cet ordre, évidemment irréfléchi.
« Sir/)ié : Jules Ferry. »
J'adressai en même temps au ministre de l'Intérieur et au président du Conseil, que je croyais encore au ministère des Affaires étrangères, mais qui n'y était plus, une dépêche ainsi conçue :
" 18 mars 1871, 3 h. 15 m. du soir.
« Maire de Paris à Intérieur, à président du Conseil, à « Affaires étrangères.
« Un ordre général est donné d'évacuer les casernes. On a « ainsi livré celle du prince Eugène.
« Ordre aussi d'évacuer caserne Lobau. Je m'y oppose : c'est « livrer l'Hôtel de Ville et je ne subirai pas cette extrémité « honteuse. »
r,3G DISCOUUS ET OPINIONS.
Je vous ileniande pardon de ces expressions un peu vives ; mais, vous le comprenez, la situation elle-même était très violente.
<( Vous devez garder l'Hôtel do Ville et ses casernes qui sont « une forteresse, ainsi que la Préfecture de police. Il semble « qu'on perde la tète.
<■ Sif/ni^ : Jiili's Ferry. »
« 18 mars 1871, 3 h. 30 m. du soir.
« Général Valentin à colonel Vabre, qui commandait l'Hôtel « de Ville.
« Le régiment de ligne qui nous gardait s'est-il replié? et « qu'avez-vous pour vous garder, abstraction faite de Lobau? »
Je prends la plume et je réponds :
(c 18 mars 1871, 3 h. 35 m. du soir.
« Maire de Paris à Pi'éfet de police.
« Nous gardons naturellement le 110^ de ligne, n'ayant point « l'intention de livrer l'Hôtel de Ville. Quant aux 83 gendarmes « de Lobau. ils ne peuvent vous être nécessaires, et ils valent « mieux que .500 soldats. Il faut al)solument nous les laisser.
« Sifpié : Jules Ferry. »
Voici la réponse du général Valentin :
« 18 mars 1871, 3 h. 54 m. du soir.
« Général Valentin à Mairie de Paris.
« Gardez la garde républicaine de Lobau. Ce n'est que dans « le cas où la troupe de ligne se replierait qu'il y aurait lieu « d'évacuer la caserne. »
A 4 beures 20, je reçus du général en cbef la dépècbe suivante qui m'encbanta parce qu'elle me donnait raison :
« 18 mars 1871, 4 h. 20 m. du soir.
« Général en cbef à Préfet de police et Mairie de Paris. « Qui donc a donné l'ordre d'évacuer casernes Lobau et « Napoléon?
« Ce n'est pas moi : je suis disi)osé à les faire renforcer. »
DÉPOSITIOiN SUR LE 18 MAHS. 537
Je répondis :
« 18 mars 1871, 4 h. 50 m. du soir.
« Mairie de Paris à général Vinoy et à Intérieur.
« L'ordre d'évacuer était signé par le colonel de la garde « républicaine. — Le général Valentin parlait de faire replier « le 110« qui est dans la caserne Napoléon. J'ai refusé formel- « lement de laisser faire, sans quoi non seulement Lobau mais « Napoléon seraient livrées à cette heure; Napoléon aurait « besoin d'être renforcée, non comme nombre, mais comme « esprit.
« Sir/np : Juli's Ferry. »
Vient maintenant une dépêche circulaire du général Valentin au Gouvernement.
« Circulaire de Paris. »
« 18 mars 18TJ, 5 h. 20 m. du soir.
« Généi-al Valentin à général Vinoy, général Le Flô, général « Paladines, président du Gouvernement, Affaii-es étrangères, « Intérieur, Justice et Maii-e de Paris.
« Les casernes du Château-d'Eau et du faubourg du Temple « ont été envahies sans résistance de la part des soldats qui ont « livré leurs armes, et se répandent ilans les rues en criant : « Vive la Répubhque! — Colle du Chàteau-d'Eau est occupée « par le 107' bataillon. Les ai-raes paraissent servir à armer des « mobiles et des soldats libérés. On parle de projets d'attaque « contre la Préfecture de police, la Ville et la place Vendôme. »
« 18 mars 1871. 5 h. 45 m. du soir.
« Général Valentin à généraux Vinoy, Le Flô, Paladines, « Président du Gouvernement, AtYaires étrangères, Intérieur, « Justice et Maire de Paris (circulaire).
« Les 82« et 131" bataillons semblent se dirigersur la Préfec- « lure avec des intentions hostiles. Je prends des piéparatifs « de défense ; on fait des barricades autour de Mazas. »
'< 18 mars 1871, 6 h. 20 m. du soir.
« Général Valentin à généraux Vinoy, Le Flô, Paladines, « Président du Gouvernement, Atïaires étrangères. Intérieur. « Justice et Maire de Paris (circulaire).
r,38 IHSC.dl lis KT (ll'l.MO.NS.
(( Lo liJ4" bataillon criiic l'Hùtol dé Ville. Lobau a été ren- « forcée d'une compagnie. »
Vingt minutes avafil. ou cttVl, j'avais télégraphié ceci au Gou-
vcnicmt'iil :
« 18 mars 1871, 0 h. du soir.
« Maire de Paris à Intéiieui-, à Garde nationale, à Affaires « étrangères.
« La i)lace de THcMel-de-Ville est occupée par des bataillons « hostiles; nous sommes cernés. »
" Sifj/ip : .Tilles Fkrry. »
« 18 mars 1871, 6 h. 15 m. du Sdir.
« Maire de Paris à Préfet de police, à général Vinoy.
« Les bataillons qui occupent la place sont peu nombreux; « que les casernes tiennent bon; seulement, la caserne Napo- <( léon est attaquée par derrière. »
Il y avait eu, en efTet, une petite tentative qui n'a pas réussi.
« Maire de Paris à Préfet de police, Intérieur, Président du « Gouvernement, Garde nationale, général Vinoy.
'< Le bataillon <pii cernait l'Hùtel de Ville, après avoir chargé « ses armes et stationné quelque temps, se i-etire en criant; la « caserne est en parfait état. »
L'attaque avait été repoussée.
Voici maintenant la dépêche qui tomba sur nous comme un coup de foudre :
" 18 mars l^f71, 6 h. lU m. du soir.
« Préfet (le [lolice à général Vinoy. Guerre, Président du « Pouvoir exécutif, Intérieur. Justice. Alïaires étrangères, « Maire de Paris.
« Un sergent-major vient de me dire que les généraux « Lecouite et Glément Thomas avaient été fusillés après juge- « ment d'une cour martiale. Il avait vu les cadavres. »
« S>;/itP : Valkntin. »
< 18 mars 1871, 6 h. 55 m. du soir.
