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Le Temps, du 8 août

564 APPEISDICE.

quel rude réveil! La candidature officielle s'est montrée au monde dans toute sa nudité, on peut dire dans toute son impertinence : elle n'a voulu d'autre prestige que le sien, d'autre appui qu'ellemême; elle a pris un étranger, un inconnu, elle lui adonné l'investiture, et avec cela elle a vaincu, elle a triomphé de la notoriété locale, de l'esprit de parti, de l'accord des journaux, de la bonne volonté iniiverselle. C'est une grande et cruelle leçon. Mais il y aurait quelque chose de plus grave que de la recevoir, c'est de ne pas la comprendre.

Comprend-on d'abord que, loin de s'adoucir, de se modérer, de se civiliser, la pratique administrative dépassera, dans les prochaines élections générales, tout ce qu'elle a pu tenter, jusqu'à ce jour, en fait d'artifices et de violence? Comprend-on que le chassepot électoral a désormais sa place dans l'arsenal administratif? Comprend-on qu'à l'exemple du préfet Boffinton, il n'y a pas un préfet, en France, qui ne joue alors, sur la pi'emière carte venue, le va-tout de l'arbitraire aux abois?

Comprend-on qu'à cette force éci'asante et sans scrupules, à cette irrésistible discipline, il n'y a, dans l'immense majorité des circonscriptions électorales, qu'une autre discipline à opposer, celle de tous les partis, mais de tout ce (jui a conservé le souci de l'indépendance, le sentiment de la dignité civique, de tout ce qui ne veut pas être troupeau ?

Comprend-on que cette discipline volontaire, cette union pour cause de salut public, elle est notre seul espoir, notre seule planche de salul, sur cet océan d'inditféi-ence, d'aveuglement, d'insouciance politique qui menace de nous submerger?

Comprend-on que cette discipline est facile, parce qu'elle est dans la nature, dans la nécessité des choses? Que personne n'y répugne, parce qu'elle n'exige en réalité de personne aucun sacrifice ni de princi|te, ni de dignité ; qu'elle se fait toute seule, comme dans le Gard, malgré les excitations contraires, soit sur un seul nom, comme aux élections précédentes, soit sur deux noms, ce qui vaut mieux encore et ce qui ne change guère d'ailleurs la répartition des voix? Comprend-on enfin que cette tactique naturelle, inévitable, elle n'est de l'invention d'aucun parti, d'aucun journal, et que le bon sens des électeurs, les nécessités de la lutte, le sentiment du péril commun ont, sur ce point, devancé la polémique des journaux, comme ils plieront toujours, au moment du scrutin, sous l'ascendant de la force des choses, les dissidents obstinés, mais sincères?

Pourquoi donc cette tactique électorale, qui a été suivie, d'un bout do la France à l'autre, aux élections générales de 1803, estelle, à cette heure, battue en brèche, non seulement par les officieux de toutes couleurs, mais par un certain nombre de journaux, puissants, je ne sais, mais honnêtes, à coup sur, et qui représentent avec courage, avec honneur un groupe important de la démocratie? Pourquoi se rencontre-t-il des radicaux qui n'en

veulent plus? Pourquoi imagine-t-on d'opposer au drapeau de l'union électorale, qui accueille indifTéremment tous les adversaires de la candidature officielle, le drapeau de l'Union dcmocratique, qui est un noble d)-apeau, sans doute, mais qui deviendra tout simplement, si l'on n'y prend garde, le drapeau de la désunion électorale?

En vérité, à lire ce qu'un journal des plus estimables, des mieux intentionnés de la pi'esse parisienne, le Réveil, et divers journaux départementaux à sa suite, écrivent depuis quelque temps contre Funion électorale, on se demande où nous en sommes ! D'eux ou de nous, lequel est dans le rêve? Si la défaite du Gard est une réalité ou un cauchemar? S'il y a, sans que nous nous en doutions, bataille gagnée; si le suffrage universel est affranchi, éclairé, ramené, maître de lui ; si la France est reconquise, et si les successeurs d'Alexandre n'ont plus qu'à an-èter entre eux le partage de Fempire et la constitution de la liberté.

