‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 25 sur 130 · II. — Petits moyens · texte numérisé non relu

II. — Petits moyens

Pour le candidat du Gouvernement, l'organisation électorale est toute trouvée, et c'est la plus complète, la plus savante qui se puisse imaginei-, celle qui nomme pour ses auteurs Louis XIV et Napoléon.

Aiipliquée au siilTragc universel, la centralisation a montré

1. " A mes yeux, une corruption collective est aussi grave, plus grave « peut-être que des corruptions individuelles. Faire ce marché avec un " arrondissement : Donnez-moi vos voix, donnez-moi la haute qualité de " député et je vous serai utile; je ferai un chemin de fer à vos portes, <! j'enrichirai vos propriétés, et je vous donnerai les avantages que vous <. désirez, — c'est à mes yeux la pire de toutes les corruptions. »

lout ce qu'elle pouvait faire. On admire la puissance d'assimilalion dont l'administration de l'Intérieur a fait preuve, entraînant dans son orbite tous les petits astres épars, toutes les autonomies consacrées, toutes les bureaucraties inolïensives, depuis le recteur d'académie jusqu'au plus bumble instituteur ; depuis le receveur général des linances jusqu'au porteur de contraintes ; depuis le préfet maritime jusqu'à l'ouvrier des ports; depuis le directeur de la légie jusqu'au débitant ; depuis l'inspecteur des postes jusqu'au facteur rural ; depuis le dii-ecteur des domaines jusqu'au buraliste de village ; depuis le ministre des travaux publics jusqu'au dernier des cantonniers; depuis le procureur général jusqu'au commissaire de police, au gendarme, au gai-de champêtre.

Voilà le personnel.

Un signe suffit h le faire mouvoir. La télégraphie électrique a fait de l'ubiquité gouvernementale une réalité matéiielle et saisissante. Deux cent mille volontés vibrent à l'unisson. En ce temps où les fils de la bourgeoisie abritent dans les traitements médiocres et les petites fonctions leur indifférence politique, la politique les y poursuit; une raison d'État impérieuse les rejette. bon gré mal gré, au milieu des agitations de la vie publique. On fait des agents politiques avec des percepteurs, des vérificateurs des douanes, des conducteurs des ponts et chaussées. On compte sur les officiers ministériels, et la préfecture convoque, aux approches du scrutin, les notaires, les huissiers, les avoués.

La jirise est moindre sur cette classe raisonneuse, et qui se croit indépendante. On désire au moins quelle reste neutre; au besoin, le procureur impérial intervient et les -exhorte à s'abstenii-. On a vu mander au parquet jusqu'à des cultivateurs *. Que se passe-t-il dans ces entrevues ? Rien que de légal assurément, mais de conforme aux vieilles traditions, au rôle austère d'une grande magistrature, qui oserait le soutenir?

Dans les sphères populaires, le candidat agréable a pouitenants principaux et pour orateurs le commissaire de police cantonal et la brigade des gardes champêtres. On commence à s'apercevoir, en province, (lu'au milieu de

1. DL-rlaration de deux propriétaires notables du canton de Monts, arrondissement de Loudun. M. le procureur impérial a renvové ces messieurs « à leur cliarrue ». (Annexée à la protestation lie M. de Moniestiuiou.)

74 IiISCOlKS ET OPINIONS.

•■mnpai'nai'ds (riiumour douce cl passive il n'y a pas de place pour un agent spécial de la police administrative. Si le commissaire cantonal n'est qu'un intermédiaire de plus entre la préfecture et les maires, il est inutile ; s'il n'est qu'une oreille aux écoutes à la porte des paysans, un œil ouvert sur les juges de paix, les curés et les maires, un biographe des petits fonctionnaires, il est nuisilde. Le Gouvernement n'a pas besoin de ce luxe de surveillance. Les campagnes se passeraient sans peine de cette divinité méfiante, de cette autorité mesquine et tracassière qui ne les sert pas plus qu'elle ne les aime. Un certain nombre de conseils généraux en ont demandé la suppression absolue. L'expérience des élections dernières n'est peut-être pas étrangère à ces répugnances.

Les commissaires de police y ont joué un très grand rôle. On les trouve partout, distribuant des bulletins, parcourant les maisons, s'informant des opinions, notant les gens d'un air de mystère, interrogeant ici, faisant jaser là, morigénant les fonclicumaires, et trouvant tout le monde trop tiède au gré de leur zèle outrecuidant. A Moux (Aude), le commissaii'e de police entre sans qu'on l'annonce en plein conseil nnuiicipal, commence un discours, interpelle le maire, et, comme un conseiller municipal se récrie sur cette étrange intervention, Tagent lui jette une parole hautaine et s'en va comme il était venu '. A Munchhausen (Haut-Khin), des électeurs se plaignent d'avoir été menacés à domicile. Dans un village de la Gironde . 3L Delmas, dont nous raconterons plus loin l'incroyable aventure, passait entre deux gendarmes ; le commissaire s'écrie à la foule effarée : « Vous voyez cet homme, il a soutenu le duc Decazes; eh bien ! voilà comme on traite ses partisans- ! » — Au milieu du scrutin, à Cavaillon (Vaucluse), le commissaire sort (h? riiùtel de ville escorté de gendarmes et de gardes champêtres, tambour et drapeau en tête, et s'en va proclamant à tous les carrefours que les partisans du candidat de l'opposition sont des misérables, et cjue si l'on vote pour M. Thourel, on vendra les cocons à douze sous, comme en 1848 ^

Les commissaires cantonaux ont pour lieutenants dans les

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