« Maire de l'aris ;'i Préfet de police, général Vinoy, général « Lo Klô, Intérieur, Président du Gouvernement.
« On construit des barricades au pont Louis-Philippe rue
« Bourtibourg ; on va évidemment en faire dans toutes les « petites rues intermédiaires : le but est d'isoler l'Hôtel de Ville. « J'attire voti-e attention sur l'importance de bien garder le « nouvel Hôtel-Dieu et le pont d'Arcole; du pont d'Arcole, « avec une mitrailleuse, on pourrait balayer la place si cela « devenait nécessaire. »
Vous le voyez, la situation est bien claire. Je vous dirai qu'un peu avant, prévoyant un siège, j'avais envoyé des voitures avec des employés à la .Manutention. Ils étaient revenus avec du pain et des liquides, et nous avions de quoi nourrir le MU'' régiment pendant 48 beures au moins.
M. LE MARQirs DE MoRXAV. — A quelle heure aviez-vous eiivové ces voitures?
M. Jules Ferry. — Entre 4 et o heures.
M. LE MARQUIS DE MoRNAV. — Vous n'étiez pas encore cernés?
M. Jules Ferry. — Non, mais je prévoyais que je pourrais l'être, et la prudence me commandait de prendre des précautions.
Un membre. — Je croyais (]u a ce moment-là l'Hôtel de Ville était cerné.
M. Jules Ferry. — Non. jamais la place n'a été cernée. Les employés que j'avais envoyés à la Manutention, entre 4 et o beures, en sont revenus vers 7 heures.
Me voici arrivé au dernier incident de la journée. Je tiens particulièrement à m'en expliquer, à raison de l'immense responsabilité qui pesait sur moi comme maire de Paris.
Je ne prétends nullement qu'on ait eu tort de faire évacuer l'Hôtel de Ville et les casernes. Il s'agit là, en effet, d'un acte militaire qui engage tellement la responsabilité du chef supéi-ieur que personne n'a le droit de dire qu'il ait eu tort.
Quant à moi, je tiens à montrer que je n'ai quitté mon poste que quand il a été absolument impossible d'y rester.
Vous venez de voir que j'avais lutté dans la journée contre l'évacuation de la caserne Lobau.
Vous vous rappelez que le général Vinoy m'avait télégraphié, qu'il m'avait donné l'ordre et qu'il était d'avis de fortifier les casernes, au lieu de les évacuer ; or — et ceci vous montre avec
quelle rapidité les événements se précipitaient — à 7 heures, j'appris indirectement, car on ne me communiquait rien officiellement, que le c:énéral Derroja, (jui commandait en chef l'Hôtel (h^ Ville et les casernes, avait reçu du général Vinoy l'ordre écrit d'évacuer immédiatement les casernes. J'allai trouver le général qui était dans un cabinet voisin du mien et je lui dis : « Comment se fail-il que vous receviez des ordres sans que j'en sois avisé?» Il me répondit : « Voihà le fait ; je ne sais pas ce qui se passe. » Or l'ordre était sur un papier assez sale et de mauvaise apparence : je pensai que c'était peut-être un faux ordre et je demandai qu'il fût vérifié.
J'écrivis, en conséquence, au ministre de l'Intérieur, au président du Gouvernement, au général Vinoy la dépêche que voici :
<i 18 mars 1871, 7 h. 15 m. du soir.
« Maire de Paris à Intérieur, Président du Gouvernement, « général Vinoy.
« Le général Dei-roja me communique un ordre daté de « 6 heures, ordonnant l'évacuation de la caserne Napoléon et « (le l'Hôtel de Ville et signé : Vinoy. — Cet ordre est contraire à « une dépêche du général Vinoy toute récente qui se plaignait de « l'ordre de l'évacuation précédemment reçu. Je prie le ministre « de l'Intérieur et le président du Gouvernement de me confiru mer cet ordre par dépêche.
« L'Hôtel de Ville n'aura plus un défenseur; entend-on le <( livi'er aux insurgés, quand, pourvu d'hommes et de vivres, il « peut résister indéfiniment? Avant d'évacuer, j'attends ordre « télégraphique.
« Sif/né : Jules Ferry. »
Commt^ la réponse ne venait pas, je télégraphiai de nouveau au Miinistéi'e de l'Intérieur :
" 18 mars 1871, 7 li. 40 m. du soir.
« Maire de Paris à Intérieur. Je réitère ma question au sujet « de l'ordre d'évacuation. Allons-nous livrer les caisses et les « archives, car l'Hôtel de Ville, si l'ordre d'évacuer est main- « tenu, sera mis au pillage? J'exige un ordre positif pour com- « mettre une telle désertion et un tel acte de folie. »
Je VOUS demande toujours pardon pour les expressions, qui sont en rapport avec la situation.
A 7 h. 50, je reçus de M. Picard, ministre de l'Intérieur, la réponse suivante :
« Intérieur à Maire de Paris. Suspendez l'évacuation. Je vais « vérifier l'ordre et le discuter avec le général.
" Sif/né : Ernest Picard. »
Vous voyez que le ministre de l'Intérieur ne connaissait, pas plus que moi, l'ordre d'évacuation, puisqu'il se rendait à l'étatmajor pour le discuter avec le général Vinoy.
J'eus quelque peine à obtenir du général Derroj a de surseoir à l'exécution de cet ordre, qui était extrêmement pressant et qui le préoccupait beaucoup. Il sentaitsa responsabilité compromise et il ne voulait pas attendre la réponse. Je lui dis : « Si vous « n'attendez pas la réponse, je reste ici. Il y a là le 101' batail- « Ion qui n'attend que notre départ pour entrer, et je vous « rends responsable des conséquences. »
Il consentit enfin à me laisser télégraphier et à attendre la réponse, c'est-à-dire la dernière dépêche (}ue je viens de vous lire. Le général Derroja n'en fut pas satisfait. Il voulait une dépêche directe du ministre de l'Intérieur.
Je télégraphiai alors au ministre de l'Intérieur :
" 18 mars 1871, S h. du soir.
« Maire à Intérieur. Malgré la communication précédente au « général qui commande ici, ce dernier veut évacuei- immédia- « tement. Prière de lui envoyer un ordre formel d'attendre la « réponse du général Vinoy. »
L'ordre formel arriva à 8 h. 12 m. :
« 18 mars 1871, 8 h. 12 m. du suir.
« Intérieur à Maire de Paris et Général commandant la « caserne Lobau. Sous votre responsabilité personnelle, ordre « formel de ne pas évacuer; attendre communication du « général Vinoy qui est prévenu.