C'est, en effel, le Réveil qui écrit hier : « Certes, nous avons autant que personne intérêt à voir mettre un terme aux prérogatives du gouvernement personnel ; mais, pour atteindre ce résultat, faut-il livrer la France à la coalition des partis monarchiques, alliés aux cléricaux. »

Dieux immortels ! mais vous y êtes, vaillant Réveil, dans cette France monarchique, alliée aux cléricaux! ou, par hasard, en habiteriez-vous une autre? De grâce, dites-nous où elle pose, nous y émigrerons de ce pas : celle que nous connaissons étant, en vérité, trop monarchique et trop cléricale à notre gré. Il peut donc y avoir, et nous serions aise de l'apprendre, quelque chose de plus monarchique que la monarchie impériale, quelque chose de plus clérical que les deux expéditions de Rome et la victoire de Mentana? Voilà qui est entendu ; en haine du parti clérical, le Réveil ne veut pas faire échec au Gouvernement qui a pris, dans les affaires de Rome, la succession de Charlemagne; en haine de M. Thiers, il a peur d'affaiblir le Gouvernement qui maintient, depuis seize ans, le suffrage universel, l'espoir de l'avenir, la démocratie même, dans ce qu'elle a de plus précieux, de plus fondamental, sous une tutelle administrative, sans analogue dans aucun temps?

Car c'est là que va directement la théorie électorale du Réveil. Il repousse l'alliance, même au second tour. « La démocratie radicale ne votera ni au premier, ni au second tour de scrutin, que pour les candidats qui s'engageront dlionneur à soutenir de leur vote le programme qui sera arrêté en son nom. » Et ce programme, nous n'avons pas besoin de le dire, est exclusivement démocratique, puisqu'il contient la suppression du budget des cultes, des armées permanentes et des impôts indirects, trois suppressions que la démocratie seule peut opérer, et que nous ne désirons pas moins ardemment que le Réveil, mais trois questions sur lesquelles il est impossible, à moins d'être illuminé, de songer à faire porter la seconde lutte électorale.

Ce que le Réveil conseille là au parti démocratique, ce n'est pas

Viinion dihnocmliquc, c'est Fisolement démocralique. C'est, sous une autre forme, l'abstention, dont ses fondateurs ont été longtemps, les vaillants champions. Mais c'est aussi l'impuissance éternelle, la tutelle administrative éternelle et l'éternel écrasement.

A noire ;i,'raiide surprise, le Siècle nous prend à partie, à raison des observations que nous suggérait, il y a deux jours, la théorie électorale du RéveilK Cette théorie est celle-ci : pas d'alliance, même au second tour de scrutin, avec les candidats qui n'acceptent pas le programme démocratique. Cette théorie, nous la repoussons,, comme une forme nouvelle de l'abstention, et si nous mettons une chaleur particulière à la combattre, c'est qu'elle a pour apôtres des hommes dont nous respectons infiniment la droiture et le dévouement. Mais nous ne savions pas, jusqu'à présent, que le Siècle eût pris place dans les rangs des néo-abstentionnistes. Nous ne le croirons que quand nous le verrons. Ce jour-là, le Siècle, qui nous reproche d'avoir exprimé, au sujet des élections du Gard, notre profonde consternation, nous verra bien autrement aftligés et consternés, car la campagne électorale de 1869 aura reçu, ce jourlà, par ses mains, un coup dont elle ne se relèvera pas. Par son ancienneté, son autorité, son immense et populaire publicité, le Siècle pèse fortement dans les destinées actuelles de la démocratie française. Il peut beaucoup pour l'égarer, comme il peut beaucoup' pour la mettre en bon chemin. Jusqu'à présent, il avait vu juste dans la conduite électorale. Il a, dès 18o7, combattu l'abstention, ce qui n'était pas, il nous en souvient bien, une petite afTaire, et ce qui fut un grand service. L'abstention a été fatale : elle a rompu les traditions, dissous les partis, ajouté un élément de plus à l'apathie universelle ; elle a retardé de dix ans au moins le progrès libéral. Va-t-on recommencer? Va-t-on, pris de je ne sais quels scrupules sur le chapitre des coalitions, sacrifier à la pruderie démocratique le succès électoral? Va-t-on nous préparer de nouvelles années de chaos et d'impuissance, au bout desquelles il faudra, comme en 57 et en 63, confesser qu'on s'est trompé? On peut le craindre, en vérité, ([uand on lit dans le Siècle des déclarationsde cette and)iguïté inquiétante :

« Le Teiiti)ii conclut de ses considérations désespérées sur l'élection du Card à l'entente commune des libéraux de toutes les nuances, voire même des indépendants les plus timides, contre les candidats officiels.

« Si notre confrère veut dire simplement que nous devons tirer de l'expérience du Gard cette leçon qu'il est du devoir de tout citoyen soucieux de sa dignité de s'efforcer, par tous les moyenslégaux, de secouer la torpeur qui glace encore certaines portionsdu corps électoral, nous approuvons de grand cœur. Mais si, contre toute probabilité, il entendait, par cette nécessité d'union contre la

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