« Sif/né : Ernest Picard. »
Pour mieux assurer la vérification de Tordre, j'avais, d'accord avec le général Derroja, envoyé un de ses officiers au quartier-
r.1-2 DISCULHS KT (llM.MO.NS.
j^éiiéial (lu I.uuMi'. Le général Viiioy élail altsoiil. L'oflicier nt> renconli'a (|iit' son cliof d'étal-inajor. M. Filippi, qui, instruit (le; la silualion, répondit par un petit mot au crayon : u II me « parait conNcnaiilr de se conformer aux ordres de M. le « ministre <!•' I"liil(''rieur, c'est-à-dire suspendre l'évacuation. » J'étais encoi'c une l'ois li-ioiiiplianl, puisipic mon idée était de rester à l'HcMel de Ville.
M. Dcrroja ne se tint pas pour haltn et renvoya un ollicier au général Vinoy, à l'École militaire, [lour a\oir des éclaircissements.
Pendant ce temps, je télégraphiai au ministre de llnlérieur, à 8 h. "io m. du soir, la dépêche suivante :
<< 18 mars 1871.
« Maire de Paris à Ministre de l'Intérieur. Avec cinq cents « hommes, je suis certain de tenir indéliniment dans l'Hôtel de u Ville. L'évacuation de la Préfecture de police est insensée. <( Les barricades qui se font tout autour d'ici ne sont pas « sérieuses. »
JXous avions pu, en efTet, faire constate!' par nos gens que c'étaient des bariùcades tout à fait improvisées.
Sur ces entrefaites, revint l'oflicier qui s'était rendu auprès du général Vinoy. Il rapporlait l'ordre écrit et formel de tout évacuer.
Je tentai un dernier etloit et j'écrivis au ministre de l'Intérieur:
« 18 iiuu-s 1871, 9 h. 30 m. du soir.
« Maire de Paris à Intérieur. Je recois l'ordre du général « Vinoy d'évacuer l'Hôtel de Ville. Pouvez-vous m'envoyer des « forces? Répondez immédiatement. »
Vingt minutes après, il me répond :
<i 18 mars 1871, 9 h. 50 m. du soir.
« Intérieur à Maire de Paris. Votre dépêche a été transmise « au Gouvernement avec invitation de vous répondre directe- « meut et immédiatement; ne puis prendre sur moi de donner « ordre de désobéir à Vinoy. »
Mais, comme aucune nouvelle n'arrivait, le général Derroja me dit : 'i C'est tout ce que je puis faire. J'ai épuisé les dernières
DÉPOSITION SI H I.E 18 MAHS. 'A-i
« limites de mon droit. Je vais faire évacuer l'Hôlel de Ville. » A y h. 5o m., je télégraphiai une dernière dépêche au minisire de l'Inlérieur :
» 18 mars 1871, 9 h. 55 m. du soir.
« Maire de Paris à Intérieur. Les troupes ont évacué l'Hôtel <( de Ville. Tous les gens de service sont partis. Je sors le (( dernier. Les msurgés ont fait une barricade derrière l'Hôtel « de Ville et arrivent en même temps sur la place en tirant « des coups de feu.
« Signé : Jules Ferry. »
C'est ainsi que l'Hôtel de Ville se trouva occupé par l'insurrection une demi-heure après. Les insurgés eux-mêmes ignoraient ce qui se passait dans l'intérieur de l'édifice. Hs furent assez surpris, m'a-t-on dit, de trouver les portes ouvertes.
Pour achever l'histoire du 18 mars et de mon rôle dans cette journée, je vous dirai qu'ayant quitté l'Hôtel de Ville à dix heures du soir, je me rendis à la mairie du I" arrondissement, c'est-à-dire à la mairie du Louvre.
Je trouvai là le maire, M. Adam, 31. Meline, adjoint, auxquels je Us part de la situation. Je leur demandai s'ils voyaient quelque chose à faire. Ils tirent venir immédiatement les chefs de bataillon du quartier, qui étaient des plus vaillants et des meilleurs, M. le colonel Monneron-Dupin, M. le commandant Barré et d'autres, tous ceii\, en un mot, qui avaient montré le plus de bravoure et d'attaciiement à l'ordre depuis six mois. Hs nous dirent : « Il n'y a rien à faire avec la [garde nalionalCv « Nous avons fait battre le rappel toute la journée, il est venu « 14 hommes par bataillon. (Mouvement). Ces hommes avaient « formé un petit groupe, mais ils sont allés se coucher. Nous « ne vous conseillons pas de tenter d'aller les réveiller. »
Alors je lis venir les maiiTs de Paris. Au moment où je quittais l'Hôtel de Ville, j'avais été avisé qu'ils étaient réunis à la mairie du IP arrondissement.
M. Vacherot. — A quelle heure ?
M. Jules Ferry. — C'était le 18 mars, dans la soirée.
M. Vacherot. — J'ai été convoqué pour une réunion. Je m'y suis rendu. Mais il n'y a pas eu de réunion parce qu'on est venu les unsaprès les autres.
541 LiISCOlliS ET ûl'I.MONS.
M. Jules Ferrv. — J'envoyai ma pclile letlrc aux maires l)Oiir les mettre au courant de la situation. Je leur disais : « On <( retire les troupes de l'Hùlel de Ville, je l'abandonne; peul- « être pourrez-vous tenter quelque chose dans l'intérêt ties <( archives de la ville et de ses caisses. Essayez et montrez-vous.»
Une heure apivs, ils arrivènnit presque tous à la mairie du T'" arrondissement. Ils [larurent aussi embarrassés que les chefs de bataillon de la garde nationale. Ils convinrent cependant de garder le IP arrondissement et de prendre des mesures pour la résistance, lorsque tout d'un coup un grand l»ruil se lit entendre au dehors.
.VI. VACiiKiiOT. — Je n'étais pas à celle réunion.
^1. Jules Ferry. — La foule criait : « Mort à Ferry! Il nous faut Ferry ! » — C'est alors que ces Messieurs me dirent : « Ne sortez pas, attendu qu'on fouille tout le monde et qu'on « demande les noms. Nous allons vous faire passer par l'église « Saint-Gei'main-rAuxei'rois. »
J'entrai en elïetdans le presbytère, qui communiquait avec la mairie, et je pus m'en aller, pendant que la foule rassemblée devant la porte de la mairie continuait à proférer des cris de mort contre moi.
Je couchai à Paris chez un de mes amis et je me rendis le lendemain matin à Versailles.
Ici s'ari'ête ce que je sais et ce que j'ai à vous dire sur la journée du 18 mars.
Si maintenant vous aviez, sur des points déterminés, des questions àm'adresser, je m'elïorcerais d'y répondre.
M. Diu.r'iT. — Pourriez-vous insister plus que vous ne l'avez fait sur les relations (jui ont existé entre le (iouvernement et le comité formé à Montinaitre, depuis le moment où les canons ont élé enlevés, lors de l'entrée des l'russiens, jusqu'au moment de l'insurrectiou. Il a du y avoir dans cet intervalle, entre les chefs du comité et le (iouveruemenl, des négociations sur lesquelles je désirerais êtic (''(lilié.
M. Jules Ferrv. — Il n'y a pas eu de négociations entre le Gouvernement et les chefs du comité.
M. hi;i,iMr. — .le vous deinaiule ])ardon des expressions dont je me suis servi. Croyez bien (jue je n'y al lâche pas d'im|iortance et que je n'ai eu aucune intention de vous Messer.
M. Jules Ferry. — Je ne m'en blesse nullement. Je suis même très content que voire question me donne l'occasion de m'expliquer sur ce point. Il y a eu, il est vrai, des négociations et des allées et venues nombreuses entre le Gouvernement et M. Clemenceau, maire du dix-huitième arrondissement, qui se vantait d'avoir sur ce quartier une grande influence. M. Clemenceau nous a dit dix fois de suite : « Prenez patience; on va « rendre les canons, j'en ai la promesse, c'est pour demain ».
M. Clemenceau nous répétait souvent qu'il n'y avait qu'un malentendu, que si le Gouvernement faisait une proclamation affirmant la république, l'insurrection se dissiperait comme par enchantement.
Voilà tout ce qu'il y a eu. Quant à de prétendues négociations entre le Gouvernement et ce comité, il n'en a jamais existé.
M. Delpit. — V a-t-il d'autres maires qui soient intervenus?
M. Jules Ferry. — Il n'y en a pas eu d'autres. Les canons étaient aussi aux Imites Chaumont, mais le XX^ arrondissement était régi par une Commission administrative dont les membres ne s'occupaient pas de politique. On comprend sans peine qu'ils n'auraient eu aucun crédit.
M. LE PnÉsiDE.NT. — M. Scliœlclier a annoncé qu'il aurait des renseignements à donner sur la question posée par M. Delpit, au sujet delà reddition des canons.
Un membre. — Je voudrais demander à M. Jules Ferry s'il peut nous donner des renseignements sur un l'ait qui s'est passé pendant le premier sit'ye.
Les bataillons de Belleville et de Montmartre auraient, dit-on, été armés avec des fusils perfectionnés, alors que les bataillons dévoués à l'ordre n'avaient que de vieux fusils. On dit même que, dans le cours du siège, un certain nombre de bataillons dévoués à l'ordre auraient dû échanger les fusils perfectionnés dont ils étaient pourvus, pour les remettre aux bataillons de Montmartre et de Belleville, lesquels leur auraient donné à la place de vieux fusils.
M. Jules Ferry. — Il m'est d'autant plus facile de vous répondre que je suis parfaitement au courant des faits auxquels vous venez de faire allusion.
Pour ce qui est de l'échange général d'armes perfectionnées contre des armes inférieures, il a eu lieu dans toute la garde nationale de Paris au moment de la formation des bataillons de
mairlie. Comme on aimait une portion des bataillons en truerre, cV'tait l'essence même de la combinaison de donner aux hommes qui devaient quitter l'enceinte et qui allaient se trouver aux prises avec l'ennemi, les meilleures armes. Il avait donc été entendu (jue les gardes nationaux sédentaires donneraient, dans la pi'oportion (|ui serait nécessaire, les bonnes armes dont ils étaient pourvus, et qu'ils se contenteraient de fusils à percussion.
Le fait qui se serait passé à Belleville est tout ditïérent; c'est celui auquel M. le général Trochu a fait allusion dans son discours. A la fin de septembre ou au commencement d'octobre, nous fûmes fort surpris de trouver des armes perfectionnées entre les mains des bataillons de Belleville. Nous allâmes aux renseignements et nous apprîmes que c'était Flourens qui avait acheté et payé ces armes, parmi lesquelles il y avait des cliassepots. Il les avait données à ses hommes et il en avait formé un corps de tirailleurs spécial qui se dévouait à lui et qu'on appelait les Tirailleurs de Belleville.
Je crois qu'il ne faut pas confondre ces deux faits. Ainsi, il n'a jamais été fait d'échange pour donner des armes perfec-tionnées aux mauvais bataillons et pour laisser les mauvaises aux bataillons de l'ordre. Il n'y a pas eu autre chose que ce que je vous ai dit, lors de la formation des bataillons de marche. Mais il y avait eu antérieurement, pendant le siège, une certaine quantité de chassepots, qu'on a, je crois, exagérée, qui ne s'élevaient pas, selon moi, au delà de quelques milliers, qui avaient été achetés et dont se trouvaient détenteurs les tiraillerirs de Belleville sous le commandement de Flourens.
M. LKMAïKjns DE (JLiNso.NXAS. — Est-cc qu'oii trouvait ù acheter des armes dans l*aris?
M. Jules Ferey. — Ces achats peuvent avoir été faits antérieurement au 4 septembre.
M. LE MARQiis DE QuiNSONXAS. — M. le ^'éiiéral Trochu, dans son discours, a tait observer que les énieutiers du 31 octobre étaient armés non pas de cliassepots, mais de springlields et de spencers. D'où pouvaient provenir ces armes?
M. Jules Ferry. — Il y avait des reuiingtons dans Paris. M. LK MARQiis DE QuixsoxNAS. — Ce n'étaient pas des remingtons:
c'étaient des springfields et des spencers, c'est-à-dire des armes tout à fait spéciales.
M. Jules Ferrv. — Je me rappelle parfaitement que les tirailleurs qui nous ont cernés le 31 octobre étaient pourvus (le ti'ès bonnes armes. Mais je ne crois pas néanmoins que le nombre de ces armes fût très considérable. Si l'on i-ctrouvait l'état des bataillons de la garde nationale fait par l'état-major, on saurait le nombre de sniders, de remingtons ou de chassepols qui ont été distribués.
Il y avait des armes dans Paris, et, d'ailleurs, on en avait fait venir en vue du siège, dans l'intervalle qui s'est écoulé entre le 4 septembre et l'investissement. Mais, je le répète, je crois qu'il n'y a eu qu'un petit nombre d'armes.
M. LE Président. — II y a un fait qu'on vous a reproché.
On a dit que vous aviez manifesté beaucoup d'indulgence pour la garde nationale de Belleville, que vous l'aviez armée de ctiassepots, que vous lui aviez donné un drapeau et que vous l'aviez passée en revue. Poiivez-vous nous donner des explications sur ce point?
M. Jules Ferry. — Le fait n'est pas exact, quant aux armes; mais je vais vous dire ce qui s'est passé pour les drapeaux.
M. LE Président. — Je vous pose celte question qui résulte de dépositions antérieures.
M. Jules Ferrv. — La mairie de Paris n'a jamais eu dans ses attributions la distribution des armes. Nous n'avons pu donner des chassepots à aucun bataillon. La mairie de Paris n'a pas fait autre chose que de distribuer des habillements et elle en a distribué beaucoup. C'était un fait général.
Quant aux fusils, c'étaient l'état-major de la garde nationale et le ministère de la Guerre qui les distribuaient. Il n'a donc pu y avoir, de la part de la mairie de Paris, aucune préférence en ce qui concerne la distribution des armes. C'est une chose matériellement impossible.
Toutes les armes distribuées, sauf celles qui avaient été achetées par Flourens, et qui, je crois, sont peu nombreuses, toutes ces armes, dis-je, sortaient des arsenaux de l'État et avaient été acquises par l'État pendant les derniers jours qui ont précédé le 4 septembre. Le Gouvernement nous a dit, en effet, à cette époque, et vous pourrez le voir dans le Journal
r)lS DISCOURS ET OPINIONS.
officiel, on reli^^ant les discours des ministres, qu'il avait fait venir des armes perfectionnées. Il y avail des remingtons. des sniders v[ d'autres armes encore, d'origine anglaise et américaine, dont M. le ministre de la Guerre annonrait l'arrivée.
M. Li; MARons hk Mornav. — Des s]u'inglii'lds suitoiil.
M. JuLKs Ferky. — Je crois que oui.
En ce qui concerne les armes, ma i-éponse est donc décisive. Jamais la mairie de Paris n'a distribue de fusils.
Quant au drapeau, le fait originaire l'emonte ù une époque antérieure à mon administration. Car je ne suis devenu maire de Paris qu'au mois de novembre, après le plébiscite, lorsque M. Arago eût donné sa démission. Jusque-là, j'avais simplement le caractère d'un délégué; je n'avais pas pris le titre de Préfet de la Seine.
J'avais reçu du Gouvernement, le 6 septembre, le titre de délégué près l'administration du département de la Seine.
Je reviens à mes visites à Belleville.
Je suis allé deux fois à Belleville.
Une première fois le 8 octobre, dans les circonstances suivantes : Le 8 octobre, M. Flourens était descendu sur la place de l'Hôtel-de-Ville avec ses bataillons. C'était la première manifestation armée à laquelle il nous fut donné d'assister. Elle avait un caractère plutôt pacifique que menaçant. Je vois encore Flourens faisant ranger ses bomnies. ses caulinièi-es, sa musique, et tout le monde l'aJjordant le képi à la main. C'était une exhibition de militarisme tout à fait piquante.
Le Gouvernement avait été prévenu. Le général Trochu et plusieurs de ses collègues attendaient dans la grande salle du Gouvernement. La visite fut très respectueuse, car on n'avait pas encore rompu avec nous. Seulement, Flourens venait très nettement demander le commandement de la place de Paris. Il se chargeait de sauver Paris. Le général Trochu lui répondit avec beaucoup de douceur. Les gens qui l'accompagnaient trouvèrent Floui'ens ridicule et la manifestation échoua. Floui'ens donna sa démission, tant il était blessé de son insuccès. Ce jour même, je fus accosté, en rentrant à IHôtel de Ville, par des officiers des Itataillons de Flourens (jui me dirent : « M. Jules « Ferry, on nous calomnie : on ci-oit que nous sommes venus
« pour faire violence au Gouvernement. Nous voulons donner « un démenti à ces bruits calomnieux que répandent contre « nous les journaux réactionnaires. »
« Voulez-vous venir à Belleville?
« Voulez-vous y venir maintenant? »
Je ne crus pas devoir refuser leur proposition et je me rendis sur le ijoulevard de Puebla où se trouvaient réunis cinq ou six bataillons de Belleville. Je les passai en revue, etc'està ce sujet que vous avez pu lire dans un journal une lettre de Flourens dans laquelle il dit : Est-ce que Ferry ne s'est pas permis de passer en revue mes bataillons en bourgeois ! >^
J'avais parcouru tout le boulevard. J'avais constaté des cris unanimes de « vive le Gouvernement ! » et pas un seul cri de : « vive la Commune ! » qui était cependant déjà le cri de ralliement. Je me trompe, ce cri fut proféré une seule fois. Il fut étouffé immédiatement et de la plus rude façon, de la façon dont on exerce le commandement à Belleville.
La seconde fois que je me rendis à Belleville, ce fut réellement pour le drapeau. Ce drapeau avait été demandé à la mairie centrale, sous l'administration de M. Arago, par l'état-major de la garde nationale.
Vous le savez, les situations en temps de révolution, se dessinent et se déplacent avec une très grande rapidité.
Dans les premiers temps, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre, on pouvait croire que tous les gens plus ou moins exaltés, que les têtes cliaudes qui composaient la jeune troupe de Flourens, seraient pleins d'ardeur pour la bataille. Le général Trocliu avait eu pour Flourens beaucoup d'égards. Celui-ci passait pour un liéros; il avait fait la guerre de Crète. C'était pour le général un certificat de civisme suffisant, et il avait autorisé Flourens à former le corps des tirailleurs de Belleville.
Flourens avait demandé à être colonel. Il n'y avait que des chefs de bataillon dans la garde nationale. Mais il voulait un titre pour se différencier des autres chefs de bataillon ; bi-ef, on l'avait nommé major de rempart. Il en était ravi.
Donc, on avait pensé, à Tétat-major, que, si l'on donnait un drapeau spécial à ce corps, qui était hors cadres et qui s'appelait les Tirailleurs de Belleville, on pourrait en tirer de bons soldats
550 DISCOUHS ET OPIMO.NS.
à l'occasion, ol ron avait fait pràparcr un drapeau portant ces mots : Tirailleurs de Bellev'tlle.
Quand il fut question, vers la lin de novembre, du départ des bataillons de Belleville pour les avancées, plusieurs personnes vinrent nous dire : « Mais on a beaucoup de peine à faire mar- « cber ces bataillons. Ils ont beaucoup de bon vouloir pour « venir à l'Hôtel de Ville, mais ils ne veulent pas aller aux « avancées. » — Je pensai alors qu'en allant passer ces gens en revue à Belleville et qu'en les liaranguant, je pourrais les décider à partir, comme il convenait, pour les tranchées.
Je dois dire que je fus très mal reçu. Je m'étais mépris sur cette i)opulation. Je vis là des gens qui ne songeaient qu'à une chose, à m'expliquer pourquoi ils ne voulaient pas partir. Je me félicitai cependant d'être venu ; car, sans cela, ils ne seraient pas partis du tout. Les uns réclamaient leur paye : les autres voulaient que leurs femmes, légitimes ou non, eussent leur pain assuré pendant leur absence.
Je vois encore, au moment où enlin le bataillon se décida à partir sous le commandement de M. Roger du Nord, un jeune homme qui avait joué un certain rôle au 31 octobre, jeter ses armes et son fourniment en disant : « Je ne puis pas quitter Paris, puisque la réaction en est définitivement maîtresse, » et rentrer chez lui.
Voilà cette histoire de Belleville qu'on a beaucoup défigurée et dans laquelle je puis vous affirmer que j'ai montré quehiue courage, attendu que ces gens, qui avaient le souvenir du 31 octobre très présent, étaient particulièrement exaspérés contre moi, et (jue, si je n'avais pas fait bonne contenance, ils m'auraient mis en pièces.
l'ii meinhre. — Est-ce à ce momenl-là qu'on leur a doum; le drapeau d'Iionneur?
M. Jules Ferey, — Je leur ai donné ce drapeau en arrivant, et j'oubliais ce détail caractéristique. Savez-vous ce qu'ils en firent ? Ils le mirent en morceaux avant d'arriver à la tranchée, disant : « Ce drapeau qu'on nous apporte est destiné à nous « dénoncer aux Prussiens ; on nous donne un drapeau spécial « pour indiquer où sont les Bellevillois et pour que Bismarck « nous fasse massacrer. »
Un membre. — La seconde fois que vous avez été h Belleville, c'était pour donner le drapeau ?
M. Jules Ferey. — Le bataillon devait partir pour les avancées ; j'avais fait porter, le matin même, à la mairie, le drapeau qui leur était destiné, et je venais là pour les haranguer, pensant les trouver en bonnes dispositions. Au contraire, je vis de suite que ma présence leur était tout à fait désagréable, et que ce drapeau constituait à leursyeux un danger et un piège.
Un membre. — Ainsi, ce drapeau leur a été donné ce jour-là?
M. Jules Ferry. — Oui, et il fut mis en pièces une heure après.
Un membre. — Pourriez-vous nous donner des détails sur la mise en liberté des gens qui avaient été arrêtés le 31 octobre?
M. LE Président. — Je vous demande la permission de laisser de côté cette question qui regarde la Commission du 4 septembre, devant laquelle M. Ferry aura cà s'expliquer.
Un membre. — M. le général Trochu a dit qu'il y avait dans les bataillons de la garde nationale 25 000 repris de justice. M. Ferry sail-il si ce renseignement est exact?
M. Jules Ferry. — Je n'en connais pas exactement le chitïre. Mais voici quelle était la situation :
Quand on arma la garde nationale, après le 4 septembre, on a réellement donné des armes à tout le monde. La chose s'est faite dans un gi-and désordre, comme cela devait arriver dans une ville qui sentait l'approche de l'ennemi. Les états réguliers, qui existent partout où la garde nationale s'organise, n'étaient pas dressés ; pour savoir si on donnait une arme à quelqu'un qui avait été condamné ou non, il aurait fallu recourir au casier judiciaire, ce qui n'était pas très praticable à ce moment-là. On en a bien écarté quelques-uns; mais il est évident qu'il a dû se glisser dans les bataillons plus d'un repris de justice.
Un membre. — Le Gouvernement avait rendu un décret qui portait que les faillis non réhabilités feraient partie de la garde nationale. Je suis étonné qu'on eût pris cette précaution à l'égard des faillis, et qu'on n'eût pas pu avoir de renseignements précis sur les repris de justice.
M. LE MARQiis DE MoRNAY. — On avait ouvert les prisons: ils se sont trouvés libres dans Paris et ils ont pu tout à leur aise entrer dans la garde nationale.
552 DISCOLHS ET (iPl.MO.NS.
M. i.i: r.oMTi; m; (ioNTAiT-RiuoN. — J'aurais une question à adresser à M. Ferry au sujet du rappel qui a été battu le 18 mars. Vous nous avez dit, et du reste nous le savions d'ailleurs, qu'il avait produit de très minces résultats, que très peu de gardes nationaux s'étaient rendus à cel appel. Nous en avons vu un assez grand nombre auxquels nous avons reprocbé de ne pas être sortis. Ils nous ont répondu : « Mais la générale n'a pas été battue comme à l'ordinaire. « Pendant le siège, quand on battait le rappel, on nous indiquait un « lieu de rendez-vous. Cette fois, nous ne savions pas pourquoi on « battait le rappi'l : c'est ce qui f.iil (pie nous ne sommes pas sortis. »
M. Jxu.Es Ferry. — Je ne puis vous renseigner là-dessus. Je n"ai jamais lait balti'e le rappel par la garde nationale. Comme l'armement, Je rappel était une chose absolument militaire, placée sous l'autorité du Gouverneur et du commandant en chef. Aussi, quand les maires d'arrondissement se permettaient de faire battre le rappel, ils étaient semonces. — M. Vacherot est là pour en témoigner, — et j'avoue que, dans ce cas, je leur transmettais la semonce avec une grande satisfaction, sachant que le rappel devait être battu uniquement sur l'ordre du commandant du secteur.
Un membre. — Qui a fait battre le rappel le 18 mars ?
M. Jules Feiuiy. — Il a été battu sur un ordre du général de la garde nationale.
M. L1-; PnÉsmENT. — Nous en parlerons au général d'Aurelles de Paladines.
Un membre. — M. Ferry peut-il nous donner quelques renseignements sur le rôle qu'a pu jouer l'Internationale dans la journée du 18 mars?
M. Jules Ferry. — Je ne saurais vous répondre à cet égard.
Un membre. — On nous a dit qu'il y avait eu un grand désordre dans la garde nationale, au moment où le général Clément Thomas avait donné sa démission. Sur (jui doit tomber la responsabilité de ce désordre?
!\I. Jules Ferry. — Un peu sur tout le monde.
M. LE Présu)K.\t. — Sur l'absence du Gouvernement ; quand il n'y a pas de Gouvernement, il n'y a plus de commandement possible.
M. Jules Ferry. — A ce moment, il est parti cinquante ou soixante chefs de bataillon.
Un membre. — C'est un l'ait des plus importants.
M. LE Président. — Quanti la garde nationale se désorganise, la responsabilité parait devoir en retomber sur M. le ministre de l'Intérieur.
M. Jules Ferry. — La désorganisation s'est produite par le fait même d'un grand nombre de gardes nationaux qui, voyant le siège levé et la guerre finie, se sont dit : « Nous allons retourner chez nous. »
M. Louis de Saint-Pierre. — Je demanderai à M. Jules Ferry s'il a partagé, dans une certaine mesure, ce que j'appeilei'ailes illusions de M. Jules Favre, illusions qui ont fait que, d'après les préliminaires de paix, on a dû désarmer la troupe de ligne et les mobiles, qui avaient donné des preuves de leur solidité pendant le siège, tandis qu'on laissait des ai-nies à la garde nationale, dont l'inconsistance avait été signalée à plusieurs reprises.
M. Jules Ferry, — Je suis bien aise de la question que vous m'adressez.
Je crois qu'il y a là-dessus un malentendu dans beaucoup d'esprits. Je sais parfaitement ce qui s'est passé entre M. de Bismarck et M. Jules Favre.
On a dit et redit bien des fois, à la Chambre et dans le public, que M. de Bismaixk avait offert de désarmer la garde nationale.
C'est une très grande erreur, et, quand vous voudrez sur ce point des explications très précises, M. Jules Favre vous les donnera. M. Vacherot a entendu ces explications dans les réunions des maires.
Jamais M. de Bismarck n'a dit qu'il désarmerait la garde nationale; il a dit : « Messieurs du Gouvernement, vous désar- « merez la garde nationale. » M. Jules Favre a répondu : « Vous <( vous trompez, si vous croyez que nous puissions la désarmer. « Qui la désarmera, en effet? Ce n'est pas la troupe. Ce n'est « pas une partie de la garde nationale qui désarmera l'autre. « Si vous voulez désarmer la garde nationale, entrez dans « Paris, si cela vous convient. » — Alors M. de Bismarck, s'échappant par une de ces épigrammes sanglantes dont il avait l'habitude, lui dit : « J'ai un procédé infaillible pour « désarmer la garde nationale, c'est de continuer l'inveslisse- « ment; je fermerai toutes les issues et dans quinze jours ou « trois semaines, » — il croyait que nous avions encore pour trois semaines de vivres, alors que nous n'en avions guère que
554 niSCOUKS ET OPINIONS.
pour (|iKiiie OU ciiKj jours — « quiconque voudra un morceau « (le pain m'apportera son fusil aux avant-postes ».
Ces i)aroles cruelles étaient dignes df l'homme qui les prononçait.
Jamais il n'y a eu autre chose; jamais on ne nous a proposé de désarmer la pai\le nationale.
Un membre. — Je demande la parole.
M. Jules Ferry. — Si nous avions voulu eiiliv'pn>ndre ce désarmement, soyez sûrs que nous aurions sauté en l'air, et que, ce que nous voulions éviter, les Prussiens seraient entrés dans Paris.
Un membre. — M. Jules Favre a dit le contraire à la tribune.
M. Jules Ferry. — Je ne crois pas. Vous le demanderez à M. Jules Favre. Je vous garantis qu'il n'y a eu là (ju'un mouvemonl oratoire; mais, sous ce mouvement oratoire, l'estent les l'ails l(ds que je vous les ai exposés.
Le même membre. — Les paroles de M. Jules Favre sont devenues de l'histoire, puisqu'elles ont été prononcées à la tribune, et, si je me trompe en les rapportant, tous mes honorables collègues vont me le dire.
J'ai compris que M. de Bismarck avait dit à M. Jules Favre : « Nous désarmerons toute l'armée, à savoir : la garnison, la garde mobile et la ij-arde nationale. Mais vous m'indiquerez les bons bataillons et je leur laisserai leurs armes. » — A quoi M. Jules Favre aurait, répondu : « La garde naLionale de I^aris ne contient que des citoyens dif^nes de conserver leurs armes et, par conséquent, je n'ai pas à accepter voti'e proposition. » — M. de Bismarck aurait ajouté : « Ah! vous le voulez, eh bien, soit! »
M. Jules Ferry. — Nos renseignements sur ce point ont hesoin d'être complétés. Car ce que vous venez de dire n'esl pas conforme au récit que M. Jules Favre a fait au Gouvernement et à plus de cinquante personnes.
Un membre. — Tout s'explique.
M. Jules Ferry, — M. de Bismarck a dit en etïet : « Vous désarmerez les mauvais bataillons et vous laisserez armés les bons. » Mais M. Jules Favre lui a répondu : « Nous n'avons aucun moyen de désarmer un seul bataillon ; nous n'avons pas cette ressource. Vous ne pouvez le faire qu'en entrant dans
Paris. » C'est alors que M. de Bismarck répondit qu'il avait un moyen très facile de désarmer la garde nationale sans entrer dans Paris.
Un membre. — Permettez-moi de vous faire observer qu'un jour M. Jules Favre a dit à la tribune : « qu'il était bien tenté de demander pardon à Dieu de n'avoir pas profité de celte offre que lui avait faite M. de Bismarck. » Nous l'avons tous entendu.
M. LE vicOiMTE DE Meaix. — C'est avec M. Jules Favre qu'il faudrait s'en expliquer.
M. LE Président. — Tout cela rej^arde plutôt la Commission du 4 Septembre. M. Ferry ne peut pas expliquer les paroles de .M. Jules Favre. Du reste, M. Jules F'avre s'expliquera lui-même devant nous.
Le même membre. — C'est M. Ferry qui a rappelé les paroles de Jules Favre.
M. LE Président. — Je remercie M. Ferry des renseignements qu'il a bien voulu nous communiquer.
[Séance du 23 juin 1871.)
Nous avons cru devoir insérer à la fin de ce volume quelques documents d'une nature un peu spéciale et qui auraient rompu, au détriment de l'unité de l'ouvrage, la suite des événements politiques (|ui servent de cadre aux oeuvres personnelles et à l'action continue de M. Jules Ferry dans l'histoire conteniporaine.
M. Jules Ferry et le Programme de Nancy.
11 convient d'abord de reiiroduire la lettre que M. Ferry adressait en 18()5 aux auteurs du Projet de cUccntraUsalinn qui est connu sous le nom de Programme de Nimet/. Au 7'égime dictatorial qui avait été la conséquence du ("^oup d'Etat de décembre, chacun comprenait vaguement qu'il fallait substituer un mode d'administration ]ilu5 simple, plus libéral, plus capable de dévelojtper les iniliatives individuelles. Héritier des de Serre, des Martignac, des Royer- Collard et des éminents esprits qui, sous la Restauration, avaient essayé de réagir en laveur des libertés locales, M. Béchard avait déjà, en 18G3, préconisé, dans des publications importantes et renKin[uées, la décentralisation comme un moyen de gouvernement et comme une garantie des droits du citoyen. En 1861, M. Odilon Harrol, dans ses Éludes coiitcmporaincs, avait aussi indiqué la voie à suivre. Le Courrier du Dimanehe ne négligeait aucune occasion de critiquer les idées de centnilisation excessive dont le premier Empire, a])rés le régime révolutionnaire, avait réalisé la formule. Napoléon III lui-même, dans sa lettre célèbre à M. Rouher, datée du 24 Juin 18(!3, venait de reconnaître la nécessité d'une réforme, mais il semblait borner son eli'ortà transférer aux Préfets les droits et les prérogatives qui, jusque-là, appartenaient au ministre de l'Intérieur. C'est dans ces circonstances qu'un groupe de Lorrains, composé d'anciens fonctionnaires du d'aiiriens députés, d'avocats et propriétaires, élabora un itrogiainiiie (jui rcmsistait à rendre aux
LE PHOGKAMME DE NAÎSCY. 557
adminislrés cux-mènies une partie des attribulions réservées à une lésion d'administi-ateurs. A côté de républicains de la veille comme Berlet, qui fut député de Meurlhe-et-Moselle et sénateur, comme A. Volland, aujourd'hui encore sénateur, comme Larcher et Cournaiilt, on trouve, parmi les signataires du Projet de décentralhation, des libéraux à tendances orléanistes , mais sincèrement entrés dans Y Union libérale comme MM. Foblant, ancien représentant du peuple à la Législative, comme le comte de Lambel, comme H. de l'Espée, qui fut préfet de la Loire et périt victime de son courage civique... Ce programme était certes encore bien timide, puisque ses rédacteurs admettaient la nomination des maires par le Pouvoir exécutif, à la condition qu'ils fussent choisis parmi les membres du Conseil municipal. Mais ils réclamaient en même temps une véritable autonomie pour le Département, en contiant à une Commission executive, prise dans le sein du Conseil général, la pleine et libre gestion des intérêts départementaux. Ils fortifiaient la commune, créaient le canton et supprimaient l'arrondissement comme un rouage inutile. Mais ce qui donna à ces études, si sérieuses qu'elles fussent, un poids et une autorité considérables, c'est que les auteurs du Programme de Nancy eurent l'idée de demander aux principaux publicistes, historiens ou hommes d'État du parti de l'opposition, leur avis motivé et leurs libres appréciations. Répondant à cet appel, tous les hommes éminents qui s'étaient fait un nom dans la politique, s'empressèrent de rédiger des consultations <|uionl été publiées et qui produisirent, à leur date, le plus irrésistible des mouvements d'opinion ('). Elles n'émanaient pas seulement des républicains, puisque MM. P. Andral, A. Cochin, de Falloiix, le duc et le prince de Broglie, de Montalembert, Cornélis de Witt, M. Guizot, Rerrver, de Larcy, de Melun et tant d'autres l'oyalistes, fraternisaient dans cette brochure avec les Carnot, les Jules Favre, les Pellelan, les Jules Simon, les .Schérer, etc.
Nous reproduisons ci-après la consultation de M. Jules Ferry :
Lettre de M. J. Ferry.
« Mon cher Ami,
« J'ai étudié avec une attention profonde le Projet de décenlrulisation que vous avez bien voulu me communiquer. Je gofite beaucoup d'abord le caractère général de votre travail, la science pratique qui s'y révèle, les conclusions précises auxquelles il aboutit: il faut, en efl'et, à cette grande cause, autre chose que des adhésions sentimentales : nous devons arracher au pédantisme bureaucratique son grand argument, » que l'on attaque la centralisation
1. Un Projet de décentralisntion. Nancy, Vagner et chez tous les libraires, 1865. 1 brochure gr. in-S" Je ilû p.
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sans la connaître! » A un second point de vue, votre œuvre est meilleure et plus neuve encore. C'est, à ma connaissance, le premier eiloit rollectif qui soit tent»3 dan? cette voie, et le Centre intellectuel nv a été pour rien : la spontanéité locale en aura tout riionneur. .raper(;ois là le commencement d'une agitation [)acilif|ue dont la portée peut être immense. La réforme provinciale es! soilie de rahsliaclion, elle a pris pied dans les réalités politiques; elle vit et marche enlin, du jour oii elle a trouvé, dans la province ellemême, des soldats et des apôtres. Il n'y a qu'une manière d'être libre, c'est de le vouloir. La liberté se prend, ne se mendie pas. Quand la province voudra, quand l'idée réformatrice qui part avec vous aujourd'hui pour faire son tour de France aura rallié toutes les forces dispersées ou endormies, toutes les intelligences comprimées, toutes les activités sans emploi que la centralisation déclasse et sacrifie, il n'y aura ni pouvoir ni partis qui tiennent : le municipalisme sera le maître.
« Est-ce trop attendre de la force expansive des idées justes? Mesurez le chemin parcouru depuis dix ans. A la lumière de nos malheurs, la jtlujiart des libéraux ont aperçu que la centralisation et la liberté sont incompatibles. Entre les deux, il faut choisir. L'unité monstrueuse, ({ui nous appauvrit et nous accable, est admirablement adaptée à certaines entreprises, dont on ne peut nier ni l'éclat, ni la {grandeur; voulez-vous être la nation la plus compacte, la plus belliqueuse, la plus dangereuse pour la paix du monde? Soyez la plus centralisée, c'est-à-dire la plus gouvernée, la plus façonnée à l'obéissance, la plus facile à mettre en mouvement, mais aussi la plus incapable de se conduire elle-même et la moins propre à la liberté, que l'histoire aura connue.
« Mais, si vous voulez être un peuple laborieux, pacifique et libre, vous n'avez que faire d\in iwuvoir fort. Fractionnez-le donc, pour l'alTaiblir. Cela semble si banal qu'on ose à peine l'écrire, et pourtant nous avons vu, nous voyons encore, des esprits distingués ([ui s'acharnent à la poursuite de cet insoluble problème de donner [lour base aux institutions constitutionnelles et aux garanties parlementaires le régime administratif du premier Empire, revu et non annUioré par le second! La raison qu'ils en donnent, c'est que la France, habituée à sentir une main qui la gouverne, ne peut se passer d'un pouvoir fort. Restons chez nous alors : la France est servie à souhait! Ou, si nous rêvons pour notre patrie des destinées plus hautes, souscrivons tous à cette formule, qui n'a du paradoxe ([ue l'aiiparence : lu France a bc>:oin (Cnn Gouvcrnenu nt faible.
« Si le parti libéral est, en grande majorité, conquis à vos idées, je ne crois pas (pfelles rencontrent parmi les démocrates des résistances plus sérieuses. Mes souvenirs ne remontent pas encore bien haut, et j'ai i)u déjà constater et suivre pas à pas, pour ainsi dire, l'évolution qui s'est faite dans la démocratie intelligente. Nos centralisateurs se cachent ou se convertissent. C'est que les libertés